‹ MiettesChapitre 24 sur 32 · PROUST · texte numérisé non relu

PROUST

Famille angevine, venue de Pouancé, où il y avait un prieur de ce nom. Ce n'est pas ce prieur qui fat sa souche , je ne le pense pas ; ce fut son frère. Ce frère vint à Angers et s'y fixa comme apothicaire , sur la place Sainte Croix; riche et considéré , quoique fort ladre , et môme cher à ses voisins , quoique sa femme l'excitât sans cesse à la lésinerie.

Les femmes , en Anjou , quand elles vieillissent , deviennent acariâtres.

L'apothicaire eut trois fils : Joseph , Joachim , Jean.

Joseph-Louis Proust fut un chimiste fameux , dont Godard Fautrier a longuement parlé dans le bulletin de la Société industrielle d'Angers.

Godard a eu des lettres , des documents , qu'il a mis en ordre et qui ont donné un vif intérêt à sa notice. Il a annoncé que Chevreul, de l'Institut, préparait aussi une biographie raisonnée de Proust, qu'il était mieux que personne à même de bien juger.

Joseph Proust, d'abord attaché aux hôpitaux de Paris, alla en Espagne, y professa avec distinction , y fit fortune , perdit ensuite ses positions , rentra en France et ne tarda pas à figurer parmi les membres de l'Académie des Sciences.

Tout le monde se mêla de le faire arriver à l'Institut. Lui seul y était peu empressé. J'étais au ministère alors , et je n'ai pas oublié tout le bien que me disait de lui Carnot.

Jean Proust, monté sur un navire de Nantes , alla à l'ile Bourbon, se maria à une opulente veuve, fut nommé maire do Maurice, et mourut, jeune encore, dans ces fonctions et dans cette colonie.

Joachim Proust fera ici particulièrement l'ob-

jet de quelques détails. Godard serait disposé à le traiter peu favorablement ; je relèverai ce caractère , qui valait mieux que ne l'imaginent ses passionnés détracteurs.

Joachini étudia au collège des oratoriens d'Angers. Maltraité de ses parents , il s'enrôla dans Piémont infanterie , et passa en Corse , où ce régiment tenait garnison.

Venant un jour à Angers en semestre, il embrassa son père et se jeta aussi au cou de sa mère ; mais la mère et le père le repoussèrent tous deux : « Tu es fatigué , dit la dame ; va , mon fils , va coucher à l'hôpital. »

La colère le prend , il tourne le dos à la boutique et se rend chez son frère Jean , qui , n'étant pas encore parti pour les îles et ne pouvant vivre sous le toit paternel , logeait rue Saint-Julien , en chambre garnie

Joseph, en ce temps-là, était à Paris, déjà placé à la Salpôtrière, mais ne pouvant rien pour ses frères d'Angers.

Le père et la mère des Proust, par leur

égoïsme et leur dureté , ne donnaient que des peines à trois fils qui étaient si dignes pourtant de leur affection. Les malheureux enfants de ces vieux richards étaient forcés de déguerpir et de ne chercher de ressources qu'en eux-mêmes.

Madame Proust , dévote , après avoir été coquette, recevait chez elle des bénédictins, qui buvaient à longs traits, non pas les fioles, mais le vin de l'apothicaire.

Berthe le relieur , voisin de cette maison , me l'a cent fois conté.

Joachim , avant de retourner en Corse , trouva pourtant moyen de revoir sa mère et de lui faire, sans lui manquer de respect, de sanglants reproches.

Il retourna donc au régiment. Mais, à quelques mois de là , il prend son congé , revient à Paris joindre son frère Joseph, qui, s'élevant dans la science, dirigeait en chef la pharmacie du grand établissement de femmes pauvres où il n'avait été, dans le principe, que comme aspirant. Joachim et lui , ensemble dans le vaste

laboratoire, ils travaillèrent avec ardeur et firent faire de grand pas à la thérapeutique.

Joseph , à cette époque , ayant quitté la France et passé les Pyrénées, Joachim entra chez Rouelle et participa fort utilement à toutes ses manipulations. Ses belles années s'écoulaient de la sorte. Il ne voyait pas bien clair dans son avenir ; mais le sort marche et conduit les hommes par mille voies détournées.

