‹ Mignard et Rigaud (volume 2)Chapitre 11 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

d'ordinaire. Vous entrerez au cabinet de travail, et sa majesté vous informera elle-même du reste. Les entrées à toute heure vous appartiennent de droit comme secrétaire d'état. On vous donnera quelque vingt mille écus, je pense, pour monter votre maison. J'ai remarqué près de l'Orangerie un hôtel à louer où vous serez fort bien. Si vous voulez trois paires de bons chevaux, j'en ai à votre service dans mes écuries. Surtout prenez des laquais bien dressés, car les gens maladroits et mal bâtis sont la ruine des ministres. Eh bien! qu'avez- vous donc? vous voilà stupéfait ! Vertu de ma mère ! n'auriez-vous pas deviné depuis long-temps que vous deviez parvenir promptement ? Que ne m'avez-vous consulté, cher ami ! je vous aurais appris tout bas que l'affection de notre grand roi n'est jamais stérile, et que nul prince ne sait remarquer les vrais talens comme sa majesté.

Le laquais de Chamillart interrompit le maréchal pour annoncer que le souper était servi .

— Ah ! voilà un drôle que vous ne garderez pas, j'espère, cette gaucherie serait impardonnable demain; aujourd'hui elle vous oblige seulement à m'iuviter à votre petit repas de famille.

— Je crains, monsieur le duc, qu'il ne soit pas digne de vous.

— Ma foi! je tiens à cette faveur, mon cher; vous voilà ministre, et je suis charmé de faire ma cour dès ce soir... Cette jolie demoiselle est sans doute votre fille?

— Oui, monsieur le duc.

— Recevez mes complimens, elle est charmante. Peste! vous avez travaillé de longue main à la gloire de la France ; ces beaux yeux manquaient à la cour. Mademoiselle, je réclame l'honneur de vous mener danser au premier bal où vous paraîtrez. Apprenez la courante rapide ' ; le pas en est fort de mise à cette heure , et convient à la fraîche jeu-

: Il y avait deux sortes de danses appelées courantes : l'un grave et l'autre légère. Les novateurs et les gens exagérés dansaient cette dernière rapide.

nesse. Nous ferons de l'effet, j'en réponds.

Le duc offrit la main à madame de Chamillart et on se rendit à table. Pendant le souper le maréchal fit les frais de la conversation. Il aimait la bonne chère et but avec plaisir le vieux bourgogne tiré pour lui du fond de la cave.

— Mon bon ami, dit-il en acceptant un dernier verre, si je puis vous donner un conseil, c'est de profiter de voire position. Occupez-vous du solide, achetez de bonnes terres. Vous êtes honnête homme, mais père de famille et jeune encore ; pour concilier tout, mariez votre fille pendant votre ministère, et puis attendez tranquillement la fin. Les partis les plus glorieux s'offriront d'eux-mêmes; mademoiselle de Chamillart verra bientôt à ses genoux les premiers et les plus fiers. C'est elle qui vous posera pour la vie en bon lieu. Palsembleu ! je suis veuf depuis six mois, et si les bienséances le permettaient, je vous ferais à l'instant des propositions.

— Monsieur le duc, je vous présente mon

gendre, M. Joseph Dreux. Avant quinze jours ces enfans seront mariés ; ma parole est donnée .

— Si elle est donnée, prenez que je n'ai point parlé. Mes félicitations s'adresseront à monsieur de.... Comment vous appelez-vous, jeune homme ?

— Joseph Dreux, pour vous servir.

— Eh bien ! monsieur Joseph Dreux, vous n'avez pas à vous plaindre du hasard ; c'est à vous de faire en sorte que M. de Chamillart ne regrette pas de vous avoir donné sa fille.

Le repas achevé, Lafeuillade prit congé de ses hôtes avec une grâce, une noble affabilité, dont un duc seul était capable et qu'il possédait mieux que bien des ducs. M. Dreux le père, qui n'avait soufflé mot de la soirée, saisissant son fils par le coude, venait de partir brusquement. En cheminant par les rues de Paris, Joseph recueillait avec une avide terreur les paroles entrecoupées qui s'échappaient de la bouche paternelle.

