‹ Mignard et Rigaud (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · II. g · texte numérisé non relu

II. g

tout le monde , on disait : Celui-là se comporte à la façon de Patru ; et, en effet, Olivier Patru agissait toujours au rebours des autres. Quand il s'était mis en tête une idée, le pape ne l'en aurait pas fait démordre. Il était galant à sa manière, et, comme il réussissait dans toutes ses entreprises, on pourrait s'étonner qu'il n'eût pas atteint la fortune ; mais la fortune est la seule femme à laquelle l'avocat Patru n'ait jamais voulu dire une douceur, et si bienveillante que soit une dame, encore faut-il qu'un joli garçon lui fasse au moins le premier compliment.

Ce jeune homme gagna fort habilement les trois premières causes qu'il eut à plaider au palais, et, comme ses trois cliens lui firent banqueroute de ses honoraires, il disait gaîment en faisant claquer ses doigts :

— Voilà un beau pronostic ! vous verrez que je n'aurai le sou de ma vie ; mais je m'en moque, pourvu que j'aie du pain et de jolies maîtresses.

Il touchait à ses vingt ans quand mourut

son père , qui était le plus honnête avocat du barreau de Paris. L'héritage se composait d'un mobilier fort simple et d'une somme de huit cents livres, que le jeune homme employa utilement à faire un vovage en Italie, ce qui était une chose rare alors et donnait de la considération. Ce fut en 1625 qu'il revint de ce voyage. Comme il y eut, cette année-là, un jubilé, M. Patru mit un jour ses plus beaux habits pour aller voir la procession devant le parvis de Notre-Dame, où se trouvaient la cour et la ville en grande foule.

On parlait alors, dans la petite bourgeoisie, d'une beauté extraordinaire. C'était la fille du procureur au Châtelet , Turpin. Elle s'appelait Marie. Jamais on n'avait rien vu d'aussi parfait que sa taille et ses mains , d'aussi éclatant que la blancheur de son teint, ni d'aussi doux que ses yeux bleus et tout son visage. f Elle n'avait que seize ans, et déjà elle était connue de la capitale entière pour la plus belle fille qui fût en ce temps-là.

On savait que mademoiselle Turpin devait

figurer à la procession parmi les vierges ; c'est pourquoi les jeunes gens la cherchaient avec empressement. Un murmure universel d'admiration s'éleva quand elle parut, et les complimens les plus flatteurs parvenaient à son oreille.

— Voilà de si grands yeux , disait l'un , qu'on s'y pourrait mirer quatre amans à la fois.

— Ce sont des puits où l'on se noie, plutôt que des miroirs, disait un autre.

— Non, assurait un troisième, je les tiens pour des arquebuses assassines, qui couchent en joue tous les cœurs.

Mademoiselle Turpin, entendant ces propos, baissait avec embarras ses paupières ; mais elle les releva par hasard en passant devant M. Patru; et comme il ne parlait point Phëbus, étant instruit et avocat, il porta tout uniment la main à son chapeau et fit un salut auquel on répondit d'un air fort mélancolique.

— D'où connaissez-vous ce jeune homme ? demanda madame Turpin à sa fille.

— C'est M. Patru, ma mère, ce jeune avocat dont on dit tant de bien, et que mon père nous fit entendre l'an passé.

• — Il a si bon air que je l'aurais pris pour un gentilhomme.

Dans ce moment la foule devint très-épaisse, et la mère, qui n'avait pas le pied léger, se serait laissée choir , si Patru ne l'eût retenue dans ses bras. Madame Turpin était de naissance assez commune ; elle remercia le cavalier avec une politesse familière, en l'appelant dix fois par son nom :

— Vous êtes bien aimable, monsieur Patru; je vous suis fort obligée, monsieur Patru, sans vous je m'allais blesser. Mon mari vous ira voir pour vous rendre grâce , monsieur Patru. Je suis madame Turpin, et voici ma fille. Dites donc quelque chose à monsieur Patru, Marie.

Mais la fille rougissait de la sottise de sa mère, et ne voulut dire mot pendant un quart d'heure que dura la conversation. La procession étant rentrée dans l'église, le jeune homme s'éloigna en promettant daller ren-

dre ses devoirs à la famille Turpin, et de plus très-amoureux de la demoiselle.

