II
milieu de figures étrangères. Vous le ferez ainsi vieillir en peu d'instans. Micheline s'était acclimatée déjà dans sa nouvelle vie; mais les Heurs apportées par Joseph lui rappelèrent sa chamhre virginale, et réveillèrent son amour un moment distrait. Elle se mit au lit en soupirant, et s'endormit en prononçant le nom de son ami.
Si le lecteur s'intéresse à Joseph , il a conçu sans doute quelques craintes pour le bonheur de cet honnête garçon. 11 faut nous empresser de le rassurer. La fille deChamillart se réveilla bien décidée à tenter une démarche pour le succès de leurs amours. Depuis le mauvais début de notre mère Eve , on a toujours reproché aux femmes de nous pousser au mal; mais combien de fois n'en avons-nous pas reçu d'utiles conseils! Ce sexe est fertile en expédiens, et nous ne savons pas tout ce qu'il a suggéré d'heureuses pensées aux hommes les plus habiles et les plus célèbres.
Micheline entra dans le cabinet de travail de Chamillart, et s 'appuyant sur l'épaule
de cet excellent père, elle lui dit à l'oreille :
— Est-ce que nous ne trouverons pas un moyen de vaincre l'obstination de M. Dreux?
— Rassure-toi ; nous le forcerons bien de céder, car, s'il refuse de se rendre à la raisou, nous lui enlèverons son fils.
— Il serait mieux de le persuader que de prendre un parti extrême ; Joseph ne peut se marier sans le consentement de son père , et si je ne l'épouse pas le jour que nous aurons vingt ans, tous vos projets seront dérangés.
— Le persuader ! cela n'est pas facile.
— J'avais bien songé cette nuit à user d'un stratagème ; mais je crains que vous ne l'approuviez pas.
— Parle toujours , mon enfant. Voyons ce stratagème que tu as inventé.
— Ne pourriez-vous aller chez votre ami , deux jours avant le moment fixé, lui dire que vos nouvelles fonctions surpassent vos talens et vos forces ; que vous avez mal réussi dans vos premiers travaux , et que vous êtes décidé à remettre votre démission entre les mains du
roi ? Il vous croirait retombé dans votre condition médiocre, et ne s'opposerait plus au mariage. Une fois unie à Joseph...
— ■ Oui da! mais c'est un mensonge que tu me conseilles , et je n'ai pas coutume de mentir. Cependant j'y réfléchirai. La ruse ne serait pas bien criminelle. Ma conscience me permettra peut-être d'y avoir recours.
Micheline fit tant que son père consentit à essayer de cet expédient. Chamillart se rendit chez M. Dreux le père , et l'aborda en disant :
— Eh bien ! mon ami , me voilà Gros-Jean comme devant. Mon règne est passé.
— 0 ciel! une disgrâce!
— Non, mon ami, une retraite honorable. Je ne me sens pas né pour les hauts emplois; je m'en acquitterais mal ; j'ai déjà commis des fautes , et je vais prier le roi d'agréer ma démission. Je regrettais ma tranquille obscurité. La fortune s'était glissée entre nous pour nous désunir. Je suis bien persuadé que vous n'auriez pas persisté dans vos refus de me donner votre Joseph pour ma fille; mais à présent les
obstacles seront plus sûrement aplanis ; nous deviendrons grands-pères bientôt, mon cher Dreux ; et , s'il plaît à Dieu , nous assisterons encore au mariage de nos petits-enfans.
— A quoi diable allez-vous penser ? Occupons-nous donc du présent. Le roi sera peutêtre mécontent de votre dégoût pour les affaires. Vous a-t-il au moins indemnisé de vos frais d'établissement ?
— Qu'aurai -je besoin d'indemnité, puisque les dépenses ne seront pas achevées ?
— Votre bourse souffrira de ces dérangemens.
— Que m'importe ? Sa majesté ne fera pas d'objections à ma retraite, et dans deux jours nous allons à la noce.
— Tout cela m'inquiète. Il est souvent plus dangereux de vouloir rompre avec les grandeurs que d'y prétendre.