— Ministre! Chamillart ministre! Ce malin ruiné, trop pauvre pour me donner sa fille, < "••■

soir secrétaire d'état, demain logé à Versailles, intime du roi, et dans peu de jours gouvernant la France! il y a de quoi perdre la tête... Le maréchal a dit vrai : Micheline doit consolider la position de son père par une belle alliance. Sans cela, en perdant la faveur de sa majesé, Chamillart refombe dans le néant. Cette chance extraordinaire va nous séparer ; mais il faut savoir aimer ses amis pour euxeux-mêmes et non pour soi... Je le connais , il voudra se piquer dune délicatesse romanesque et gâter ses affaires sous le prétexte de remplir ses engagemens. Cette fois, je serai ferme comme un roc. . . Allons, la Providence a ri de tous nos vains projets. Soumettons-nous à ses volontés.

Le lecteur devine bien qu'on se coucha fort tard ce soir-là chez Dreux comme chez Chamillart et qu'on ne dormit guère. Au point du jour le lendemain, Dreux le père se rendit au saut du lit à la chambre de son fils ; Joseph, le chapeau sous le bras, se disposait à sortir.

— Où allez-vous, monsieur? lui dit-on avec sévérité.

— Je vais au palais.

— Vous allez chez madame de Chamillart. Vous mentez, monsieur, et ce mensonge prouve que vous avez compris vos devoirs; n'espérez pas y manquer. Si mon fils est un lâche ou un spéculateur effronté, calculant déjà sur ses doigts l'argent qu'il peut tirer de la parole d'un ami, j'aurai du courage et de l'honneur pour lui . Écoutez-moi : Je suppose qu'un homme vous ait vendu sa maison hier, et que ce matin, avant de la quitter pour vous céder la place, il découvre dans sa cave un immense trésor. Je suppose, en outre, que ce vendeur, par excès de loyauté, vous abandonne la maison et les richesses qu'elle renferme en se bornant à recevoir le prix convenu, ne serait-ce pas une infamie que d'accepter ce marché ?

— Ah ! mon père, une maison, un trésor, qu'est-ce que cela? Je n'en veux pas à la forlune de M. de Chamillart, qu'il la garde; mais que Micheline soil ma femme. Je l'aime,

et je ne pourrai jamais me défendre de l'aimer. — Mon fils, Joseph, il était bien de l'aimer quand elle était votre égale , à présent il sera mieux encore de renoncer à elle. Il n'existe pas de biais, pas d'accommodement avec la conscience, et la vôtre doit vous crier impérieusement que désormais elle ne peut plus vivre en paix avec votre amour. Je ne vous oppose pas les discours que tiendra le monde sur votre fidélité qu'on dira intéressée; ces considérations ne m'arrêteraient point si nos devoirs à tous deux pouvaient s'arranger avec ce que vous désirez ; mais, je vous le répète, consultez votre conscience et préparez-vous à lui obéir.

— Monsieur, s'écria Joseph avec emphase, je suis un homme d'honneur et digne de porter votre nom ; pour rien au monde, je ne voudrais y faire une tache. Si Micheline, ou son père, ou une personne dans sa famille témoigne seulement le désir que nos engagemens soient rompus, je n'hésiterai pas, je sacrifierai mon bonheur, mon repos; mais si Micheline

elle-même devait mourir de chagrin par cette séparation, si votre ami, si madame de Chamillart devaient être affligés comme moi, ne vaudrait-il pas mieux nous rendre tous calmes et heureux en me laissant la vie ? car, n'en doutez pas, c'est la vie que vous allez m'arracher.

— Tues un bon garçon, Joseph. Embrassemoi, mon ami ; je vois que tu auras de la force, du courage. On ne meurt pas ainsi, crois- moi ; on ne meurt pas d'amour, encore moins pour avoir agi noblement. C'est alors, au contraire, qu'on vit heureux et tranquille.

— Mon père, mon père ! je ne me révolterai jamais contre vos ordres ; agissez comme vous le croirez nécessaire ; mais, je vous l'ai dit, il y va de ma vie. Si je perds Micheline, vous n*avez plus de fils.

— Et ce serait grand dommage, dit Chamillart caché derrière la porte, qu'il perdit un fils si bon et si aimable. Nous saurons le lui conserver; rassure-toi, Joseph, je suis convenu hier de mes torts, Dreux avouera les siens aujourd'hui.

