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ETIENNE

J'ai quelque part traité de grand subalterne Etienne, et j'aurais dû le regarder comme un grand esprit. Ce dont il manquait , c'était de caractère. II. s'était galvaudé dans les petites affaires, et il n'a jamais été absolument propre à s'occuper sérieusement des principales. Cependant il y a été mêlé. 11 a pris sa part du maniment des hautes intrigues. Sa plume était facile, son style rapide, ses observations justes, son goût sûr , son trait piquant. Il écoutait bien , ramassait les mots heureux, les répétait à propos, les encadrait merveilleusement. C'était un joaillier habile et. qui faisait briller le strass comme du diamant.

Les ministres le craignaient. Ses Lettres sur

Paris, clans la Minerve, causèrent plus d'une insomnie à M. Laine et à M. de Serres. On faisait cas de l'esprit alors, on ne L'emmenottaitpas, on n'exilait pas les langues ; c'était l'empire de la raison : beau passage, noble règne que celui du cabinet Richelieu , où l'intelligence comptait pour tout, la force pour rien. Ces jours ont passé comme un éclair.

Etienne était devenu un personnage. Mais, à remonter un peu , on le trouve bien humble. J'aime à ressaisir les origines. Voici des notes sur son début. Il écrivait, le 7 avril 1810, au comte de Montalivet :

or Monseigneur,

» Encore tout ému de l'accueil plein de grâce et de bonté qu'a daigné me faire Votre Excellence, j'ai tracé à la hâte le tableau de mes faibles services administratifs et du petit nombre de nus titres littéraires. Sons les auspices de Votre Excellence, ils acquerront plus de va-

leur, et , si je suis assez heureux pour obtenir la plus belle et la plus noble des récompenses, mon bonheur sera d'autant plus grand que je le devrai à votre bienveillance.

» Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur,

» Etienne. »

Cette lettre était accompagnée de ce qui va suivre :

« Charles - Guillaume Élienne, membre du conseil général et du collège électoral du département de la Meuse, âgé de 53 ans.

» A été pendant cinq ans secrétaire adjoint de l'administration du département de la Meuse.

» Employé, il y a six ans, auprès de M. le in.ii échal Davoust, commandant en chef le camp de Bruges.

» Il fut présenté à cette époque à Monseigneur le duc de Bassano , ministre secrétaire d'état ,

qui se l'attacha en qualité de chef de son secrétariat particulier.

» Il a accompagné Son Excellence à la suite de Sa Majesté, lors du couronnement à Milan , dans la première guerre d'Autriche, et dans les campagnes de Prusse et de Pologne, à la suite desquelles Sa Majesté a bien voulu lui confier la rédaction principale du Journal de l'Empire.

» A diverses époques , il a célébré les triom phes des armées et les événements les plus glorieux du règne de Sa Majesté. A Ostende, il a donné, en présence des officiers supérieurs des armées de terre et de mer : l'Arrivée de la flottille batave, ou les Petits Bateaux, divertissement dont les refrains ont été long-temps répétés dans les camps et sur toutes les flottilles. Cet ouvrage a aussi été représenté à Ostende , chez le maréchal Davoust, en présence de Sa Majesté.

» Lors de la prise d'Ulm , il a donné, à Strasbourg, un autre ouvrage, dont Sa Majesté a bien voulu agréer l'hommage. Après la paix de Presbourg, il a fait représenter, à Paris, le Nouveau

Réveil d'Épiménide, que l'empereur a honoré de sa présence et de son approbation.

» En Pologne, il a fait paraître une ode, intitulée V Homme du Destin, et en dernier lieu, lors du mariage de Sa Majesté, un épithalame intitulé le Choix d'Alcide.

» Il a donné, au Théâtre-Français, Brueïs et Palaprat , et il est au moment d'y faire représenter une comédie en cinq actes et en vers, reçue depuis quinze mois.

» Au théâtre de l'Impératrice : la Femme colère, le Réveil d' Épiménide , les Deux Mères, etc.

» Au théâtre de l'Opéra-Comique : Gulistan, Un Jour à Paris, Cendrïllon, opéras en trois actes, et Une Heure de mariage.

» Il est membre du collège électoral du département de la Meuse , et Sa Majesté l'a appelé, il y a deux ans, aux fonctions de membre du conseil général du département.

» Après la campagne de Pologne, Son Excellence le duc de Bassano a demandé pour M.

