‹ Mignard et Rigaud (volume 2)Chapitre 3 sur 17 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

ment? Il faut que la reine ait dit encore quelque mot obligeant sur vous.

Malgré ses sages résolutions, notre poète était bien forcé de convenir avec lui-même que les yeux royaux avaient semblé tenir pour lui seul un autre langage que pour les autres. Marie de Médicis touchait alors à ses trentedeux ans; sans être d'une grande beauté, elle avait des avantages particuliers à sa nation , des bras parfaits et la taille gracieuse, quoique un peu forte. Ses prunelles possédaient beaucoup d'éloquence, et si ce n'est qu'elle avait les joues un peu pendantes, son visage était agréable. D'ailleurs, comme disait le marquis, une reine n'est jamais laide.

Henri IV, malgré ses cinquante-trois ans, courait alors les champs, emporté par une passion romanesque. Certes, on était loin de prévoir qu'il dût bientôt mourir assassiné; mais les excès et la galanterie ne convenaient plus à son âge et ruinaient sa constitution. Sa femme était altière et ambitieuse ; aussi , quoiqu'elle fut délaissée complètement pour des

maîtresses, les gens prévoyans lui rendaient leurs devoirs exactement, dans la persuasion qu'il y aurait une régence. La reine soutenait fortement ses amis. Concini et la Galigaï, Florentins de Lasse naissance, offraient un bel exemple de ce que pouvait Marie de Médicis pour ceux qu'elle aimait. Le poète résolut pourtant d'attendre encore avant de se livrer à de folles espérances, car la présomption n'était pas son défaut.

Lorsqu'il retourna au Louvre, les œillades de la reine continuèrent de plus belle, au point que toute la cour les remarqua et que plusieurs en portèrent envie à Gombauld; et cependant, quand M. d'Uxelles lui conseillait une démarche, il répondait :

—Il y a dans ceci quelque chose que je ne puis comprendre. A coup sûr, je ne suis pas indifférent à la reine; mais je sens qu'au fond elle n'a pas précisément de l'amour pour moi.

Alors le marquis haussait les épaules en disant qu'à force de raffiner sur les choses, cet homme-là n'arriverait à rien de bon.

Le fille d'honneur de confiance, qu'on appelait Cadrina, ne protégeait pas Gombauld auprès de sa maîtresse, sans doute parce qu'elle s'intéressait à d'autres. Un jour de grand ballet, où il fallait des lettres pour être admis , cette fille garda l'invitation destinée à notre poète. Cet incident confirma les observateurs dans la persuasion que la reine était amoureuse de lui , parce qu'elle demanda vingt fois dans la soirée où il était et pourquoi on ne le voyait pas. Enfin, quand l'heure fut trop avancée pour qu'il pût venir, sa majesté interrompit la fête et renvoya la cour d'un air fort chagrin. On sut le lendemain qu'elle s'était mise au lit de mauvaise humeur, et les femmes s'en disaient la cause à l'oreille. L'affaire éclaircie, Cadrina se vit grondée si sévèrement qu'elle en prit le poète en aversion ; mais elle n'aurait pas osé le desservir ouvertement.

A force de passer les journées en bonne compagnie ou bien à rêver sur sa position épineuse, Gombauld, n'écrivant rien, épuisa ses

ressources. Il eut trouvé toutes les bourses ouvertes s'il eût voulu recourir aux emprunts ; mais, dans l'incertitude que l'avenir lui présentait, il était trop honnête pour s'engager dans cette voie; malgré l'économie la plus sévère, la gène augmenta si fort qu'on pouvait hardiment l'appeler la détresse la plus complète. Le soin extrême qu'il avait de ses hardes lui permettait encore de faire bonne contenance au dehors ; c'était seulement à l'heure des repas, lorsqu'il ne dînait pas en ville, qu'il sentait la misère le prendre à la gorge.

M. d'Uxelles entra chez lui un matin qu'il était plongé dans de sombres réflexions.

— Voici enfin, dit le marquis, une occasion de voir clair dans les pensées de la reine. Il se trouve une vacance de deux mille livres parmi les pensions de sa cassette. Mettez votre nom sur la liste des concurrens. Il y a déjà une douzaine d'écrivains inscrits ; nous verrons bien si elle vous choisit, et j'espère que vous n'aurez plus alors aucun doute.

— Quand je serais choisi , répondit le poète, ce serait une preuve de générosité; mais je ne vois pas de quel droit on viendrait assurer que c'est de l'amour.

Gombauld se mit sur les rangs pour la pension , et dès le lendemain il apprit avec étonnement que le choix était tombé sur lui.

— Est-ce *que le marquis aurait raison ? murmurait-il en jetant un coup d'œil sur son miroir.

Le premier quartier, qu'il toucha sur-lechamp , lui servit à se débarrasser d'une foule de dettes qu'il n'avait pu éviter, et que leur exiguité même rendait insupportables. En attendant que le second paiement arrivât, la gêne se faisait toujours sentir; mais au moins l'avenir n'était plus si noir.

A la suite d'une querelle entre la reine et Henri IV, au sujet d'une maîtresse du roi qui avait montré de l'insolence, Marie de Médicis fit un petit voyage en Touraine. Gombauld reçut ordre d'être de la suite. L'embarras était grand. Un voyage était alors une

chose fort coûteuse, et notre homme n'avait pas d'argent. M. d'Uxelles en offrit ; mais on ne faisait pas manquer aisément Gombauld à ses règles de conduite. Il avoua qu'il ne savait que faire, tout en refusant d'emprunter. L'excellent marquis courut au Louvre, presque en colère.

