II
celui de Patru. Il est vrai que personne au monde ne savait être aimable comme ce garçon pour ceux auxquels il voulait plaire. Il sut inspirer à Lévêque une confiance si aveugle , que celui-ci lui aurait volontiers donné sa femme à garder, et qu'il ne s'effrayait aucunement de les savoir tous deux ensemble pendant qu'il était bors du logis. Patru profitait de la permission, et si ses visites étaient quotidiennes, elles devinrent aussi fort longues ; de sorte qu'il eut tout le loisir désirable pour entretenir la jeune dame de son amour.
En homme bien avisé , il prévit de loin que les petits avocats, qui ne bougeaient du giron de sa belle, chercheraient bientôt à lui nuire par jalousie ; cela ne manqua pas d'arriver ; mais, au premier qui voulut le mettre en suspicion dans l'esprit de Lévêque , Patru n'eut qu'un mot à dire pour faire chasser la moitié de la bande galante, et il eut soin que la colère du mari tombât sur tous ceux qu'il craignait le plus. Une fois en cette excellente position, il n'eut pas de peine à inspirer quelque ten-
dresse àsa belle, qui l'estimait déjà plus qu'aucun autre homme.
Les petits avocats congédiés se mirent à croasser de toutes leurs forces par la ville , et à tenir des propos outrageans contre Olivier et madame Lévêque. Ils désignaient entre eux le mari par un sobriquet que Molière a rendu impérissable en dépit des précieuses , et qui avait alors ses entrées partout, même dans les conversations de cour et la ruelle de la reine. On prononça ce mot , aujourd'hui proscrit, aux oreilles de M. Lévêque ; mais , au lieu de s'en fâcher, il se mit à rire en disant :
— Ceux qui assurent que je le suis sont des sots, qui enragent de ce que je leur ai fermé ma porte parce qu'ils me le voulaient faire. Patru est mon ami, et je m'en vante, car c'esi un homme qui ira loin, et qui tient ses lettres de noblesse au bout de sa langue.
Les médisances s'en allèrent, malgré tout, grossissant, et passèrent du Palais dans les salons ; si bien qu'elles arrivèrent jusqu'à madame Turpin. La bonne femme s'en vint fort
essoufflée chez son gendre. Elle se plaignit, disant que les choses ne se passaient point comme il faut dans la maison de sa fille; qu'on jasait par la ville sur les visites de Patru ; et elle fit tant de bruit que M. Lévèque finit par se rendre à ses remontrances. Le digne homme consentit à faire prier Olivier de venir moins souvent chez sa femme; et ne se sentant pas le courage de remplir cette pénible négociation , il en chargea la redoutable belle-mère.
Notre avocat se présenta justement sur ces entrefaites. L'air contraint des assistans à son approche et un signe que lui fit madameLévèque l'avertirent suffisamment de se tenir en garde. Le mari sortit bientôt, et lajeune femme aussi ; voyant alors madame Turpin qui se recueillail en elle-même pour lui tourner son compliment, il résolut d'esquiver le coup. Personne ne connaissait comme Patru le côté faible de chacun; il savait la belle-mère vulnérable à l'endroit de la vanité.
— Il faut que je vous fasse compliment , madame Turpin , dit-il tout d'abord , de la
manière dont vous avez élevé et établi votre tille. Notre ami Lévêque est un homme de talent...
— Vous êtes bien bon , monsieur Patru ; j'ai quelque chose à vous dire...
— On parlait de lui tout-à-1'heure chez le duc de Montmorency, d'où je viens.
— On y parlait de mon gendre?...
— De lui-même ; et le duc , qui m honore de son amitié, me demandait ce que jeu pensais. Je pense , lui répondis-je , que le roi ne saurait accorder la permission d'acheter une charge à aucun homme plus digne de la bien remplir.
— Vous avez répondu cela, monsieur Patru?
— Sans doute ; il faut bien servir ses amis quand l'occasion s'en présente.
— Mon gendre vous sera reconnaissant de ce bon procédé; mais j'ai néanmoins à vous prévenir d'une chose...
