MOREAU LE CHANSONNIER
Démocrate en paroles , aristocrate de fait , il se faisait appeler de Commanin , mais on se moquait de ce nom de terre et de lui. C'était un vaudevilliste inépuisable, et, avec cela, triste, morose, s'ennuyantde tout, blasé sur tout, excepté sur la table, où il était friand, difficile, gourmet.
Il avait une passion pour le bœuf à l'italienne. 11 aurait fait une lieue pour avoir du macaroni de première qualité. Le roast-beef lui tenait fort au cœur, et le poulet à la marengo de chez Véry était une de ses joies.
Le matin il ne prenait que du thé par tasses copieuses ; à midi, des côtelettes, des ailerons, des andouillettes de Troyes; mais à six ou sept heures, tous les jours, le dîner étail un, et quand
on lui faisait une invitation bien à heure fixe , on était certain de le voir devancer le moment, ayant horreur de tout retard dans une affaire aussi grave.
Un dimanche je voulus le voir de bonne heure. Je sonnai rue Rameau. Est-il là ?
— Il est mort cette nuit !
Tel fut le cri de Jean , son vieux domestique.
— Comment mort? lui Moreau ?
— Mort subitement. Je l'ai laissé hier à minuit paisible, et ce matin, je l'ai en vain appelé , il n'a plus répondu.
Ainsi se termina cette carrière d'études , d'efforts , de plaisirs , de succès , d'ennuis profonds et de déceptions fréquentes.
La liste de ses pièces est partout. Je devais faire avec lui plusieurs ouvrages ; mais il m'échappa au moment où les bases de notre collaboration mutuelle étaient arrêtées. Il avait eu madame Hervey pour maîtresse, et il était né d'eux une fille très agréable que Moreau eut l'espoir de marier à mon neveu Prosper Chalas.
il. 6
Ce projet n'eut pas de suite. Elisa Moreau passa en Hollande , se fit actrice , épousa un comédien , et disparut pour moi avant son père.
Moreau fit long-temps les feuilletons de théâtre au Courrier Français.
A la révolution de juillet, il embrassa vigoureusement le parti de Casimir Périer , et par Etienne et d'autres il devint maître des requêtes au Conseil d'état.
Il était chagrin, fatigué; mais il faut que j'ajoute qu'il était, quand il voulait, fort aimable. Il était serviable, empressé, frondeur, railleur, défiant et gracieux tout ensemble. Pas de fiel au fond. Plus de qualités que de vices. Son isolement le tuait. Marié, mieux posé, il aurait eu une vie moins libre, mais plus douce.
Lettre de Moreau ( 1 830 j sur miss Smithson, qui jouait dans un opéra comique.
Samedi.
« Mon cher ami ,
» Mademoiselle Smithson, quiestvéritablement dans le plus grand embarras, me tourmente pour la conduire chez M. Guizot, qu'elle sait être le traducteur de Shakspeare , et qu'à ce titre elle suppose devoir s'intéresser en sa faveur. Ne pensez-vous pas, comme moi, que le moment est mal choisi? que M. Guizot a , comme il le disait encore à Etienne avant-hier chez le roi , des affaires plus importantes et plus pressées ?
» Répondez-moi, je vous prie, un mot à ce sujet. Si vous jugez la démarche utile , je la ferai : car autant je suis froid sur mes propres intérêts , autant je mets de chaleur à servir ceux des autres quand ils méritent, comme mademoiselle Smithson, l'estime des honnêtes gens.
» Tout à vous ,
» Moreau. »
Lettre de More au (1827).
L ANE DOR. — MASANIELLO. — JAL. — LOURDOUEIX. CHALAS. — RONALD. — CHATEAUBRIAND. — LA CEN- SURE ET LA PANDORE.
Samedi 21 juillet.
« J'ai bien des reproches à me faire, Monsieur , pour n'avoir pas répondu plus tôt à votre aimable lettre. Ce n'est point, je vous assure, paresse, encore moins oubli : c'est maladie , souffrance ; la goutte ne me laisse pas tranquille, et j'ai l'esprit encore plus malade peut-être que le corps. J'espérais aussi vous annoncer la réception de l'Ane d'or; mais ma mauvaise santé ne m'a pas permis de l'achever entièrement. J'\ travaille, et j'aurai fini , je pense, d'ici à peu de jours.