— N'espérez pas ébranler mes résolutions, Chamiliart; ma position est bien différente de la vôtre. Que je sois ministre demain, et nous verrons ce que j'aurai à faire; mais quand vous me donneriez un portefeuille, quand vous partageriez avec moi la confiance et l'amitié du roi, ce serait encore une folie que de marier votre fdle à un homme parvenu comme vous de la veille, et par conséquent peu solide sur ses jambes. Le Seigneur vient d'abaisser son bras tout-puissant pour vous tracer une route à suivre dont vous ne pouvez vous écarter sous peine de l'irriter contre votre race tout entière. Il est évident qu il blâme nos projets insensés. C'est lui qui brise nos liens. Je respecte ses ordres suprêmes et vous rends votre parole.

— Nous v voilà ! corbleu ! c'est à mon tour de te le dire : malheureux ! tu veux donc tuer ton fils ? Ah ! je t'en empêcherai bien.

— Joseph l'a promis , il m'obéira.

— Non , non ; il t'abandonnera comme un despote, un méchant que tu es. C'est moi qui

serai son père ; c'est dans ma maison qu'est sa famille, et non pas ici. Tu m'entends, Joseph ; quand tu seras las de ces cruautés poussées jusqu'à la fureur, tu viendras me trouver. Si dans quinze jours , au moment fixé depuis vingt ans bientôt pour ton mariage , ce vilain fou refuse son consentement, tu le laisseras dans sa tanière , et ton couvert sera mis à ma table, ton lit prêt sous mon toit. Mille diables! mille tempêtes ! nous nous marierons tous en dépit de lui , comme je m'appelle Chamillart!

Le père de Micheline sortit en frappant les portes , et partit pour Versailles.

M. Dreux l'avait dit avec raison : soit par caprice , soit par des calculs trop profonds pour nos faibles cervelles, la Providence avait abaissé son bras du haut des cieux et choisi Chamillart dans la foule pour l'élever audessus des autres hommes. Rien n'est plus étrange que les motifs qui déterminèrent Louis XïVà le combler de dignités. En vieillissant ce prince, naturellement jaloux, avait

pris en horreur les ministres habiles. La gloire de Colbert blessait son orgueil , et le jour que Louvois était mort on avait vu le monarque renoncer à dissimuler sa joie , tant elle était vive. Il aurait voulu pouvoir effacer du pied ces noms immortels écrits partout en lettres monumentales. Barbezieux , qui tenait le portefeuille de la guerre , semblait avoir hérité du génie de son père ; aussi sa majesté lui montrait-elle souvent un visage maussade et le parti bien arrêté de le contrarier. Pont-Chartrain, ministre des finances , se mêlait d'avoir des idées à lui et de chercher à mériter la gloire de Colbert. Le roi songeait depuis long-temps à le remplacer. Il jeta les yeux sur Ghamillart, dont le caractère modeste et simple promettait une docilité parfaite et le manque absolu de toute prétention à dérober une parcelle de lumière aux rayons du soleil. A cette époque, Saint-Simon , qui plongeait ses regards perçans au fond des replis du cœur royal , écrivit un soir dans ses Mémoires : « Ghamillart plaisait à chacun par sa modestie , et le roi , qui

l'aimait lort d'ailleurs , le choisit à cause de sa médiocrité même. »

En arrivant à Versailles le nouveau ministre, introduit près du souverain , n'hésita pas à avouer franchement à sa majesté son peu de connaissances en matières financières. Il assura qu'il se sentait effrayé devant cette tache importante et difficile , et supplia le roi , tout en le remerciant de ses bontés , de lui donner d'abord quelque emploi moins élevé, pour y faire un apprentissage , sauf à reprendre le portefeuille plus tard , si on pensait encore à le lui offrir. Il était loin de se douter qu'en s'excusant ainsi les ordres du roi ne pouvaient que devenir plus pressans.

— Mon ami , lui dit sa majesté en souriant , cette méfiance de vous-même prouve votre sagesse; vous êtes novice, mais moi j'ai vieilli sous le harnais. Vous êtes mon second au billard, je serai le vôtre dans les affaires ; et si nous commettons des fautes, personne n'osera nous chercher querelle.