Tout autre que notre avocat aurait fait sa visite dès le lendemain ; mais Patru était un homme singulier, qui raisonnait toujours avec lui-même, et sa première bizarrerie fut de se mettre dans l'esprit qu'il devait bien se garder de paraître chez M. Turpin. En vain le procureur au Châtelet le fit engager à venir par d'autres jeunes gens ; il n'y voulut jamais mettre les pieds ; de sorte que mademoiselle Marie s'imagina que les ridicules discours de sa mère étaient la cause de cet éloignement, ce qui lui fit beaucoup de chagrin. Cependant Patru passa un jour dans la rue Saint- Jacques, où demeurait Turpin, et comme la jeune fille se tenait sur sa porte , il la salua poliment de loin, et lui jeta involontairement des œillades fort tendres. Depuis ce jour, notre avocat s'arrangea pour revenir souvent près de cette maison.

Ce manège dura plusieurs semaines.

La main de mademoiselle Turpin était pio-

mise à un autre avocat nommé Lévêque . C'étai i un petit homme, laid, bavard et crépu, mauvais plaisant, et qui perdait ses causes, mais grand travailleur et qui avait un peu de bien. Soit que la demoiselle ne vit pas Patru avec indifférence, soit que l'approche du mariage l'eût fait réfléchir, elle ne se souciait plus d'épouser son prétendu. Son père l'y décida pourtant, non sans peine, et on dit qu'elle fut trois jours à pleurer avant de vouloir admettre son mari dans sa chambre à coucher, ce qui fit rire les commères.

A peine marié, l'avocat Lévêque vit sa maison pleine de garçons attirés par la beauté de sa femme. Tout le barreau s'y donnait rendez-vous. Patru seul n'y paraissait point encore, et l'on s'étonnait qu'il ne voulût pas venir chez son confrère.

— C'est donc un bourru et un sauvage ? demanda madame Lévêque.

— Point du tout, lui répondit-on.

— Alors c'est donc un libertin qui n'aime pas la compagnie des dames honnêtes ?

— Pas le moins du monde : c'est l'homme qui sait le mieux vivre et qui a le plus de galanterie ; mais il est original et sujet à des manies.

— Parbleu! s'écria M. Lévêque, je veux éclaircir ce point. Je vous invite à souper pour demain, messieurs, et je vous donne ma parole que nous aurons M. Patru, dussé-je le saisir au collet et l'amener de force.

Le lendemain , au Palais , Olivier , suivant sa coutume, se tenait éloigné de M. Lévêque; mais celui-ci vint l'aborder, et, l'entraînant près d'une fenêtre :

— Monsieur, lui dit-il, je n'y tiens plus, il faut absolument que j'aie l'avantage de vous connaître. On m'a dit de vous toutes sortes de bien. Vous passez pour le convive le plus aimable qui soit à Paris, et de plus vous avez parcouru l'Italie, dont vous parlez à ravir. Je vous supplie d'honorer de votre présence un petit souper que je donne ce soir, et qui sera fort triste si je ne puis remplir l'engagement que j'ai pris de vous y amener.

— Monsieur, répondit notre avocat, je ne mérite pas que vous fassiez un si grand état de moi, et, comme je suis ennemi des cérémonies, j'accepte votre invitation.

Le soir, vers sept heures, Patru se présenta donc chez M. Lévêque. Il avait peigné avec soin ses cheveux noirs, partagés sur son front, et portait si bien le simple manteau de laine, qu'on l'aurait pris pour un homme de cour déguisé en costume de palais. De son côté, la jeune dame, piquée au jeu depuis long-temps, avait résolu d'être furieusement séduisante, ne fût-ce que pour faire sentir à Patru tout ce qu'il avait perdu par sa faute. Comme elle était la seule femme de la réunion, la nécessité de tenir tête à une dizaine de jeunes gens l'anima promptementetlamitsi bien en gai té, qu'elle ne cessa de sourire et de montrer ses belles dents, ce qui lui allait à merveille. Elle s'acquitta des honneurs du repas avec la grâce d'une Circé. On fit chère-lie jusqu'à onze heures. Patru, qui était assis à côté de la maîtresse du logis, recevant toujours les meilleurs moi-

ceauxet les plus grosses rasades, conta des histoires plaisantes, qui divertirent fort la société. Après avoir vidé plusieurs verres de vieux bourgogne , M. Lévêque commençait à s'échauffer. Il aimait les équivoques, et s'écria en frappant sur la table :

