‹ MiettesChapitre 25 sur 32 · QUATREBARBES · texte numérisé non relu

QUATREBARBES

C'est un vrai gentilhomme que je vais peindre , un Angevin tout aimable , épris du passé , légitimiste né , incarné , fortifié , ne concevant rien à la révolution et ne sachant ce que c'est que 89.

Il a pris les armes contre la liberté, lui qui chérit la liberté , mais qui ne l'entend bien que pour lui , par lui , et plutôt par ses inspirations que par ses calculs.

Il est généreux, non pas riche de famille, mais d'alliance. Il avait du bien , mais il en a eu davantage en épousant une personne très opulente, quoique d'une maison moins ancienne et moins renommée ; fort honorée , du reste , et considérable.

Pour lui il a été ravi de se trouver issu des

croisades. Il a eu le bonheur de découvrir son nom sur une charte à la foi , sur un petit morceau de parchemin prouvant que ses ancêtres avaient , pour aller combattre à Jérusalem , emprunté de l'argent aux juifs.

Nul ne doutait qu'il ne fût noble, bien noble; mais enfin il a été bien aise de vérifier par les soins de Paul Marchegay, l'incorruptible archiviste d'Angers, qu'il avait des titres positifs pour que ses écussons fussent appendus aux parois des galeries de Versailles.

M. de Quatrebarbes n'a pas de goût uniquement pour le blason et la féodalité : il a une passion pour les arts, les lettres ; il a fait des vers et des livres; il a été militaire; et, dans ses garnisons d'Espagne , il faisait jouer de ses drames , gais ou tristes , par les officiers ses camarades. Il s'est enfermé depuis dans son château de Plessis-Chivray, et là par un grand feu , au milieu de vastes salles, par un vent d'hiver qui, tout autour, sifflait dans les arbres, il a mis en ordre les œuvres du roi René.

Il en a fait quatre volumes, avec des notices, explications, commentaires, et il a eu pour vendre le tout un commis voyageur qui est allé dans toutes les provinces, chez les gens de qualité, recueillir des fonds avec lesquels il espérait payer l'ouvrage et de plus faire élever une statue au prince.

Les souscriptions n'ont pas suffi. M. de Quatrebarbes a payé , et à force de soins , de constance, d'adresse, il a fini par faire accepter le don de la figure du roi par la ville d'Angers, au sein de laquelle ce trophée s'est édifié en pompe, en dépit de toutes les répulsions démocratiques.

C'est un tour de force comme M. de Quatrebarbesaime à les faire. Il est aventureux, galant; il risque, il ose, il va en avant; il fait de l'agriculture, il favorise les travailleurs, il créedesmoulinSj bâtit, plante, dépense, et pourvu que ce soit lui qui fasse, qui ordonne, qui domine, il est libéra! , facile et charmant ; d'une valeur éprouvée, d'une exquise politesse, et qui à des pré-

ventions et prétentions singulières joint de grandes vertus.

Il est dévot pour n'être pas débauché. Il me disait : « J'ai des sens inflammables, et je serais libertin si je ne me jetais dans la prière. Je me fais des pratiques étroites de religion pour éviter de tomber clans des habitudes de sybaritisme. Je suis austère pour n'être pas fou, et je ne me retiens sur tout qu'en ne me laissant aller sur rien. Je serais hargneux et colère si je ne parvenais à être le plus modéré de tous les Candides. »

Tout cela est positif, on le voit, on le comprend. On sait gré à M. de Quatrebarbes de ces précautions qu'il prend contre lui-même. Son naturel est meilleur qu'il ne prétend ; mais enfin il a raison d'y prendre garde. C'est un homme essentiellement de parti. Les siens le portent haut et lui font une large part dans leur confiance. Pour nous il serait dangereux , et, si la guerre se rallumait dans l'ouest, il y jouerait le rôle de Bonchamps, de Laroche jacquelein, de Lescure.

J'espère une chose , c'est que les événements ne lui permettront pas de déployer comme il le voudrait son héroïsme.

Lettre de M. de Quatrebarbes.

12 mars 1846.

« Monsieur,

» Je ne mérite nullement les éloges que vous me donnez dans vos lettres si spirituelles et gracieuses. Éditeur inconnu du bon roi , je ne puis prétendre unir mon nom au sien ; et je ne vis ni pour les muses ni pour la gloire. Ma seule valeur ne vient point de l'esprit , mais uniquement du cœur. Comme vous, Monsieur, mais avec des idées différentes , j'aime la France d'un immense amour. Je voudrais la voir heureuse et grande, régner par l'intelligence plus encore que par les armes , et briller comme le phare destiné à éclairer l'univers. Comme vous aussi j'aime le peuple et j'applaudis à tout ce qui peut le rendre plus heureux et surtout meilleur. C'est dans cette h. il.

pensée que je tâche , autant qu'il est en moi , de seconder toutes les œuvres utiles , ou au moins de ne pas y rester étranger. Je voudrais unir le passé au présent , les traditions chrétiennes à la science moderne , le dévouaient , la foi , l'honneur du moyen âge, au mouvement inconnu qui pousse les générations dans des voies nouvelles. Pauvre et faible ouvrier dans les mains de Dieu, je sais bien que je n'apporte qu'un grain de sable à l'édifice ; et il n'y a pour moi d'autre immortalité que celle du ciel. Mais c'est la seule que j'envie.

