‹ Mignard et Rigaud (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · GO · texte numérisé non relu

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— J'ai trouvé ce matin, sur les murs de ma maison, des placards injurieux qui m'ont mis au désespoir; une auguste personne s'y trouve lâchement calomniée.

— Je vous comprends. Cela me regarde , monsieur. Je donnerai des ordres pour que les auteurs de ces bassesses soient recherchés et punis. Quant à vous, ne vous en mêlez pas et ne parlez plus de nous quitter.

— Je supplie votre majesté de permettre que je parte.

— Non, vous dis-je. Quelle obstination!

pour de misérables propos !

— Encore, s'il y avait quelque chose de vrai!...

Gombauld s'arrêta, craignant d'avoir été trop loin.

— Se fosse vero? dit la reine en soupirant. Ne lavez-vous pas écrit vous-même dans le titre de votre ouvrage : ce n'est qu'un songe, ce ne sera jamais qu'un doux songe?

— Au moins, si je pouvais donner une leçon à ces insolens !

— Encore! encore un duel pour moi?

— Je ne sache pas, madame, que déjà...

— Oh ! laissez-moi supposer que ce serait la seconde fois... Eh bien ! je vous le permets, châtiez ces impertinens; mais ne vous faites pas blesser, cela me causerait beaucoup de peine et dérangerait toutes mes idées.

Quand la reine se fut éloignée, Gombauld recueillit ses esprits pour bien retenir les moindres paroles échappées des lèvres royales.

— Ce n'est et ce ne sera jamais qu'an songe ! pensait-il . — Encore un duel pour moi! — Laissez-moi supposer que c'est la seconde fois ! — Il semblerait que Marie trouve, dans ce qui arrive, la réalisation d'un rêve ou la reproduction d'un souvenir. Assurément il y a là-dessous un mystère que je ne puis pénétrer.

La permission qui venait de lui être accordée le remplissait de joie; son orgueil avait souffert cruellement des sacrifices qu'avait exigés la prudence. L'occasion de se venger ne pouvait tarder à s'offrir; car, suivant' Tordi-

naire, sa patience ne faisait que multiplier les railleries.

En effet, quelques mauvais plaisans, passant près de lui, se mirent à critiquer tout haut sa toilette.

— Monsieur de Gombauld a des bas admirables, ce soir, dit le chevalier Miraumont. Dieu me damne ! je crois qu'ils sont vert de mer. C'est sans doute pour aller faire sa cour à la lune dans les prairies qu'il a choisi cette couleur.

Gombauld se tourna vers le chevalier et le regarda en face. L'autre, ne voulant pas avoir l'air de céder, continua la plaisanterie:

— Monsieur de Gombauld, vous m'obligeriez en me donnant l'adresse du marchand qui vous a vendu ces bas. Ils sont délicieux. Je les veux mettre à la mode.

— Monsieur, répondit le poète, si vous osez venir me chercher demain matin, je vous ferai rompre quelques semelles devant mes bas.

— Oui-dà ! il se fâche, je crois.

- — Est-ce que cela vous fait peur ?

— Plaisir! plaisir! et non peur.

— Eh bien donc ! aurai-je l'honneur de vous voir demain matin ?

— Certainement , monsieur ; où il vous plaira, et face à face , si cela vous convient.

— C'est ainsi que je l'entends, à moins que je ne vous force à tourner les talons.

— Corbleu ! méchant rimailleur. . .

— Ne nous échauffons pas ici, de grâce !

— Pardieu ! Miraumont, s'écrièrent les jeunes gens , tu as trouvé à qui parler.

— Eh! qu'y a-t-ïl là-bas? demanda le duc de Guise. Une querelle ? C'est le sage M. de Gombauld! je ne souffrirai pas qu'un si bel esprit s'expose à mourir; messieurs, vous me ferez plaisir de vous accommoder.

— C'est impossible, monsieur le duc, dit Gombauld. J'ai supporté mille insolences. Le vase est plein. Le chevalier paiera pour les autres.

— Je serai votre second, dit le marquis de P<acan.

— Point de seconds ! je ne veux pas que

d'autres sentretuent pour moi. Cet usage est absurde. M. Miraumont m'a offensé, c'est à lui seul que j'aurai affaire, demain à six heures du matin. Vous y pouvez tous venir, messieurs. J'attendrai le chevalier chez moi. Pas de bruit surtout, je vous en prie. C'est arrêté; je n'écouterai aucune proposition d'accommodement.