» Vous êtes bien heureux de pouvoir fuir la capitale, où le sort me condamne à rester. L'aspect de cette ville si disposée à souffrir tontes les insultes, toutes le> vexations, me l'ait cruellement
mal. Chacun n'y pense qu'à soi; nul ne comprend qu'il peut être frappé demain comme son voisin l'est aujourd'hui.
» Masaniello, auquelvousavezlabontédevous intéresser, est défendu; et, ce qui ne vous surprendra pas , Lourdoueix n'a voulu faire connaître la décision ministérielle que lorsque la censure a été rétablie. Ainsi je n'ai pas même la consolation de me plaindre. Le pauvre théâtre de l'Opéra-Comique est plus que jamais sous la verge de fer de Pixérécourt. Le duc d'Aumont vient d'obtenir une ordonnance du roi qui rompt la société des comédiens. Ce ne sont plus que des ilotes. Tous les Français leur ressembleront bientôt.
» On ne se fait certainement pas une idée, sur les belles rives de la Loire, de la manière dont la censure est exercée à Paris. Jamais elle ne fui plus atroce ni plus stupide. Vous ne savez probablement pas que M. Olivier, conseiller à la Cour de cassation , royaliste très prononce , nommé membre du conseil de surveillance en
remplacement de M. de Broë, a refusé ces honteuses fonctions. 11 n'a pas été permis de le dire dans les journaux. Tousles jours onnous raye des articles extraits du Précurseur de Lyon. Les départements sont moins mal traités que nous , et cela est tout simple. Les censeurs sont plus en contact avec la population, qui est moins nombreuse. Tout le monde les connaît, ils ont peur. Les nôtres bravent tout.
» Quand on se plaint à M. de Bonald, qui du reste est presque tombé en enfance , il répond , quand il répond , que le conseil laisse une grande latitude à la censure parce qu'elle a mission de sauver la monarchie. Voilà où nous en sommes ; et nous en serons là long-temps encore !
» J'ai fait une brochure , à la vérité un peu vive; je n'ai pas encore pu trouver d'imprimeur. Quant aux journaux, ils deviennent impossibles. De simples annonces sont supprimées quand l'auteur du livre ou le libraire qui l'a imprimé déplaît à la congrégation, sous l'influence de laquelle la censure est placée. Aurions-nous jamais
cru que la pauvre France tomberait si bas ? On crie beaucoup contre les ministres; la nation qui les supporte est plus méprisable qu'eux.
» Jal, qui a, comme vous le savez , la science infuse, va toujours son train, quoi qu'on lui dise. Il entasse articles sur articles ; les espions de la rue de Grenelle les suppriment, et c'est de la composition perdue. Chalas prend un autre parti : il n'écrit rien , ce qui est très fâcheux pour le journal et peut-être pour lui. Au surplus , comme il est homme d'honneur et d'esprit , je conçois qu'il ne puisse pas écrire sous l'empire de la censure. M. de Chateaubriand a raison : On n'entre aux bagnes à aucune condition.
» La Pandore ne va pas aussi mal qu'on pouvait le craindre, et, ce qui est incroyable, le Courrier Français ne perd point d'abonnés : resterait-il un peu depatriotisme dans quelques âmes? Vous a\ ez été, sans doute, indigné comme nous des platitudes du Constitutionnel. On a dit qu'il était vendu, c'est une bêtise : quand la censure existe on n'achète pas de journaux ; ils sont tous forcément mi-
nistériels. Mais les propriétaires du Constitutionnel sont de riches égoïstes qui se moquent de ia chose publique , et ne pensent qu'à leur propre intérêt. Ils ont fait, cette fois, un mauvais cal cul ; ils perdent beaucoup.
»M a fille est bien sensible à votre bon souvenir. Elle présente ainsi que moi ses respectueux hommages à madame votre épouse. Oui, sans doute, nous voudrions bien aller vous voir. Mais c'est un plaisir que je crains bien de ne pouvoir satisfaire.
» Agréez, je vous prie, l'assurance de ma vive et sincère amitié.
» Moreau. »
» P. S. Il a paru une seconde brochure de M. de Chateaubriand , et une seconde lettre de Salvandy au rédacteur du Journal des Débats. La première est distribuée gratis; la seconde se vend 1 fr. chez Sautelet. M. de Jussieu a public un écrit qui a pour titre : Comment on (ait les révo-
huions 7' Pages, une lettre à Lourdoueix qui est très forte. Lit-on tout cela à Angers ? Le dernier procès de Kératry sera mis en vente demain. »
Lettre de M or eau [janvier 1830).