‹ Mignard et Rigaud (volume 2)Chapitre 10 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

alliance vous mettra de pair avec les plus grands seigneurs.

— En vérité, monsieur le cardinal, je ne sais plus ce que j'ai fait pour mériter tant de bonheur.

— Ce que vous avez fait! je vais vous le dire : vous avez été le seul étranger aux vilaines intrigues qui m'ont entouré. Vous avez été le plus honnête homme de notre temps, plus honnête que moi-même , Gassion ; je l'avoue ici entre nous deux, parce que je connais votre modestie. Les cœurs comme le vôtre sont rares ! je veux que vous deveniez le chef d'une maison puissante, et que, dans les siècles à venir, nos rois aient des Gassions à leur côté, qui ne perdent jamais de vue le bel exemple que leur père leur aura donné. J'ai fait du bien et du mal, comme tout le monde, pendant ma vie; il faut me presser de travailler à entraîner la balance du bon côté. Le temps est précieux. Revenez demain; je vous présenterai à votre femme, et nous nous occuperons du contrat.

Gassion fut exact à revenir le lendemain ; mais il trouva la porte du ministre fermée. M. le cardinal ressentait les premières atteintes de la crise qui l'emporta en peu de jours. On n'a jamais su quelle était la femme qu'il destinait à M. de Gassion. Le général conta lui-même au roi la position singulière où le laissait la mort de Richelieu.

— Ne vous inquiétez pas, dit sa majesté, je me charge de vous marier aussi bien qu'il l'aurait pu faire, et votre bague ne sera pas perdue.

Mais le roi ne songea plus à s'acquitter de sa promesse, et d'ailleurs il ne tarda pas à suivre son ministre dans la tombe. Gassion pensa plus fort que jamais que le ciel le voulait faire mourir garçon ; il ne témoigna aucun regret de voir ces projets avorter. Il retourna au camp , et reprit avec ardeur la rude vie qu'il préférait à toutes choses.

Ici commence la série de ces belles campagnes qui ont rendu immortel le nom de M. de Gassion, et dont l'histoire nous a laissé les

détails. Il eut une grande part à la victoire de Rocroi et devint l'ami du duc d'Enghien, qui demanda pour lui le bâton de maréchal. Le cardinal Mazarin écrivit, que M. de Turenne devait l'obtenir auparavant, et qu'il ne se montrait point si pressé.

— M. de Turenne, répondit Gassion , honorera le grade, et moi j'en serai honoré.

On envoya le bâton à tous les deux. Cependant Gassion finit par être cruellement desservi au Louvre. On le peignit comme un ambitieux qui voulait abuser de son influence sur l'armée. Il aurait suffi que le maréchal prît une fois l'air de la cour pour mettre fin à ces bruits ridicules. Il n'y voulut pas aller. Le gouvernement faible et défiant de la régente Anne d'Autriche inspira de l'humeur à M. de Gassion. Le conseil lui demandait compte de ses moindres gestes et prétendait diriger ses opérations ; il lui échappa de dire en ouvrant une lettre de Mazarin :

— Que nous allons lire de bagatelles !

On parla de le faire arrêter, et si l'ordre

n'en fut pas donné, c'est qu'on craignit de le pousser à la révolte et d'exciter une guerre civile. C'était bien mal connaître le maréchal , et Richelieu avait eu raison de dire qu'il n'était point pardonnable d'avoir contre soi un cœur si sensible et si facile à gagner. Gassion fut abreuvé de dégoûts.

Ne sachant plus comment se débarrasser de lui, le cardinal Mazarin imagina d'employer sa valeur même à le perdre. On lui expédia de Paris un ordre d'attaquer l'ennemi dans un retranchement inexpugnable. Le maréchal , devinant les intentions du ministre, renvova l'ordre avec cette note au bas :

« Je n'ai de ma vie manqué une entreprise faute de diligence ou décourage, mais ce qu'on me demande est impossible. Si vous voulez ma mort, faites-moi mon procès, et qu'on me tranche la tète sur l'échafaud; mais ne sacrifiez pas l'armée à vos ressentimens. Je ne consentirai jamais à mener de braves ^ens à une boucherie certaine. »

Dans l'attente de son rappel, le maréchal fut

quelques jours absorbé dans une rêverie profonde, dont ses officiers s'effrayaient. Un matin , ses espions l'ayant averti qu'il pouvait s'emparer de la ville de Lens par un coup de main , il fit sonner le boute-selle , afin que la nouvelle d'une victoire arrivât en même temps que celle de sa disgrâce. Comme il donnait les derniers ordres par la fenêtre d'une maison, tous ceux qui étaient présens entendirent une voix crier à plusieurs reprises le nom de Gassion, sans qu'on pût découvrir qui avait appelé ainsi le chef de l'armée. Cette circonstance extraordinaire parut d'un si mauvais augure, qu'on supplia le maréchal de différer l'expédition ; mais il n'y voulut pas consentir, et la voix surnaturelle l'ayant encore nommé une dernière fois, il répondit de toutes ses forces :

— Que me voulez-vous ? Est-ce un malheur que vous m'annoncez? J'en attends un par le prochain courrier. Si c'est la mort , elle viendra bien à propos pour garder mon nom et ma personne d'un outrage.

En attaquant Lens à l'improviste, l'armée rencontra une palissade que les ennemis avaient élevée pendant la nuit. M. deGassion, furieux de cet obstacle , sauta des premiers à bas de son cheval, et donna l'exemple aux soldats en arrachant de ses mains les pieux qui arrêtaient sa cavalerie. C'est pendant ce travail qu'une balle l'atteignit à la tête et le blessa mortellement. Il rendit l'ame au bout de trois jours, le 2 octobre \ 647 , en recommandant son frère au cardinal Mazarin ; mais M. de Bergère fut tué lui-même un mois après le maréchal. Les deux frères, étant de la religion, furent enterrés à Charenton. La cour, qui avait poussé le maréchal au désespoir, lui prodigua les honneurs après sa mort. On lui éleva un fort beau mausolée.