Etienne la décoration de la Légion-d'Honneur, et il la sollicite aujourd'hui comme la plus belle des récompenses, comme le plus noble des encouragements. »

J'ai eu beaucoup de renseignements sur Etienne, sur ses travaux dans tous les genres, sur ses relations, ses succès, ses revers. J'ai écrit tout ce que je savais sur son compte, tout ce que je pensais; mais ce cahier est à Angers, au Cabinet des Manuscrits, avec une infinité d'autres biographies que j'ai inscrites au catalogue, et qui se retrouveront quand on publiera le fruit de mes longues recherches et de mes incessantes élaborations.

Ici j'effeuille.

L'éloge que je fis d'Etienne dans l'Album , à propos à'Aladin, ou la Lampe merveilleuse, porta ombrage à M. de Corbière, et fut une des causes qui poussèrent le ministre hargneux à me destituer. Il ne pouvait souffrir que, même pour un opéra , ou donnât des louanges à un adversaire.

Je sus ce détail d' Aimé-Martin , que sa qualité de bibliophile rapprochait du ministre, et que Son Excellence, en le consultant sur les éditions de livres, rendait souvent témoin de ses mouvements de jalouse humeur contre toutes les intelligences du temps.

Si les intimes disaient tout ce qu'ils savent des pouvoirs publics, on verrait de laides choses !

LE DOCTEUR GUILLEMEAU.

A Niort les sciences , les arts, les lettres, sont cultivés avec bonheur. On y compte beaucoup d'hommes et de femmes qui se distinguent par leur esprit et leurs travaux. Le docteur Guillemeau est un de ceux qui ont le plus contribué à entretenir dans les Deux-Sèvres une émulation si louable.

Je l'ai eu pour correspondant pendant plus de quarante années ; jamais un nuage entre nous. Il avait une admirable égalité d'humeur ; son instruction était variée, sûre, profonde. Il était poète, historien, médecin, bibliophile, agronome , astronome, et par dessus philosophe de la meilleure trempe.

Sa fille, toute spirituelle et tendre, m'envoie,

sur ma demande , une notice que je m'empresse d'inscrire sur mes tablettes.

« Jean-Louis-Marie Guillemeau naquit à Niort, le 6 juin 1766 , d'une famille qui, depuis 300 ans , a vu l'art de la médecine s'y cultiver de père en fils , et d'une manière tout à fait honorable. Jacques Guillemeau , un de ses ancêtres , fut médecin de Charles IX et de Henri III ; son fils Charles celui de Louis XIII.

» La longue carrière de cet honorable citoyen a toujours été consacrée au travail et à l'étude , puisque , parvenu à l'âge de 87 ans , ii avait conservéune aménité, une délicatesse de sentiments, jointesà une netteté d'esprit et une richesse d'imagination qui se trouvent dans ses derniers ouvrages, et qui en faisaient un vieillard remarquable. Peu de mois avant sa mort, il avait publié un ouvrage de poésie, qui ne contenait pas moins de 10,000 vers, et où la verve et la satire se montrent à chaque page.

» Par un contraste étrange de cette activité d'esprit, qui se prolongea jusqu'au dernier soupir, la jeunesse de Guiliemeau avait été négligée, car à 11 ans il ne savait pas encore lire. Honteux de son ignorance, ce jeune homme obtint de ses parents d'aller chez un professeur, qui lui apprit à lire et à écrire en quelques mois.

» Le désir de s'instruire échauffa son jeune cœur et développa bientôt le germe de ses dispositions pour les lettres et pour les sciences. A 17 ans, il avait fini sa rhétorique au collège de Niort, tenu par les oratoriens ; il fit sa philosophie à Poitiers, et partit pour Montpellier, où il fut reçu docteur en médecine le 10 juillet 1789. Le docteur Guiliemeau revint à Niort à l'époque de la révolution. Il exerça d'abord les fonctions de médecin des hôpitaux , et en 1 793 il passa , en cette même qualité, à l'armée du Rhin, puis à l'armée de l'Ouest, et il rentra dans sa ville natale , où ses concitoyens le nommèrent successivement procureur de la commune et membre du conseil municipal. C'est lorsqu'il était procureur de la com-

mime qu'il se fit remarquer par un acte de cou rage civique qui se trouve consigné dans les annales de notre ville.