— Ne craignez rien, mon ami. Parlons un peu de nos enfans : ils vont avoir vingt ans.
— C'est bien, c'est bien; je lésais. Songeons plutôt à votre position difficile.
— Nous les marions à Saint-Severin , sans bruit. Point de courtisans dans l'église; pas un carrosse à la porte ! Je vous le dis tout bas : ces nobles sont plus serviles qu'on ne se l'imagine. Ils se croiraient tous perdus s'ils savaient que je marie ma fille sans les inviter.
— Comment cela , puisque vous quittez le ministère ?
— Je veux dire qu'ils se croiraient en danger si je demeurais aux affaires; mais je pars la tête libre et les mains nettes. Votre Joseph a-t-il toujours autant de tendresse pour ma fille?
— Il l'aime comme un démon.
— C'est que s'il ne l'aimait plus...
— Soyez tranquille.
— Ma fille raffolle de lui. Ces chers enfans ! Je veux leur faire une pension de dix mille écus.
— Etes-vous fou ? Et de l'argent , où en trouverez-vous ?
— Je plaisante. Ils demeureront avec moi , n'est-ce pas?
— Impossible, mon ami; ne disiez- vous pas que votre retraite ferait tort à votre bourse? Je les prendrai dans ma maison.
— Je vous avoue que je tiens beaucoup à les avoir chez moi. \ous ne pouvez me les disputer; mon hôtel est immense , et je leur donnerai quatre chevaux.
— Vertu Dieu ! vous êtes malade , Chamiilart.
— Non, non. Je suis joyeux d'être libre et de faire la fortune de mon petit Joseph.
Les gens d'une grande loyauté, ayant peine à concevoir qu'on puisse tromper son prochain, sont ordinairement crédules; cependant Chamillart s'était si mal acquitte de ses mensonges que Dreux le père conçut de légers doutes. Afin de les éclaircir, il s'en alla chez le duc de Villeroi; de là chez M. de Lafeuillade. et ensuite chez Dangeau : partout les gens bien informés assuraient que Chamillart était plus en faveur que jamais. Ils citaient des mots gracieux de sa majesté , recueillis au petit lever , qui prouvaient incontestablement que l'estime
et l'amitié du roi étaient acquises au nouveau ministre. Chamillart était plus qu'un secrétaire d'état , c'était un favori. On conçoit que cette découverte dut inspirer à Dieux une légitime colère. A son retour à Paris, le président écrivit la lettre suivante :
« Pour la première fois, mon ami, depuis trente ans que je vous connais, je vous ai vu hier employer le n.ensonge et la supercherie; et cela pour me faire manquer aux règles de conduite que l'honneur m'impose ! C'est un crime que vous n'auriez jamais osé commettre avant d'être un courtisan. Je vois avec peine que l'atmosphère de corruption où vous vivez depuis peu exerce déjà sur vous son influence. Je me félicite pour l'avenir de votre fdle que la nouvelle de votre retraite soit une fausseté; mais je ne sais si j'en dois être satisfait pour vous, car je commence à comprendre qu'il est difficile de conserver dans les grandeurs sa sincérité et sa bonne foi. Vous ne pouvez manquer de vous maintenir long-temps où vous êtes [parvenu , puisque vous possédez à
présent les qualités nécessaires à l'homme de cour. Cependant les gens habiles à tendre des pièges finissent souvent par se prendre à leurs propres filets, comme il arrive en cette occasion. Puissiez- vous en tirer une leçon et renoncer à pratiquer désormais la trahison ! Je ne vous cacherai pas que mon fils a la faiblesse d'être désolé que votre ruse n'ait pas réussi ; mais l'amour trouble à tel point sa raison que je suis forcé de lui pardonner. Quand je pense à l'empire des passions sur la jeunesse , je sens combien il est heureux pour Joseph d'avoir le secours d'un père inébranlable; mais j'éprouve aussi une tristesse profonde en voyant combien on a de peine à ne point s'écarter du sentier de l'honneur et de la droiture. »
Ces reproches sévères avaient d'abord rempli de confusion le loyal Chamillart. Heureusement Micheline sut lui faire entendre que la ruse était excusable dans l'accomplissement d'une bonne œuvre , et que M. Dreux pouvait être bien plus justement accusé de mauvaise
foi , puisqu il refusait sou consentement à uni alliance convenue depuis vingt ans. D'ailleurs elle pleura si fort que l'excellent père perdit tout scrupule, et se creusa vainement la cervelle pour imaginer un meilleur stratagème.