— Bien dit, mon cher Gombauld, s'écria le duc de Guise. En vérité, je ne l'aurais pas cru d'un poète. Vous êtes un garçon accompli ; je n'ai plus le courage de m'opposer à la bataille, et j'y assisterai peut-être.

Gombauld sortit en faisant un signe de la main au chevalier Miraumont.

— C'est charmant, répétait le duc; le plus bel esprit de la France va se battre ! Je suis sûr qu'il a un cœur de lion. Il est fâcheux seulement que, pour la première fois, il se mesure avec Miraumont, qui est une fine lame.

— Madame, dit M. de Guise à la reine, Gombauld se bat demain. Votre majesté désirera sans doute que je m'oppose au duel ?

— J'ai donné mon autorisation, monsieur le duc. Veillez seulement, je vous prie, à ce qu'on ne les laisse pas se tuer; et que le ciel protège la bonne cause !

Le lendemain, dès cinq heures, il y avait bien trente jeunes gens à l'hôtel du Barillet , où notre poète occupait depuis peu un assez joli appartement. La rue des Étuves était encombrée de chevaux et de laquais. Miraumont étant arrivé, on parlait de se rendre sur le pré, lorsqu'un gentilhomme, appartenant à M. de Guise, vint ordonner qu'on attendit encore. Quand le duc parut, un silence respectueux régna dans rassemblée.

— Çà, dit le prince, ètes-vous toujours en humeur guerrière, mon poète ? J'aimerais mieux vous voir tendre la main à Miraumont, qui est un bon diable après tout.

— Je vous supplie, monsieur le duc, de ne pas me donner occasion de vous répondre par un refus.

— N'en parlons plus. Où allons-nous prendre le champ ?

— Si vous m'en croyez, dit Gombauld, nous n'irons pas loin. Le terrain de ma rue est excellent. Ce sera fini dans cinq minutes.

— Quel gaillard vous êtes, mon poète ! eh ! cela me plaît. Les juges se mettront aux fenêtres; mais je n'autorise le combat qu'à une condition, c'est qu'on s'arrêtera aussitôt que je le commanderai. Rapportez-vous-en tous deux à moi.

— Nous vous obéirons, répondirent les deux champions.

Les manteaux furent déposés, les épées mesurées, et les combattans descendirent au milieu de la rue. Au signal donné par le duc, ils s'avancèrent l'un contre l'autre, l'arme au poing.

Dès les premières passes tout le monde reconnut que Gombauld tirait l'épée d'une manière supérieure. Son adversaire s'en aperçut aussi, et, se mettant sur la défensive, il se vit obligé de rompre devant une attaque dont il sentait toute l'habileté. Un duel était alors une

affaire fort simple. A l'exception de celui qui demeurait sur le carreau, on y plaisantait comme ailleurs.

— Bien joué! disaient les jeunes spectateurs à chaque botte que portait Gombauld. Ah ! Miraumont, tu en tiens. Voilà ton maître. Regardez un peu ce grave rimeur ; il ne rêve point à la lune dans ce moment. Qui aurait cru cela? ce marcheur si soigneux, qui va sur les pointes de ses souliers de peur de la boue, le voici qui pousse son homme au travers du ruisseau comme un furieux. Eh! le chevalier est mal engagé! Holà! Miraumont! lâche pied, mon cher, ou tu vas être transpercé !

En effet, Gombauld, profitant d'une imprudence de son adversaire, s'était fendu impétueusement, et la pointe de son épée avait effleuré la poitrine du chevalier, qui fût resté sur la place s'il n'eût fait un saut prodigieux en arrière.

— Il parait, monsieur, dit le poète, que vous voulez me conduire hors des enceintes de la capitale? La promenade sera fatigante

pour vous, si vous courez ainsi à reculons. Reposez-vous un moment.

— Miraumont, dit le duc de Guise, c'est à vous que je défends de continuer le combat. 11 faut faire des excuses à Gombauld, non parce qu'il est le meilleur tireur et que vous avez le dessous, mais parce que les torts sont de votre côté. Allons , messieurs , qu'on se donne la main.

— La main ! la main ! crièrent les assistans.

