VICTOR HUGO. — PRÉVISIONS POLITIQUES
Mercredi 27.
« Je vous aurais cartainement écrit depuis long-temps, mon cher ami, car je pense souvent à vous; j'aurais môme été vous voir si j'avais bien su votre adresse ; mais Chalas, que je rencontre assez rarement, n'a pas pu me la donner d'une manière exacte.
» Je n'ai appris votre résolution de quitter tout à fait Paris qu'un mois après que vous l'aviez exécutée. Faut-il vous le dire? loin de vous plaindre de vivre hors du grand foyer des intrigues, des tourments, des agitations de toute espèce, je vous portais envie; et j'apprends avec peine que vous ne vous trouvez pas aussi heu-
reux qu'il me semble que je le serais à votre place. A la vérité, je suis un peu misanthrope ; je fuis le monde, qui ne m'aime guère et que je déteste. Vous l'aimez , au contraire , parce que vous êtes fait pour y briller.
» Le statu quo ministériel dont vous vous plaignez , dont nous nous plaignons tous, commence pourtant, comme dit M. Victor Hugo, dans la préface de ses Orientales, à craquer, non pas du côté de Constantinople, mais du côté de la chambre des députés. L'adresse sera certainement vigoureuse, et, selon toute apparence , renversera la cabale jésuitique et britannique. Après avoir passé des jours rudes, moralement et physiquement, nous en verrons luire de plus doux.
» Un peu souffrant de la goutte, qui m'avait laissé tranquille pendant les grands froids , il ne m'est pas possible d'entreprendre cet hiver le petit voyage de l'Etang. Mais ne viendrez-vous pas bientôt à Paris? J'aurais grand plaisir à entendre les ouvrages que vous avez faits dans vôtre solitude.
» Il me serait fort agréable aussi d'être votre voisin de campagne. Mais cinq lieues à faire pour voir les pièces nouvelles à Paris , c'est un peu long !
» Elisa est bien sensible à votre bon souvenir, et se rappelle, ainsi que moi, à celui de madame votre épouse, à qui nous présentons tous deux nos hommages.
» Mille bonnes amitiés.
» More au. »
Billet de Moreau.
« Etienne, qui me quitte, m'assure de nouveau que vous aurez la position que vous voudrez avoir, et que par conséquent vous ferez nommer qui vous voudrez. Cela se rapporte bien, comme vous voyez , avec ce que vous m'avez dit hier soir. Mais il pense aussi qu'il est urgent d'agir; je vous ai déjà dit pourquoi : vous savez aujour-
d'hui à qui vous avez affaire, mais cela ne serat-il pas changé demain?
» Tout à vous.
Etienne se trompait, Moreau se trompait, je me trompais. J'étais rentré au ministère de l'intérieur à la révolution de Juillet, et mon crédit jamais n'avait semblé si grand; mais Guizot ruina tout. Je l'ai dit assez : il a brisé mon sort , dispersé ma famille. Et que fait-il? où est-il? en disgrâce à son tour , conspué , après avoir commis cent injustices , favorisé mille intrigants , poussé les rois à leur perte et fait de l'entente cordiale avec l'ennemi.
Qu'il soit instruit , je le crois ; qu'il soit un homme d'état, jo le nie. Son entrée aux affaires a été une calamité. Qu'il eut une chaire , il n'y avait rien à dire; mais un portefeuille ! oh! c'est autre chose.
Il a nui tant qu'il a pu à Napoléon ; il a mal
inspiré l'abbé de Montesquiou et les Bourbons ; il a mal servi les d'Orléans, en se livrant à eux sans conviction et sans pudeur ; il ne sait point fonder, mais dissoudre. Implacable , odieux au peuple , il remue encore , et l'âge seul peut réduire sa fatale ambition à l'impuissance,
PENCHAUD.
Travailler pour la gloire , la mériter et la perdre , se la voir enlever par un autre , tout cela est moins rare que triste.
Penehaud (Michel- Robert) fut un habile , zélé, laborieux et fécond architecte. 11 était conservateur des monuments des Bouches- du - Rhône. Il fit des fouilles à Arles, à Nismes, fonda des musées, fit de précieux mémoires, et mourut en se plaignant du sort, qui ne l'avait pourtant pas laissé tout à fait obscur.
Il m'écrivait de Marseille le 4 février 1821 .
Lettre de Penehaud à M. Grille, directeur des Beaux-Arts , au Ministère.
« .Monsieur, » Vous avez bien voulu parler de moi très
avantageusement; je vous en remercie d'autant plus que votre indulgence fait, assurément, tout mon mérite. M. de Montgrand ( 1 ), qui a eu l'obligeance de me dire ce que vous pensez à mon égard , vous témoignera combien j'y ai été sensible. Il arrive si rarement aux gens de province de fixer l'attention ! Et j'avoue que je ne me crois pas fait pour être distingué dans la foule. Cette conviction , malheureusement trop bien fondée, justifie ma reconnaissance envers ceux qui s'intéressent à moi , et l'empressement que je mets en toute chose à mériter leurs suffrages et leur bienveillance.