Il était écrit que ce jour déciderait du sort de Micheline. Chamillart, après avoir soumis ses travaux au roi, trouva sa majesté disposée à causer amicalement au coin du feu.
— Monsieur de Chamillart , lui dit-on d'un air mystérieux et confidentiel, j'ai à vous parler de choses qui vous intéressent. Parce quej'ai fait votre fortune, des ambitieux voudraient déjà s'attacher à vous , afin de la partager. Ils ont jeté les yeux sur votre fille, qui est nubile et jolie. M. de Lafeuillade m'a fait sonder pour savoir s'il me serait agréable qu'il vous la demandât. J'ai répondu que cela ne me convenait pas. Comme vous êtes novice à la cour, je vais vous apprendre mes motifs. Le duc est criblé de dettes ; c'est un libertin et un dissipateur, qui veut se relever par une alliance d'argent. De plus, il court sur lui cer-
tains bruits qui ne sont pas à son avantage. S'il ne portait pas un grand nom, je l'aurais envoyé devant un tribunal pour avoir brisé les scellés chez son oncle et dérobé comme un voleur les biens de ses cousins. Je ne pense pas que vous regrettiez l'acquisition d'un pareil gendre. Votre fille n'y gagnerait qu'une médiocre illustration , et sans doute de mauvais traitemens. Je trouverai un parti plus convenable parmi les jeunes gens de bonnes mœurs. — Je demande pardon à votre majesté de l'interrompre : je ne puis lui cacher plus long-temps que la main de ma fille était accordée avant que j'eusse l'honneur de venir à Versailles. Je l'ai promise au fils d'un simple président à mortier. Je n'ai jamais faussé ma parole, et je renoncerais à tout au monde plutôt que d'y manquer. On m'a bien dit qu'une alliance avec une grande famille était le moyen de consolider ma fortune ; mais la bienveillance de votre majesté ne me suffit-elle pas ? Si je venais à la perdre par quelque faute , je la regretterais amèrement; quant aux emplois,
aux richesses , je les abandonnerais sans un soupir.
— Voilà de fort bons sentimens ; mais vous ne remarquez pas que vous sacrifiez votre fille.
— Sire, ma fille aime le jeune homme à qui je l'ai fiancée. Elle mourrait si on le lui ôtait. J'ai eu le loisir de m'en assurer , car ce projet a souvent été contrarié par les événemens.
— Votre conduite me paraît si honorable que je n'ose plus insister. Mariez donc votre fille comme vous l'entendrez. Sera-ce bientôt ?
— Hélas ! sire , je n'en sais rien. Le père du jeune homme s'est mis en tête que son devoir l'obligeait à rompre ses engagemens à cause de ma nouvelle position , et il montre un entêtement qui désespère nos enfans.
— C'est un homme étrange! En vérité, je le vois avec fierté , mon parlement a dans ses rangs des magistrats d'un noble caractère. Comment appelez-vous ce président à mortier ?
— 11 se nomme Dreux. Il est gentilhomme,
et dune race de gens fameux en Normandie par leur intégrité.
— Et le jeune homme a-t-il quelque mérite?
— C'est un çareon honnête et studieux comme son père ; il deviendra certainement un bon jurisconsulte.
— Ces pauvres enfans s'aiment donc bien?
— A la folie, sire.
— Contez-moi l'histoire de ces amours si contrariées.
ChamiHart fit le récit des fiançailles de Joseph et Micheline à leur naissance. Il raconta comment les jeunes gens avaient été élevés dans la persuasion qu ils seraient unis; puis il en vint à l'aventure du plaideur ruiné qui avait emporté la dot de Micheline; alors le roi, saisi d'admiration , frappa ses mains l'une contre l'autre en s'écriant :
— Il y avait de tels hommes près de moi, et je l'ignorais !