Devenu veuf, le père Proust tomba en enfance. Il vendit sa maison et son officine sans prévenir ses fils, et se laissa entraîner par l'hypocrisie et la fraude.

Joachim, averti delà terrible aventure, prend la poste , accourt à Angers , attaque l'acquéreur, l'évincé, s'empare du fonds de l'apothicaire et donne à son père des soins dévoués. Le vieillard, ému, tout en pleurs, ne s'attendait pas à de si douces preuves d'une tendresse qu'il n'avait en effet guère méritée.

La révolution éclate. Joachim en adopte les éléments, en propage les doctrines. C'est là ce

qui le met en si mauvaise odeur dans le parti de Godard et compagnie. Mes souvenirs sont pleins de ses actes. Il n'était question que de ses allocutions de carrefour. Il montait sur un tonneau et parlait aux paysans avec chaleur de leurs droits reconquis, d'égalité, de justice.

Sa voix retentissait dans toute la ville. On colportait ses sentences par tous les marchés. Son influence était manifeste, et, pour le dire, alors très salutaire.

Ce fut à sa demande qu'un arrêté fut pris pour que le château d'Angers fût remis à la municipalité par le gouverneur-royal , et confié au commandement d'un officier supérieur de la garde nationale.

J'ai sous les yeux la pétition que rédigea Proust en cette circonstance, et qui fut signée de tous les électeurs du district.

Ennemi des calotins, et combattant à outrance la superstition, l'erreur, le fanatisme, il ne voulait pourtant pas la destruction des monuments, l'ut à lui qu'on dut, en grande partie, la

conservation de la cathédrale , que des logiciens plus résolus que lui voulaient raser.

En 1793, il quitta le commerce, fut président du tribunal révolutionnaire, président de la commission militaire, et dans ces cruelles fonctions, malgré la rigueur des codes, il sauva un grand nombre d'accusés et réduisit tant qu'il put le chiffre des victimes.

Directeur de la fabrication du salpêtre et des poudres, il y fit preuve d'une intacte probité.

Tant que dura la guerre civile, Joachim resta à son poste , et se fit un devoir des emplois publics ; mais , à la pacification , il reprit sa pharmacie ; puis, languissant, il se retira bientôt à la campagne, et il y mourut en 1821 , à soixantehuit ans, dans les bras de Joseph, son aîné, qui ne tarda pas lui-même à le suivre dans le tombeau .

Essentiellement populaire et généreux, Joaeliini donnait autant de drogues qu'il en vendait. Bourru bienfaisant, il était adoré des pauwvs femmes du port et des bas quartiers.

Officier municipal, il demanda un terrain et des bâtiments pour une école de chimie , d'arts et métiers, qui fut le berceau de celle qu'on voit aujourd'hui briller dans les murs d'Angers.

Il contribua puissamment à l'organisation de la bibliothèque publique.

Il fit des recherches scientifiques qui ont été appréciées et productives. Il a laissé des écrits estimés sur les vers intestinaux, sur le café, sur les plantes farineuses et sucrées.

En 1 788, il fut l'auteur de la Barque à Caron, cavalcade masquée de plus de deux cents jeunes Angevins, et qui fut, dans l'ouest, le prélude de la grande insurrection humanitaire. Toutes les gazettes en retentirent.

En 1801 (an X), il lit V Apothéose d'Arlequin. mascarade astronomico-chimique , et il allait mettre en mouvement cette grande machine . quand intervint la police, qui suspendit les apprêts et empêcha la fête.

('était l'époque du Concordat. Le premier

consul faisait rentrer les prêtres et rouvrir les églises.

Proust comprit qu'il fallait que là philosophie pliât bagage.

Un de ses commis , un soir, voulut l'empoisonner, fut pris comme voleur, et se pendit dans sa prison.

Les ouvrages imprimés de Joachim Proust sont curieux et rares. Je les ai, le plus que j'ai pu, achetés pour la bibliothèque d'Angers, où ils sont mieux placés , je vous jure , que la plupart des écrits de ses niais de critiques.

ESKENS.