— Ce n'est pas tout. Le duc aime fort à m'entendre lire, et comme j'achevais une lec-
ture des vers nouveaux du marquis de Racan: « Mon cher Patru, me dit-il, je donne à danser la semaine prochaine pour la fête du roi , et je réserve douze billets pour des demoiselles . Vous êtes en bon pied dans la bourgeoisie, je vous charge de faire la moitié de ces invitations. »
Comme vous le devez croire, madame Turpin , je garde un billet pour vous et votre fdle.
— Des billets pour nous, monsieur Patru ! vous êtes un homme charmant. Appelons Marie, et donnons-lui cette bonne nouvelle.
— J'aurai soin que vous soyez priée chaque fois qu'il y aura danse chez M. le duc. « Monseigneur, lui dirai-je, si vous n'engagez encore madame Turpin et sa fdle , elles croiront que vous vous repentez de les avoir eues la première fois. »
— Ce que c'est que les amis !
Madame Turpin conçut dès ce jour pour
1 Les grands seigneurs appelaient encore demoiselles les liâmes qui n'étaient pas nobles.
Patru une affection égale à celle que lui portait Lévèque, et notre avocat eut soin de la bien entretenir. Cependant il n'y avait rien de vrai dans ce qu'il venait d'avancer, sinon que le duc de Montmorency donnait le ballet au jeune roi Louis XIII et à la reine-mère; mais Patru, qui était bien venu chez le duc, courut à l'hôtel Montmorency. Le grand-amiral de France dinait tout seul , et s'ennuyait ; il fit servir une perdrix à notre avocat, et le pria de lui conter une histoire. Patru conta ce qui venait de lui arriver. Le duc prit si gaiement la chose, qu'il voulut envoyer ses gentilshommes aux deux dames pour les inviter avec autant de cérémonies que si elles eussent été des marquises. Cela fit du bruit au Chàtelet, et nos jeunes amans en comptèrent des ennemis de plus. Madame Lévêque fut si belle au ballet de l'amirauté , elle s'y tint si décemment , qu'on n'osa pas rire de sa mère , et que les plus hauts seigneurs lui firent les doux yeux La reine elle-même la remarqua; et, sétanl informée de son nom , dit , dans son jargon
italien, à M. le cardinal: « Est belle , cette
Lévéque y mi rissemble. »
Madame Turpin faillit en perdre la raison.
Je vous laisse à penser si Patru et la jeune dame
rirent de bon cœur ensemble , le lendemain ,
en causant du motif qui leur avait valu tant
d'honneur. Ils n'étaient pas encore au bout.
La belle-mère, à peine arrivée à ne plus jurer
que par Patru, voici le beau-père Turpin qui
accourt, frappant la terre de sa longue canne
et secouant sa perruque, crier chez son gendre
qu'il fallait être fou pour prêter à gloser aux
mauvaises langues comme il faisait. Cette nouer
velle botte était cruelle, parce que M. Turpin vivait fort reclus , et qu'étant extrêmemenl ennuyeux, la tâche de lui plaire n'avait rien d'agréable. Patru y réussit pourtant à force de soins et de sacrifices ; et , la famille entière se trouvant ainsi ensorcelée , notre avocat se vit si solidement installé dans la maison , que les jaloux et lesmédisansqui lui auraient voulu nuire se seraient fait arracher les yeux.
Une autre circonstance vint encore conso-
lider le bonheur de M. Patru. La jeune bourgeoise avait produit un grand effet aux quadrilles de M. de Montmorency; plusieurs personnages l'avaient recherchée et s'étaient solennellement rangés sous ses lois. Le président Tambonneau lui faisait sa visite tous les soirs ; le conseiller d'état de Mesmes venait souvent en son carrosse , qui était fort connu dans la ville, et M. de Chandennier , celui qui fut plus tard capitaine des gardes, ne bougeait de chez elle. La dame en devint à la mode. Les seigneurs allaient faire leurs dévotions à Saint-Severin pour la voir , et son nom fut souvent répété jusque dans les galeries du Louvre. Notre avocat voyait cela sans peine , étant sûr de la constance de sa belle, et M. de Montmorency, qui savait le fond des choses , disait tout haut à la cour que le petit Patru avait trois belles couvertures , l'une d'acier , Vautre de soie et la troisième de laine, voulant désigner ainsi M. de Chandennier , qui était d'épée , le conseiller d'état de Mesmes, el le président à mortier Tambonneau. Ils
pensèrent enrager tous trois des sarcasmes de M. l'amiral de France; mais ils n'osèrent s'en lâcher.