— Messieurs, écoutez, je vous prie 5 je suis le maître de la maison ; écoutez, messieurs , que je fasse une proposition. Mon hôte, M. Patru, a la réputation d'être un expert en affaires de galanterie : je vote pour qu'il nous raconte l'une de ses amourettes.

La proposition fut appuyée avec grand bruit. Madame Lévêque faisait mine de vouloir se retirer; mais le mari déclara que sa femme n'était plus une petite fille, et qu'il ne souffrirait pas qu'elle fit la mijaurée comme les dames de l'hôtel Rambouillet , ajoutant qu'il lui avait déjà conté plus d'une bonne histoire dont elle ne s'était pas gênée pour rire de bon cœur.

— Messieurs, dit Patru, afin de satisfaire tout le monde en ménageant les oreilles de

madame Lévèque , je vous ferai le récit d'une amourette qui, pour ne m'avoir conduit à rien, ne m'en a pas moins tenu au cœur plus qu'aucune autre.

Notre avocat commença son histoire par une peinture détaillée des mœurs et de l'aspect pittoresque de la seigneurie de Venise , où il avait demeuré dans son voyage. .

— Je regardais un jour, poursuivit-il, une procession qui traversait la place Saint- Marc. J'aperçus, au milieu des jeunes vierges, une fille plus belle que toutes ses compagnes , et je sentis, à un regard qu'elle jeta sur moi par distraction , mon cœur percé si cruellement , que j'en fus tout bouleversé. Je ne négligeai pas néanmoins de la saluer, et j'en reçus une inclination de tète qui acheva de porter le trouble dans mon ame. La mère de cette adorable personne marchait à côté d'elle.

Le lecteur a déjà deviné que Patru racontait sa première rencontre avec la fille du procureur Turpin. Madame Lévêque seule pouvait comprendre l'intention du narrateur et recou-

naître l'exactitude des détails. Patru avait beau jeu pour parler de son amour et de sa discrétion. Il en profita pour se faire valoir le mieux qu'il put. Quand l'histoire fut achevée, le mari prit la parole.

— Est-ce là tout? demanda-t-il ; n'avezvous fait que saluer cette belle fille quand elle était devant sa porte ?

— Rien autre chose.

— Quoi ! vous ne lui avez parlé que cette seule fois?

— Rien qu'une fois.

— Allons donc! vous ne dites pas le fond de l'affaire, ou bien, ma foi! votre histoire n'est pas bonne.

— Je vous la dis comme elle est.

— Elle ne vaut rien.

— Et vous , madame , demanda Patru , la trouvez- vous mauvaise?

— Elle m'a intéressée ; mais je ne comprends pas pourquoi vous n'avez pas essayé de vous faire recevoir chez la demoiselle.

— Il serait trop long de vous en dire les

raisons; croyez pourtant qu'elles sont bien fortes, puisque je me suis privé d'un si grand bonheur , malgré toute l'ardeur d'un amour qui n'est pas éteint à cette heure où je vous parle.

La dame baissa les yeux et ne fit plus de questions; et comme le genou de M. Patru effleura imperceptiblement le sien, elle donna le signal pour quitter la table.

En s'en retournant chez lui , vers minuit , Patru repassa dans son esprit tout ce qui s'était dit le soir. Il cherchait à deviner s'il avait produit quelque impression sur l'esprit de la jeune dame. Tantôt il concluait pour l'affirmative et tantôt pour la négative , en sorte qu'il se coucha sans savoir à quoi s'en tenir, ce qui cause toujours une grande fermentation dans la tète d'un amoureux. En effet, il vit dans ses songes les cheveux blonds et le doux sourire de madame Lévêque, et se réveilla le lendemain tout rempli de l'image de cette aimable femme.