Les deux batailleurs s'embrassèrent et devinrent amis. Miraumont, au bout de trois jours, eut un autre duel en l'bonneur de Gombauld , dont il s'était déclaré publiquement l'admirateur passionné.

On pense bien qu'à son retour au château notre poète trouva plus de tendresse que jamais dans les regards de sa souveraine. Il devint le héros du moment. Marie fixa un jour de la semaine suivante pour la lecture de Y Endymion en petit comité. Il ne devait y avoir que des dames et les gens

qui avaient les entrées de la ruelle. On sollicitait de tous côtés des billets d'admission. Gombauld, pour se préparer à cette solennité importante, étudiait sa diction, et les contemporains assurent qu'il savait réciter à merveille. Le jour du triomphe était proche, lorsque l'assassinat du roi plongea la France entière dans le deuil . Cet événement causa un tort irréparable à la fortune de Gombauld. La lecture fut d'abord renvoyée aux calendes grecques. La reine, occupée des affaires de l'état, de sa régence et de ses projets en faveur de Concini , parut oublier ses amours poétiques.

Comme elle était au plus fort de sa puissance, Marie aperçut un soir le visage mélancolique de Gombauld, qui ne s'était pas montré à la cour depuis long-temps, par discrétion. Elle s'approcha de lui en souriant avec sa bienveillance accoutumée.

— Vous voici donc, bel Endymion ? lui dit-elle en badinant; on ne vous voit plus ici. Nos malheurs ne nous ont pas laissé le loisir do réjouir nos esprits par la lecture. Nous

avons laissé dormir le berger dont Phœbé fut amoureuse.

■: — Madame, le sommeil d'Endymion a duré trente ans, suivant la fable. Quand votre majesté le désirera, nous le réveillerons ; mais il a déjà vieilli et perdu dans l'estime publique.

— Eh bien ! composez un autre poème, et je vous donne ma parole que nous le ferons valoir. En attendant, je vous autorise à m'envoyer demain quelques vers pour moi seule. Vous pouvez prendre pour sujet les ennuis qui m'ont accablée pendant que notre deuil vous tenait éloigné de la cour.

Le lendemain, Gombauld envoya lé sonnet suivant, qui fit, dans la suite, un grand bruit, et faillit coûter la liberté à son auteur quand on le trouva dans les papiers de la reine.

S'il est vrai que Philis ne regarde personne Lorsqu'elle ne voit point l'objet de son amour; S'il est vrai qu'elle est seule au milieu de sa cour Et ne s'aperçoit pas de ce qui l'environne;

Amant , heureux amanl , digne d'une couronne , Dont ses augustes yeux demandent le retour.

Qui retarde tes pas:j quel aimable séjour,

Quel pouvoir te retient? quelle main t'emprisonne ?

Non , tu ne manques pas ni d'amour ni de foi ; Tu sais bien que Philis n'a des yeux que pour toi , Et que chacun se plaint de son indifférence ;

Mais un secret effroi cause tes déplaisirs :

Tu sens que son amour n'a rien que l'apparence ;

Que son cœur est contraire à ses propres désirs '.

Après avoir envoyé ce sonnet à la reine, Gombauld, effrayé de sa hardiesse, n'osa reparaître au Louvre qu'au bout de trois jours. Dès qu'elle l'aperçut Marie le fit appeler.

— Mon cher poète, dit-elle d'un air sérieux, je vous dois une explication. Mes yeux vous ont parlé plus que je ne voulais. Bien d'autres que vous s'y seraient trompés et auraient eu moins de modestie. Il faut cesser cet enfantillage, car, je le vois, il mettrait votre repos en danger.

' Ceux qui ne font pas profession de se connaître en poésie n'ont qu'à lire les lettres de M. de Gombauld : on y verra combien ces vers lui valurent de complimens , et que , par conséquent , ils sont très-beaux

— Il est déjà trop tard pour me le vouloir laisser, interrompit Gombauld ; je l'ai perdu, madame.

— Eh bien ! il faut donc que je vous le rende.

— Si c'est en m'ôtant l'espérance, votre majesté réussira fort mal.

