LE COCHON DE LAIT
M. de Lamartine a des levrettes qu'il admet dans son salon, dans sa chambre, qu'il fait coucher sur le pied de son lit. Il a des chevaux, des mules, des vaches, des domestiques, pour eux plus que pour lui. Il aime toutes les bêtes, et ne peut souffrir La Fontaine, qui les a fait parler.
Madame de Marsillé se consolait de la mort de ses maris par ses chiens qui lui restaient fidèles.
Madame Bayon avait, à son château de Saint- James-sur-Loire , une douzaine de chats qu'elle faisait dîner avec elle, Chaque chat avait sa chaise haute, son assiette. L'aîné de tous était à sa droite et croquait toutes les ailes de volaille ; les autres se contentaient du croupion , du cou, des pattes.
Quand elle mourut ., elle légua une maison au
Port-Thibault, près de là, et une rente, pour que son valet et sa femme de chambre veillassent sur les jours de l'animal chéri.
Madame Bernard a une perruche qui , depuis vingt ans, à l'heure des repas, vient se percher sur son épaule et y reste à becqueter jusqu'à la fin du dessert.
Saint-Ange , l'arrangeur du Journal des Débats, homme d'esprit et de cœur , a un trou à sa porte afin que le matou qu'il affectionne puisse le venir trouver dès le matin et partager avec lui sa tasse de chocolat.
Quérard a de petits oiseaux qui font qu'il ne découcherait pas pour un empire, dans la crainte que ses délicieux compagnons ne mourussent en son absence de soif ou de faim.
Harel avait une bien autre manie : il couchait avec un cochon de lait, c'était son idole; Georges ne venait qu'après.
Cette bizarrerie d'Harel fit ma ruine. Il faut que je remonte plus haut pour raconter ma peine.
J'avais fait à l'Étang, pendant l'hiver de 1829 à '1830, trois comédies en cinq actes et envers : le Spéculateur, le Jeune romantique, l'Ecole du Commerce.
Je ne parlerai ici que de la première. Quand elle fut faite, je proposai à Lafon des Français de la lui lire. Il me donna un rendezvous. J'allai à Paris, et aux premières scènes, tirant le cordon de sa sonnette, il dit : « Ma fille, » ma fille, viens écouter un bel ouvrage; le dé- » but répond du reste, viens. »
Une jeune fille entra : elle avait quatorze ans. L'épreuve était rude; elle la soutint noblement. Je fus accueilli, applaudi, et Lafon me dit: « J'ai » droit à une représentation; je veux jouer votre » pièce pour mon bénéfice. » Je fus ravi de ce projet, mais mademoiselle Mars mit obstacle à l'exécution. Elle voulait bien jouer pour le bénéfice de Lafon , mais à condition que ce serait le rôle de Célimène.
Michelot , à qui Lafon avait parlé de ma comédie, se fit fort de la faire entendre au comité
de la Comédie-Française. Une audience me fut donnée ; je lus mon œuvre, et puis je reçus de Michelot la lettre que voici, toute pure et nette :
« Monsieur, je n'ai pas besoin de vous dire » qu'on a écouté votre comédie avec attention. » Vous l'avez bien vu. Je n'avais que trop éveillé )> l'intérêt sur cet ouvrage. Lafon n'en avait » dit que trop de bien ; on s'est tenu en garde. » On vous a tout de suite traité comme un hom- » me fort : on vous a combattu. On n'a rien re- » proche à votre pièce, que la vérité , la nudité, » le dirai-jc ? Nous ne sommes plus accoutu- » mes à de tels tableaux. On veut du terne. Les » mœurs sont ménagées, voilées, excusées. Vous » faites peur, non pas à moi, qui n'aime que les » caractèns, cette franchise, ce style mule et » ferme. Mais la Comédie vit de finances, et " vous tombez sur la bourse et ses ruses avec <■■ une, àpreté bien amère. Nos loges sont aux » banquiers : si le joueur nous quille, que nous » restera-t-il ? Singulières considérations, mais
