II
sance, répondit le cardinal, et je m'en veux régaler largement.
Le père Joseph, afin de prendre une revanche, discuta fort avec M. de Gassion ; mais il se fit battre une seconde fois.
En quittant la table, le colonel demanda qui était ce capucinal personnage, qui faisait l'entendu; son éminencese mit à rire de toutes ses forces et dit à haute voix :
— Ce capucinal coquin, c'est le père Joseph, mon conseiller privé; ne vous gênez pas pour lui répondre. Il n'y a pas besoin de prendre des mitaines chez moi quand on est homme de votre mérite.
Au moment de remonter en carrosse , Gassion vit venir à lui M. le cardinal, qui l'entraîna près d'une fenêtre :
— Monsieur, dit son éminence d'un ton pénétrant, je gage que vous pensez à retourner à vos troupes.
— Demain si je le puis, et si vous daignez m'envoyer tout de suite vos instructions.
— Eh bien ! monsieur, sachez que nous
n'avons rien dit encore. J'ai une idée de conséquence à vous communiquer. Revenez dans trois jours.
— Les plaisantes gens que ces grands I disait Gassion dans la voiture de M. Des No vers. Je vous demande à quoi bon perdre une journée en politesses plutôt que de venir au fait ! Estce que tout le monde cache ainsi sa pensée en ce pays ?
— On y fait souvent bien pis encore ; on feint de penser tout le contraire de ce qu'on a dans l'esprit.
— Je n'y dois donc guère rester, car je n'entends rien à ce jeu-là. Et savez-vous ce que son éminence a de si secret à m'apprendre ?
— Je l'ignore absolument : c'est quelque affaire qui n'entre pas dans mes attributions. Peut-être M. le cardinal veut-il éprouver à quel point vous vous donnez au roi. Je vous engage à ne pas marchander avec lui et à promettre de rendre tous les services qu'on vous demandera. C'est le seul moyen d'arriver promptement à une bonne position-
— Allons ! murmura Gassion, en voilà encore un qui joue au fin avec moi !
Le troisième jour, dès sept heures du matin, le colonel attendait à la porte de son éminence. On le fit entrer mystérieusement par les petits degrés.
— Vous vous êtes levé aujourd'hui comme s'il s'agissait de surprendre l'ennemi, dit le ministre. Allons par ici, j'aime à voir les gens à qui je parle.
Lorsque Gassion fut tourné du côté de la lumière, M. le cardinal prit un ton fort sérieux pour lui dire :
— Avez-vous reçu des propositions de MM. de Bouillon ou des ducs de Guise?
— Aucune.
— Je vous crois. Il se brasse une grande conspiration, colonel.
— Les rebelles au roi n'ont jamais les dés pour eux. Nous les battrons.
— Mieux que cela ; nous les préviendrons .
— Votre affaire est de les prévenir, la mienne est de les battre.
— Vous pouvez nous servir beaucoup dans cet instant.
— Disposez de mon bras.
— C'est de votre esprit que j'ai besoin.
— Il est à vous.
— Le comte de Soissons est lame et le chef de la conspiration. Il débauche les troupes et fait le magnifique.
— Envoyez-moi vers lui, je vous le traîne ici mort ou vif.
— C'est vif qu'il me le faut et sans violence
— Comment l'en tendez-vous ?
— Il ne peut manquer de vous écrire pour vous attacher à son parti. Etes-vous homme à lui répondre comme si vous acceptiez ses offres, pour le bien enferrer jusqu'aux dents ?
— Mauvaise guerre que ceci, monsieur le cardinal. Je m'en acquitterais mal.
— On vous aidera.
— Je veux dire que j y ai trop de répugnance. Je ne saurais être déloyal envers personne, pas même envers les traîtres.
Le front de son éminence se plissa étran-
gement, et ses sourcils gris se contractèrent.
— Point de brusquerie cette fois , Gassion ; prenez le temps de réfléchir.
— Mon premier mot est mon dernier, monsieur le cardinal. Toujours bonne guerre et franc jeu, voilà ma devise.