» Pendant les guerres de la Vendée, la ville de Niort devint le centre des opérations militaires des républicains. A cette époque, il y eut de grands dévouements. Une compagnie franche de 160 hommes, composée de jeunes gens de Montauban, qui marchaient contre les Vendéens, était arrivée à Niort. Ils apprirent que deux cents prêtres réfractaires étaient détenus au château ; ils coururent sur la plate-forme en face du donjon , auquel on ne pouvait parvenir que par un pont de bois, et voulurent que les prêtres leur fussent livrés. M le docteur Guillemeau accourt aussitôt-, il est rejoint par M. Rouget, officier municipal, et par M. Guillemeau, maire de la ville. Ils osent à eux trois résister aux menaces des Montalbanais , qui , au comble de l'irritation, pointent dans la direction du pont une petite pièce de quatre livres de balles. Alors, d'un unanime élan, ces trois courageux citoyens ii. 8.

se placèrent au milieu du pont, et déclarèrent à ces forcenés que leurs boulets atteindront d'abord les magistrats du peuple, avant d'arriver aux malheureux qu'ils veulent assassiner. Cette énergique attitude désarma ces jeunes gens, qui, à cet instant , reçurent l'ordre de se rendre à leur poste. Les deux cents prêtres furent sauvés et le dévouement de trois Niortais avait préservé la ville d'une scène hideuse qui eût laissé une page sanglante dans ses annales.

» Il fut quarante ans médecin des épidémies jusqu'à sa mort. On le vit remplir avec zèle ce poste important. Il fut un des fondateurs et pendant long-temps le président de la Société de Médecine de Niort ; secrétaire perpétuel de l 'Athénée de Niort ;|un des fondateurs de la Société d'Agriculture, et pendant long-temps il rédigea le journal que cette société imprime tous les mois ; pendant trente ans conservateur de la bibliothèque, qui ne renfermait alors que 9,500 volumes, et qui , à la mort de son conservateur , en possédaii 20,000 ; fondateur et rédacteur d'un jour-

nal public et littéraire du département des Deux- Sèvres ; membre correspondant de beaucoup de sociétés savantes, notamment de l'Académie des Antiquaires de Paris , des académies de médecine de Paris, Toulouse, Montpellier, Nîmes, Bordeaux, Ile-de-France ; de la Société des Amateurs des sciences physiques et naturelles de Paris , de la société Linnéenne , et de beaucoup d'autres encore.

» Outre ses nombreux ouvrages qui sont restés manuscrits , nous citerons les suivants, qu'il a publiés :

» Traduction du poème italien (il Foclero), le Vasselage, Niort, 1791, in-12. — Coup d'œil sur Niort, 1795, in-18. — Essais sur les minéraux et fossiles des départements de la Vendée, des Deux-Sèvres, delà Vienne, Niort, 1798, in-8. — Histoire naturelle de la rose, Paris, 1801 , in-12. — Calendrier de la Flore des environs de Niort, 1802. — Histoire naturelle de la marguerite, Paris, 1802. — Essai sur l'histoire naturelle des oiseaux du département des

— J80 — Deux-Sèvres, Niort, 1806, in-8. — LesAphorismes d'Hippocrate , 1807, in-12. — Notes et observations sur l'astrologie et ses différentes branches, Niort, in-18. — Constitutions médicales et météorologiques de la ville de Niort et ses environs, durant les années 1804 , 1805 , 1806, 5 vol. in-8. — Opuscule sur le choleramorbus, Niort, 1831, in-8. — Un essai sur les dysenteries. — Un tableau de la vie des champs.

— Une notice sur les funestes effets des défrichements, 1843. — Sur les inconvénients de la saignée dans les apoplexies et surtout les hémiplégies, 1843. — Une météorologie élémentaire à l'usage des habitants des Deux-Sèvres. — Une notice analytique sur les manuscrits les plus précieux de la bibliothèque de Niort, 1840. — Le Marché aux légumes et aux herbes potagères1, de Linné, traduit pour la première fois du latin en français, in-8, 1841. — Quelques fables, 184(5.

— La Polygénesie, ou avis aux époux dont l'union jusqu'à ce jour a été frappée de stérilité , Paris, in-8, 1848. — Pensées en vers, 1852.

Ouvrages non imprimés.