Créez un journal, et vous serez bientôt assailli de demandes, de lettres, de reproches , d'éloges et de blâmes de toute espèce. Tel applaudit à vos principes, tel les dénigre. On vous écrit en signant ou sans signer. On vous insulte, on vous attaque. On vit de vos phrases. On nie vos assertions. On vous fait des emprunts tant qu'on peut, on vous offre des articles qu'on fait payer bien cher, et le pis c'est qu'on vous apporte souvent les plus extravagantes et les plus fausses nouvelles.

Quand je dirigeais le Messager des Chambres, Gustave Planche voulait faire mon premier-Paris, Cappefigue se chargeait de mes principales colonnes, Boilay, Moreau, Chalas, de Musset,

Barginet de Grenoble , Bert , Ymbert aussi , m'apportaient de belles pages. J'avais Théodore Fïx, qui sortait du Bulletin de Férussac et qui devait plus tard faire l'économie politique du Constitutionnel ; j'avais Saint-Ange, qui est le grand et adroit arrangeur des Débats ; j'avais Sydney Renouf, Lamarche , Franque, Dehay, Lenoir , Triguat-Latour, qui me fournissaient de l'esprit , des notes , des avis , des entre-filets ; et des douzaines d'autres , qui, de Paris, et des départements, et de l'étranger, m'adressaient des papiers sans fin et sans compte : le baron de Boers pour la Hollande, Niellon pour la Belgique , Pitla di Castro pour Lisbonne et la reine Dona Maria, et des Italiens, des Allemands, des Polonais, des Russes. Rien ne me manquait.

Toutes les propositions m'étaient faites. L'un m'entraînait vers le ministère et me promettait les communications du télégraphe. L'autre me tirait vers les colons et s'engageait à prendre quatre à cinq cents abonnements si je voulais parler contre l'émancipation subite des nègres.

Celui-ci s'agitait pour que je l'aidasse dans ses coups de bourse. Celui-là me harcelait pour soutenir dans mes feuilletons l'actrice qu'il adorait.

Je repoussais dédaigneusement ces séductions. Je me tenais dans une indépendance absolue du pouvoir, des partis, des intrigants de toute origine et de toute nature. Qu'arrivait-il? C'était que j'étais en butte à toutes les animosités , et que par cette conduite loyale, vigoureuse, pure, je ne me faisais que des détracteurs ou des ennemis.

Oh ! le drôle de métier ! Il m'amusait pourtant; j'y étais rompu, j'y étais propre; j'aimais ce mouvement. J'avais du plaisir à voir mon journal se vendre par milliers, le soir, sur les boulevards, à l'Opéra, dans les cafés. Le peuple y prenait goût. J'étais fort critiqué par mes confrères, vivement attendu par mes lecteurs. Le roi et ses fils envoyaient au bureau , tous les jours , acheter les premiers numéros qui sortaient de sous presse. On subitait mes épreuves dans la main du protc pour les vendre aux

correspondants de Londres et d'Augsbourg. C'était un feu roulant de mots partout recueillis , d'informations rapides, d'anecdotes piquantes. Je donnais trente faits curieux , puis cinq de faux. Il y en avait de bien involontairement répandus, mais qu'on faisait sonner haut pour me décréditer, quoique je les démentisse moi-même le lendemain. Je gênais Gisquet et la police; on me fit des procès. Mais j'allais toujours, sur que j'étais de mes informations générales, et puisant à des sources hautes, vives. J'avais des communications de M. de Cazes,de M. Lafutte, deM.de Bassano, du général Leydet, du colonel Gazan, du général Pajol, de M. Mauguin, de M. Odilon Barrot , d'IIavin , de Clément, d'Alexandre de Lahorde. J'en avais de l'Ouest et de toute la guerre entreprise par la duchesse deBerry. Je prédis dès le 22 mai 1832 la prise d'armes de juin, et j'étonnai le maréchal Soull, qui n'entrait pas au conseil sans se munir de mon bulletin , si plein de révélations importantes.

J'avais des agents de l'insurrection qui pour ii. 10.

inquiéter, remuer, et par bravade, me montraient leurs dépêches et me tenaient au courant de leurs aventures. On ne se fait pas d'idée de ce que la vanité de savoir et l'amour de dire inspirent aux gens , même à leurs périls et risques.