» J'ai appris sur les genoux de ma sainte mère que le christianisme était la source inépuisable du beau comme du bien. Il n'est pas un sentiment honorable qu'il n'inspire. Je dois tout à ces admirables leçons, qui , grâce à Dieu, sont restées ineffaçables dans mon cœur.

» Je voudrais, Monsieur, pouvoir seconder vos généreux projets. Les lettres élèvent l'àme et l'inspirent. De grâce ne me faites point d'instance, car il me coûte trop de vous répondre par

un refus ; et soyez assuré qu'il faut une nécessité absolue pour m'excuser à mes propres yeux. Je me suis mis à votre merci dans un moment de rêve. S'il se réalisait, oh! alors, disposez de ma bourse comme vous l'entendrez.

» En attendant , je n'oublie point les bibliothèques populaires. J'en fonde une à Chanzeaux, où je veux réunir des ouvrages utiles et à la portée de toutes les intelligences. Votre bibliothèque est assez riche pour attendre. Je voudrais pour tout au monde pouvoir vous donner une autre réponse. Pardonnez-moi, Monsieur, et ayez la bonté d'agréer l'hommage de ma haute considération et de mon entier dévouement.

» Comte de Quatrebarbes.

» A Plessis-Chivré, par Châteauneufsur-Sarthe.

« Je vous renouvelle tous mes remerciments pour les chartes que vous avez bien voulu faire copier.

» Je vous remettrai , si vous le désirez , un

exemplaire du Précis généalogique pour la bibliothèque de Bruxelles. »

Lettre à M. de Qaatrebarbes sur une note du Bourdigné réédité par lui, avec des annotations de Godard.

13 juin 1842.

« Monsieur le comte ,

» La note mise au Bourdigné, tome 2, page 8, par M. Godard, m'a occupe malgré moi. J'ai lu et fait des recherches : il faut que je vous en fasse connaître le résultat.

» Transcrivons d'abord la note : « L'Art de » vérifier les dates ne fait aucune mention de cet » Amaulry, comte de Toulouse et de Narbonne, » comme revêtu du titre de comte d'Anjou. La » date de 1248 est au moins erronée, quand on » dit Amaulry en qualité de comte d'Anjou, » puisqu'il est constant que Charles I" , frère de

» saint Louis, possédait le comté d'Anjou depuis » 1246. »

» Cette note , qui roule sur un fait important, laisse un doute qu'il eût fallu éclaircir. L'auteur n'en a pas pris la peine. Mieux que personne pourtant , s'il l'eût voulu , il nous aurait donné des lumières dont ici nous avions grand besoin.

» J'essaie de réparer son oubli ; vous ne m'en voudrez pas si j'échoue.

» Quel était cet Amaury que Bourdigné traite de comte de Toulouse et d'Anjou , et qu'il fait aller, sous ce double titre, à la Terre Sainte?

» C'était Montfort l' Amaury, fils de Simon de Montfort , dit le Macchabée par les uns , et le Bourreau par les autres. Chaque parti a ses héros et ses gueux.

» En 1215, Simon chassa Raymond VI de Toulouse, et se fit, par le concile de Montpellier, déclarer comte à sa place.

» Raymond courut à Rome avec sa femme et ses enfants; il se jeta aux pieds du pape Innocent III, mais il n'obtint ni grâce ni remise. Il

avait soutenu les Albigeois, et c'était trop pour lui que d'éviter le bûcher. Le concile de Latran confirma celui de Montpellier, et Simon de Montfort fut comte de Toulouse par don et décision de l'Église.

» Il ne régna que deux années. En 121 7, Raymond , sorti de Rome, rentré en France, reprit ses états par le secours des Gascons , que les cruautés de Simon avaient soulevés.

» Mais Simon , dépossédé par les armes, n'en garda pas moins le titre de comte de Toulouse.

» 11 mourut. Son fils, Montfort l'Amaury, hérita du titre et des droits. — Nous avons vu bien des fortunes pareilles.

» Récapitulons les événements et suivons pas à pas la mort et les années :

» Raymond VII succède à Raymond VI ;

» Innocent IV à Innocent III ;

» Montfort l'Amaury à Simon de Montfort.

» Les hommes disparaissaient, d'autres venaient; les luttes continuaient, ainsi que les haines.

» Les rois de France et d'Angleterre y prirent part.

» Les rois de France étaient Philippe-Auguste, Louis VIII, saint Louis.

» Les rois d'Angleterre étaient Richard Cœur de Lion, Jean sans Terre, Henri III.

» Les Raymond , comtes de Toulouse, s'appuyaient des rois d'Angleterre.

» Les Montfort , comtes de Toulouse aussi , s'étayaient des rois de France.

» Qui lit ce temps-là voit le nôtre. Des intérêts constamment opposés amènent de constantes querelles.