Enfin , lorsque le narrateur parla de ses efforts inutiles pour vaincre l'obstination de son
ami ; lorsqu'il avoua en rougissant les durs reproches que lui avait attirés sa ruse innocente et déjouée , sa majesté ne put s'empêcher de rire en disant :
— Par ma foi ! les mariages manquent souvent ; mais, à coup sûr, on n'en a jamais vu se rompre par de tels obstacles. Je veux essayer si je réussirai mieux que vous.
Le roi chercha parmi des papiers épars sur sa table.
— Tenez, poursuivit-il, le régiment d'infanterie de Bourgogne est vacant, nous allons l'envoyer à M. Dreux le fils. Cela vaut neuf mille livres par an. Remplissez ce brevet.
Tandis que Chamillart écrivait, le roi agi la la sonnette.
— Faites préparer une ordonnance pour Paris , dit-il au gentilhomme de service.
Puis, après avoir signé le brevet, sa majesté ajouta :
— Je suis curieux de voir ce président Dreux. Ce doit être un original. Vous me le présenterez au sortir de la chapelle.
Le soir venu, la foule brillante des courtisans jeta des regards ironiques sur un homme vêtu de noir qui attendait la fin du salut, où sa majesté assistait quotidiennement depuis le mariage avec madame de Maintenon. Jamais on n'avait vu dans les galeries une silhouette si grave ni si magistrale. M. Dreux le père semblait une tache d'encre tombée sur un livre d'estampes. La vie du palais de justice est peu faite pour donner les façons de cour, et le président avait une raideur naturelle dans la démarche, qui s'accordait parfaitement avec son caractère tout d'une pièce et ses vertus antiques. C'était un personnage échappé des gravures d'Albert Durer , errant au milieu des figures contournées de Mignard. La fleur des gens adroits et des intrigans , qui connaissait les endroits où il convenait de se poster pour obtenir un mot du roi, regardait avec pitié cet homme primitif noyé dans la cohue des simples curieux. Bientôt les portes s'ouvrirent , et le monarque parut suivi des ducs et des ministres. Quel fut l'étonnement des
empressés lorsqu'ils virent Chamillart faire du doigt un signe d'appel à l'homme du parlement; et lorsqu'ils entendirent le nom de cet étranger prononcé par la bouche royale avec un accent de douceur et de bienveillance , comme si cette syllabe inconnue lui était familière !
— Eh bien! monsieur Dreux, disait le roi; me refuserez-vous à moi-même le consentement au mariage de votre fils avec mademoiselle de Chamillart ? Votre conscience a-t-elle encore des scrupules? parlez; je suis résolu à vous en délivrer.
— Ah ! sire , de nouveaux scrupules ressembleraient à une demande ambitieuse. J'ai déjà plus que je ne mériteVvotre majesté a levé toutes les difficultés, et si j'avais su que les choses dussent aller si loin, je n'aurais pas fait tant de résistance.
— Je comprends : c'est encore votre conscience qui s'alarme de voir que cette résistance vous a valu une faveur. 11 faut pourtant vous résigner, monsieur, à me laisser récom-
penser les honnêtes gens. J ai des devoirs à remplir aussi bien que vous. Répondez donc franchement à une question que je vais vous faire : Si votre fils avait obtenu le régiment de Bourgogne d'autre façon que par M. de Chamillart, ou s'il lui était arrivé un héritage de neuf mille livres de rente, auriez-vous trouvé que ce fût assez pour rendre son mariage possible ? Réfléchissez ; Chamillart est en belle position. Il peut s'allier à un duc et donner ainsi le tabouret à sa fille, tandis que la femme de M. Dreux le fils ne sera point assise à la cour. Répondez avec votre sincérité habituelle ; je vous en prie , monsieur , et je vous le commande.
— Que sais-je, sire? Votre majesté m'intimide singulièrement. Puis-je dire ce que j'aurais décidé ?