Un quatrième galant se présenta bientôt, plus ardent que les autres : c'était l'abbé Lenormand. Le père de celui-là avait appartenu au duc d'Angoulême, qui eût été l'un des premiers hommes de son temps s'il eût pu se défaire de l'habitude de voler ; et comme l'illustre prince enseignait lui-même à ses gens la bonne manière de détrousser les passans , les Lenormand avaient toujours conservé de ce patronage une certaine disposition à couper les jarrets. L'abbé était, du reste, un Vantard qui disait encore plus qu'il ne faisait. Un jour qu'il parlait avec exaltation de la belle bourgeoise devant M. de Chandennier, celui-ci s'écria :
— Je vois bien que nous ne ferons rien qui vaille dans cette maison tant que le petit Pat ru y viendra.
— Eh bien ! dit l'abbé, je vous en débarrasserai, moi, et je vous demande quinze
jours d'avance pour faire ma cour, une fois que j'aurai mis l'importun dehors.
Le marché fut conclu. Notre avocat s'en allait de grand matin au Palais , quand un estafier, traînant sa rapière sur le pavé , se présenta devant lui au détour d'une rue. Palm recula de trois pas , et , mettant lépée à la main , s'apprêtait à croiser le fer ' .
— Tout beau ! monsieur, dit le spadassin. Ne vous fâchez pas encore. N'êtes- vous pas monsieur Patru ?
— Lui-même, et prêt à te jouer la tierce, grand drôle, si c'est à moi que tu en veux.
— Il est vrai que j'ai reçu vingt pisloles pour vous donner un mauvais coup, monsieur Patru ; mais , si je les ai acceptées, c'était seulement pour avoir le plaisir de regarder en face le plus joli garçon de Paris , celui qui fait tourner la tète à toutes les dames, et non pour lui faire du mal, je vous assure. Je vous estime trop pour cela, monsieur, et suis votre
1 Quelques avocats portaient des épées , et M. Pairu était de re nombre.
serviteur. Ne craignez rien de moi : je vais percer mon pourpoint, afin de pouvoir dire que nous avons lutté ensemble; soyez assez complaisant pour ne point me démentir, et je tirerai encore cent écus à notre homme sans qu'il vous en coûte une goutte de sang.
A quelque temps de là le traîneur d'épée reparut encore :
— Monsieur Patru , dit-il en ôtant son chapeau , je vous remercie bien : vos amours m'ont valu cinq cents livres ; vous pouvez à présent dire ce qu'il vous plaira. Je me moque de votre ennemi, puisqu'il n'a plus d'argent ; c'est l'abbé Lenormand. Je vous souhaite bonne chance et vous ençaae à vous méfier de lui. Tête bleue ! si vous le désirez , je vous en délivrerai gratis, pour l'honneur seul d'avoir servi un aussi galant homme que vous.
— Garde-t'en bien, drôle, s'écria l'avocat : on nous pendrait tous deux , je ne suis pas gentilhomme.
— Vous avez raison ; que Dieu vous tienne en joie !
M. de Montmorency , qui était ambitieux, recevait grosse compagnie de jeunes gens. Patru se trouva donc chez lui un jour en même temps que l'abbé Lenormand.
— Eh î monsieur l'abbé , lui va-t-il dire en face , où donc aviez-vous l'esprit , l'autre soir , de vouloir faire dévaliser un pauvre diable comme moi ? Je n'ai jamais plus de quatre écus en poche , et ce n'est pas de quoi risquer la potence. Je ne pense pas que vous soyez mon ennemi, puisque j'ai à peine l'avantage de vous connaître.
L'abbé perdit la tête complètement à cette brusque attaque, et, tous les rieurs se mettant en cercle, Patru poursuivit la plaisanterie.