Ce fut sans doute encore par suite de ses

fantasques idées que Patru demeura huit grands jours sans retourner chez son confrère. Il ne laissait pas de faire politesse à M. Lévêque lorsqu'il le trouvait au Palais ; il lui donnait des conseils au sujet de ses plaidoiries ; mais il ne parlait point de l'aller voir. Si c'était, un calcul il se trouva bon, car M. Lévêque, loin de se mettre en tête que ce garçon pensât à sa femme, se prit pour lui d'une amitié extrême.

Un matin, notre jeune avocat, n'y pouvant plus résister, s'alla mettre en faction, le manteau sur le nez, dans les arcades des Mathurins- Saint- Jacques , où madame Lévêque passait souvent pour aller faire ses dévotions à Saint- Severin. Du plus loin qu'il l'aperçut il se dirigea vers elle de manière à la rencontrer face à face. S'il eût été moins troublé par l'amour, Patru aurait aisément reconnu, dès le premier mot de la conversation, qu'on avait pensé à lui pendant ces huit jours. Par une vieille et innocente ruse, que les femmes ne manquent jamais d'employer, la jeune dame, feignant

d'avoir pris au sérieux l'histoire de Venise , demanda si Patru avait songé à sa belle inconnue.

— Elle ne m'est pas sortie un instant de l'esprit, s'écria-t-il j je l'ai vue nuit et jour , et je l'aime avec plus de passion que jamais.

— Pauvre jeune homme! Mais avouez que vous avez agi avec elle d'une façon étrange î Vous avez justement employé le meilleur moyen de ne pas lui plaire.

— Cela est vrai ; mais je vous jure qu'en agissant ainsi j'ai cru faire pour le mieux, et accomplir un sacrifice nécessaire qui me coûtera le bonheur.

— Eh! comment donc l'entendez-vous ?

demanda la dame désorientée.

— Je vais m'expliquer tout franchement.

Sachez que je ne possède absolument rien, et que cette divine personne n'avait pas de bien non plus ; nous aurions formé le ménage le plus malheureux. En l'épousant, je l'aurais plongée dans la gêne. Le spectacle de sa misère m'aurait assassiné chaque jour, car j'au-

rais voulu lui donner un royaume. J'ai préféré mille fois être le plus à plaindre des hommes que de lui faire partager mon triste* sort. Je me suis toujours dit qu'étant pauvre je ne devais point me risquer près des demoiselles; et, puisque j'ai manqué à mes résolutions, je saurai souffrir seul et avec courage. Madame Lévêque marcha long-temps en silence, d'un air de réflexion; puis elle dit tout-à-coup :

— A présent qu'elle est mariée avec un autre, vous pourrez du moins la revoir.

— Je ne vous ai pas dit qu'elle fût mariée ! s'écria Patru ; mais aussi bien il est inutile de feindre, et, je le vois, vous savez que c'est vous que j'aime.

— Sans doute, répondit naïvement madame Lévêque en levant ses yeux bleus sur notre avocat, je l'ai deviné depuis long-temps.

Dans ce moment ils arrivaient ensemble au portail de l'église.

— Monsieur Patru , poursuivit la jeune femme, je me suis trompée sur votre compte;

ce que j'ai pris injustement pour de l'orgueil et de l'insolence était de la délicatesse; j'en suis honteuse, et je vous offre mon amitié, ne pouvant vous donner davantage.

On portait alors des mantes blanches, et les mains de madame Lévêque étaient restées cachées dans ce vêtement de dessus ; je ne sais comment il se fit qu'il en sortit une du milieu des larges plis. Patru s'en empara , et la pressant avec ardeur :

— Je suis lier de votre amitié, dit-il ; mais si je prends une fois l'habitude de vous aller voir, je ne pourrai plus m'en défaire.

— Venez toujours : mon mari vous estime fort, et je suis obsédée de visites.

Madame Lévêque, retirant sa main de celles d'Olivier , avait disparu par la porte de i'éfflise.

Changeant tout-à-fait de conduite à partir de ce moment, l'avocat, pendant trois ans entiers , ne^laissa plus passer un seul jour sans aller voir madame Lévêque. Le mari en fut charmé; il n'avait à la bouche d'autre nom que

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