— Votre fortune serait faite , monsieur.
— Elle restera donc à faire.
— Le roi sera mécontent.
— Il me pardonnera quand je lui aurai rendu d'autres services.
— Est-ce décidé , Gassion ?
— Irrévocablement.
— Peut-on du moins compter que vous serez plus inflexible encore pour nos ennemis?
— Mordieu ! monsieur, je vous ai dit que je ne saurais tromper personne, entendez-vous?
— Touchez là ; vous êtes un galant homme. Je ne vous en veux point, et je vous donnerai les moyens de monter par un autre chemin. Soyez discret seulement, et oubliez ce que nous venons de dire.
— Je ne m'en souviens plus d'un mot.
— Allez maintenant visiter le roi, et puis vous serez libre.
On voit que la délicatesse de M. de Gassion lui fit manquer une belle occasion de parvenir.
Le colonel fut encore mieux accueilli à Saint- Germain qu'à Ruel. Louis XIII le garda longtemps en son cabinet pour lui demander s'il y avait du gibier dans les forêts d'Allemagne, si on y savait bien sonner de la trompe de chasse* et si on portait de la dentelle aux jambes.
En quittant sa majesté , le colonel traversa le salon d'attente, où étaient quelques dames.
— N'est-ce pas là le fameux Gassion? demanda Tune d'elles.
— Lui-même, répondit Bautru, qui était présent.
— Ah! de grâce, arrêtez-le un moment, que nous ayons le loisir de le regarder.
Bautru aborda le colonel et le retint en se plaçant devant la porte.
— Tenez, monsieur de Gassion , lui dit-il , voici la comtesse de Bourdonné qui brûle d'envie de causer avec vous.
— Il est vrai, monsieur, dit la dame; on ne converse pas tous les jours avec des héros de votre sorte.
— Oh ! madame, je vous en prie, parlons autrement.
— Je dis ce que je pense, monsieur, ce que nous pensons toutes.
Un cercle de beautés entoura le colonel.
— Etes-vous au moins ici pour quelques jours? poursuivit la comtesse.
— Je pars demain pour Thionville , madame.
— 0 ciel ! quoi ! voler si tôt loin du séjour des plaisirs ! vous dérober à nos admirations ! ah ! laissez-nous le temps de vous tresser des couronnes !
— Quelle diable de langue parle-t-on ici? s'écria Gassion déconcerté.
— Nous savons que vous méprisez notre sexe entier. Il faut que cela finisse, monsieur; il faut que nous triomphions de vos injustices.
— Il le faut! dirent toutes les belles.
— Mesdames, reprit la comtesse, je vous
invite à passer la soirée chez moi aujourd'hui avec M. de Gassion ; il y va de notre honneur. Nous ne souffrirons pas qu'il retourne à la guerre avec ses préjugés. Vous y viendrez, monsieur. A ous ne sortirez pas d'ici sans avoir promis d'y venir.
— J'ai bien autre chose à faire que d'entendre des sornettes.
— Des sornettes ! voyez le méchant ! l'ingrat! il faut le battre, mesdames.
— Nous n'oserions ! c'est un si vaillant homme! Mais il ne s'en ira pas qu'il n'ait juré de venir ce soir.
— Allons ! dit Bautru , est-ce que vous tremblez devant des ennemis si charmans?
— Eh bien ! j'irai.
De retour à Paris, M. de Gassion trouva tant de gens assemblés devant son hôtel , pour le voir passer , qu'il n'osa descendre de son carrosse et s'en fut au Palais-Royal. Il ne rentra chez lui qu'à la nuit close. Bautru le vint chercher sur les huit heures et l'emmena chez la comtesse.
Les dames de la cour avaient pris en grande affection Gustave- Adolphe. Il circulait depuis peu des romans sur ce prince où M. de Gassion jouait un beau rôle. Lorsqu'on sut que le colonel devait aller chez madame de Bourdonné, toute la cour voulut y être engagée; mais la comtesse n'invita que les plus jeunes et les plus jolies personnes. Deux hommes seulement furent admis, Bautru et M. Gauffre, l'avocat.