Il y eut des royalistes qui se piquèrent et qui voulurent me faire un mauvais parti pour l'embarras que, par mes rapports, je causais aux affaires de la princesse ; je ne cessai point pourtant mes publications, et je contribuai fort à faire échouer bien des projets sinistres.

Mais ce n'était pas de moi que je voulais parler, c'était de Jacques Coste. C'était un grand faiseur de journaux , il avait le génie de la publicité; son défaut était de payer trop cher ses rédacteurs , de trop aller à la voile , de manger trop d'argent , et , en définitive , de faire plus de bruit que de bénéfices; il ne faisait réellement que des pertes, et si ses abonnés étaient nombreux, ses gains considérables, ses frais dépassaient tout et le forçaient dé fermer boutique.

Les tentatives près de lui ne manquèrent pas. Des places! il en pleuvait à son cabinet; il reçut une fois le billet que voici :

Lettre d'Eskens à Jacques Coste.

Paris, 20 février 1836.

« Monsieur,

» Une opération financière, avantageuse, facile à exécuter à peu de frais, se présente ; elle m'est personnelle, quoiqu'elle touche à la médecine. Il s'agit d'exploiter une découverte qui intéresse la haute société , au succès de laquelle , par une analogue, la femme de cette même classe concourra.

» C'est pour vous et moi une question d'argent : il y en a beaucoup à gagner, sans la moindre chance désavantageuse. Une mise de fonds fixée à 25,000 fr. est nécessaire ; néanmoins il est plus que probable que la moitié restera sans

emploi, à cause des rentrées journalières, et avant trois à quatre mois de gestion.

» Pour que vous puissiez apprécier la bonté de cette opération, il me suffira de vous signaler que sa nature exige la confection d'objets que je débiterai facilement, dans le courant de l'année , à raison de six mille, que je vendrai au prix de 72,000 fr. »

» La confection de ces mêmes objets ne me coûtera que ci 12,000

Bénéfice ci. . . . 60,000 fr. »

» Sans aucune illusion à cet égard, il me sera aisé de porter ce nombre, en quatre années, d'objets à confectionner, avecundébitqueplusévident à 120,000, qui me rendront ci 1,440,000 fr. >»

ne me reviendront qu'à. . 240,000 »

Bénéfice en quatre ans. . 1 ,200,000 fr. »

» S'il y a lieu, vous reconnaîtrez par un plus grand développement que je n'ai pris ici le chiffre que dans sa plus mince acception , et que les résultats offriront en réalité de plus grands bénéfices.

«Veuillez, je vous prie, me faire connaître jusqu'à quel point cette opération peut fixer votre attention, avec vos conditions.

» J'ai, Monsieur, l'honneur de vous offrir mes civilités.

» ESKENS, » 26, rue Grenelle-S. -Germain. »

Qu'était-ce? Rien, quelques chimères. Coste n'y prit pas garde, et les millions promis furent emportés par les vents.

J'entre dans ces détails pour faire voir les puérilités , futilités et rêveries de l'esprit humain.

A Paris, tous les matins, dix mille esprits se lèvent avec des vues de fortune, et, tous les soirs?

ces espérances se replient clans le deuil et se noient dans les larmes.

La couronne de perles devient le fumier de Job.

On se berce d'ambroisie , on meurt de faim !

AGOUB.

Je connais le Nil comme la Loire. Je m'en suis occupé toute ma vie. J'ai fait des itinéraires de Paris à Paimbœuf et de Rosette à Siout. J'ai tout décrit ; mes manuscrits sont à Angers , on les publiera un jour.

Etant au ministère, j'ai fait finir la description de l'Egypte; j'ai donné tous les moyens pour cela. C'est une histoire que Jomard sait bien et qu'il a promis d'écrire.

Jomard était commissaire du gouvernement pour l'ouvrage. Quelle persévérance, quelle variété de connaissances, quel désintéressement! Mais où en serait-il si je ne l'eusse secondé , poussé même , défendu de mille attaques dont il était l'objet, et si je n'avais su réunir les fonds

nécessaires pour achever ce qui semblait interminable.