— Si l'un de nous avait femme , monsieur l'abbé , ou bien si je vous avais enlevé une maîtresse, je concevrais votre acharnement; mais je suis garçon , et notre mère l'église est votre seule fiancée. Expliquez-moi donc, je vous prie, quel fut votre dessein en m'envoyant ce grand maladroit tireur qui en voulait à. ma peau. Serait-ce pour vous entretenir la main,
afin de ne pas oublier les leçons de M. dAnprmlême? Mais alors il fallait venir en personne. On voit bien que le feu duc n'est plus là pour vous indiquer les bons endroits; il ne vous aurait jamais décoché contre un pauvre avocat. Peut-être vous vous imaginez qu'il y a un talisman de cheveux de pendu dans la doublure de mes habits ? Je suis bon prince , monsieur l'abbé ; mon pourpoint est presque tout neuf, et je vous le veux bailler à l'instant pour huit pistoles , si toutefois vous n'avez pas donné le fond de votre bourse à votre coupejarret.
L'abbé tout éperdu prit la fuite au bruit des éclats de rire. Le duc de Montmorency se tenait les côtes. La scène fut contée le soir , par Bois-Robert, au cardinal de Richelieu. Dans son récit, Bois-Robert appela Lenormand Don Scélérat ; de sorte que le sobriquet en resta pour jamais à l'abbé , qui n'osa plus se montrer chez M. Lévêque.
Trois années s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles notre avocat, envié des jeunes gens,
caressé par les grands seigneurs et fort recherché des dames, goûta un bonheur parfait dans les bonnes grâces de la plus belle personne qui fût au monde. Elle lui garda une fidélité bien méritoire ; car le président Tambonneau lui fit, dit-on , offrir en secret une forte somme d'argent pour adoucir ses rigueurs. C'était l'usage alors que les galans se ruinassent en cadeaux; mais Patru, qui n'avait rien, se moquait de la mode et n'avait pas besoin de finances pour plaire.
Les amours d'Olivier et de madame Lévêque auraient duré plus long-temps, si le hasard n'y eût mis fin par un événement qu'on aurait cru de nature à rapprocher davantage les amans plutôt qu'à les séparer. Le mari mourut emporté par une fièvre épidémique.
Quinze jours après le convoi de M. Lévêque, Patru n'avait pas encore remis les pieds chez la veuve. Il reçut une lettre de reproches où la dame le priait de la venir consoler. Il fil cette réponse laconique •
« Je suis le plus malheureux des hommes.
Je ne puis vous épouser sans vous mettre dans la gêne, n'ayant au soleil que des dettes. Si je retourne chez vous , je vous perds en vous empêchant de vous remarier. Je renonce à vous; j'en mourrai, mais il le faut. »
Ce fut bien plutôt la jeune dame qui en pensa mourir , car elle tomba malade de douleur. Elle envoya mille dépêches à l'ingrat pour le supplier de revenir à elle ; jamais il n'y voulut rien entendre. Les jours qu'il plaidait, madame Lévêque se tenait au premier rang à l'audience pour l'écouter et le voir à son aise; tantôt notre avocat en perdait le fil de ses idées, et tantôt il s'en échauffait davantage et parlait avec plus d'éloquence. La veuve pleurait alors , et tout le monde , qui comprenait son désespoir, disait :
— Pourquoi ce méchant Patru ne se rendil pas à tant d'amour? Quel dommage de voir deux jeunes gens si bien faits l'un pour l'autre se tourmenter ainsi !
Mais rien ne put vaincre l'obstination de l'avocat.
La dame, voulant essayer de tous les moyens, imagina de lui donner de la jalousie. Elle encouragea les amoureux, se laissa baiser les mains par le président Tambonneau , et ne sortit plus en ville sans avoir autour d'elle un essaim de galans. M. de Chandennier lui ayant dérobé un mouchoir, elle lui permit de le porter à son bras durant un jour, à condition qu'il irait ainsi au Palais. Le pauvre Patru en avait les yeux brûlés , et pensait mourir de dépit.
M. dAblancourt, qui était son meilleur ami, le trouvant un jour tout pâle et les cheveux mal arrangés , le prit par le bras avec colère :
— Vilain fou , lui dit-il , veux-tu tuer la meilleure des femmes et périr d'ennui toimême? Faut-il t' éclairer sur ta position? Personne n'ignore que vous vous aimez, personne ne lignorait du vivant du mari. Ne crois pas qu'on s'y soit trompé un instant. A quoi donc servent tes sottes idées et ton sacrifice, je te
le demande?
il s
— Gomment! s'écria Patru; on savait que jetais son amant?
— Sans doute ; tout ne se sait-il pas ?