» elles les flattent , elles régnent , elles ont de la » force. J'ai lutté en vain. Nous avons déjà dix » pièces contre ceux qui nous paient le mieux : » l'Argent , le Roman et d'autres. Votre ouvrage » met le comble. 11 frappe dur, et nul n'ose entrer » dans cette voie. Ainsi, ce n'est pas la faiblesse » qu'on allègue contre vous, c'est la vigueur. » Je vous fais toutes les objections , je n'ai pu » les vaincre. J'ai plaidé chaudement une cause » que je croyais juste. Je l'ai perdue ou du moins » j'ai compris que j'allais la perdre. Je vous ai » sauvé un refus, j'ai retiré l'œuvre. Il a été » convenu de ne regarder la lecture que comme «une causerie. Rien d'officiel, tout officieux. » Vous n'êtes pas reçu , mais vous n'êtes pas re- » poussé. Votre mérite est reconnu; seulement » cette fois on n'en applique pas l'usage C'est » un cas réservé. Vous prendrez votre revanche. » Vous nous reviendrez, et en adoucissant vos » effets, en émoussant vos pointes , condescen- » dant à nos terreurs , vous nous ferez une co- » médie qui prendra un rang honorable au ré-
» pertoirc. J'ai du regret d'avoir des explica- )> tions pareilles à vous donner. Je voulais et » j'espérais un succès complet. Je suis battu au- » tant que vous. Agréez, Monsieur, l'assurance » de mon dévouement et de ma peine.
» MlCHELOT. »
Le seigneur Michelot sait dorer la pilule.
Cette lettre ne me contenta point. Malgré ses belles formes, je vis un dessous de cartes : il y en avait un. Lafon s'en allait , Michelot demeurait sourd ; leur influence s'anéantissait devant celle de Monrose , qui croissait chaque jour.
Je lis parler à Monrose par le colonel Gazan , mon ami et le sien. Gazan reçut le billet suivant:
« Vous ne devez pas douter , mon brave colo- » nel, de tout l'empressement que je mettrai à » être agréable à votre recommandé. M. Grille » a d'ailleurs des antécédents au Théàtre-Fran- » cais qui lui seront d'un favorable augure.
» On ne vous voit plus au balcon comme au-
Ik l'ois. Vous nous abandonnez : c'est mal. No
» nous négligez pas autant, et croyez, mon brave » colonel, à l'amitié bien sincère devotre tout dé- » voué ,
» Monrose. »
Eau bénite de cour, c'était le ton de la Comédie avec l'armée.
Monrose , qui n'avait point de rôle dans mon œuvre , Monrose, qui ne voulait pas que Michelot jouât dans ma comédie un rôle qui lui allait fort bien , s'arrangea de manière à ce que le résultat fût ce que vous venez de voir qu'il avait été. Je restai un pied en l'air : je ne fus pas refusé , je ne fus pas reçu. Dépité rue de Richelieu, je m'en allai à l'Odéon. Je trouvai Lambert, le secrétaire d'Harel. Il m'entendit, fixa un jour de lecture, et j'arrivai au cabinet-tribunal avec mon cahier de vers sous le bras.
Cave, Jules Janin, Tissot, Droz , Parseval Grandmaison et d'autres m'attendaient. Je lus avec calme et je vis les figures s'épanouir. Mes-
cinq actes passèrent. Je crus mon affaire faite. Tout le monde me souriait , me félicitait. Harel semblait disposé à merveille. Tout à coup il sort d'une rêverie et s'écrie : Je ne jouerai pas la pièce.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne la jouerai pas.
— Quelle raison ?
— Parce que je ne veux pas la jouer.
On discute, on insiste, chacun dit son mot. Je prie, je me fâche, je me lève, et depuis je n'ai pas revu Harel, et ma comédie a dormi dans mon carton.
C'est le succès de Ponsard qui me réveille.