— Vous hésitez ! je le vois : vous auriez encore trouvé l'inégalité des fortunes trop grande.
— Arrêtez, sire! En vérité, je ne sais.
Peut-être les seules prières de mon ami, les n. ii»
larmes de mon fils et de mademoiselle de Chamillart, que j'aime comme mon enfant , auraient-elles suiïi pour m'attendrir.
— Non, monsieur, vous auriez résisté, j'en suis certain ; en effet, il y a un abîme entre vous et mon premier ministre ; moi seul je puis le combler. Lorsqu'un secrétaire d'état marie sa fille, j'ai l'habitude d'ajouter cent mille livres à la dot. Cette fois , c'est au jeune homme que je les accorde. Il y a une place vacante parmi les femmes de la duchesse de Bourgogne ; votre bru la remplira. Je trouverai un emploi pour votre fils.
— Ah ! combien je suis confus de tant de bonté !
— Voilà où vous ont conduit cet honneur et cette obstination chevaleresques, monsieur.
— Croyez, sire, que mon repentir...
— Votre repentir ! s'écria le roi en éclatant de rire ; sur ma vie ! vous êtes un homme unique, monsieur Dreux. Eh bien! puisque vous regardez tout ceci comme une punition, afin qu'elle soit plus sévère et qu'elle serve d'exem-
pie, j'y ajouterai une correction personnelle pour vous seul.
Le roi se tourna vers la cohorte dorée des ducs et ajouta :
— Messieurs, voici l'un des plus honnêtes gens et des plus dignes d'estime que j'aie jamais rencontrés. Ce serait dommage qu'il ne devînt pas le chef d'une famille riche. C'est une belle recrue pour la noblesse; je vous présente le marquis de Dreux. Demain son fils épousera la fille de M. de Chamillart; ceux de vous qui honoreront la cérémonie de leur présence me feront plaisir. Il y aura le soir appartemens et danse à cette occasion. Le jeune époux me sera présenté avant le tir. Au revoir, monsieur le marquis !
Le roi s'éloigna, laissant le marquis de Dreux stupéfait et accablé par une grêle de saluts et de félicitations. Chamillart , ivre de joie , entraîna son ami hors du château.
Les deux pères, en rentrant à l'hôtel de Chamillart, rencontrèrent Joseph dans les escaliers.
— Vous voilà donc, monsieur le drôle! s'écria Dreux d'un ton de colère. Je vous surprends en flagrant délit de désobéissance ; vous venez voir Micheline malgré ma défense. Suivez-nous ; vous apprendrez que votre faiblesse et votre amour ont bouleversé la cour aujourd'hui.
— Ne t'effraie pas, Joseph, dit Chamillart; les choses sont arrangées. Demain tu auras vingt ans et tu épouseras ma fille.
Il fallut user de précautions pour apprendre à Micheline tant d'heureuses nouvelles. Malgré les périphrases de son père , elle devina si promptement son bonheur qu'avant la fin du discours on fut obligé d'avoir recours à tous les flacons de sels de la maison pour rappeler son ame prête à s'envoler par excès de joie. Le lendemain lesenfans furent unis dans la cathédrale de Versailles et présentés au roi et à madame de Maintenon. Le soir, ils dansèrent à la cour , et cette journée les paya amplement des chagrins et des traverses qu'ils avaient endurés.
Si cette histoire n'était pas véritable, nous la terminerions volontiers , comme les anciens contes, en disant que Joseph et Micheline furent toujours heureux, et qu'ils eurent une belle lignée d'enfans charmans ; mais comme il est parlé de nos jeunes époux dans les mémoires du temps, il n'est pas inutile d'apprendre au lecteur ce qui suivit le mariage.
