‹ MiettesChapitre 18 sur 32 · LE CAPITAINE LECLERC · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE LECLERC

On n'est pas espion , mais agent politique. L'espion est un va-nu-pieds pris dans le ruisseau ; l'agent est un homme bien né qui se dégrade.

Il se dégrade pour vivre ; il trahit pour manger. Il aime à voir, à écouter, à redire. 11 a de bonnes relations et en profite pour entrer dans les salons , aller au bal, dîner à de grandes tables, afin de savoir ce qui se fait, ce qui se passe, ce qui se chante et se raconte, pour en faire le rapport à qui le paie.

L'agent politique a 100, 200, 500 francs par mois, selon qu'il a plus d'agilité, d'esprit, d'imagination et d'audace.

Il y en a de toutes les nations. Chaque souve-

— ICO rain veut savoir ce qui se passe chez ses voisins, et envoie de toutes parts des voyageurs pour se faire rendre compte de l'état des choses.

Paris et la France sont couverts de Russes, d'Anglais, d'Allemands, qui reluquent , tàtent, examinent, furètent et griffonnent, pour répondre aux désirs du prince qui les gage.

Mais ce n'est pas tout que ces étrangers qui nous habillent à leur guise et nous font d'autant plus noirs qu'ils veulent arriver à de plus forts traitements : il y a des Français eux-mêmes, il y a des Parisiens ardents, infatigables, qui se glissent dans les cafés, les loges de théâtre, les familles, et qui tous les jours font leurs rapports aux ministres , aux généraux , aux préfets , aux chambellans, à tous les pouvoirs ou délégués des pouvoirs ombrageux.

Un homme n'a ni rentes , ni actions de chemins , ni commerce , et vous le voyez bien logé, bien mis, bien nourri , faisant des cadeaux brillants à ses maîtresses. D'où cela vient-il? comment fait-il? quelle est la source de cette aisance?

Elle est dans sa plume, qui, tous les soirs, libelle les remarques de la journée. Quand il ne sait lien , il invente ; il lui faut sa note , parce qu'il lui faut son salaire.

Il vit d'émeutes, de complots, de rumeurs, de délations continuelles; le calme lui est odieux. Il lui faut des craintes , des cris , des plaintes ; il brouille l'eau pour y pêcher; il ferait battre des bornes les unes contre les autres. Il déplace tout, harcèle tout, et, en prenant sa demi-tasse ou du punch, il machine quelque découverte de grande conspiration des fusils ou des poudres.

J'ai connu un homme très doux, très instruit, qui élevait chèrement ses enfants au moyen de ressources acquises à ce métier. Il se faisait dans trois ou quatre endroits 1 ,000 écus, et arrivait ainsi à 12 ou 15,000 francs dont il se faisait honneur dans sa maison.

Au lieu d'aller chez les autres, il attirait chez lui. On y allait carnavaler, comme il disait, et les jours gras, pour lui, duraient toute l'année. Thé , pâtés de foie, perdrix , vins , tout y était

délicat. On jouait un peu, on dansait, on faisait des charades , on riait ; puis un matin on apprit qu'on était chez un agent des pairs, un agent de Fouché , un agent de Metternich , un agent de tout le monde.

Les correspondants de journaux sont des agents politiques. C'est un gagne-pain rapide. Wilks, fils du fameux membre de la chambre anglaise, était à Paris correspondant du Standard. Il arriva maigre, mais il engraissa vite; il était actif, il était à la Bourse, il était à la revue, il était dans les antichambres, il ramassait tous les bruits et il les vendait au plus offrant.

Sa femme et ses filles étaient charmantes. Il donnait de bons dîners, et avait une maison à Auteuil, où il recevait des amis de choix; les nouvelles tombaient là comme la rosée. 11 en venait de tous côtés. Il avait des garçons coureurs qui visitaient les halles, quais, ports, mairies. Il voulait faire un journal de VÊtatcivil, et y insérer tout ce qui se passait aux noces, aux enterrements et aux baptêmes : combien de convives , de dra-

gées, de voitures. La curiosité et la vanité bourgeoises eussent été fort excitées. La spéculation n'était, en vérité, je crois, pas mauvaise. 11 s'associa Boudon l'imprimeur, voulut avoir Montrol, et se mit dans la tête de me faire prendre une action. Je devais payer 5,000 fr. comptant, mais à condition que je serais administrateur à 5,000 fr. de rétribution annuelle. L'offre était séduisante. J'acceptai, je reculai, je ne versai pas l'argent, et Wilks en fut fort en colère ; cependant je fis bien , car l'opération s'en alla en essais, et ce qui semblait merveilleux, sûr, se dissipa en un moment comme de la fumée.

Que d'argent et d'espérances ainsi la presse dévore !

J'ai mis en tête de cet article le nom de Leclerc, il faut que j'arrive à l'homme. C'était un pauvre chevalier, qui trouvait son existence dans les délations.

Lisez ce qu'il écrivait à M. de Vaublanc, ministre :

« Monseigneur,

» Antoine-François Leclerc , capitaine de cavalerie, émigré, auteur et traducteur de plusieurs ouvrages sur la Russie (1), a servi avec zèle la cause du roi , tant militairement que politiquement, jusqu'en octobre 1801, époque où il rentra. Depuis son retour, il a été assez heureux pour rendre des services essentiels à un grand nombre de royalistes qui lui ont valu depuis la persécution du gouvernement usurpateur.

» Il a perdu successivement sa fortune, celle de ses père et grand-père et de son épouse. Il a obtenu , sous le ministère de M. l'abbé de Montesquiou , un secours littéraire de 150 fr., et, en février dernier, il obtint, du comité de la chancellerie pour les émigrés, un secours de 100 fr. par mois, en attendant que son sort fût prononcé. Il n'a touché qu'un mois.

» Depuis le commencement de décembre der-

(1) Quérard ni aucun bibliographe n'en parlent.

nier, l'exposant n'a cessé, conjointement avec un de ses amis , de donner les renseignements nécessaires pour empêcher la chute du trône. Il a travaillé , pendant l'interrègne , à la restauration, et, depuis, il a donné des instructions sur les projets des conspirateurs. Il a dépensé exclusivement à cet effet les derniers débris de sa fortune et contracté pour 700 fr. de dettes.

» Le suppliant, réduit à 12 francs pour toute fortune, ose recourir à vos bontés. Il vous supplie, Monseigneur, de le tirer de l'affreuse misère où l'a plongé son amour brûlant pour le roi et l'illustre famille des Bourbons, en lui accordant un secours momentané et un traitement par mois jusqu'à ce que le comité des secours ait repris ses paiements.

» Le sieur Leclerc , qui a été en pension , à Paris, chez Cauchois , avec M. de Vaublanc , ne cessera de faire des vœux au Ciel pour Votre Excellence.

» Leclerc, capitaine,

» Rue des Saint-Pères, 69. »

Paris, le 27 octobre 1815.

Le comte d'Ecquevilly mit au bas de cette pièce :

« Je ne puis trop recommander aux bontés de Son Excellence M. Leclerc. Je la prie inslammeut d'accorder à cet officier un moment d'audience qui la mettra à même de juger* promptement du genre d'utilité dont il peut être au service du roi. »

Le ministre Vaublanc fit payer 200 fr. tout de suite à Leclerc , et le fit employer par Paulinier de Fontenille , secrétaire général de son ministère, à diverses petites commissions de moucharderie, dont le vieil émigré se tira parfaitement bien.

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