Jean de Gassion n'avait que trente-sept ans quand il périt ainsi glorieusement. M. de Turenne et le prince de Condé n'ayant eu leur belle réputation qu'après lui, il fut réellement le premier homme de guerre de son temps, et sans doute il serait devenu aussi fameux que

ces deux grands généraux, si ce coup malheureux ne l'eût emporté à l'âge où d'ordinaire les talens atteignent à leur plus haut développement.

Cliniiilllart.

En 1 679 deux petits gentilshommes de Normandie entrèrent à la cinquième chambre du parlement de Paris, comme conseillers, en survivance de leurs pères qui étaient morts dans la même semaine. Ces jeunes gens s'étaient mis dans la robe parce qu'ils se sentaient, pour réussir à la cour, trop peu d'ambition et de manège , comme on disait alors;

parce qu'ils ne savaient point faire les acrostiches, qu'ils plaisaient médiocrement aux dames , et n'étaient point doués de ces jambes agiles et bien tournées qui vous menaient un homme à la fortune par une succession rapide de courantes et de sarabandes. L'un s'appelait Dreux et l'autre Chamillart. Une étroite amitié les unissait depuis l'enfance. La douceur, la délicatesse et la loyauté de leurs caractères promettaient qu'un jour ils seraient d'excellens magistrats. Le sort semblait vouloir les tenir unis jusqu'à leur mort en leur offrant la même carrière et les mêmes chances de succès. Ils épousèrent, à quelques jours de distance, deux femmes ayant des dots égales . c'est-à-dire pauvres , et tous deux trouvèrent dans le mariage un pareil bonheur, c'est-à-dire que leurs moitiés furent de parfaites ménagères. Cependant les étoiles de ces deux gentilshommes, qui paraissaient cheminer côte à côte, devaient être bientôt séparées , et l'une d'elles avait à parcourir un cercle immense. Par un de ces raprices du destin que rien ne permet de pré-

voir, l'un de ces deux noms devait être souvent répété sur les tables de bronze de l'histoire.

Dreux , qui avait reçu de la nature une gravité vraiment magistrale , entra un jour dans le cabinet de son ami avec un air si troublé que Chamillart lui demanda en tremblant s'il n'était pas arrivé quelque malheur. Madame Dreux venait de ressentir les premières douleurs de l'enfantement , et son mari l'avait laissée entre les mains des médecins. Après trois heures d'angoisses conjugales, Dreux apprit enfin que sa femme était heureusement délivrée d'un garçon. Les deux amis coururent ensemble au chevet de la nouvelle accouchée , et Chamillart venait à peine de donner le baiser d'usage, lorsqu'une servante effarée lui annonça que sa femme était aussi en mal d'enfant. Madame de Chamillart mit au monde une fille ; et le soir de ce jour mémorable , tandis que les jeunes mères dormaient et que les rejetons reposaient sur le sein de leurs nourrices , Dreux et son ami s'abandonnèrent devant les tisons au plaisir de lèvera l'avenir

de leur progéniture, en bâtissant des châteaux en Espagne.

— Mon fils , disait Dreux d'un ton d'autorité, sera de robe et non d'épée.

— Qu'en savez-vous, mon cher? le petit drôle aura peut-être l'esprit entreprenant; et, s'il ne sent point de goût pour la magistrature, il sera d'épée et non de robe.

^- Je voudrais bien voir qu'il s'avisât de manquer d'obéissance ! je vous le mettrais à la raison comme il faut. — Mais il tiendra de s'a mère, qui est douce comme un agneau.

— Point du tout, ce sera un démon ; il vous donnera des soucis. Voilà ce que c'est que d'avoir des garçons. Ma fille, au contraire, sera docile et sage. Elle épousera un conseiller au parlement.

— Cela n'est pas certain ; la petite peut fort bien s'amouracher d'un mauvais sujet.

— Baste ! elle ne quittera pas le logis , et ma porte sera fermée aux muguets.

— Il faudra bien qu'on la mène à la messe» et alors...

— Je ne crains rien, vous dis-je. Madame de Chamillart saura bien élever une fille peutêtre. Je prendrai pour gendre un bon magistrat.

— Par Dieu ! j'ai votre affaire; mon garçon sera votre gendre.

— Eh ! s'il se conduit bien, je ne dis pas non.

— Son éducation me regarde. Acceptez ma proposition.

— Je vois un obstacle. Votre femme a de riches parens en province : il se peut que vous possédiez un jour une fortune considérable, et je ne souffrirais pas que pour une vaine promesse votre enfant vint à manquer une alliance élevée.

— Quand je serais riche comme le roi, ce mariage se ferait, je vous le jure; mais cette fortune dont vous parlez n'est qu'une supposition ; je vous demande formellement la main de mademoiselle de Chamillart.

— Pour accommoder les choses, je ferai sur mon traitement une économie de mille livres par an.

— C'est cela; quand la petite sera nubile, vous aurez une jolie dot à lui donner. Est-ce convenu?

— Touchez là , c'est convenu. — Bien entendu que si l'un des deux avait pour l'autre une répugnance invincible. . .

— Cela s'entend. Il faut qu'ils s'aiment.

— Ils s'aimeront, je l'espère. A quel âge les marions-nous ?

— Le jour qu'ils auront vingt ans. Nous les fiancerons demain en leur donnant le baptême.

Les choses une fois arrangées de cette façon, si l'un des jeunes fiancés avait eu l'ordinaire disposition des enfans à trouver mauvais ce qu'ont imaginé leurs parens, ils n'auraient pas manqué de montrer l'un pour l'autre une aversion profonde ; mais le fils de l'honnête Dreux eût été bien en peine de se faire rétif ou méchant, et la bonhomie de Chamillart, en passant dans le cœur de sa fille , était devenue une candeur charmante. Arrivés à l'âge de puberté, ces enfans s'aimèrent fort tendrement.