La petite-fille de Louis XIV accorda son amitié à madame Dreux, qui passa toujours à la cour pour une femme aimable et sage. Joseph ne manquait ni desprit ni de savoir-faire. Il acheta par la suite, avec l'agrément de sa majesté, la charge de grand-maitre des cérémonies, que M. de Blinville lui céda pour 50,000 écus. Cet emploi important convenait à son caractère posé; aussi trouva-t-on généralement qu'il le remplissait en homme d'une haute capacité. « Le roi, écrivait Saint-Simon, se servit du prétexte de cette charge pour faire entrer madame Dreux dans les carrosses et manger a la table de la duchesse de Bourgogne. »
L'extrême sévérité du noble écrivain pour les parvenus , qu'il appelle impitoyablement , dans ses Mémoires, des gens de peu, permet de trouver que ces expressions sont un peu dures ; mais quand il serait vrai que le ror aurait cru devoir prendre un prétexte pour accorder une faveur à Micheline , cela prouverait du moins que sa majesté portait un vif intérêt à cette jeune dame et à son mari.
M. Dreux le père ne vint pas souvent à Versailles. Il y gagna la réputation d'un censeur incommode et quelque peu brutal de sa langue . Cependant le roi l'accueillit toujours avec bonté.
Les documens ne manquent pas sur Chamillart. L'histoire de son ministère n'est que trop fameuse. Sa puissance s'accrut encore prodigieusement. Au bout de deux ans, Barbezieux étant mort, le roi voulut que le portefeuille de la guerre fût joint à celui des finances , tant il avait d'estime pour Ghamillart. Malheureusement les guerres devinrent désastreuses et les finances s'épuisèrent. On vendit les grades et les décorations; on essaya de
toutes les ressources d'usage dans les temps mauvais. Du fond de son cabinet Louis XIV s'obstina long-temps à diriger les opérations militaires. Il retira le commandement de l'armée au maréchal de Villars , le seul homme capable par ses talens de sauver l'état. Une succession effrovable de batailles perdues amena les étrangers et le prince Eugène à soixante lieues de la capitale. Les Français , nés malins, trouvant une heureuse compensation à tant de malheurs dans la rime du nom du ministre avec le mot billard, se consolèrent par des épigrammes. L'honnête Ghamillart offrit vingt fois sa démission , et supplia le roi d'appeler aux affaires des tètes plus fortes que la sienne. Sa majesté persista. Un jour entre autres, le ministre remit entre les mains du prince une lettre pressante où il faisait un exposé des fautes et des accidens résultés de la multiplicité de ses occupations. Il terminait en conjurant Louis XIV de reprendre au moins le portefeuille de la guerre, s'il ne voulait voir le trône en danger. La lettre revint avec cette
réponse en marge, écrite de la main royale : — « Eh bien ! nous périrons ensemble ! » Et peu s'en fallut qu'ils n'y périssent en effet tous deux corps et biens.
Ghamillart essuya pourtant une disgrâce par la suite ; mais il était alors immensément riche, et il supporta ce malheur avec une philosophie qui édifia la cour. Il avait une seconde fille beaucoup plus jeune mais moins jolie que Micheline. Elle épousa le duc de Lafeuillade, dont notre ami Joseph avait triomphé non sans peine (1).
4 On a vu long-temps à l'hôtel du ministère de la guerre, quand le duc de Feltre en avait le portefeuille , un magnifique portrait de Chamillart par Rigaud. Le ministre croyait avoir le portrait de Louvois , et le montrait avec orgueil en disant : « Voilà mon modèle. » Un connaisseur lui apprit que c'était Chamillart, et le portrait disparut immédiatement. Nous ne savons pas ce qu'il est devenu, ni s'il fait partie du musée de Versailles.
lie Duc de Coilln.
