LE VICOMTE DE FALLOUX
L'agneau est devenu bélier, le bélier loup. Cette voix si douce a roulé comme un tonnerre ; cette eau si limpide s'est jetée comme un torrent de lave à travers la discussion , et jamais, jamais transfiguration ne fut plus complète.
J'ai assisté aux débuts de M. le vicomte Alfred de Falloux. Il avait fait imprimer une lie de Louis XVI. Dans ce livre, tout de passion monarchique, il n'y avait pourtant ni trop de colère ni trop de fiel. L'auteur racontait, expliquait, citait des lettres , lettres de Mme de Raigecourt , entre autres , que je lui empruntais pour mes narrations sur les volontaires.
Le volume fut donné pour la bibliothèque d'Angers. M. de Falloux y ajouta des autogra-
phes pour le Cabinet des Manuscrits. De là des relations, des visites, des remerciments, et enfin toute une suite de communications bienveillantes.
Le vicomte entra à l'Académie d'agriculture, que les plaisants nommaient la société des fines herbes. Il faudrait dire des fines mouches , car beaucoup de ses membres se font de ses degrés un moyen d'aller plus haut et plus loin.
M. deFalloux parut aux congrès scientifiques. Il y prit la parole. Il commença d'y manifester ses opinions rétrogrades, ultramontaines, théocratiques.
Une fois sur ce terrain, il n'en sortira plus. Quand vient le temps des élections, quand il a l'âge d'être député, il se fait nommera la chambre, et, dès qu'il y arrive, il s'y fait remarquer par une intarissable verve.
La république éclot et ne le surprend pas. Il fait de la popularité quand même. Il est de l'Assemblée constituante, et le voilà qui va, qui avance, qui s'empare de la direction des esprits.
si bien qu'on le fait ministre, qu'il influe à Paris, à Rome, partout , et jouit un moment d'un crédit immense et funeste.
Je dis funeste, à cause du fameux rapport sur les ateliers nationaux.
Une mesure brusque est prise. On court aux armes; on se bat. Le sang coule à flots; les généraux tombent par douzaines , les soldats par milliers. Les massacres sont suivis des transportations. La France se sauve dans un fleuve de larmes.
Et M. de Falloux , si candide d'abord , si terrible après , cède son portefeuille , rentre dans l'ombre, se retire à sa terre, et reprend ses livres, ses soins d'une santé fort affaiblie, paraissant étranger au train du monde et oubliant les succès effroyables dans lesquels il a joué un si important rôle.
Dis-je bien? Le portrait est-il vrai? Me trompé-je?
Je cherche la vérité : l'ai -je rencontrée ?
On peut rectifier toutes les phrases, avancer
le contraire de ce que j'écris. Je n'en serai pas moins de bonne foi , et , si j'appelle jaune ce qui est vert , c'est la faute de mes lunettes.
Lettres de M. de Falloux.
« Segré, 1er août.
» Monsieur,
» Permettez-moi , à titre d'enfant de la ville d'Angers, de faire hommage à sa bibliothèque de l'exemplaire ci joint(l). Je me promettais depuis long-temps d'avoir l'honneur de vous le porter moi-même ; mais me voyant retenu à la campagne , j'espère que vous voudrez bien agréer l'expression de mes regrets, avec l'assurance des sentiments les plus distingués
» de votre très humble serviteur ,
» Alfred de Falloux.»
(1) Vie de Louis XVI.
19 juillet.
« Je n'ai reçu votre seconde lettre qu'en Bretagne . Monsieur , et c'est ce qui m'a empêché de vous en remercier plus tôt. Je suis plus touché que je ne vous puis dire de la sollicitude que vous témoignez sur mon avenir ; dans la sphère élevée où vous vous placez, soyez sûr que nous nous trouvons parfaitement unis. Personne , plus que moi , n'est dévoué à la France , et personne ne l'est avec un dévouement plus désintéressé. Tout ce que mon pays voudra bien me demander , sauf l'aliénation de mon indépendance , je serai prêt à le faire avec loyauté, et je tiendrai à honneur de l'avoir fait.
«Vous jugez donc, Monsieur, qu'en ce qui concerne en particulier notre ville natale , je suis d'avance et toujours à votre disposition. Aussitôl que je rentrerai à Angers, je vous porterai donc les autographes que je possède, et tâcherai do m'en procurer d'autres à votre intention.
Quant au manuscrit de Louis XVI , vous avez bien deviné le motif de mon hésitation , en me promettant pour lui un long incognito. Je ne saurais m'accoutumer à la prétention d'être classé et de me classer moi-même à si haut prix. Du reste , je ne vous trompais pas en vous répondant que tous mes papiers sont demeurés à Paris ; ils y sont même fort en désordre. Mais comme j'aurai l'honneur de vous revoir au commencement de l'hiver, nous achèverons alors de nous entendre à ce sujet.
» Veuillez agréer de nouveau, Monsieur, avec l'expression d'une vive reconnaissance , l'assurance non moins sincère de l'entier dévoûment » de votre très-humble serviteur ,
» Alfred de Falloux. »
12 juillet.
« Monsieur, » Je suis bien heureux de retrouver dans votre
lettre , avec la franchise de sentiment qui vous distingue si éminemment , une bienveillance personnelle à laquelle j'attache un grand prix. Veuillez donc compter sur mon zèle autant de fois qu'il vous plaira de le réclamer , et plus encore chaque fois qu'il s'agira de notre commune ville natale.