Élevés dans la persuasion qu'ils seraient bientôt mariés, ils s'abandonnèrent sans crainte à des sentimens que leurs familles encourageaient. Joseph Dreux accompagnait partout Micheline de Chamillart. Il la conduisait à l'église et à la promenade , et les deux pères, qui suivaient de loin , voyaient avec plaisir leurs enfans grandir et se développer comme deux belles plantes. Tout alla bien jusqu'au jour où les amans atteignirent leur dix-huitième année. Ce fut sans doute afin que leur naïve tendresse prit l'énergie d'une passion que le sort se plut alors à élever entre eux mille obstacles. Madame Dreux, ayant perdu son frère aine, reçut tout-à-coup un héritage de vingt mille livres de rente. Dreux le père augmenta le train de sa maison. Il eut un logis plus vaste, deux laquais à livrée , l'abonnement à la comédie et le carrosse trois fois la semaine. Il donna des diners à ses confrères, se lit quelques amis parmi les gens de cour , si bien qu'en moins de trois mois il passa dans la grand'chambre et acheta une

présidence à mortier. Tout autre à sa place aurait senti l'ambition s'éveiller ; mais le modeste Dreux, se voyant parvenu plus haut qu'il n'avait jamais osé l'espérer , ne songea point à s'élever davantage. Les occasions ne lui manquaient pas de s'introduire chez les nobles. De grands personnages l'invitaient souvent à venir conter les nouvelles de la bourgeoisie dans la ruelle de leurs femmes ; mais il s'en garda prudemment, de crainte de se sentir déplacé près de gens si supérieurs à lui.

Un jour le comte de Jarnac, l'étant venu voir pour un procès contre les Créqui , daigna faire attention à Joseph et demanda qui était ce joli garçon. Après avoir complimenté Dreux le père de la bonne mine de son fils, il s'informa encore si le président n'avait point d'autre enfant. Il répéta plusieurs fois d'un air de réflexion :

— Un fils unique! une jolie fortune! Nous penserons à lui.

Puis, se décidant à expliquer le fond de sa pensée , l'homme de cour dit négligemment :

— Mon cher président , si vous avez seule-

ment 40,000 livres à donner en mariage à votre garçon , je lui accorde ma troisième fille qui n'a pas de goût pour le cloître et pour qui je me saignerai de vingt mille écus.

— Monsieur le comte, répondit Dreux en saluant profondément, je suis touché d'une proposition qui m'honore infiniment; mais ce mariage. . .

— Je tâcherai d'obtenir un petit régiment pour le jeune homme; et, en attendant, nous avons un étage vacant dans mon hôtel, où il habitera fort à l'aise.

— Je regrette vivement , monsieur le comte, de répondre à tant de bontés par un refus.

— Eh ! que dites-vous, mon cher président?

— Je disais que mon fils a étudié pour être dans la robe, et que d'ailleurs...

— Eh bien ! il quittera cette carrière. Je me charge de lui.

— Impossible ; je l'ai voué à la magistrature dès le berceau ; il est fiancé à la fille d'un confrère , et pour rien au monde je ne manquerais à ma parole.

— Bagatelles que cela ! Vous réfléchirez à mes offres , président.

Avant de partir le comte frappa doucement sur la joue de Joseph, et murmura encore :

— Le petit masque est bien bâti! Je gage que cette mine rose plaira au roi, qui n'aime point qu'on soit jaune et maigre. On l'invitera pour Marly, et il fera son chemin.

Le grand seigneur pirouetta sur ses talons et demanda son carrosse.

Joseph avait changé de couleur plusieurs fois pendant ce dialogue, car les propositions avantageuses du comte auraient bien pu séduire un père moins loyal et moins opiniâtre que le sien; mais son cœur avait palpité de joie aux réponses péremptoires du président, qui n'avait pas coutume de revenir facilement sur ses résolutions. Malheureusement Chamillart était présent à cette scène, et, depuis la sortie de l'homme de cour, il se promenait dans le fond de la chambre avec agitation.

— Mon cher ami , dit-il enfin en s'arrètant devant Dreux le père, il est bon de remplir

fidèlement ses promesses, autant que la raison et l'honneur le commandent; mais il peut se trouver telle circonstance où cette religion ne soit qu'une délicatesse fausse et déraisonnable, et c'est précisément le cas actuel. Les offres du comte de Jarnac sont une occasion que vos devoirs de père vous obligent d'accepter. Je me reprocherais toute ma vie d'avoir été un obstacle à la fortune de Joseph. Regardez donc, je vous prie, nos conventions comme annulées dès cet instant.

— J'en suis bien fâché , mon cher ami , répondit Dreux en souriant; mais vous vous êtes engagé aussi solennellement que moi, et jeiie vous tiens pas quitte de vos promesses. Parce que mon fils aura quelques deniers de plus que votre enfant, je ne souffrirai pas qu'un mariage arrangé depuis dix-huit ans soit ainsi rompu. Je prétends comme vous dormir avec une conscience tranquille , et pour cela il faut , s'il vous plaît, que vous me laissiez agir en homme d'honneur. Si vous insistiez davantage, je croirais que c'est vous qui me cachez les rai-

sons pour lesquelles vous désirez manquer à votre parole.

— Eh bien ! soit ; croyez ce que vous voudrez. Peu m'importe, pourvu que je vive en repos avec moi-même. J'accepte cette façon d'envisager la chose. C'est moi qui vous manque de parole, parce que cela convient à mes projets.

— Me prenez-vous pour un écolier avec qui on ne daigne pas s'abaisser à raisonner sérieusement? Je ne vous dégage point de votre serment. Non, par Dieu ! j'y tiens plus que jamais, et nous verrons si vous oserez me manquer de foi aussi indignement.

— Assurément, vous le verrez. On ne se mariera pas sans mon consentement, j'espère, et je vous assure que je le refuserai nettement.

— Vous êtes le maître de faire le malheur de nos enfans ; car le mien restera garçon tant que vous durera cette fantaisie ; n'est-il pas vrai, Joseph?