II y avait à la cour de Louis XIV une certaine classe de grands seigneurs qui s'étaient toujours distingués dans le service difficile du courtisan. Ces personnages- là ne répandaient guère leur précieux sang dans les champs de bataille, à moins que ce ne fût sous les yeux de sa majesté. Ils ne faisaient point de politique, regardaient les affaires de l'état
comme au-dessous d'eux, et ne prenaient part qu'aux événemens de l'intérieur du château. Le monde finissait à cent pas de distance du monarque , et rarement ils s'en éloignaient davantage , tant à cause de leurs fonctions dans la maison royale que de leur assiduité à faire leur cour. Ils ne s'abaissaient pas, comme les autres, à caresser les ministres, ne se compromettaient dans aucune intrigue, et se vouaient uniquement au culte de la royauté. Etre désigné pour accompagner sa majesté au tir ou à la promenade, présenter la canne et le chapeau , porter le bougeoir , faire la partie de reversi au petit jeu , donner la mie de pain aux carpes des bassins , figurer en Tircis dans les quadrilles, telle était leur vie» Gela datait de loin, aussi la courtisane rie leur était-elle passée dans le sang depuis trois ou quatre générations. Dans ces heureuses familles, les enfans naissaient avec le justaucorps à brevet et les franges au carrosse; leur premier mot était un bout-rimé, leur premier pas une courante, et leur premier
hochet le collier des ordres de leur père. Le duc de Coîlin , frère de l'évêque d'Orléans , est le type le plus complet de l'homme de cour qui ait jamais existé, un modèle comme on n'en reverra plus, une perle du siècle des petits violons et des appartemens* Sa mère l'avait conçu un jour qu'il y avait eu médianoche au château et que le feu duc avait eu l'honneur d'offrir la camisole au coucher
du roi.
Dès qu'il fut en âge de paraître à la cour, M. de Coilin , qui avait de naissance les grandes entrées, prit sa place dans la cohorte des satellites de l'astre royal , et qu'on appelait le pur de la noblesse. Il se fit remarquer tout d'abord par son exactitude infatigable en même temps que par son peu d'ambition. Plaire au roi était le but de ses efforts ; un mot gracieux était la seule récompense qu'il désirât. Sa politesse était extrême, au point qu'elle devint proverbiale et qu'elle prêta plus dune fois à rire; mais l'honorable duc ne voulut jamais croire que trop d'urbanité fût un ridicule , et
s'il n'eut pas craint d'être incivil pour ses contemporains , il leur aurait volontiers reproché de ne point assez suivre son exemple. Lorsque Marly fut achevé , le roi , qui aimait beaucoup M. de Coîlin, le désigna pour visiter en sa compagnie cette maison de plaisance. Comme la place y manquait, sa majesté ne pouvait y mener qu'un petit nombre de personnes; c'était donc un grand honneur que d'être choisi, et on jugeait par là, comme par mille autres détails , de la bienveillance du roi. Le duc ayant été désigné pour tous les premiers Marly, le jour qu'on oublia de le nommer , il en reçut un crève-cœur si cruel, qu'il en pensa tomber malade. Le roi, ayant remarqué le lendemain sa profonde tristesse, s'informa s'il ne lui était rien arrivé de fâcheux . M. de Coîlin n'osa pas avouer le motif de son chagrin ,• mais l'évêque d'Orléans l'apprit en secret à Louis XIV. Sa majesté était flattée an fond de cette sensibilité , et promit, en considération de ce que le duc n'avait point d'emploi ni de part aux affaires, de ne plus omettre
son nom sur les listes. Depuis ce moment Coilin se vil appelé auprès du monarque dans toutes les parties de plaisir , les promenades et les chasses, et s'il n'eut partagé ces avantages avec bon nombre d'autres seigneurs, on aurait pu le regarder comme l'ombre du roi , tant il suivait de près sa majesté.
Saint-Simon, qui malheureusement n'a presque rien laissé sur cet homme intéressant, nous en raconte pourtant deux traits qui le peignent admirablement. Un ambassadeur l'étant allé voir, M. de Coilin voulut reconduire l'étranger jusqu'à la rue. Il se trouva que ce personnage , presque aussi poli que le duc lui-même , fit mille façons pour résister à tant de déférence. Une lutte de civilité s'établit entre eux, et l'ambassadeur, voyant qu'il lui faudrait être vaincu à moins d'un parti violent, ferma au double tour la porte du vestitibule, afin d'empêcher le duc d'aller plus loin. M. de Coilin, éperdu , ouvre une fenêtre des antichambres , et ne la trouvant pas fort élevée , il saute dans la rue , court au carrosse
de l'étranger et s'y présente encore à temps pour le saluer une dernière fois avant qu'il monte sur le marche-pied.
