L'ABBÉ MOREL
Le clergé d'Angers se faisait, pendant mon séjour dans cette ville, remarquer par son esprit , sa science , son ambition.
L'abbé Gourdon, curé de Saint-Maurice ; l'abbé Fourré, un de ses vicaires; l'abbé Quettier, vicaire de Notre-Dame; l'abbé Morel, chanoine, étaient certainement des hommes d'élite. Us prêchaient, écrivaient, se faisaient goûter et rechercher de toutes les dévotes. Beaucoup d'hommes aussi les aimaient, et leur souvenir n'est pas, loin de là, éteinl dans l'ouest.
Gourdon est mort; Fourré est en Syrie. Quettier, qu'on a \ a, aux Petits-Pères à Paris, prêtre considéré, s'esl brouillé avec ses supérieurs pour
je ne sais quelle obscure affaire ; il a disparu ; on le regrette, mais il est perdu pour ses habituées de paroisse.
L'abbé Morel seul tient bon sur place , écrit dans l'Univers, est lié avec la fleur des béats, sert les jésuites, vit doucement dans un cercle qui l'admire, soigne comme il peut une santé qui n'est pas forte, oblige bien des gens, se plaît aux arts, aux livres, et parvient enfin, en dépit de petites contrariétés, à se faire un sort qui n'est pas à dédaigner du tout.
Son père était banquier; les Évains étaient ses oncles ; il a une tante riche qui l'engage et l'aide à rester à Paris. Ami de M. Falloux et par son crédit, par d'autres influences, par mille moyens, il a poussé les Angevins de son parti à des chaires , des places , des positions fructueuses et agréables.
Quand j'avais la direction de la bibliothèque d'Angers, il avait celle de l'évôché. Nous fîmes des échanges, et je fus charmé de le trouver disposé à reconnaître un principe de propriété com-
munale qu'il est peut-être d'une utilité générale de rappeler ici et de consacrer.
Notre correspondance fera voir de quoi il s'agit.
A M. Vabbé Morel, bibliothécaire de Vévêché.
3 décembre 1842.
« Monsieur,
>■> J'ai plaisir toujours à vous écrire, et je désire de tout mon cœur que vous n'éprouviez pas , ce matin surtout , trop d'impatience à me lire.
» Une personne pieuse et dévote , très avertie des affaires du Ciel , mais mal informée des intérêts de la terre , et fort indifférente aux règles de l'humaine administration, m'a dit, en jouant et par aventure, que vous alliez vendre les doubles de la bibliothèque de l'évêché.
» Cette personne applaudissait à la mesure et n'y voyait aucune dilliculté. Cependant j'y ai pensé et je vous prie de croire que ce n'est pas
par indiscrétion ; c'est par souvenir de mon ancien métier du ministère , et par le devoir aussi , m'a-t-il paru, de mes fonctions nouvelles.
» Je succède à MM. T. Grille et Brault, conservateurs des livres de la ville , et, vous le savez , de ces livres aux vôtres , à ceux dont vous êtes le si obligeant gardien, il y a des rapports et des liens de parenté qui exigent quelque réserve dans les dispositions à faire.
» Un bon nombre de volumes est, à différentes fois, sorti de notre dépôt pour aller au Capitule. Mais ce transfert constitue un usufruit, non une propriété absolue. Ainsi l'entend-on des livres envoyés au collège , à la cour royale , au séminaire, aux hospices. J'ai vu long-temps ces règles de près , j'ai suivi leur exécution en mainte rencontre, et jen'imagine pas, Monsieur, qu'elles aient varié.
» Des dons particuliers vous ont été faits , et des livres vous sont arrivés par cette voie, je n'ai rien à prétendre ; je ne m'en occupe , Monsieur, en aucune façon, et, s'il s'y trouve des dou-
blés , vous êtes assurément bien le maître de les changer ou de les vendre.
» Je ne songe qu'aux ouvrages venus de chez nous , et mon avis est que, s'il y en avait qui ne vous fussent plus utiles , ce serait le cas de nous les rendre, car nous en saurions bien tirer parti.