Le pauvre Joseph fit un signe de tète aflir-

matif et essuya de grosses larmes qui s'échappaient de ses yeux.

— Vous le vovez , poursuivit Dreux avec chaleur, il aime votre fille...

— Eh ! croyez-vous que ma fille ne l'aime pas aussi? Elle en souffrira pendant quelque temps, la chère petite ; mais je la consolerai. Il n'est pas de longs chagrins à dix-huit ans. Ils s'oublieront , et plus tard ils seront satisfaits d'avoir agi avec sagesse et courage.

— Peut-on fausser ainsi fa raison au nom de l'honneur ! Ah ! vous refuserez votre consentement? eh bien ! je suis père comme vous ; mettez-vous donc dans l'esprit , une fois pour toutes, que je repousserai les offres du comte si vertement qu'il n'aura point envie de les renouveler.

— Si vous faites cela , s'écria Chamillart irrité, je ne vous revois de ma vie.

— Comme il vous plaira, monsieur. Je suis inébranlable.

— Et moi , je ne céderai jamais. J'aime beaucoup Joseph ; mais, puisque son père veut

s opposer aux intentions de la Providence, du moins je ne serai pas complice de cette faute, et, dans son intérêt, je lui enjoins de cesser ses visites à ma fille.

Chamillart sortit tout-à-fait en colère, et laissa Joseph dans un véritable désespoir, car l'amant malheureux savait bien que l'obstination serait égale des deux parts. Le mécontentement de Chamillart redoubla lorsqu'il apprit que Dreux avait fermé l'oreille aux nouvelles ouvertures du comte de Jarnac. Une semaine entière s'écoula sans que l'un des deux amis allât voir l'autre , ce qui n'était pas arrivé depuis bien des années. Micheline languissait comme une fleur privée d'eau. Sa tête blonde , appesantie par le chagrin , s'inclinait sur ses épaules. Le père commençait à comprendre l'inutilité de ses efforts. Il regretta bientôt de s'être prononcé si énergiquement , et n'osait pourtant pas encore revenir, quoique ce fût à lui de faire les premières démarches pour une réconciliation. Il voyait avec confusion la douleur de sa fillo et baissait les pau-

pières devantelle comme un coupable. Un jour qu'il trouva Micheline appuyée sur le bord d'une fenêtre et plongée dans la rêverie, il s'approcha d'elle et lui prit les deux mains :

— Je suis donc un tyran détestable ? lui ditil en l'embrassant. Voyez un peu la fière petite personne, qui n'essaie pas même de m'adresser une prière , à moi qui suis tout prêt à me laisser fléchir!

La jeune fille tressaillit et devint pâle d'émotion et d'espoir.

— Eh! là! là! calmez-vous. Ne va-t-elle pas à présent s'évanouir , parce qu'on veut la contenter ! Allons ! ne pleurez plus , Joseph reviendra aujourd'hui. Votre mère l'est allée chercher.

Micheline se jeta dans les bras paternels , et le soir Dreux vint dîner chez son ami avec toute sa famille. Les enfans s'abandonnèrent à leurs rêves de bonheur; mais ce bonheur, il fallait l'attendre deux ans encore !

Une circonstance , puérile en apparence et dont les suites furent pourtant incalculables ,

décida de la fortune de M. de Chamillart. Dreux le père, afin de charmer ses loisirs et de divertir ses amis, acheta un billard. On verra par cette histoire combien il dut se féliciter plus tard de cette emplette. Il n'est personne dont le bon ou mauvais destin n'ait souvent dépendu dune minutie. Le père de Micheline, qui aimait fort les cartes , se privait souvent de ce plaisir coûteux. Depuis la naissance de sa fille il amassait livre par livre la dot promise, et s'abstenait des dépenses inutiles. Le billard étant un jeu d'adresse , il le choisit de préférence à tout autre par économie, et devint bientôt d,une force extrême.

Il faut apprendre au lecteur que Louis XIV, qui n'était plus jeune, ayant depuis peu les digestions moins faciles, ne pouvait s'asseoir au brelan après le diner sans éprouver un grand feu de tête. Le médecin Fagon ne voulait plus des cartes et commandait un exercice modéré ; cependant l'heure du petit jeu ne pouvait être supprimée sans un bouleversement complet dans l'étiquette de Versailles. On concilia le

cérémonial avec la faculté en adoptant le jeu de billard. Le roi y prit goût; c'est pourquoi la cour l'aima passionnément et la ville de même, par imitation des grands seigneurs. Ce fut un succès pareil à celui du bilboquet de Henri III. M. de Villeroi, qui avait gagné un procès important par les soins de Dreux et parce que la justice était de son côté , fit un jour l'honneur au président de lui demander la collation. Le maréchal, grand courtisan, était l'un des plus forts de la cour à tous les jeux. Il daigna proposer une partie à Chamillart, dont le président avait vanté l'adresse en prenant le potage. Quelle dut être sa surprise lorsqu'il se vit battu outrageusement par un simple conseiller ! lui qui rendait quatre points à monseigneur le dauphin et démontrait à sa majesté les coups de finesse I II perdit partie et revanche; et, tout en s'excusant sur sa mauvaise disposition du moment , il s'en alla si mortifié que le lendemain, chez le prince de Condé, il ne parla que de Chamillart et de l'adresse de ce petit gentilhomme. Le duc

de Grammont, d'un caractère vantard et présomptueux , comme la plupart des Gascons , s'écria en riant que le maréchal avait été mal mené par les bourgeois comme pendant la fronde; mais que lui, s'il eût été présent, ne se serait pas laissé battre. Villeroi, piqué au vif, offrit d'amener Chamillart et de parier mille écus pour lui contre qui les voudrait tenir. La proposition acceptée , on envoya chercher le conseiller dans un carrosse aux armes de Grammont. Voilà donc le père de Micheline introduit à. l'hôtel Condé, jouant au billard avec des ducs à brevets et faisant toujours gagner son second. Or il arriva que M. le prince et le grand-prieur de Vendôme, qui étaient arbitres, se mêlèrent de donner des conseils aux joueurs , et Chamillart exécutait avec une habileté incroyable les coups indiqués par ces deux illustres personnages, non point pour les flatter, mais par simple politesse. M. de Grammont perdit , et cependant son adversaire se conduisit avec tant de modestie que ce grand monde le prit