» Notice sur tous les fabulistes, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. — Histoire naturelle de tous les oiseaux de la France, classés d'après la méthode dicotomique, précédée d'un essai élémentaire sur l'ornithologie. — Monographie de la mimetie ou hypocrisie, et ses 55 espèces considérées médicalement. — Traduction française du roman grec de Xénophon d'Ephèse intitulé : les Amours d'Abracâme et d'Anthice. — Essais sur les maladies chroniques les plus connues du département des Deux- Sèvres. — Choix d'histoires édifiantes, tirées de la Bible, considérées philosophiquement. — Monographie du lavater arborea (mauve en arbre). — Mes heures, ou pensées philosophiques. — Mes derniers loisirs. — Notes météorologiques écrites trois fois par jour depuis cinquante ans, et dont l'auteur s'occupait encore lorsque la niorl est venue surprendre cet homme de bien , ce

savant modeste, qui laissera au sein de sa ville et de sa famille un souvenir ineffaçable. »

Lettre à Guillemeau.

23 décembre 1851.

Vos vœux ardents pour votre jeune fille , Que vous me peignez si gentille , Seront, n'en doutez pas, écoutés du destin, Et vous la verrez un matin Devenir mère de famille , Etre , à son tour, maîtresse de maison , Plaire par le bon goût, frapper par la raison , Et de plus, car l'effet suivra bientôt la cause , Vous apporter un joli nourrisson Qui de ses petits doigts de rose Vous caressera le menton, Vous surprendra par ses saillies Et vous dira mille folies Dont vous ferez une cbanson.

» Je voudrais être à Niort, à table en face de vous, trinquer avec vos enfants, boire à votre

santé, à la mienne, à celle d'Honorine, à tout ce qui nous est cher, et passer ainsi quelques heures en bonne et charmante compagnie.

» Il ne me manque que de l'argent. Je prendrais une carriole et un cheval, et je m'en irais par les vallées vous chercher sur la Sèvre. Ce serait là une distraction qui me rajeunirait de dix ans.

» Mais je ne puis bouger. Je suis tenu par la patte. Tout ce qui remue ruine. Ma course au Mans, pour mon fils, m'a coûté 1,000 livres.

» Restons comme l'arbre, près du ruisseau !

» Je suis votre ordonnance. J'ai déjà pris de la limonade. J'aurai du sel de tartre et j'en avalerai. Ma femme croit à votre médecine.

J'aime assez la limonade;

J'aime assez la marmelade;

J'avale force pruneaux; Chez moi les laxatifs sont toujours a la mode. Mais j'oublie (excusez ce détail de mes maux)

Le chemin de la garde-robe.

Est-ce excès d'énenne ou défaut de ressort?

Cet état, si je ne me trompe , Amènerait quelque danger de mort.

On pourrait au cerveau craindre quelque transport. Que faire donc? User du clyso-pompe,

Débarrasser gaster et conjurer le sort.

» Votre chansonnette est pleine de sentiment et de verve. Vos réflexions sont marquées au coin de la plus aimable et plus profonde philosophie.

Toutes vos facultés vous restent;

Les ans ne marchent point pour vous :

Votre prose et vos vers l'attestent.

Dans cette antiquité dont nous sommes jaloux , Ce furent vos pareils qui firent croire à tous Qu'en ce monde il était des natures modèles,

Fortes, puissantes, immortelles, Et dont on ne devrait approcher qu'à genoux.

» Vous ne voulez ni autels ni encens ; vous voulez de l'affection. Vous en avez , vous en aurez ; vous êtes et vous serez entouré de soins et d'amis tendres.

» Quant à moi :

Que me conseillez-vous? De devenir habile? Dois-je épeler Homère et traduire Virgile?

Ne serait-il pas un peu tard?

Dans le temple des arts je ne suis qu un profane ; Et, jetant en arrière un humide regard, Mon sort est de mourir avec le bonnet d'âne.

)» La nuit a été mauvaise. Ma femme n'a pas fermé l'œil. Point de fièvre, mais des angoisses continuelles. Muscles et ligatures, tout se contrariant. Pas une position tenable. Le matin , elle a pris un bouillon. La voilà qui repose.

» Ma bouche est pâteuse. J'ai pris de la citronnelle ; je me suis gargarisé. Je sors de prendre du thé avec une grélette de pain.

Je fais comme La Fontaine Par !e corps et le désir, Non par la gloire à venir.

Pour échapper à ma peine , A mon âge, à ma douleur, Je fouille à mon écritoire,

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