— Eh bien! il est fort heureux que j aie renoncé à elle, car tout le monde le saura aussi.
— Si telle est ta résolution , ne te laisse donc pas sécher de chagrin et fais la cour à une autre belle.
Dans ce moment ils se promenaient sur la Place-Royale , où venait alors la bonne compagnie. Patru s'écriait de temps à autre, en soupirant du fond de son cœur:
— Ah! que je suis donc malheureux!
Un gentilhomme qui passait s'avança poliment vers notre avocat.
— Monsieur Patru, lui dit-il, que vous est-il donc arrivé de fâcheux? Auriez-vous besoin d'argent? ma bourse est à votre service. Si vous vous ennuyez , venez chez moi ; nous viderons une bouteille d'excellent vin ; je vous ferai de la musique, et ma fille nous servira.
C'était M. de l'Enclos. Patru accepta lin-
vitation, et on assure que la belle Ninon, qui devint si célèbre et qui n'avait alors que quinze ans, le consola de ses malheurs. Cette nouvelle fut le dernier coup pour madame Lévêque; elle se retira en Champagne chez une parente, et y mourut.
Ces aventures rendirent M. Patru fort coquet. Il vola de belle en belle; mais il n'aima jamais aussi bien que la première fois.
Comme on en faisait le héros dune foule d'histoires, et que Richelieu aimait les gaillardises, Bois-Robert parlait souvent de lui. M. le cardinal désira que Patru lui fût présenté. La fortune de notre avocat semblait en bon chemin, lorsque cet étourdi s'avisa de rédiger un mémoire en faveur du poète Gombauld , qui venait de perdre sa pension pour avoir publié des vers à la louange de la reine-mère exilée en Flandre.
— Je vois bien , dit le cardinal en faisant ses gros yeux à Bois-Robert, que votre protégé a la tête mauvaise. Il viendrait ici me dire en face quelque impertinence. Vous pouvez vous
dispenser de l'amener. Que les esprits indépendans se tirent d'affaire tout seuls.
Et en effet Patru se soutint toujours par ses talens. A trente-cinq ans, s'étant fort amendé dans sa conduite , il prit un peu d'ambition. Ce fut alors qu'il écrivit de très-belles choses que personne ne lit aujourd'hui , mais qui le firent beaucoup admirer de ses contemporains, et lui valurent une réputation presque égale à celle du grand M. de Voiture. Il eut l'honneur d'être reçu membre de l'Académie Française ; mais il eut le travers de ne vouloir pas aller aux samedis de mademoiselle de Scudéry et de tourner en ridicule l'hôtel de Rambouillet . Il disait en parlant du langage des précieuses : — Je ne suis pas assez bien né pour comprendre d'aussi beaux discours que ceux-là.
Sur ses vieux jours il devint l'ami de Despréaux et de Racine, qui lui lisaient leurs vers et l'appelaient le Quintilien moderne, à cause de la grande pureté de son style.
Patru mourut à soixante-dix-sept ans, pensionnaire de M. de Colbertet fort estimé. •
lies Précieuses.
Ah ! qu'on était heureux de se voir admis à l'hôtel de Rambouillet, en I6'28, lorsque la divine réunion des poètes et des précieuses brillait de tout son éclat! mais qu'il fallait se sentir de hardiesse , qu il fallail être sur de bien dire et maitre de tons ses moyens, lorsqu'on franchissait l«' seuil de ce lemple du beau langage! Malheur à relui qui s embar-
rassait dans ses phrases ! malheur à l'imprudent qui hasardait une tournure triviale , un mot populaire ou grossier! 11 ne trouvait sur les visages que la froideur la plus dédaigneuse, et regagnait honteusement la rue, en se promettant de ne plus remettre les pieds de sa vie dans le sanctuaire du bel esprit.
C'était une collection formidable de plaisans, de satiriques et de rimeurs , que la société d'y/rZ/Ww^Xamarquise aimait la plaisanterie sans y exceller. Ce n'était pas sa partie; elle n'y mettait point ses prétentions ; mais qu'elle savait bien approfondir un sujet sérieux ! qu'elle montrait de sagacité dans l'analyse, de recherche dans le tour et de finesse dans le choix des mots !
