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L'AVEUGLE PENJON

Abel Dufresne est d'une famille d'Etampes , connue dans l'administration et dans les lettres.

Abel a beaucoup écrit , beaucoup publié , publié de petits journaux, de petits livres, contribué à la rédaction d'un grand nombre de recueils, et toujours avec un désintéressement sans pareil.

Il travaillait à la Biographie que dirigeait Alphonse Rabbe, et que faisait paraître Aucher Éloi, imprimeur à Blois. Ce fut pour cet ouvrage que Penjon dicta à sa fille une notice qui n'a pas vu le jour et que je donne ici telle que je l'ai reçue de la main même de l'aveugle.

— LëO —

Note dictée par M. Penjon fJean-BaptisteJ à sa fille.

« J'ai perdu la vue dix-huit mois après ma naissance, quia eu lieu à Paris le 21 juillet 1782. Dès mon enfance, je manifestai le désir de m'instruire par l'envie que je témoignais d'entendre lire. Cette envie était telle que j'étais prêt à tout quitter pour la satisfaire. Je partageais avec les voyants leurs jeux , qui souvent étaient assez dangereux, vu l'imprudence de cet âge: aussi s'étonnait-on de me voir monter aux arbres , aller seul dans la ville d'Étampes et souvent passer sur des ponts assez étroits. On s'étonnait encore que je n'allasse pas donner contre les obstacles qui se trouvaient sur mon passage; mais, lorsqu'il se rencontre de ces obstacles, il se produit sur moi, à leur approche, une impression qui m'en avertit toujours, sans que je puisse bien expliquer la nature de cette impression. Ce qu'il y a de bien certain,

c'est que ma vue est entièrement éteinte et que je n'ai aucune idée ni des couleurs ni de la lumière.

» A quinze ans, je fus placé à l'Institut des aveugles travailleurs, et j'eus bientôt appris tout ce que l'on enseignait dans cet établissement, c'est-à-dire la lecture sur des caractères et dans des livres sensibles au toucher, et les quatre premières règles de l'arithmétique. Cette maison me fit le plus grand bien, en me procurant continuellement des lecteurs , ce qui me donna le moyen de pousser bien plus loin mon instruction. J'appris seul les grammaires française et latine ; je parvins à expliquer les auteurs latins jusqu'en seconde, et j'acquis la connaissance des mathématiques élémentaires. L'étude de la géométrie m'offrit d'abord quelques difficultés , ayant de la peine à me faire l'idée des nombreuses figures que l'on y emploie , mais je me les représentai bientôt toutes lorsque j'eus touché quelques polygones.

j> J'appris donc sans maître l'arithmétique ,

l'algèbre, la géométrie et l'application de l'algèbre à la géométrie. Comme je ne soupçonnais pas même que les mathématiques s'étendissent plus loin , j 'en serais sans doute demeuré là la si, en passant vis-à-vis le lycée Charlemagne, personne qui me conduisait ne m'eût lu l'annonce du cours de mathématiques transcendantes. Résolu de suivre ce cours, je m'adressai au proviseur du lycée et j'y fus admis gratuitement. M. Francœur, maintenant professeur de la Faculté de Paris , qui était alors chargé du cours que je suivais, me traita avec la plus grande bienveillance, soit en me donnant les meilleurs conseils , soit en me levant les difficultés qui pouvaient m 'arrêter. Les succès que j'obtins alors ne sont pas inc srtains, puisque je fus toujours, excepté une seule fois, le premier de la classe, (pie j'eus tous les premiers prix de mathémalhiques transcendantes au lycée Charlemagne, et 1<1 second, dans la même partie, au concours général des lycées de Paris.

n J'achevai, à la même époque, l'étude de la

langue latine; j'appris la physique et je suivis le cours de mécanique céleste , professé par M Biot au Collège de France. Je fis , quelques années après, un cours public d'algèbre à l'école des Mines, dont les journaux rendirent alors un compte favorable. Enfin, l'an 1809, à la recommandation des savants les plus distingués, tels que MM. Legendre , Monge, Lacroix, Biot, etc., je fus nommé, par le grand-maître de l'université, professeur de mathématiques élémentaires au lycée d'Angers. Les élèves de cette classe ne furent jamais plus nombreux que lorsque j'en fus chargé. J'en fis entrer un assez grand nombre aux écoles royales militaire et de marine, et j'obtins des preuves non équivoques de satisfaction du gouvernement et de l'université. Ayant été présenté , l'an 1814, par le recteur de l'académie d'Angers , à S. A. R. Monseigneur le duc d'Angeulème, je fus nommé chevalier de l'ordre royal de la Légion-d'Honneur. Je fus, la môme année, nommé officier de l'académie , et une gratification annuelle me

fut accordée. J'obtins, l'an 1819, le diplôme de licencié ès-sciences.

» Malgré les occupations que me donnait ma place, les hautes mathématiques, la physique, la chimie , l'histoire naturelle n'ont point cessé de faire l'objet de mon travail , de sorte que je possède ces diverses branches de l'instruction de manière à pouvoir les enseigner.»

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