— Eh ! monsieur le duc , dit l'ambassadeur , c'est donc le diable qui vous a porté ici?
— C'est le respect que je vous dois , monsieur, répondit Coilin , et pas autre chose.
— Mais vous avez déchiré vos chausses, hélas ! bon Dieu ! vous seriez-vous blessé?
— N'y prenez pas garde, je vous prie, il suffit que je vous aie rendu mes devoirs. Souvenez-vous une autre fois de ne plus vous opposer à mes désirs.
M. de Coilin s'était démis le pouce en sautant par la fenêtre. Le roi. ayant su cette aventure, envoya son chirurgien Félix. Après un pansement assez douloureux , le duc voulut faire honneur au praticien et le reconduire à son tour, malgré toutes les instances du monde, jusqu'aux escaliers. Ils se mirent tous deux à tirer, l'un par la clef, l'autre par la serrure , si bien que M. de Coilin se démit de nouveau
le pouce, et qu'il fallut procéder immédiatement à une seconde opération plus douloureuse que la première.
L'autre anecdote n'est pas moins singulière, et fait aussi connaître l'originalité du personnage.
Saint-Simon lui-même, en revenant de Fontainebleau, trouva sur la route un carrosse brisé : c'était celui de Coilin. Le duc regardait à sa montre et frappait du pied avec impatience, tandis qu'un mauvais charron de village raccommodait sa voiture. Le roi donnait le soir médianoche aux Tuileries , et pour rien au monde M. de Coilin n'aurait voulu y manquer. Saint-Simon s'arrêta, et offrit une place qui fut acceptée avec reconnaissance. Il y avait dans le carrosse quatre personnes, madame de Saint-Simon ayant pris avec elle ses deux femmes de chambre. Lorsqu'il s'agit de se remettre en chemin, Coilin s'aperçut qu'on voulait laisser les deux femmes dans le village ; il descendit aussitôt de la voiture :
— Votre carrosse est au complet, monsieur
le duc, dit-il à Saint-Simon; je vous gênerais, et je préfère rester.
Au contraire, nous serons plus à Taise,
n'étant que trois personnes au lieu de quatre.
— Vous plaisantez, sans doute. Croyezvous que je souffrirais qu'on mit ces demoiselles à pied? Madame de Saint-Simon aurait besoin d'elles ce soir , et je serais cause d'une notable incommodité.
— Elle peut se passer de ces demoiselles pour aujourd'hui.
— Je n'en crois rien, monsieur; puisque madame de Saint-Simon les emmène à Paris, c'est qu'elle désire les avoir ; cela est clair. Il m'est impossible d'accepter votre offre.
— Eh bien ! nous prendrons une des femmes et nous laisserons l'autre.
— Cela ne se peut pas. Si madame la duchesse ne voulait avoir que l'une de ses suivantes , vous n'en auriez pas deux dans la voiture.
— Montez toujours. En nous serrant un peu, nous tiendrons tous les cinq : mon carrosse est fort large.
— A la bonne heure; j'y consens.
Pendant que M. de Coîlin montait, Saint- Simon donna le mot à ses gens , qui fermèrent la portière derrière lui et partirent au grand trot sans les femmes de chambre. Aussitôt Coîlin , furieux de se voir ainsi trompé , sort à moitié son corps par Tune des ouvertures , et crie au cocher d'arrêter, ou qu'il va se jeter sous la roue. Le cocher, fidèle aux instructions, poursuivait sa route, et le duc se serait précipité en effet, si M. de Saint-Simon ne l'eût retenu à bras-le-corps. Il fallut arrêter cependant pour prendre les deux femmes, et, quand les choses furent arrangées à la satisfaction de Coîlin , il fit à Saint-Simon des reproches fort sévères.
— Voici assurément , lui dit-il , l'un des plus grands dangers que j'aie courus de ma vie; car, je vous le déclare sur l'honneur , si vous ne m'aviez point cédé, je me serais infailliblement jeté du haut de la portière.
Par une bizarrerie de la nature qu'on ne saurait expliquer, l'homme le plus poli de l'u-