— Sire! résister encore à tant de bonté se-

rait une ingratitude. J'accepte le portefeuille, et je me sens plus de hardiesse , puisque votre majesïé me promet ses conseils.

— J'espère que notre besogne ne sera pas trop mauvaise. Il faut d'abord vous occuper de vous faire respecter à la cour. On vous aime, il est vrai; mais ce n'est pas assez. Je vous donnerai cent mille livres de frais d'établissement. Ayez soin de prendre un train de maison honorable , et ne craignez pas de montrer un peu de luxe. Si quelqu'un s'avise de vous manquer, j 'exige que vous m'en informiez sur l'heure. Mon ministre, en pareil cas, c'est moi. Prenez un logement en ville pour votre famille. On dit que votre fille est jolie; je m'occuperai d'elle.

Chamillart ouvrait déjà la bouche pour apprendre à sa majesté que la main de Micheline était solennellement promise; mais, le roi ayant repris la parole , il se tut par respect. Cette première entrevue se prolongea long-temps , et quand le monarque sortit du cabinet de travail, il se laissa voir des courtisans amicale-

ment appuyé sur le bras du nouveau ministre. Jamais secrétaire d'état n'avait trouvé à ses débuts tant de bienveillance ; lorsqu'on pense à la longue durée de la grandeur de Chamillart et aux erreurs de ce ministre, il n'est pas possible de mettre en doute l'exactitude des explications laissées par le duc de Saint-Simon. Micheline partit avec bien du regret de Paris pour aller s'établir à Versailles dans un hôtel superbe. Avant de quitter sa petite chambre , elle y fit tout bas le serment de rester fidèle au pauvre Joseph, au milieu des séductions et du tumulte de son existence nouvelle. File était triste lorsqu'elle monta dans le carrosse envoyé par Chamillart ; mais les chevaux marchèrent si rapidement, et la route qui séparait la ville de la cour était si variée que le chagrin se dissipa légèrement pour faire place à la curiosité. L'appartement de Micheline, en vue du château royal , était vaste et richement meublé. Des couturières habiles attendaient pour travailler sans relâche à des robes de cour. Les étoffes les plus précieuses

gémissaient sous les ciseaux. On dansait le soir au château, et M. de Chamillart devait présenter sa famille au roi et à madame de Maintenon. Pendant une journée ainsi remplie comment trouver le loisir de pleurer? On remit par force au lendemain les soucis du cœur.

Souvent, dans les salons de la ville, Micheline avait essuyé, au moment de son arrivée, les regards curieux et importuns des autres femmes, empressées à rechercher les défauts de sa personne ou de sa toilette ; aussi ridée de paraître pour la première fois à la cour lui causait quelque frayeur, malgré sa jolie figure et le bon goût de sa parure de bal. Elle fut agréablement surprise en voyant que la cérémonie de la présentation n'offrait rien qui pût gêner sa modestie ni son amour-propre. Les dames de Versailles savaient trop bien vivre pour s'occuper indiscrètement d'un nouveau visage ; elles avaient d'ailleurs autre chose en tète , et la fille du ministre des finances se sentit plus à l'aise parmi les beautés de la haute

noblesse que dans les cercles de bourgeois sans usage. Le duc de Lafeuillade conduisit danser Micheline , et comme il tenait le premier rang dans les quadrilles , les grâces et la bonne mine de sa danseuse furent remarquées. Madame de Maintenon , dont les mots aimables n'étaient pas communs alors , prit la jeune fille à côté délie, et lui parla long-temps d'une manière si obligeante qu'on s'en étonna. Micheline quitta le château vers minuit, l'imagination remplie des petits événemens de la soirée. En regardant une dernière fois son miroir avant d'ôter sa robe de cour, elle aperçut un bouquet sur la cheminée. Joseph avait, à Paris , l'habitude de lui apporter des fleurs tous les jours ; le pauvre garçon était venu à Versailles déposer son offrande dans la chambre de sa maîtresse mondaine, et sen était retourné le cœur gonflé de douleur.

L'homme est un être casanier, qui se soustrait difficilement à l'influence du lieu. Voulez-vous l'arracher d'un certain cercle d'idées ? ùtez-le de son logis et l'emmenez bien loin au

Page 1