— Vous n'aurez pas M. de Gombauld, ditil à la reine. C'est un original qui sera toujours unique en son espèce. Il est pauvre comme Job et fier comme César. Il ne veut accepter d'argent que dune main royale.

La reine fit beaucoup d'exclamations en italien , dont le marquis ne put rien comprendre ; mais en questionnant Cadrina il apprit qu'elle avait dit :

— Il est pauvre, et je l'ignorais ! C'est un noble cœur. Ma main royale le soutiendra.

Gombauld reçut un bon de huit cents livres sur le trésorier, et sa pension fut portée à mille écus.

Un homme plus modeste encore que notre poète aurait bien pu finir par se laisser en-

flammer par tant de faveurs. Gombauld avait de trop bons sentimens pour ne pas éprouver unevive reconnaissance. Il frissonna de crainte en découvrant qu'il se, laissait aller malgré lui à l'amour.

— Si je me trompe, pensait-il, je serai du moins excusable.

Pendant le voyage en Touraine, les occasions ne lui manquèrent pas de faire sa cour. Il était toujours bien reçu. Les plus gracieux sourires étaient pour lui. La reine soupirait quelquefois en le regardant, mais il crut s'apercevoir qu'elle avait plus de plaisir à le voir qu'à lui parler. Il en retomba dans l'indécision. Les choses paraissaient rester au même point du côté de Marie de Médicis, tandis que lui, il devenait chaque jour plus amoureux, et souvent il répétait :

— Bans tout cela, il y a quelque chose que je ne puis comprendre. Je commence à croire que cette femme ne veut m'aimer que du regard, comme la Lune aimait le berger de Lathmos endormi sous les feuilles.

En réfléchissant ainsi, Gombauld conçut l'idée hardie de faire un poème sur Endymion. Il en prépara les plans dans le voyage et l'écrivit au retour à Paris en fort peu de temps. Il sut exprimer avec finesse et habileté les doutes cruels qui le retenaient. Il eut la témérité de peindre l'amour muet et caché de la déesse, et il donna à cet ouvrage le titre de songe. C'était risquer beaucoup que de publier ce poème. Tout le monde devait reconnaître la reine dans le personnage de Phœbé : si elle venait à s'en fâcher, l'auteur pouvait tout perdre ; mais, une fois amoureux, le sage Gombauld lui-même n'avait plus sa prudence accoutumée; il voulait, atout prix, en finir avec la perplexité.

Le poème fut publié. Le libraire Courbé y gagna de l'or, car toute la cour Tacheta. On n'avait plus autre chose à la main que ce petit livre. Les mémoires du temps s'accordent à dire que l'ouvrage lit un furieux bruit, et que les vers en sont admirables '.

1 Si je ne cile n'en fie {'Endymion «le M île Gombauld , e esi

L'homme le plus paisible a des ennemis. Ceux de Gombauld prirent des airs d'importance et de mystère pour annoncer à la reine l'indiscrétion du poète; mais ils demeurèrent fort sots quand sa majesté déclara qu'elle était ravie d'être immortalisée par un écrivain d'un si grand mérite, et quelle désirait entendre une lecture de X Emtymion de la bouche de l'auteur. Les ennemis ne se tinrent pas pour battus. Ils essayèrent d'éveiller la jalousie du roi; mais Henri IV jura son ventre-saint-gris que s'il était c..., ce qui arrivait aux plus honnêtes gens, ce ne pourrait être du fait d'un simple rimeur, et qu'il y aurait conscience de tourmenter un auteur au sujet de ses poèmes.

Il ne restait plus, contre un homme si favorisé, qu'une dernière arme, celle du ridi-

parce que je sais d'avance que les gens d'aujourd'hui le trouveraient faible et le tourneraient peut-être en dérision. Nous avons si peu de respect pour ce qui enchantait nos pères ! On méprisera un jour ce que nous aimons. Notre littérature vaut-elle mieux que celle du dix-septième siècle? c'est encore une question. Je veux donc croire fermement que YEndymioii est une très-belle chose.

cule; une cabale d'envieux se forma au milieu de la cour pour en accabler Gombauld. Ces gens-là riaient hautement du poème à la mode; ils n'appelaient plus l'auteur autrement qu'Endymion, ou bien l'amant de la Lune. On chuchotait à ses oreilles des propos insolens qu'il feignait sagement de ne pas entendre, par égard pour la reine, qui se fut trouvée de moitié dans la querelle.

Un soir qu'il se tenait à l'écart au château, pendant les danses, Marie s'approcha de lui et dit en plaisantant :

— Qu'avez-vous donc aujourd'hui , mon poète? Vous êtes sombre comme un Amadis.

— Je pensais à faire mes adieux à votre majesté.

— Des adieux ! et où voulez-vous aller?

— Je ne sais; mais il faut que je m'éloigne.

— Vous êtes de ma maison , monsieur, et je vous refuserai mon autorisation.

— Votre majesté sera la première à m'ordonner de partir quand elle saura...

— Qu'est-il donc arrivé, bonté divine !

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