en amitié. M. le prince voulut avoir Chamillart à dîner le jour suivant pour le mettre aux prises avec le célèbre Dangeau , le plus redoutable de tous les joueurs , celui dont l'étoile n'avait jamais pâli , qu'il s'agit des cartes ou des dés , que le hasard , le calcul ou la dextérité fussent nécessaires. Le marquis de Dangeau lui-même fut vaincu. Vainement il rassembla ses forces et invoqua son heureuse fortune. Il fut vaincu! Sa sérénité, ordinairement inaltérable, parut absolument troublée: il ne retrouvait plus cette assurance dominante ni cette certitude de succès qui en imposent à un faible ennemi. Il mesurait ses coups avec une application qui trahissait le sentiment de son infériorité. Pour comble de malheur, les augustes témoins de sa défaite applaudissaient au triomphe de son rival. Dangeau serait mort de douleur si le roi eût été présent. Il retourna chez lui la rage dans le cœur , et jura mille fois de ne jamais s'exposer à endurer un nouvel affront de ce démon déguisé en conseiller «lu parlement. 11 commençait à se consoler en

pensant à l'obscure position de son vainqueur, et fuyait à Versailles au galop de ses six chevaux, afin de chercher des succès sur un plus noble théâtre ; mais le marquis n'avait pas réfléchi aux conséquences de sa mésaventure. M. de Vendôme arriva comme lui au coucher du roi. Malgré les regards supplians de Dangeau, le prieur se donna le cruel plaisir de railler; et comme sa majesté s'amusa des mines du désolé marquis, tout ce qui avait les grandes entrées fut assez peu généreux pour assassiner Dangeau de quolibets et de brocards. Le malheureux faillit tomber à la renverse lorsque le roi, en ôtant ses cheveux, s'informa si Chamillart était assez bien né pour qu'on pût l'amener à Versailles. Le prieur donna de favorables renseignemens ; il reçut l'autorisation de présenter son protégé un matin, à l'heure des petits appartenons. Le lecteur comprendra ce que dut souffrir Dangeau; car il ne peut ignorer que ce courtisan avait gagné de hauts honneurs et l'amitié du plus grand des rois par le brelan, le passe-dix et les bonis-

rimes. L'introduction de Chamillart par un chemin semblable était une rivalité formidable, et la désespérante adresse de ce nouveau venu au billard menaçait de renverser totalement la fortune du marquis, jusqu'alors unique entre les fortunes de Versailles. Aussi, par la suite, malgré la douceur, la modestie et la franchise qui gagnèrent à Chamillart tous les cœurs , le seul Dangeau regarda éternellement ce parvenu comme un homme d'une ambition cachée, dont on ne connaissait pas bien le fond.

Michel de Chamillart avait un de ces caractères qu'on ne rencontre guère dans les cours, et qui font que vous plaisez tout d'abord aux gens sans qu'ils sachent pourquoi. Il ne cherchait jamais à usurper le premier rang ni à s'emparer de la conversation ; sa simplicité naturelle le faisait classer incontinent parmi les personnes inoffensives. Ses façons n'avaient rien pourtant deservile ni d'indigne d'un bon gentilhomme; il n'aurai l pas supporté les impertinences, et s'étudia il à les éviter pour ne

se pas voir obligé de quitter la cour. On ne trouve que trop souvent chez les hommes du inonde cet orgueil mal déguisé qui les oblige à ne prêter attention à personne ou à prononcer des lieux communs d'un ton sententieux. De sa vie Chamillart n'a dit un mot spirituel ou digne d'être noté ; mais comme il se montrait exempt de prétentions, il lui arriva souvent de provoquer les sourires obligeans du roi par des réponses qui dans la bouche d'un autre auraient peut-être passé pour des sottises. Débuter à Versailles par faire la partie de sa majesté, c'était une manière si brillante d'entrer dans le monde que les plus grands noms de la noblesse s'en seraient contentés. Il faut dire aussi que, dès les premiers coups qu'il joua, son incontestable talent éblouit tous les yeux. Les billes dociles semblaient lui obéir avec soumission. Trois fois dans une seule matinée le roi s'écria :

— Cela est merveilleux !

La cour pouvait-elle tarder plus long-temps à entrer en extase devant tant de mérite.'

Chamillart se trouva d'emblée engagé à revenir trois fois par semaine, à des heures fixées. Les fins observateurs s'aperçurent bien vite que le temps consacré au billard empiétait sur les autres délassemens du monarque, sur les affaires même de l'état, et jusque sur les momens consacrés à donner du pain aux poissons des bassins. Plus d'une fois le roi s'écria en soupirant :

— Je suis fâché que M. de Chamillart ne vienne pas aujourd'hui.

Ce qui donnait à penser que ce gentilhomme ne tarderait pas à se rendre indispensable. En effet, il fut bientôt désigné pour Marly plus souvent que les favoris les plus heureux, et un certain jour qu'il avait complimenté le grand roi d'un coup bien joué, les diplomates échangèrent entre eux des regards significatifs en voyant sa majesté passer, par une transition subite, à une douce familiarité, dont les intimes seuls étaient honorés. Les lèvres royales avaient laissé tomber ces mots :

— Mon cher Chamillart!

Présage certain d'une fortune rapide.