» Pour le manuscrit de Louis XVI , il est resté à Paris ; mais c'est précisément la bonne compagnie que vous lui promettez qui effraierait le juste sentiment de disproportion que ne doivent pas effacer en moi la séduction et la reconnaissance. Quant aux lettres autographes, j'en possède plusieurs que je sacrifierais volontiers à la bibliothèque et au bibliothécaire d'Angers, si vous n'en aviez déjà de la même main. Désirezvous, par exemple, une lettre de M. de Lachalotais, mon grand-père par alliance? Donnezvous place dans votre collection aux lettres de contemporains encore existants? Répondez-moi un seul mot à ce sujet , et je vous porterai à la Saint-Martin ce que je possède en ce genre.
281 — „En attendant, Monsieur, veuillez croire que j'ai été bien touehé d'un souvenir auss. flatteur de votre part, et ne doutez, en aucune circonstance, des sentiments les plus distingués de votre très humble serviteur.
»4//VeddeFALL0ux.»
„P S Le résultat des élections de Segré vous aura prouvé la sincérité et la fermelé de nos convictions. Tout était réuni dans les personnes pour les faire fléchir , si cela avait été poss.be. Je souhaite donc, sans trop l'espérer , que les vainqueurs usent géuéreusemeut de la victoire et que les vaincus comprennent bien le seus de leur défaite. Tout alors dans l'avenir tournerait au profit de notre pays, et c'est là l'essentiel. »
« 10 décembre.
» Monsieur , » Je suis bien reconnaissant de votre souve-
nir, et puis vous assurer que le mien est moins en défaut qu'il n'eu a l'air. Tout mon automne s'est passé en dérangements de projets, dont le dernier n'a pas plus d'intérêt que les autres, et que je vous soumettrai cependant pour ma justification. La rougeole a éclaté d'une manière très intense au bourg d'Ire , dans le mois de novembre, c'est-à-dire au moment mémo où je comptais \ routier, et comme j'avais une toute jeune familles y ramener, ce retour a été considéré comme une imprudence. Nous attendons la tin de l'épidémie: notre propre maison en est à son cinquième malade et la paroisse est entièrement envahie. Il est doue probable que je suis condamné à rester en Bretagne jusqu'à l'heure du départ pour Paris , c'est-à-dire jusqu'à la tin di1 janvier. Or, en Bretagne, qui n'est pour moi qu'un séjour de passage, je suis sépare de tous mes papiers et absolument pris au dépourvu SOUS ce rapport.
» Ce sont d'autres considérations île même valeur, .Monsieur, e'est-à-dire fort indignes de
tant de détails, et cependant très décisives dans les petits ménagements d'intérieur , qui ne m'ont permis qu'une très rapide apparition à la Saint-Martin. Les affaires qui m'y avaient appelé , et en même temps l'impossibilité où je me trouvais de me présenter à vous comme je le souhaitais, m'ont empêché d'aller à la bilfliothèque. J'espère que mon regret vous sera déjà parvenu par un bienveillant intermédiaire; je vous en renouvelle , en tout cas , la très sincère expression.
» Ainsi, Monsieur, vous ne cesserez pas, j'espère , de compter sur mon vif désir de coopération à votre très intéressante et très sérieuse entreprise , et dans la part que vous voulez bien m'y faire, vous me considérerez toujours connue votre obligé.
» M. Blordier-Langlois a reçu, j'espère, les remercîments que je lui ai adressés aussi. Des suffrages comme le sien et comme le votre , Mon • sieur, me sont bien sensibles; car ils me prouvent qu'il y a des terrains de franchise , d'im-
partialité , de loyale et patriotique intention , où tous les hommes de bien se montrent. Ma plus chère ambition se trouve flattée quand on m'y admet.
» C'est à ce titre également , bien que sous d'autres rapports , que j'attache un prix véritabfe à mon entrée dans la Société d'agriculture. Je gagnerai Paris par Angers , et m'arrêterai dans notre bonne ville natale , pour la séance du mois de février, si elle a lieu, selon le règlement, le premier vendredi de ce mois. Je serais heureux d'y lire un travail que j'aurai préparé exprès. M. Blordier, qui a bien voulu déjà déterminer mon introduction par son bienveillant rapport, pourrait-il me faire obtenir rang pour cette séance? Y a-t-il d'autres formalités à remplir? Je voudrais les épargner aux autres plutôt qu'à moi, et s'il y a une marche plus convenable à suivre , auriez-vous la bonté de me l'indiquer d'un seul mot?
» En vous disant (pie je m'arrêterai à Angers, Monsieur, c'est vous répéter que j'aurai l'hon-
neur de vous porter de vive voix l'expression du très sincère et très empressé dévoûment de votre très humble serviteur.
» Alfred de Falloux ,
» Château de Caradeuc, par Bécherel,
Ille-et-Vilaine. »
Il serait injuste de passer sous silence tout le bien qu'étant ministre, M. de Falloux a fait aux Angevins , à ceux de son parti , de sa secte, de sa religion. Il leur a fait avoir des emplois, des pensions , des croix , des chaires , et s'est fait ainsi une clientèle ardente qui demeure attachée à ses doctrines et à son nom, défend ses œuvres, propage ses idées, et, au besoin, lèverait haut la tête, la voix, en sa faveur, même le bras.
S'il a des adversaires comme moi , des révolutionnaires, de vieux patriotes, qui le connaissent, le devinent, le démasquent, le combattent,
déjouent ses plans, éventent ses complots, repoussent ses idées, ses vues, ses maximes, exècrent ses tolérances de la Saint-Barthélémy, de l'inquisition , de la violence , il a , certes , ses idolâtres : il est l'organe des sacristies , l'oracle des conciliabules, la fleur des pois pour les femmes, les nobles , les prêtres , les moines, les néochrétiens, les sœurs du pot, les ignorantins, les missionnaires, les bourgeois gonflés, les paysans, et une foule de fanatiques , d'ambitieux et de compères, qui chantent ses louanges et couvrent son autel d'ex-voto, comme celui de Dieu le père !