Gassion reçut des honneurs extraordinaires dans la maison de la comtesse. On le plaça surun siège à dos, au milieu d'un cercle où les dames n'avaient que des plians, et quand on l'eut bien accablé de cajoleries, M. Gauffre fit lecture d'un plaidoyer en faveur du beau sexe. L'orateur passa en revue les femmes célèbres depuis Clélie jusqu'aux héroïnes du siège de Calais. Il vanta ensuite les douceurs de l'amour et parla superbement bien du bonheur que goûtait Renaud dans les jardins d'Armide. M. de Gassion ne savait quelle contenance tenir pendant ce long discours. Il se vouait in-
térieurement à tous les diables, et n'osait lever les yeux sur l'essaim formidable des jolies femmes. Bautru se mordait les lèvres pour ne pas rire. L'avocat, parvenu à la péroraison, prit une voix larmoyante, en disant que les conquêtes du beau sexe n'étaient rien , puisqu'un fleuron manquait à leur couronne , puisque le grand Gassion ne voulait point donner son cœur.
— Eh ! là ! ne pleurez pas, mon bon ami , dit le colonel prenant au sérieux le ton plaintif de l'orateur : je n'ai que vingt-quatre ans ; je penserai à l'amour un de ces matins.
M. Gauffre, saisissant l'à-propos, s'écria qu'il y fallait penser aujourd'hui , à l'heure même. Il philosopha comme un dieu sur la rapidité du temps et les ravages de sa faux meurtrière. Il finit par se mettre à genoux, et faisant une invocation pathétique au fds malin de Vénus , il le supplia de descendre du haut des nuages pour lancer ses traits contre ce cœur plus dur que le rocher.
— Mais enfin , dit Gassion, qui perdait pa-
tience, que me veut cet homme avec ses pleurs et ses bavardages ?
— Je veux que vous choisissiez une belle parmi ces dames, et que vous déposiez vos hommages à ses pieds ; que vous lui donniez le premier gage de votre tendresse par un baiser, et que vous portiez ses couleurs. Je veux que vous songiez à elle au milieu des combats, et que votre premier soin , après chaque bataille , soit de lui envoyer un message galant pour lui prodiguer les noms les plus doux.
Les dames applaudirent à cette éloquence entraînante.
— Que je choisisse une maîtresse ici, devant tout le monde ! dit Gassion en rougissant. Eh bien ! voyons : celle que je prendrai m'acceptera-t-elle pour son galant ?
— Oui ! répondirent toutes les belles.
— Fort bien ! Dites-moi donc , vous , mon cher garçon, qui pleurez de si bon cœur, votre femme est-elle ici ?
— Assurément, monsieur le colonel.
— Allons, c'est elle que je choisis.
L'avocat prit par la main sa femme , qui était fort jolie, et la conduisit à M. de Gassion, qui l'embrassa sur les deux joues, au bruit des applaudissemens et des murmures de satisfaction. La jeune dame détacha ses rubans de son épaule et les offrit au colonel, qui se les laissa mettre à son chapeau.
— Ah! monsieur l'avocat, ditBautru transporté d'aise, vous en tenez. Par ma foi! si j'étais M. de Gassion, je vous en donnerais pour vos discours.
— Il mériterait bien que je fusse un autre homme, disait naïvement Gassion.
— Que vous êtes heureuse, ma chère ! s'écrièrent toutes les belles.
— Que je voudrais que le choix fût tombé sur moi ! dit madame de Bourdonné ; que je voudrais être mère d'un petit Gassion '.
— Pour le coup , ceci est trop fort ! dit le colonel tout-à-fait démonté. Voyez l'embarras où me jette cette femme ! Vous êtes toutes des folles!
' Ce mot de madame de Bourdonné est historique.