Mais, indépendamment de l'ouvrage, je songeais au pays. J'ai toujours cru que l'Egypte devait être une colonie française. C'est notre chemin pour l'Inde ; c'est notre grenier , notre débouché. Depuis les croisades , l'Orient est français. Nous devons régner là ; c'est toute ma politique. La Méditerranée est une mer de France. J'ai envoyé le plus que j'ai pu de nos voyageurs dans le Levant. J'ai reçu le mieux que j'ai pu et fait accueillir par les ministres les hommes du soleil , des sables, du désert, du Liban, deThèbes et du Caire.

Osmin, Agoub et Ellious furent de ceux que je vis de plus près, que je servis de mon mieux.

Osmin voyageait en Europe au compte de Mohamed-Ali. Il vit l'Allemagne, la Suède, l'Angleterre, la France. A Paris , je le présentai à M. de Cazes , qui lui donna la Description de l'Egypte pour le pacha.

ElliousBocthor fut nommé professeur à l'Ecole

des langues orientales ; il fit un dictionnaire, et ne mourut pas vieux.

Agoub écrivit à M. le baron Capelle la grande et belle lettre qu'on va lire :

A Monsieur le baron Capelle , conseiller d'état , secrétaire général du ministère de l'intérieur, etc., etc.

Paris, ce 7 novembre 1821.

« Monsieur le baron,

» 11 y avait quelque chose de si obligeant dans l'accueil que vous avez daigné me faire, que le souvenir m'en est resté dans la mémoire : j'ai trouvé chez vous cette bonté indulgente qui encourage , et cette bienveillance affectueuse inséparable des grands caractères et qui pare si bien la dignité. M. Jomard avait pensé que vous ne verriez pas sans quelque intérêt un jeune étranger qui, né sur les bords du Nil et venu en France à la suite d'une expédition mémorable,

s'était initié à la littérature de l'Europe , et promettait un citoyen de plus à la patrie. Dans le poste éminent que vous honorez par votre mérite , vous avez plus d'une fois accordé aux Muses une protection éclairée, parce que vous avez toujours été persuadé que la prospérité des lettres estime des principales sources de la prospérité des états. Ce sont les lettres qui fondent et maintiennent les sociétés : elles étendent le domaine de la raison ; elles mettent à la portée de nos besoins des procédés ingénieux ; et, complétant ainsi les travaux de la nature par ceux de l'art , elles multiplient les ressources de notre existence , et concourent diversement à consolider les bases de la gloire nationale. Mais cette influence, plus ou moins directe, quelquefois plus ou moins tardive dans chacune des branches de ia littératureen général, devient d'une utilité immédiate lorsqu'il s'agit de l'étude des langues étrangères. Les langues sont les organes divers de la diplomatie : c'est par leur moyen ([ne s'entament, entre puissances, les préiimi-

naires de toutes les transactions politiques ; elles coopèrent journellement à la solution des grands intérêts du commerce et de la marine; et l'on ne saurait donner trop d'importance à cette partie de l'instruction publique, lorsqu'on songe surtout que , dans les pays de l'Orient , un simple interprète d'ambassade tient souvent dans ses mains le sort de la paix ou de la guerre.

» J'ai parlé toute ma vie la langue arabe : elle devait être l'objet de ma prédilection, parce que c'était ma langue maternelle, parce qu'elle me rappelait tous les souvenirs du berceau. Cela s'explique naturellement, Monsieur le Baron : arrivé à Marseille avec ma famille et un grand nombre d'autres Egyptiens, j'ai eu sans cesse sous les yeux le tableau des mœurs orientales ; comme rien n'était changé dans les habitudes de ma vie et que j'avais , pour ainsi dire , apporté avec moi mes pénates, je me croyais encore aux lieux de ma naissance; ou plutôt, lorsque je considérais autour de moi ce mélange d'habits arabes et européens, et que mon oreille était frap-

pée à la fois de deux idiomes différents , il me semblait que l'Egypte venait d'être associée a la France , et que deux nations s'étaient confondues.