» La vôtre , Monsieur, m'était nécessaire en raison de mes relations avec vous. Celles que je prends la liberté d'établir, aujourd'hui, plus directement, me la rendent indispensable. Deux motifs puissants m'ont cependant encouragé : le premier, c'est l'intérêt de ma réputation; l'autre , mon zèle pour les bcaux-arte.
(1) Maire.
»M. de Montgrand se propose de vous montrer l'esquisse du projet du musée que la ville de Marseille a résolu d'établir : cet objet est dans vos attributions. J'attache mon bonheur à l'exécution de mes projets, et celui-ci doit contribuer à fixer ma réputation d'artiste. Votre appui me sera donc, en cette circonstance, aussi utile qu'honorable.
» Quant à mon zèle , j'espère que vous en apprécierez , Monsieur , les effets parmi les détails d'une espèce de récrimination que voici :
» Le ministère me chargea , en 1810 , de me rendre à Nimes pour lui faire connaître la situation exacte de la Maison carrée et les moyens de restaurer ce beau monument. Il mettait une grande importance à cette mission, et il fit en sorte de me le bien persuader , afin de stimuler mon zèle. Trois mois employés auprès du temple pour les fouilles et les mesures, et huit mois dans mon cabinet pour la rédaction démon travail, prouvèrent suffisamment que je n'avais rien négligé pour remplir les \ ues du ministère,
L'on me rendit justice; et ce travail fut adopté avec toutes sortes d'éloges. Il ne tint qu'à moi de célébrer mon succès par un bel article dans les journaux : j'ai toujours dédaigné ce genre de célébrité. Mais il en résultait un autre plus certain et plus durable , la direction des travaux de restauration. Je le sollicitai comme récompense unique de mes sacrifices et de mes heureux efforts : je l'obtins sans peine. Plusieurs années s'écoulèrent, cependant, avant que l'on songeât à mettre la main à l'œuvre. M. Quatremère, intendant des arts (1 ) , fut le premier qui s'en occupa. S'étant fait représenter mon mémoire et mes plans, il m'écrivit qu'il avait de-
(1) Une intendance des arts avait été, par ordonnance, créée sous la direction de Qualremère de Quincy; mais elle dura peu, n'acheva rien. Quatremère, habile comme antiquaire et juge , était dur, tranchant, mauvais comme administrateur.
Les Cent-jours n'arrêtèrent point les travaux d'art , comme le croit Penchaud; seulement la direction et le personnel changèrent.
mandé à son budget de 1815 la somme nécessaire pour l'exécution de la moitié de mon projet. Les Cent-jours ont mis obstacle à cette résolution ; mais, enfin, la Maison carrée a, depuis cette époque funeste, fixé l'attention du ministère, qui a ordonné des travaux.
» Ils s'exécutent sous la direction de M. Grangeret, et sur mes dessins, qui lui ont été confiés il y a trois ou quatre ans. Je pourrais cire jaloux de son bonheur ; mais je dois faire taire mon ambition déçue et respecter les décisions du ministre. Mon seul désir serait, aujourd'hui, d'obtenir que (tous ménagements gardés cm ors M. Villard) vous voulussiez bien , Monsieur, faire décider que mes dessins originaux au nombre de trente-deux , et l'exemplaire du mémoire que j'ai l'honneur de vous transmettre, soient déposés, comme renseignements, à la bibliothèque de L'Académie dos Inscriptions : car il sullit à M. Grangeret de garder des calques et le mémoire original qu'il a dans les mains. Ce serait me rendre un vrai service. Vousne sauriez vous
figurer, Monsieur, combien je suis tourmenté de l'idée que mon ouvrage, espèce de monument historique , soit entièrement perdu poulies arts.
» Permettez-moi de vous rappeler que je n'ai pas reçu de médailles de la Collection des grands hommes depuis le 25 février 1818 (1), et de vous présenter l'assurance des sentiments les plus parfaits d'estime et de considération avec lesquels j'ai l'honneur d'être , monsieur ,
» Votre très humble et très obéissant serviteur,
» Pknchaud. »
Cet artiste était né à Poitiers en 1775. Il fui élève de Pereier, et, se fixant à Marseille, il fit le jardin de botanique de cette ville et le pont qui \ conduit, l'église de Saint Rémy, la maison d'arrêt , la caserne des gendarmes , le temple des protestants, l'hospice de la rade, les fontaines
(4) Collection offerte par le ministre à Penchaud, à titre d'encouragement
des places Royale et de Montyon , le grand pavillon du collège, la porte Majeure, la maison des fous.
A Draguignan, il donna les plans du palais de justice ;
A Aix, les plans aussi du tribunal.
Il eut de l'Institut royal, en 1824, une médaille d'or pour ses travaux archéologiques, que j'avais renvoyés et fait connaître à ce corps et soumis à la commission, dont le rapporteur était alors Walckenaér.