» Vous avez des. éditions que nous n'avons pas. L'Isidore de Séville que vous avez eu la complaisance de me prêter en est un exemple. Si vous l'aviez double , vous nous feriez grand bien de nous donner le volume qui ne vous serait pas indispensable.
» Nous avons si peu de fonds et tant de besoins, que vous ne serez pas surpris de mes observations et de nus demandes.
» Je sais, Monsieur, quelles sont les idées généreuses qui dominent chez vous et qui vous guident. Je me flatte que vous rendrez justice au sentiment qui m'inspire en ce moment. Vous trouverez ma lettre toute simple et naturelle; je ae pose pas de principes, je rappelle ceux qui existent; je m'adresse à vous officieusement et
de précaution. îl se pourrait que la personne qui m'a parlé se fût trompée. Répondez-moi un mot, de grâce, et vous-même instruisez-moi de la marche qu'il y aurait à suivre pour amener le retour vers nous des livres de l'ancien fonds communal dont vous seriez dans l'intention de vous défaire.
Réponse de M. l'abbé Morel.
Angers, 4 décembre 1842.
« Monsieur, » Votre lettre du 3, loin de soulever aucune difficulté entre nous , ne semble faite que pour prouver la concordance de nos pensées. Je tiens pour certain comme vous que l'évêché n'a que l'usufruit des livres qu'il a reçus de la ville , qu'il doit à la ville le retour des livres qui ne lui seraient plus utiles , et qu'en tout cas la ville doit avoir la préférence sur les particuliers dans l'achat des livres qui appartiennent à l'évêché en il. 4.
toute propriété. Il est à peine besoin de vous dire, après cette explication, que la vente dont on vous a parlé ne portera , si elle s'effectue, que sur des livres de cette catégorie (la bibliothèque de M. l'abbé Prieur et celle de monseigneur Montault), et que personne n'aura besoin de vous en avertir , parce que vous en serez le premier prévenu. Du reste, ce projet est encore aussi continrent que possible ; je ne l'ai pas même communiqué directement à monseigneur l'évêque.
» Veuillez agréer , Monsieur , l'expression de mes sentiments les plus distingués.
» L'abbé}. Morel. »
Lettre de M. l'abbé Morel.
Ce mardi.
« Monsieur ,
» L'évôché est beaucoup plus pauvre qu'on ne se l'imagine. Tout ce qu'il contenait de traditions intéressantes a été brûlé sur le parvis Saint-
Maurice en 1793. Les registres dont vous me parlez s'y trouvaient. Je n'ai point la vie du R. Jean-Michel, écrite par un janséniste en 1723 , mais je l'ai lue chez M. Godard, je crois. Je ne puis croire que Jean-Michel, esprit étroit, jugement faux , caractère sec et volonté têtue , soit l'auteur du beau Mystère de la Passion.
» Agréez, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
» J. Morel. »
Angers, le 19 janvier 1843.
« Monsieur ,
» J'ai reçu l'envoi de livres que vous avez bien voulu m'adresser hier. Tous ces volumes sont les bien-venus dans la bibliothèque de l'évêché , mais surtout l'ouvrage de Michel Chevallier, qui me paraît du plus haut intérêt. A la manière dont vous rendez , il ne me reste qu'un regret , que vous ne nous ayez pas fait de plus nombreux emprunts.
» Le nom clc famille de l'évèque deBardhown est Flaget , et ses prénoms , Benoit-Joseph.
» Veuillez agréer, Monsieur, avec mes remerciments , l'expression de mes sentiments tout dévoués.
» Vabbé J. Morel. »
L'évèché avait un recueil de notes secrètes sur le caractère , les mœurs , les aptitudes des prêtres du diocèse.
Ce recueil, tombé par mégarde dans les mains d'un libraire , fut acheté par moi et placé au cabinet des manuscrits de la ville.
L'abbé Morel en fut troublé, confus; il accourut , me pressa de lui rendre ce registre, intitulé Du Sacerdoce , et je cédai à des prières qui étaient vives, à des instances qu'il m'aurait paru injuste après tout de repousser.