» Raymond VII enfin fut vainqueur. Il resta maître de la place principale , Toulouse. Montfort l'Amaury quitta le Midi , vint trouver Louis VIII , et céda à ce prince tous ses droits prétendus sur les conquêtes que son père avait faites et que lui avait perdues.

» Louis VIII veut s'emparer de cette proie et de ces terres qui lui sont abandonnées ; à l'ambition il ne faut que des prétextes. Le roi part.

suivi d'une armée nombreuse , et il commence à ravager le Languedoc ; mais , après trois ans de règne, la mort le frappe en 1226.

»Saint Louis, son fils, traite avec Raymond en 1229. Raymond est dépouillé d'une grande partie de ses états -, il signe pour conserver du moins la souveraineté du reste. Mais on comprend qu'il ne plie qu'à regret, et l'on ne s'étonnera pas que plus tard, en 1242, l'occasion s'offrant de ressaisir ses domaines , il ne s'y laissa facilement entraîner.

» Il se ligue avec le comte de La Marche (Hugues), et, tous deux, secondés du roi d'Angleterre (Henri III), ils ont d'abord des succès contre les troupes du roi de France.

» Ces succès durèrent peu. Saint Louis s'avance , les ennemis sont battus , et une paix nouvelle est faite en 1245. Serments de rois et de peuples ont toujours été de faibles liens.

» Raymond VII meurt en 1249.

» Il avait institué sa lille Jeanne pour sa légataire universelle.

» Jeanne était mariée à Alphonse , fils de Louis VIII et frère de saint Louis.

» Alphonse devint comte de Toulouse par les droits que lui apportait sa femme , et comme il était en Palestine , ce fut Blanche de Castille , régente , qui prit , en son nom , possession du comté.

» Ce nouveau comte , après mille traverses , mourut en 1271, sans postérité; et le comté de Toulouse fut réuni à la couronne sous Philippe III (le Hardi).

» Voilà bien des détails, mais que je n'ai pas crus inutiles.

» Ils font voir qu'Amaury fut comte de Toulouse , ou bien qu'il en eut le titre , et que nos rois de France le servirent dans ses prétentions. «Il seconda particulièrement Louis VIII, qui, n'étant encore que prince royal, avait été un moment roi de Londres, et qui marcha vivement contre les Anglais quand, ayant à leur tète son rival heureux, Henri III, ils vinrent au secours de Raymond VI.

«Louis VIII, comme le dit Bourdigné, charmé de la valeur qu'Amaury déployait à son profit, put fort bien lui donner les comtés de Toulouse et de Narbonne ; ou plutôt le confirmer dans son titre et les droits qu'il tenait de Simon de Montfort , son père , et y joindre le comté d'Anjou par usufruit.

» S'il y a erreur, ce n'est que dans la date.

» L'Anjou, repris sur Jean sans Terre par Philippe-Auguste , fu t donné en apanage par Louis VIII à Charles son quatrième fils ; mais quand et de quelle manière?

» Par testament de 1226.

» Cependant Charles Ier n'est porté dans la note de nos annales qu'à partir de 1246 comme comte d'Anjou.

» Déjà il y avait eu un comte d'Anjou nommé, un fils de Louis VIII : c'était le prince Jean, qui mourut jeune; Te roi transféra le titre à Charles, qui survivait.

» Mais l'usufruit, ne le perdez pasde vue, n'en avait pas moins, dans la chaleur de la recon-

naissance, été accordé par Louis VIII à Aman i y de Montfort.

» Montfort, créé connétable par saint Louis, se croisa, alla dans l'Orient combattre l'infidèle, et mourut au retour, d'un flux de sang, en 1 241 . Ce fut alors que Charles put prendre possession du fond et de la jouissance de son apanage d'Anjou.

» Il me semble, Monsieur, que le texte de Bourdigné se trouve par là suffisamment expliqué. Mais je puis bien me tromper, et si j'ai tort cette fois , je me fie à vos bons soins pour me redresser. Ce qui nous manque à Angers, c'est la critiqué; on crie toujours bravo ou haro sans examen, sans preuves , par caprice, ou envie , ou faveur. 11 vaudrait mieux peser les assertions et se former une opinion bien nette et motivée sur les faits , sur les hommes , afin de n'applaudir qu'au mérite et de n'attaquer aussi et ne rejeter que la légèreté indifférente, l'ignorance présomptueuse, et la médiocrité insupportable.

» Agréez l'assurance de la considération dis-

tinguée avec laquelle je suis, Monsieur le comte, votre très humble et très obéissant serviteur.

»F. Grille. »

Billet de M. de Quatrebarbes.

« Je mets les récits atlantiques de Théodore Pavie infiniment au dessus des Souvenirs d' Orient de Lamartine pour l'intérêt du fond, l'éclat de la forme, le charme du style, la vivacité des couleurs, la richesse des images.

» Cet Angevin-là vaut mieux que le Maçonnais, et on le néglige. »

Mieux! c'est fort. Mais on ne le néglige pas à présent. Pavie est professeur au Collège de France, et j'en suis enchanté, sans faire descendre d'un degré Lamartine dans mon estime.

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