Le temps et le local étaient singulièrement distribués à l'hôtel de Rambouillet,qu'on pourrait appeler , en style précieux , le pays de Conversatin . La première moitié du jour était consacrée aux badinages, aux malices , aux vers légers, aux pointes et facéties. On se tenait alors dans le petit salon. Le soir les rires
n'étaient plus permis. On parlait sur des matières d'importance, on raffinait sur un sentiment ; on imaginait des utopies, ou bien on écoutait la lecture de quelque grande production inédite. Le plus communément on adoptait un sujet pour la soirée entière ; il fallait l'épuiser et le couler à fond. Après cela, comme vous le pensez bien, aucun philosophe, présent ou à venir , n'avait plus à s'en occuper. On choisissait une passion ou une vertu , un caractère ou une mode. La marquise disait, par exemple : « Causons aujourd'hui de la bienfaisance , nous passerons demain à la jalousie. » Et je vous assure qu'il se débitait là de quoi faire un volume in-quarto. C'était alors clans la chambre bleue qu'avait lieu la conférence. Cet endroit, où Arthénice recevait les visites de conséquence, est assez célèbre. On y voyait un ameublement de velours bleu rehaussé d'argent.
Parmi les habitués les plus éminens, il faut <-iter en première ligne madame la princesse de Coudé («elle qui avait failli couler la raison au
feu roi Henri IV) et le cardinal de Lavalette, qui était homme de beaucoup d'esprit, amoureux de la princesse et dans ses bonnes grâces, disait-on. Parmi les gens de qualité figuraient encore M. d' Andilly, M. Arnaud de Corbeville, M. 1 evêque de Grasse , mademoiselle Paulet , M. le marquis deMontausier,qui devint gendre de la marquise. Les poètes et écrivains avaient tous des noms aujourd'hui fameux ; ce sont MM. de Gombauld, Voiture, Conrart, Chapelain, Colletet, Des Yveteaux.
La vicomtesse d'Auchy était une précieuse d'un genre particulier. Cette dame poussait l'amour des belles choses jusqu'à la fureur. Elle ne manquait pas une séance, et jouait plus volontiers le rôle du peuple athénien que celui d'orateur. Un jour, saisie du désir d'être comptée pour bel esprit, elle acheta d'un docteur en théologie, nommé Maucors, un énorme manuscrit de commentaires sur les Épîtres de saint Paul, et le fit imprimer avec son portrait au frontispice. La nouveauté était si étrange de voir une dame de la cour commenter un
apôtre, que tout le monde acheta le livre. On devina bien que la vicomtesse ne savait pas le latin et ne connaissait saint Paul que de nom; mais comme elle ne voulut jamais répondre aux questions qu'on lui fit sur son ouvrage et continua de rester muette aux entretiens de l'hôtel de Rambouillet , on ne lui contesta pas ses droits à l'immortalité.
Voiture lui ayant demandé un jour sérieusement lequel elle mettait le plus haut de saint Thomas ou de saint Augustin, elle répondit avec assurance que c'était saint Thomas; mais elle refusa nettement d'en donner les raisons par des scrupules de dévotion.
Depuis son grand succès la vicomtesse avait un maitre-d' hôtel qui la servait à table avec le manteau, les grandes chausses et l'épée au côté, suivant la coutume des princesses.
Les originaux étaient en nombre chez madame de Rambouillet; mais, avant les conviés, il est juste de faire connaître d'abord le maître du logis.
Le marquis n était pas un mince personnage.
11 avait près du roi Louis Xlll la charge de grand-maître de la garderobe. Il montra longtemps une assiduité extrême à remplir ses fonctions. C'eût été lui faire un mortel outrage que d'empiéter sur ses droits : aussi ne souifrait-il jamais que, pendant la toilette de sa majesté, le plus simple vêtement parvînt jusqu'à la personne royale sans avoir passé par ses mains. Il résultait de cette exactitude minutieuse que le premier valet de chambre n'avait presque plus rien à faire , ce qui le contrariait fort. Le marquis eut bientôt un ennemi au plus avant de la cour, chose dangereuse, dont il ne se garda pas assez. Le second valet de chambre s'unit contre lui au premier. Messieurs les ordinaires se mirent de la partie; mais comme le marquis n'abandonnait pas la place et qu'il se tenait au beau de son emploi, on n'avait que bien peu d'occasions de le desservir.