Le livre était extrêmement curieux. C'était de la biographie ascétique. Ma passion de conservateur me disait: Garde-le. Mais il y avait dans ces feuilles des choses qui , après nous , li-
vrées à de méchants interprètes , auraient pu , jetées dans le public, inquiéter des existences. Je remis l'ouvrage à l'abbé, et j'en reçus le billet suivant, qui se rapportait aussi au Fagot que j'avais fait imprimer et dont j'avais donné un exemplaire à l'évêque.
Billet de l'abbé Morel.
Ce 25 janvier.
« Monsieur,
» Il n'y a eu aucune espèce d'échange de consommé, de commencé même entre nous, du moment qu'il y avait erreur. J'avais cru donner et vous aviez cru recevoir la nomenclature du clergé d'Angers. De compte fait, il se trouve qu'il s'agit des notes confidentielles de l'administration épiscopale sur le personnel du diocèse. L'erreur constatée , vous avez eu autant d'empressement à restituer que moi à réclamer. Voilà la conduite des honnêtes «ens !
» Nous nous entendrons moins facilement sur le volume que vous avez la bienveillance d'adresser à notre bibliothèque. Les titres ont coutume d'annoncer plus , et l'ouvrage de donner moins. Le vôtre fait tout le contraire; j'amerais mieux un parfait équilibre entre le titre et l'ouvrage. Si vous voulez que j'adhère au Fagot d'épines, il faut que vous me permettiez de penser que , de même qu'il n'y a pas de rose sans épines , il n'y a pas non plus d'épines sans roses.
» Veuillez agréer , Monsieur , l'expression de mes sentiments les plus distingués.
» L'abbé J. Morel. »
L'abbé Morel était directeur de beaucoup de dames pieuses, tendres, belles.
L'une d'elles mourut, et il fit son oraison funèbre. Ce discours , vraiment touchant, éloquent, de tous points remarquable , est en manuscrit à la bibliothèque d'Angers. C'est une des meilleures pages de l'abbé, tout son cœur y est, et
je trouve cela bien au dessus de son gros volume de Conférences.
Les Sermons de l'abbé Morel (1844).
Grâce a l'amour, devenu sage ,
Je passais dans le voisinage
Pour le plus heureux des maris.
Tout prospérait dans mon ménage ;
Mais depuis que l'abbé Morel ,
Qui pose en archange Michel ,
Prêche le soir a Notre-Dame (1) ;
Depuis que, battant le rappel,
Il attire a cette Babel
Ma sœur, et ma mère, et ma femme,
Chez moi tout a pris un autre air :
Plus rien n'est doux, plus rien n'est clair ;
Tout s'embarrasse et se déguise.
Il faut être âme au lieu de chair.
On boude, on jeune, on se divise.
Ce prêtre-lâ me coûte cher;
Et, pendant qu'il règne a l'église,
Ma maison devient un enfer.
(1) Paroisse d'Angers.
Les Pénitentes de M. le curé Gourdon.
Six heures confesser ! six heures dans l'oreille Entendre bourdonner ce troupeau féminin QuipourleCiel, le prêtre ou quelque autre merveille, Epris d'une ardeur sans pareille , Part du logis en cape , le matin , Du coin de l'œil quêtant par le chemin , Va marmoter ses péchés de la veille, Péchés du jour, péchés du lendemain.
Miséricorde ! Il n'est qu'un Séraphin Pour y tenir. Encor si les dévotes Se laissaient lire au cœur comme dans un miroir ; Si l'on fouillait partout, si l'on pouvait tout voir, On trouverait au fond quelques petites notes Dont avec le vicaire on gloserait le soir.
Mais elles ne sont pas si sottes !
De les prendre sans masque il faut perdre l'espoir. Car c'est un art que toutes, femmes, tilles, Dès le berceau (surtout les plus gentilles) Sucent avec le lait : dVsquiver le devoir, De n'accuser que minces peccadilles , El de cacher ce qu'on voudrait savoir !