La prudence avec laquelle Chamillart se renfermait dans la spécialité du billard donna bonne opinion au monarque de la discrétion et de la sagesse de ce nouvel ami. Plusieurs fois, en se promenant dans les jardins, au moment où S. M. commandait aux ducs de mettre leurs chapeaux, les hauts personnages se virent contraints à se tenir en arrière pour laisser le roi causer librement avec son confident. Chamillart fut admis chez madame de Maintenon, où bien peu de courtisans pouvaient se présenter, et cette reine inabordable se prit aussi d'amitié pour celui que le prince avait distingué entre mille. Elle venait de fonder la maison de Saint-Cyr, et cherchait pour cet établissement un intendant qui lui fût dévoué; le choix tomba sur Chamillart. Cette place n'était pas fort lucrative pour un honnête homme, et donnait beaucoup d'occupation à celui qui voulait la remplir avec conscience ; mais c'était le premier degré d'une immense échelle.

Au milieu de ces événemens d'importance, Micheline et Joseph approchaient de leur vingtième année ; il ne leur fallait plus vieillir que d'un mois. Les fortunes des deux pères étant à peu près égales, on ne pouvait prévoir aucun empêchement au bonheur des enfans. La dot était amassée ; on parlait déjà des emplettes de noces. Joseph, dévoré d'amour et d'impatience, ne quittait plus le logis de Chamillart et voyait avec douleur sa fiancée se livrer à des pressentimens fâcheux, car Micheline consultait les oracles en effeuillant les fleurs de ses bouquets, et le hasard maussade donnait des réponses négatives. Cependant rien ne permettait de croire à un malheur.

M. de Chamillart continuait à remplir au parlement son office de conseiller-rapporteur, malgré les visites fréquentes à Versailles et l'intendance de Saint-Cyr. Il présenta un jour à la cour une affaire compliquée dont il n'avait pas suffisamment examiné le fond. Par suite de cette négligence, le procès se trouva perdu par celui qui devait le gagner. A peine

l'arrêt venait d être rendu, que le plaideur condamné accourt chez Ghamillart.

— Monsieur, dit cet homme au désespoir, vous n'avez point parlé dans votre rapport d'une pièce qui décidait du gain de ma cause. La justice était pour moi, et me voilà réduit à la mendicité?

On retrouve sur la table du rapporteur la pièce omise, à laquelle tenait la modique fortune du plaideur. Chamillart reste un moment confondu, et, cédant sans hésiter à la voix impérieuse de sa conscience, il s'écrie en soupirant :

— « J'ai commis une faute, une faute impardonnable; c'est à moi de la réparer. Combien ce procès vous fait-il perdre?

— Vingt mille livres.

— Vingt mille! la somme est forte; mais je l'ai, je vous la dois , il n'y a pas à délibérer une seconde. Voici vingt mille livres; c'est tout ce que je possède ; emportez-les, monsieur.

Le plaideur, au comble de ses vœux, accable

de bénédictions le magistrat intégre ; il verse des pleurs d'attendrissement et jure qu'il en gardera une éternelle reconnaissance; mais, avec la larme à l'œil, il s'empare de la dot de Micheline et disparait, laissant Chamillart étourdi de ce malheur subit et écrasant comme la foudre. La ruine du conseiller était complète, mais son honneur intact : c'est pourquoi il retrouva bientôt son courage^et, se redressant avec l'aplomb d'un homme sans reproche, il descendit au salon de son épouse. M. Dreux s'y trouvait justement avec Joseph. Il offrait dans cet instant à sa bru un fort joli poult-de-soie , qui lui avait coûté beaucoup d'argent; ce qui lui valait une remontrance amicale de madame de Chamillart. Micheline tremblait de plaisir et caressait timidement le généreux beau-père, tandis que les yeux de Joseph brillaient de joie. Chamillart sentit son cœur paternel se fendre. Il retomba dans une horrible anxiété en pensant au coup dont il fallait frapper son enfant. Après avoir poussé de douloureux soupirs, il attira sa fille sur ses

genoux, et se risqua dans les circonlocutions d'usage qui amènent les tristes nouvelles par une pente toujours trop brusque. Pour mieux déguiser l'objet de son discours, il prit d'abord un ton de mauvaise humeur :

— Ma fille, je n'aime pas cette sensibilité exagérée que vous appliquez à toutes choses. Vous voilà émue et palpitante comme si nous avions échappé à la mort. Il est bien d'être touchée des bontés de notre ami Dreux; mais il faut garder ces mouvemens extrêmes de l'ame pour des occasions plus sérieuses; les malheurs ne sont pas rares en ce monde. En vérité, s'il nous advenait quelque fâcheuse affaire, je ne sais comment vous pourriez résister au chagrin avec cette santé délicate et ce pauvre petit cœur qui se brise au moindre choc.

En prononçant les derniers mots, le père s'était trop promptement adouci ; le sang de Micheline se glaça :

— Ah ! dit-elle en cherchant à dissimuler son effroi , apprenez-moi donc bien vite le mal-

heur qui vient de m'arriver, et vous verrez que je saurai le supporter avec courage.

— Qui vous parle d'un malheur ? que vat-elle se mettre dans la tête à présent? la terrible chose que l'imagination d'une femme!... Mais ne fais pas ainsi parade de ton courage, mon enfant. . .

— ODieu ! qu'allez- vous me dire ?

— Vraiment ! s'écria Joseph, si vous n'apportez pas la nouvelle d'un malheur, vous prenez un étrange moyen de rassurer votre fille.

— Allons, dit M. Dreux, parlez, mon ami; je vois bien qu'il y a quelque méchante anguille sous cette roche.

Chamillart ne pouvant tarder plus longtemps à s'expliquer, se souvint de l'ingénieux détour employé par Annibal pour annoncer au sénat la défaite de la flotte carthaginoise. Il raconta l'aventure du procès malencontreux et donna les détails de la scène du plaideur, en ayant soin de s arrêter à propos pour interpeller le loyal Dreux :

— Quauriez-vous fait dans cette situation, lui dit-il, si c'était vous qui eussiez ainsi causé la ruine d'autrui , et si vous aviez eu dans vos coffres la somme que l'infortuné venait de perdre par votre faute?

— Je la lui aurais donnée sans balancer.