— Écoutez-moi : un mot suffira pour vous faire comprendre ce qui s'est passé. Autrefois, chez le duc mon père, j'ai aimé, étant enfant, un gentilhomme florentin auquel vous ressemblez prodigieusement. Il s'est battu en mon honneur, comme vous avez fait. Je n'ai pu cacher mon trouble en vous voyant; mais sachez que, si c'eût été lui-même, et non sa ressemblance parfaite , je n'aurais pas eu pour lui plus de faiblesse que pour vous. Je suis reine de France, monsieur. Je ne veux pas pourtant que vous soyez malheureux. Ma puissance vous dédommagera du mal que mes regards peuvent vous avoir fait. Demandez une faveur, et je vous promets d'avance qu'elle vous sera accordée.

Gombauld était accablé -, une larme tomba de ses yeux, et sa mâle figure trahissait l'angoisse de son ame.

— Hélas ! madame , répondit-il , pourquoi ne m'avoir pas dit cela plus tôt? Que vous demanderais-je à présent ? Des honneurs me perdraient en me fixant près de vous. De l'argent? je n'en ai pas besoin ; ma pension me suffit. Je ne suis qu'un portrait où vos regards aiment à se fixer; il n'est pas nécessaire d'y mettre un riche cadre. Donnez-moi donc aussi votre image, madame,- c'est là tout ce que je veux avoir; mais en la regardant c'est à vous-même que je penserai.

La reine fut si flattée de la demande , qu'elle ne put réprimer un sourire de plaisir.

— Je vous donnerai mon portrait, monsieur. Allons, remettez-vous, et appelez l'ambition à votre aide , elle vous consolera.

Gombauld fut si triste de cette déception que ses amis le crurent long-temps inconsolable. Il demeurait enfermé chez lui et ne voulait recevoir personne. L'ambition ne lui venait pas. Les Muses seules cl son goût pour la

musique le soutenaient. C'est en ce temps-là qu'il écrivit un grand nombre de sonnets qui ont été lus avec une grande curiosité lorsque le besoin le força de les livrer au public. Il suffira d'en citer les premiers vers pour qu'on voie que son amour pour la reine les a tous dictés :

Sitôt que je la vis , je devins immobile , Comme si tous mes sens m'avaient abandonné. Quelles sévères lois ont jamais ordonné Que le mal soit extrême et qu'il soit inutile?

Il y en a un qui donnerait à croire que Marie ne cessa pas entièrement ses œillades, même après avoir enlevé tout espoir au pauvre poète. Il commence ainsi :

Prétendez-vous de moi , beaux yeux cruels et doux, Un tribut éternel de soupirs et de larmes ?

Celui qui fit parler le plus est le troisième du recueil publié en 1 646 , chez Courbé :

C'est trop dissimuler une douleur profonde.

Tous ces morceaux sont également remar-

quables. On serait embarrassé de dire lequel est le plus beau.

La reine, voulant tenir sa promesse, avait fait appeler le célèbre peintre Du Moustier ; mais le portrait ne fut pas achevé. Le jeune roi Louis XIII , étant devenu majeur , fit assassiner le maréchal d'Ancre, et chassa les autres favoris de sa mère. La reine se retira au château de Blois , et se vit abandonnée , dans sa disgrâce, par tous ses amis. L'évêque deLuçon,sa créature, devenu cardinal de Richelieu, s'empara du pouvoir, et la fit maltraiter , tout en feignant de la vouloir réconcilier avec le roi. Gombauld perdit sa pension. S'il eût voulu adresser quelques vers à sa majesté ou à M. le cardinal , il aurait pu aisément se faire ouvrir la cassette royale ; mais il était trop peu courtisan. Il n'écrivit que pour vivre.

C'était un crime alors que de bien parler de la reine. Gombauld lui dédia publiquement un poème pastoral qu'il appelait Amarante. On parla de mettre l'auteur à la Bastille.

Marie n'avait, plus, dans son exil, que sa

suivante Cadrina et six laquais seulement. On la laissait presque manquer du nécessaire. Elle était à table lorsqu'on lui annonça que notre poète lui dédiait un ouvrage. Elle fondit en larmes en s'écriant :

— Je savais bien que celui-là ne m'abandonnerait pas !

En effet, Gombauld éleva toute sa vie la voix en faveur de ses amis malheureux. Lorsque M. de Montmorency , dont il avait reçu quelques services, fut arrêté et mis à mort , Gombauld seul déplora hautement sa perte (Jette hardiesse n'était pas faite pour le remettre bien en cour. 11 ne fut pas heureux tant que dura la puissance du cardinal.