L'Honneur et l'argent! c'est tout mon sujet. On le joue et l'on me repousse ; il triomphe et je meurs. Sa pièce vaut donc mieux que la mienne? Je ne le crois pas. Il n'y a pas ici de vanité , il y a conscience. Chacun a son son goût, sa verve , son point de vue, sa facture. On a bien fait de l'applaudir, de le faire officier, on peut le faire sénateur; mais il faudrait jouer ma pièce, l'es-
sayer , elle en vaut la peine : cinq actes et en vers ! cela mérite des égards.
Si Harel n'avait pas été le plus capricieux des directeurs , mon ouvrage eût été représenté il y a vingt ans. Mais qu'attendre d'un homme qui couche avec un cochon? J'étais trop sage , trop positif, j'allais trop au fait. Il fallait pour séduire Harel du singulier, du bizarre, du hasardé, du faux , de l'excentrique.
0 cochon de lait, que je t'ai maudit ! Tu m'as empêché d'être de l'académie. Pourquoi pas? J'avais trois pièces ; l'une jouée faisait jouer l'autre, et de succès en succès, ou de chute en chute comme tant d'autres, j'atteignais le fauteuil.
Faute d'éclat, faute de théâtre, et par la faute de Monrose, et de Harel, et de ce petit cochon, je suis resté avec ma pièce sur les bras, humilié comme un pauvre à la porte d'un couvent, vivant de miettes !
M"'e DE LONGUEVILLE.
J'ai publié chez Pavie, à Angers, et j'ai envoyé à l'Académie française , un supplément de lettres de Mme de Longueville que M. Cousin n'avait pas connues.
J'avertis le philosophe et je préviens également M. de Sainte-Beuve, historien de Port-Royal, que le cabinet des manuscrits d'Angers renferme i les pièces qu'ils feraient bien de consulter.
Qu'ils demandent au bibliothécaire, M. Ailvil le , homme aussi obligeant qu'instruit : ! Lettres et extraits de lettres de M de Longueville à M. le curé de Saint-Jacques-du- Haiit-l*;^, <!<> PortrRoyal et d'autres personnes religieuses.
2° Sentiments et dispositions de M",e de Longueville expliqués par elle-même ;
5° Récit de quelques particularités qui regardent les sentiments que Dieu a donnés à M'ue de Longueville ;
4° Oraison funèbre de Mme la duchesse de Longueville prononcée dans l'église des Grandes Carmélites par M. l'évêque d'Autun, Gabriel de Roquette.
Dans le môme cahier , qui traite des choses de la Fronde, il y a des observations curieuses sur la duchesse de Liancourt , sur le prince de Conti , sur l'abbé de Lavergne , sur le père Lalleman, sur la conversion de M11" d'Epernon. Pour celle-ci le morceau débute en ces termes : « Mlle d'Epernon était fort libertine sur les choses de la religion. »
Vient ensuite ce qui a été l'occasion de la conversion de l'abbé de la Trappe : « Mmc de Monbazon n'a été que trois jours malade ; elle n'eut que deux heures pour penser à sa con-
science. Son médecin l'en avertit. Cette pensée l'effraya si fort , qu'elle disait à M. de la Trappe : Quoi ! n'avoir que deux heures pour réparer les péchés d'une telle vie que j'ai menée ! Voulant se confesser et ne le pouvant parce que tous ses péchés s'effaçaient de sa mémoire dans ses derniers moments, elle dit à sa demoiselle : Expliquez ce que j'ai fait, parce que je ne m'en souviens point. C'est cette mort si prompte qui convertit M. l'abbé de la Trappe, qui ne l'a jamais aimée que comme une amie, et non comme une maîtresse. » Le manuscrit porte encore ce passage au sujet de la reine d'Angleterre Catherine, infante de Portugal , fille de Jean IV : « Tous les dimanches , à Londres , après vêpres , depuis cinq heures jusqu'à sept, elle paraît en public, dans sa chambre : c'est la coutume du royaume ce jourh'i , que toutes les femmes, de quelque qualité qu'elles soient, jusqu'aux cotillons rouges et bleus, ont droit d'entrer dans la chambre de la reine et de lavoir. »