» Convaincu que des connaissances transmises par la tradition et fortifiées par l'usage pouvaient être utiles à l'enseignement de l'arabe vulgaire , jaloux surtout de payer à la France le bienfait de mon éducation, je m'étais offert au gouvernement pour succéder à M. Ellious Bocthor dans la chaire qu'il laissait vacante. Ayant ensuite appris que dom Gabriel Taouil , mon compatriote et mon ancien professeur, avait luimême réclamé cette chaire , la délicatesse me faisait un devoir de retirer ma demande, et je n'ai point balancé. Cet acte d'une déférence méritée est demeuré sans fruit pour lui comme pour moi. Mais depuis vous avez daigné me faire espérer, Monsieur le Baron, que le gouvernement français, juste appréciateur des hommes et des choses, pourrait m'attacher, d'une manière non moins convenable, à quelque établisse-

ment littéraire de la capitale. Cette assurance est déjà un bienfait pour moi ; elle me délivre d'une idée douloureuse : il m'était pénible de penser que je serais un jour contraint d'aller chercher ailleurs une protection que la France m'aurait refusée , et de porter ainsi sur un sol étranger les fruits d'une éducation que je ne dois qu'à elle et dont je lui suis comptable. Quitter la France serait pour moi une seconde expatriation , fût-ce môme pour retourner en Egypte. Je suis maintenant attaché à la nation française par tous les sentiments du cœur, par tous les liens du devoir , par tout le charme des souvenirs : j'ai ici ma famille, mes mœurs , mes intérêts , mes affections. Partout ailleurs je serais obligé de recommencer mon existence.

» La littérature française a d'ailleurs pour moi des attraits irrésistibles. Jeté tout-à-coup par la destinée horsducercledemes premiers penchants, je ne trouverais dans la littérature d'aucun autre peuple de l'Europe ni les mômes jouissances, ni des avantages déjà acquis par vingt années de

séjour au milieu des Français et par la tendance donnée jusqu'ici à mes études. Jeune encore j'ai eu l'ambition de m'instruire dans la langue de ma nouvelle patrie : pour la première fois un Arabe a compris Virgile, admiré Racine, médité Montesquieu. Emporté par mon enthousiasme, j'ai osé moi-même manier la lyre ; 31. Raynouard, secrétaire perpétuel de l'Académie française, a daigné voir dans ces premiers essais d'une muse étrangère des espérances pour l'avenir. Je ne sais si l'indulgence, cette compagne ordinaire di s grands talents, n'a pas eu beaucoup de part dans cette opinion de l'auteur dos Templiers; niais je désirerais qu'il fût consulté à mon égard. » Entier* nient étranger à l'organisation des établissements littéraires, je ne saurais, Monsieur le Baron, désigner moi-même à votre bienveillance l'emploi le pins approprié à mes besoins: je m'en remets avec confiance à votre sollicitude éclairée et à l'intérêt que nous daignez prendre à mon sort. Une place modeste, mais qui sérail de nature à me maintenir dans la di-

rection de mes études et à ni'entourer d'éléments favorables à mes travaux, serait à mes yeux, préférable à tout emploi, quelque important qu'il fut, qui, en m'assujettissant à des occupations incompatibles avec mes goûts, me distrairait continuellement du but de ma carrière : des fonctions quelconques dans une des nombreuses bibliothèques de Paris me paraîtraient réunir toutes les conditions. Affranchi des soucis d'une vie précaire, et tranquille désormais sur mon avenir, il me sera possible alors de mettre la dernière main à des ouvrages déjà avancés , mais depuis long-temps interrompus. Je prends la liberté de vous adresser en ce moment un morceau de poésie française intitulé l'Egypte et un article de philologie arabe.

» Il me serait doux , Monsieur le Baron , de devoir à votre honorable protection cette tranquillité désirée, à laquelle je n'aspire que pour être plutôt à portée d'acquitter, par des travaux utiles, ma dette de reconnaissance envers la patrie. Peut-être m'est-il réservé de vous appeler un

jour mon bienfaiteur et de m'écrier comme Virgile, avec l'accent du bonheur et de la reconnaissance :

.... Deus nobis bsec olia feciti

» Veuillez recevoir, je vous prie, l'hommage de ma respectueuse considération et du dévoùment sans bornes avec lequel j'ai l'honneur de me dire , Monsieur le Baron , votre très humble et très obéissant serviteur,

» J. Agoub, » Rue du Four-S. -Germai n, 44. »

Capclleétaitun bon et excellent homme, mais H était plus administrateur que littérateur. Il avait passé par tant d'épreuves et tant vu de choses, tant était-il habitué aux protestations, qu'il n'attachait pas un grand prix aux phrases, les mieux tournées môme.