— Eh bien ! je suis ce conseiller-rapporteur maladroit et inattentif; la somme perdue, c'est la dot de ma fille.

— Mon ami, vous avez agi en homme juste et honnête. Je vous en félicite; car ce sont là de ces malheurs qui ne troublent point le sommeil. Micheline n'a plus de dot, mais il vous reste de quoi vivre à l'aise. Nous sommes assez riches pour parer à ce désastre. Je donnerai 20,000 livres de plus à mon fils, et tout ira bien encore.

— C'est-à-dire , répliqua Chamillart avec aigreur , que vous paierez mes sottises et que j'aurai consommé votre ruine et non la mienne ! Il serait plaisant qu'un autre vendit son argenterie pour réparer mes fautes, et que je vécusse dans l'aisance en le regardant faire.

— Il ne s'agit pas d'argenterie vendue. La somme n'est pas si considérable pour moi.

— Corbleu ! pas un mot de plus sur ce chapitre, je vous prie. Si je ne puis réussir à combler ce cruel déficit, ma fille du moins aime assez son père pour ne pas lui demander en dot le sacrifice de son honneur. Nous ajournerons le mariage à six mois, à dix ans s'il le faut. Elle souffrira, mais elle prendra courage en songeant que je partage sa peine.

Micheline cacha son visage dans ses mains en voyant l'abîme qui s'ouvrait devant elle. Dreux commençait à s'animer.

— Cest ainsi , murmurait-il, qu'au nom de l'honneur ce maudit homme va plonger dans la douleur tout ce qu'il aime ! Chamillart î tu te repentiras quelque jour de cette obstination déraisonnable.

— Jamais, monsieur, jamais! Vous l'avez dit tout-à-F heure : ce sont de ces maux qui n'empêchent pas de goûter un sommeil paisible.

— Insensé ! prépare-toi donc à dormir sur

le tombeau de ta iille, s'écria Dreux en courant à Micheline, qui venait de s'évanouir.

Au milieu des émotions pénibles qui l'accablaient, Chamillart se vit obligé d'abandonner sa fille et ses amis éplorés pour courir à Versailles, où le roi l'attendait. Pour la première fois, il comprit avec amertume l'esclavage des gens de cour , auxquels l'étiquette ordonne de dévorer leurs chagrins pour remplir leurs misérables devoirs avec un visage composé, car le sourcil jupitérien du prince devenait menaçant pour celui dont le faciès trahissait les souffrances intérieures. Ce jour-là Dangeau, qui de sa vie n'avait éprouvé un chagrin de cœur, venait d'exciter l'admiration du grand roi par des coups miraculeux. Le duc de Lauzun, le plus magnifique joueur de la cour, venait de perdre contre lui quatre mille écus. L'apparition du redoutable Chamillart ne troubla pas son assurance.

— Eh ! mon cher , dit le roi , vous arrivez à propos. Ce diable de Dangeau nous traite comme des impériaux. Je prétends lui faire

rendre gorge, et vous serez de moitié dans mon jeu.

Une partie du plus haut intérêt commença aussitôt. Chamillart et le roi se mirent d'un côté, Dangeau de l'autre avec l'ambassadeur de Venise. Pendant long-temps la fortune parut favoriser l'heureux marquis; mais Chamillart , par un coup hardi et imprévu , enchaîna la déesse mal intentionnée , en faisant douze points sans céder le tapis à ses adversaires. Dangeau , échauffé par le jeu, demanda la revanche. Une nouvelle bataille s'engagea plus acharnée encore que la première ; mais le résultat en fut le même , parce que le roi déconcerta le marquis en le raillant sur une faute légère. Après une séance orageuse il se trouva que , sa majesté abandonnant à son second les bénéfices gagnés, Chamillart possédait environ mille louis d'or , c'est-à-dire vingt-quatre mille livres. Le père de Micheline, débarrassé par là des soucis domestiques qui le rendaient morose, retrouvant sa bonne contenance habituelle , prolongea les plaisirs du roi par une

dissertation savante sur le billard; et, dans un moment où Dangeau cherchait à soulever des objections contre ses théories, il se hasarda jusqu'à dire que pour un joueur consommé le carambolage était toujours possible. Dans ce temps, où le billard n'était pas encore arrivé au point de perfection qu'il atteignit de nos jours, c'était peut-être un paradoxe. Le roi, qui craignait le génie dans les princes et les gens de haute naissauce, l'encouragea toujours lorsqu'il le trouva chez les hommes d'une condition assez médiocre pour ne pas porter d'ombrage à sa gloire. La témérité de Chamillart lui plut singulièrement, et, afin de montrer qu'il aimait à récompenser royalement le mérite en le mettant d'abord à l'épreuve , il plaça les trois billes en ligne droite sur la diagonale du billard et dit au conseiller :

— Si vous exécutez ce carambolage , je vous accorde un logis dans le château.

Tous les assistans ouvrirent des yeux où se lisaient l'envie et le dépit, car, l'appartement à Versailles ne se donnant qu'à des grands sei-

gneurs, il fallait que Chamillart reçût, le jour même de son installation, quelque charge importante dans les affaires ou la chambre du roi. On verra bientôt quelles étaient les vues secrètes de Louis XIV sur le nouveau favori. Chamillart, qui les ignorait encore, appela à son aide la sûreté de son bras , la justesse et la fixité de son coupd'œil; puis, ajustant avec plus d'apprêt et de soin que d'ordinaire , il donna un coup dune force moelleuse et savamment calculée. Le bloc d'ivoire effleura la première bille, et, décrivant un losange parfait comme s'il eût été doué d'intelligence, vint mourir sur la seconde aux applaudissemens de sa majesté. Chamillart venait de renverser tous les obstacles qui s'opposaient encore à sa fortune. Les ténèbres qui l'environnaient se dissipèrent tout-à-coup, et une route large, unie et droite comme les allées du parc , s'offrit à ses yeux éblouis.

Un murmure timide d'inquiétude et d'improbation circula au loin dans les galeries.

