‹ MiettesChapitre 23 sur 32 · E. R. DE NUGENT · texte numérisé non relu

E. R. DE NUGENT

Il y avait déjà un anicroche. D'Est m'annonce la réception pure et franche, Nugent parle de changements.

On intrigue. Spontini est redouté à l'Opéra; Habeneck le repousse et veut attirer Rossini : mon œuvre embarrasse. Si Spontini en fait la musique il reprend pied, et c'est ce qui effraie: il faut l'écarter à tout prix et commencer par couper court à mon succès.

On exige une seconde lecture, c'est du temps de gagné.

Je fais vite les modifications que Raynouard m'indique à regret : a Ah! mon cher, me dit-il, vous aurez bien de la peine I Ce n'est pas vous qu'on veut atteindre , c'est le maestro : vous ne vous en tirerez pas; enfin courage ! »

Je lus, je relus; tous les visages étaient changés : le coup était monté. Je sortis cette fois aussi triste du comité que j'en étais sorti la première fois triomphant.

C'était le même ouvrage et les mêmes juges, mais dans des dispositions toutes différentes: Spontini sera chassé, Rossini l'emportera.

Ce fut là le mot d'ordre !

N'ayant point de décision claire, positive, nette, j'écrivis, je réclamai, et je reçus de M. d'Est la réponse qu'on va lire :

Lettre de M. d'Est à F. Grille.

Paris, le 10 janvier 1823.

« Monsieur et ancien collègue , » La dernière démarche que j'ai faite dans

l'intérêt à'Athalie a été d'aller la recommander à M. Grandsire, secrétaire de l'Académie royale, qui m'a promis de faire en sa faveur tout ce qui serait en son pouvoir. Depuis , étant resté fort tranquille, je ne m'en suis plus occupé qu'au reçu de votre billet de ce matin ; j'en ai de suite parlé à M. le baron de laFerté, qui, à ma grande surprise, m'a annoncé quÂthalie avait été lue au jury de mercredi dernier, et rejetée. Les votes avaient été de six boules noires contre six boules blanches', tandis qu'aux termes du règlement un ouvrage, pour être reçu, doit réunir les deux tiers des voix. J'ai témoigné toute ma surprise à M. de la Ferté, qui n'a pas moins que moi été surpris et contrarié, mais qui ne peut, hélas ! rien contre cette décision, qui est souveraine. »La sincérité avec laquelle vous avez vu que je désirais un résultat tout autre, et avec laquelle j'ai agi dans l'espoir d'obtenir ce résultat, doit vous prouver combien mes regrets sont grands, et combien je souffre de voir le sort des auteurs confi(; à des juges qu'il faut malheureusement

accuser de manquer d'impartialité ou de lumières! Ainsi que je crois vous l'avoir dit, je souffrirais bien plus si j'étais membre du jury, et je me félicite vivement de lui être entièrement étranger. A côté de l'assurance de mes sincères regrets, permettez, Monsieur et ancien collègue, que je place celle du sincère désir que j'éprouverai, en toutes circonstances, de vous être utile ou agréable, et celle enfin de mes sentiments les plus distingués.

» d'Est. »

Tout finit par là. Je jetai feu et flamme; cela ne fit rien : le comité fut sourd. Habeneck fut inexorable. Spontini jura, pesta, menaça, partit furieux pour la Prusse et laissa la place libre à son brillant rival.

J'aime assurément la musique de Rossini; mais Âthalie eut été notée admirablement par le chantre de La Vestale. J'ai dix lettres de regrets de ce grand compositeur, et ma pauvre pièce

n'en est pas moins morte , étouffée dans les bras de la plus misérable intrigue.

0 tripot lyrique, que tu es abject, et que de bassesses logent dans ce grand palais qui a coûté des millions, et dont moi-môme j'aidai à établir le crédit quand j'étais aux affaires.

Je fis régler les pensions, je construisis des bâtiments, je payai des décorations, je favorisai toute cette nichée de marionnettes, et je n'ai pu parvenir à y faire jouer les inventions de mon imaginative (1) !

(1) Voltaire, en septembre 1774, écrivait à Richelieu : « Les têtes welches sont à présent si exaltées, si absurdes, si folles, qu'il ne faut les laisser juger que leurs camarades les marionnettes des boulevarts. »

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