Agoub l'avait pris de trop haut et s'était donné trop d'importance. S'il eût écrit plus simplement, Capelle auraitétéplus touché peut-être

de sa demande. Le fait est que cette demande passa inaperçue et ne valut rien à son auteur de ce qu'il en avait attendu.

Il resta obscur , négligé , et périt dans les embarras d'une position qui s'aggravait par l'absence de toute famille , la difficulté d'avoir des secours et de tirer parti de l'instruction qu'il avait acquise.

Voici une lettre de M. Jomard qui explique en détail ces aventures. Cette lettre parle aussi de mes livres. Je laisse tout ce qu'on en dit et ne ménage ni moi ni mes amis sur rien. Vérité, vérité , parais clans ta pudeur, ton obligeance , ta force !

Lettre de M. Jomard, de l'Institut.

Paris, le 7 juillet 1852.

« Joseph Agoub est mort il y a une vingtaine d'années. Il était Égyptien, fils de chrétien cophte, réfugié à Marseille en 1802, et élevé au a il

collège de cette ville. Il avait du style , de l'imagination, de la couleur. Je l'ai poussé, aidé, installé. Inférieur à Ellious Bocthor, autre Égyptien réfugié, pour qui j'avais fait relever la chaire d'arabe vulgaire (malgré les Sacy), et qui a laissé un grand dictionnaire, ouvrage précieux. Il a fait de beaux vers et de grande prose, un peu emphatique; les salons l'ont prôné et gâté; il péchait par plusieurs côtés. Je l'ai fait attacher à l'école égyptienne et lui ai fait donner de bons appointements. Malheureusement pour lui, il n'en a pas joui long-temps.

»Le colonel mon frère (1) possède maintenant le premier volume de la Vendée , que je lui ai remis après l'avoir lu. Que de pièces , que de documents sauvés pour la postérité ! Comment avez-vous pu recueillir et conserver toutes ces choses de soixante ans? Le récit continue cha-

I ) Colonel de gendarmerie en retraite, conseiller municipal très zélé à Saint-Gerriiain-en-Laye. Je le cite dans mon livre sur 1793.

leureusement au milieu de toutes ces citations. La forme étonne d'abord, mais on s'y fait; c'est une manière d'histoire toute nouvelle. Les réflexions de 1852 viennent à leur tour surprendre le lecteur. Tout cela demande à être lu en entier; je n'ai lu que le premier volume, et j'ai pu le faire grâce au mal qui m'a retenu captif. Nous avons remarqué , page . . . . , les adjudants généraux Berthier, Jomard et autres, cités comme des braves. Or, vous saurez que le parent est le môme qui, devenu générai de brigade, signa mon passeport comme commandant la place de Marseille, le même encore qui signa mon passeport à Strasbourg en 1805 quand j'allai pour la première fois en Allemagne. Vous savez peutêtre que j'ai dirigé une brigade d'ingénieurs en Bavière (haut Palatinatj, pendant un an, pour la carte qu'avait ordonnée le général Morcau, qui depuis — mais alors.... »

«J'ai touché Egra en Bohème , sur les hautes montagnes de Fichtelberg, d'où l'on a des vues de cinquante lieues.

» Dieu soit loué , vous êtes mieux ; j'ai gagné aussi quelque chose, me voilà sur pied , je marche ! — Quant au rhume , il n'a aujourd'hui que quarante-quatre jours ! 0 catarrhe maudit !

» Adieu , je me délecte , et mon fils aussi ( le poète en prose), avec les fables et fabliaux sortis de Y Étang. Il est de l'école nouvelle.

» Adieu, remettez-vous pourme servir d'exemple.

» Le vieux ami,

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