Gassion sortit en courant, et jura de ne remettre les pieds de sa vie dans un salon. Cette aventure divertit la cour entière , et charma les ennuis du roi pendant plusieurs jours. Il paraît que le colonel emporta une méchante opinion de la ville, et qu'il avait eu affaire au Palais de Justice, car on trouve ces mots dans une de ses lettres à M. de Bergère, son frère :
(( Quel damné pays que ce Paris ! Comment y pouvez-vous vivre? Les gens de loi font mille longueurs pour vous expédier, les courtisans ne disent que des mensonges, et les femmes sont des Putiphars ! Jésus ! la terrible chose que ces cotillons et ces bonnets carrés ! »
Pendant un congé que M. de Gassion avail donné à son lieutenant Saint-Alais, il lui écrivit :
< Que trouvez-vous donc de si attachant là-bas? Aller au cours, bayer aux oiseaux, montrer fine jambe, manger des friandises et faire l'amour? Voilà-t-il pas des occupations bien agréables et du temps bien employé ! Si vous étiez avec moi, je vous ferais forcer de
bons retranchemens ennemis, tenir campagne rase, prendre de bons quartiers à larme blanche et faire de bons prisonniers, qui vous paieraient de bonnes grosses rançons. »
Le premier exploit de Gassion au service de France fut d'enlever en six jours la forteresse de Cambresis, contre laquelle avaient échoué Rantzau et La Meylleraie. M. le cardinal se montra fort joyeux de cette prise, et demanda aussitôt au roi le brevet de maréchal-de-camp. La confiance de Richelieu dans la vigueur de M. de Gassion était si grande qu'il avait coutume de dire aux ambassadeurs qu'il voulait menacer : « Si vous me faites des difficultés, Gassion les lèvera. »
En moins de trois ans M. de Gassion chassa l'ennemi de toutes nos provinces, mit fin à la révolte des pieds-nus en Normandie, et conduisit, dans sa belle campagne de Flandre, les armées du roi jusqu'aux portes d'Anvers. On ne l'employa pas dans la guerre du comte de Soissons, à cause de sa conversation avec le ministre.
Un jour M. le cardinal lui écrivit une lettre fort affable :
« Je me fais vieux, disait son éminence ; il faut que je songe à assurer le sort de mes amis. J'ai un projet pour votre bonheur, que je veux exécuter devant que la mort me vienne enlever. Revenez-nous cet hiver, et comptez sur l'extrême amitié que je vous porte. »
M. deGassion ne se fit pas prier pour aller à Ruel.
— Vous avez des ennemis, lui dit le cardinal. Votre mérite excite la jalousie. Tant que je vivrai ces gens-là ne seront pas à craindre ; mais si vous me perdiez , ils vous joueraient de méchans tours, et votre caractère franc et loyal ne vous permettrait pas de les combattre avec égalité. Je prétends faire votre fortune et vous placer si haut qu'on ne puisse vous atteindre. Le premier bâton de maréchal sera pour vous, et en attendant voici un petit présent que vous accepterez pour l'amour de moi.
Son éminence présenta deux bagues magni-
fiques, sur lesquelles étaient de gros diamans.
— Eh ! d'où vient que vous me donnez ainsi deux joyaux ? dit Gassion.
— C'est qu'il y en a un pour votre femme.
— Votre éminencepeut reprendre celui-là, il est de trop.
— Non, monsieur, car je vous fournirai celle qui doit le porter.
— Alors c'est différent; je le garde.
— Dites-moi, maintenant, si votre éloigneraient pour les femmes est sérieux, car je désire , avant tout , vous rendre heureux.
— Le beau sexe m'a toujours inspiré plus de craintes que de désirs, et je n'estime pas assez la vie pour la vouloir donner ; mais si votre éminence se charge de choisir pour moi, je n'ai pas d'objection à opposer.
— J'ai choisi déjà, Gassion, et vous serez content; le parti est tel que des princes le voudraient avoir. Pour la jeunesse, la beauté, la grandeur du nom et les richesses, vous n'aurez rien à y redire. Nous vous ferons duc, et cette