Les dames de l'hôtel Rambouillet firent de si grandes avances à Gombauld , qu'il se rendit à ces réunions littéraires, dont il devint un des premiers personnages. S'il avait eu l'intrigue de M. de Voiture, il l'aurait aisément surpassé en réputation , car il avait plus de talent.

Toujours lier, toujours proprement vêtu et de plus en plus misérable, Gombauld ne vou-

lait avouer à personne qu'il ne savait de quel bois faire flèche. Le marquis de Rambouillet s'en doutait bien et n'osait lui offrir sa bourse. On l'accablait de caresses pour le garder tous les jours à dîner. Quand ce n'était pas chez ArtJiénice , c'était chez la vicomtesse d' Auchy ou chez mademoiselle Paulet. Il vivait ainsi, s'inquiétant toujours plus pour les autres que pour lui.

Gombauld cultivait la musique, mais en secret, à cause d'une sotte réprobation qui existait alors contre ceux qui exerçaient cet art divin. La marquise de Rambouillet ne put jamais obtenir de lui qu'il vint jouer chez elle de la mandore.

On raconte qu'un jour qu'il s'ennuyait, Gombauld s'en alla chez M. de l'Enclos, le père de Ninon, qui était particulièrement versé dansl'art du luthier et maniait habilement plusieurs instrumens, mais sans oser le dire. Après les premiers complimens, notre poète s'approche doucement d'une guitare qui était pendue à la muraille :

— Est-ce que vous touchez encore à ces vilenies ? dit-il en faisant sonner une corde.

— Moi ! répondit l'Enclos, fi! cela est bon pour des goujats.

— A la bonne heure. Cependant cette guitare est d'accord. Elle paraît avoir un son exquis.

— C'est une belle pièce ; cela vient de Bologne. Prenez-la un peu. Ne savez- vous pas en jouer ?

— J'y ai mis les mains quelquefois en mon enfance.

— Eh bien ! essayez-la.

— Non pas ! à moins que vous ne consentiez à m 'accompagner.

— Je le veux bien. Voici un autre luth de ma façon, dont je recommande les basses à votre oreille. Ecoutez cela. Comme ce son est rond et parfait!

Ils se mirent tous deux à l'œuvre, et y restèrent douze heures sans boire ni manger.

M. de Rambouillet et plusieurs autres grands seigneurs , sachant que Gombauld

n'avait plus aucunes ressources, imaginèrent de lui dire qu'ils avaient obtenu le rétablissement de sa pension; quand l'époque des quartiers arrivait, ils lui faisaient donner sa quittance, et, sous couleur d'aller toucher 1 argent au trésor, ils le tiraient de leur poche. Ils mettaient beaucoup de soin dans cette supercherie, car le poète ne leur aurait pardonné de sa vie s'il l'eût devinée.

Gombauld fut de l'Académie française après la mort du cardinal de Richelieu. Il mit en terre ses amis et ses ennemis , car il vécut quatrevingt-seize-ans. Il avait encore bonne mine et se tenait droit, , lorsqu'il se blessa en tombant d'une échelle dans sa bibliothèque. Il avait alors une pension de M. de Colbert, qui était chargé de distribuer les grâces du roi.

Il mourut huguenot et fut enterré à Charenton.

M. Tallemant des Réaux, qui a l'esprit méchant et ne l'avait point connu jeune , s'est amusé à écrire sur lui quelques histoires où il lui donne des ridicules. Il prétend que,

sur ses vieux jours , le poète épousa sa servante. Nous avons peine à le croire en lisant ses ouvrages, où Ion voit une ame noble, qui n'adresse jamais ses vœux qu'aux lieux les plus élevés.

Quoi qu'il en soit, Jean Ogier de Gombauld n'en est pas moins l'un des ornemens du grand siècle et le plus bel esprit de la première régence.

1/ Avocat Patru*

On n'est pas obligé de savoir aujourd'hui que l'avocat Patru fut un des jeunes gens les plus célèbres de son temps par sa jolie figure, par son esprit, qui était le plus beau du monde , et par sa pauvreté , qui passa en proverbe : personne n'ignorait cela, dans Paris, il y a seulement deux cents ans. Quand on voulait dire qu'un homme ne faisait rien comme

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