— Que va-t-il se passer demain? disait-on ;

un petit conseiller au parlement a reçu la promesse d'un logement à la cour !

— Est-ce qu'on en voudrait faire un marquis? chuchotait d'un air de mépris Dangeau, oubliant son origine beauceronne.

— Pour moi, assurait un gentilhomme de la chambre, je ne lui céderais pas à moins d'un million mon emploi dans la garde-robe ; mais je ne pense pas qu'il aspire à monter d'un trait aussi haut.

— 11 aura quelque emploi dans les meubles.

— Silence ! dit un homme bien informé , il nous dépassera tous de la tête avant le soleil de demain.

— C'est un garçon charmant et d'un excellent caractère.

— Il est certain qu'il joue divinement le carambolage.

Chamillart, sentant ses voiles enflées et sa barque en bon chemin , s'élança dans son carrosse de louage avec la légèreté d'un courtisan. Il se frottait les mains ; il gesticulait en frap-

pant sur ses poches qui regorgeaient d'or , et songeait avec plaisir qu'il rapportait le bonheur et la joie dans sa maison. Pendant qu'il roulait sur le pavé de Versailles, sa famille tenait un conciliabule pour aviser aux moyens de lui arracher le consentement au mariage. Dreux, qui ne s'était pas mis en colère trois fois dans sa vie , poussé hors de son caractère , se démenait comme un diable et se perdait en menaces incohérentes. Il parlait de vendre sa maison , de réaliser cent mille livres et d'enlever Micheline pour la marier à son fils. Joseph excitait la fureur de son père, et voulait partir à l'instant même. Les deux mères prudentes cherchaient des expédiens plus raisonnables, et Micheline pleurait en silence. Chamillart parut sur ces entrefaites :

— Je ne veux plus de cris ni de larmes ici, dit-il en entrant. Je vous satisferai tous à la fois : Joseph peut épouser ma fille quand il voudra ; ainsi plus de querelles, s'il vous plaît.

— Convenez donc , au moins , répondit Dreux, que vous nous avez valu bien inutile-

ment une journée de tour mens et de mauvaise humeur.

— Fort bien ; mais je n'entends pas qu'on me gourmande, puisque je me rends de bonne grâce, et que je vous autorise à partir pour l'église quand il vous plaira.

— C'était bien la peine de faire ainsi pleurer votre lille !

— Je saurai obtenir mon pardon, monsieur. Je connais Micheline , elle ne sera pas inexorable.

— Allons ! il n'y a pas moyen de vous garder rancune.

— Je m'en flatte, mon cher Dreux; mais vous êtes de singulières gens de ne pas seulement vous informer du motif qui a changé mes résolutions. Vous me prenez pour une girouette, ou pour un fâcheux maussade, qui se plaît à contrarier ses amis. Soyez bien assurés pourtant que pour rien au monde je ne consentirais à marier ma fille à un homme riche si je n'avais une dot convenable à lui donner.

— Encore ! Vous allez donc recommencer?. . .

— Un peu de patience.

Chamillart versa sur la table un monceau de louis brillans et sonores, qui jamais ne s'étaient glissés que dans des poches de soie ou de velours. Il raconta ensuite comment cette fortune était venue entre ses mains; puis il parla du carambolage sublime qui lui valait le logement à Versailles. Dreux recula de trois pas à cette dernière nouvelle.

— Ouais î s'écria-t-il; le logement près du roi ! ceci n est plus un badinage! Savez-vous que vous marcherez de pair avec les plus huppés de la cour? On vous donnera quelque poste d'honneur, peut-être même les grandes entrées !

Dans ce moment un carrosse qui avait suivi de près celui de Chamillart s'arrêta devant la maison. Les portes s ouvrirent avec fracas, et Tunique laquais annonça le maréchal duc de Lafeuillade !

Le maréchal, d'une tournure admirable et d'une figure spirituelle, se présenta paré

comme un prince , avec cette élégance de manières qui le faisait remarquer à Versailles et qui dans le salon d'un bourgeois semblait répandre autour de sa personne une lumière de l'autre monde.

— Eh! le voilà, ce cher Chamillart, dit le duc après avoir salué les dames. Vous nous avez quittés trop vite , mon bon ami ; mais je m'en félicite, puisqu'en venant à Paris, je me suis chargé de l'agréable message. En sortant du petit jeu , sa majesté a travaillé avec le ministre de la guerre , et il est décidé que vous prenez le portefeuille des finances.

— Moi ! monsieur le duc ? c'est uqe méprise sans doute.

— Une méprise! Je suis connu pour l'homme le mieux informé de la cour , je vous prie de le croire, et toujours avant les autres. Cette fois, je n'ai pas à cela grand mérite, puisque la chose est officielle. Le roi lui-même m'a prié de vous donner avis de cette décision.

— Ou'est-il donc arrivé à M. de Pont-Chartrain?

■ — Oh ! ne soyez pas en peine de lui. Il es* nommé chancelier. C'est une assez jolie retraite; mais j'ai toujours pensé que Pont- Chartrain ne garderait pas long-temps les finances. Il fallait au roi un homme sûr, intègre, d'un caractère calme et qui sût lui plaire. Il ne pouvait manquer de vous choisir.

— Vous me voyez fort embarrassé , monsieur le duc. Je ne suis pas versé dans les affaires de finances. La responsabilité est grande. Jen'ose vraiment accepter cette faveur insigne.

— Un refus ! mon cher , vous perdriez votre peine et vos paroles. On ne repousse pas les bonnes p-râces du roi. Vous êtes ministre , et vous le serez en dépit de vous-même ; résignez-vous donc sagement. Çà ! voyons un peu à régler vos premières démarches. Vous aurez soin d'être à Versailles demain au passage de sa majesté, c'est-à-dire vers dix heures au plus tard. Le roi écoutera les plus pressés, et vous dira sans doute de loin : « Monsieur de Chamiîlart , suivez-moi; nous avons à causer ensemble. » C'est ainsi que les choses se passent

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