Pour son malheur , M. de Rambouillet avait la vue très-basse. Il ne s'aperçut pas que sa ponctualité même ennuyait souvent le roi,
qui aimait à voir de nouveaux visages. Les signes d'impatience qui se manifestaient dans le mouvement des épaules et les muscles Je la ligure échappèrent aux yeux myopes du mar- - quis. Ce qui n'était d'abord qu'une manie d'un moment chez le. roi finit par se changer en antipathie complète.
Un jour que dans 1 exercice de sa charge le grand- maître de la garde-robe offrait le justaucorps , sa majesté, ne pouvant plus dissimuler son aversion , tourna son dos vers le marquis, et lui présenta, en se courbant, toute autre chose que la tète.
— Si votre majesté ne veut plus de mes services, dit M. de Rambouillet d'un air fort peiné, je la supplie de me le faire savoir autrement.
Le roi vit qu'il avait affligé un excellent serviteur, et le pria de ne se pas formaliser ; mais depuis ce moment le marquis devina qu'il n'était point agréable au prince, et sa vie en fut empoisonnée. Il comprit, en vovant la faveur de bien des courtisans, qu'il ne parviendrait jamais comme eux. Louis XIII disait
un jour, en accordant le brevet de duc à Saint- Simon, le père du faiseur de mémoires :
— J'aime beaucoup ce gentilhomme, parce qu'il me donne toujours des nouvelles certaines de la chasse, qu'il ne tourmente pas ses chevaux , et qu'en prenant un cor dont il vient de jouer on trouve qu'il n'a point trop bavé dedans.
Telles furent les causes d'une des plus belles fortunes du dix-septième siècle , et le marquis de Rambouillet sentit avec dépit que son mérite pourrait bien ne le mener à rien. Son caractère s'en gâta. 11 devint disputeur, et ne voulut plus , dans les conversations de la chambre bleue, avouer jamais que d'autres eussent raison sur lui.
Celui qui donnait le ton à l'hôtel Rambouillet, on le sait de reste, c'était le fameux Voiture. Fils d'un marchand de vin, Voiture offre l'exemple singulier d'un homme de basse origine devenu de la cour par son seul esprit. C'était un garçon petit et délicat, de ehétive apparence, quoiqu'il fût assez bien de
visage; il était toujours enrhumé, se plaignait sans cesse pour être caressé par les dames, et se faisait appeler le pitoyable Voiture. Une fois animé, il tenait bien le dé, rencontrait admirablement en bons motset maniait comme il faut l'épigramme. Pour de la facilité, il en avait peu. Quinze jours lui suffisaient à peine pour tourner une de ces lettres qui lui ont valu sa réputation. Il feignait souvent d'improviser; mais on le soupçonnait d'apporter des vers tout faits. Néanmoins c était un si bel esprit, et on lui avait tant d'obligation de montrer au reste des hommes à dire les choses galamment, qu'on ne laissait pas de l'applaudir et de s'assembler autour de lui avec empressement dès qu'il faisait mine d'ouvrir la bouche. Il était joueur comme les cartes, et passablement libertin, sans oser le laisser voir. Madame Sainctot, qui l'aimait à l'adoration, reçut de lui bien des chagrins.
Le seul écrivain dont la réputation pût balancer celle de Voiture était JM. Chapelain. \vant qu il eut fait sa Puce lie, il passait pour
le premier poète du monde, et comme il travailla vingt ans à cet ouvrage , sa gloire eut le loisir de briller sans pareille. Il touchait des pensions sur toutes les cassettes. Ses revenus s'élevaient bien à 6,000 livres ; ce qui était énorme alors : M. de Longue ville lui en donnait 3,000. Cependant M. Chapelain était dune avarice sordide ; toujours vêtu d'une mode en arrière de dix ans. Son justaucorps moucheté venait le plus souvent des vieilles robes de sa sœur. Son pourpoint de satin colombin avait sans doute la même origine, et la doublure en était de panne verte, comme les rideaux des cabarets. Cependant, quelque vieille et dégarnie que fût sa perruque , il en avait une encore plus usée pour la chambre. Il était petit, et laid, crachotait toujours; mais en cette enveloppe repoussante était le grand génie que vous savez. Chapelain faisait la cour à une jeune fdle, habituée de l'hôtel , qu'on nommait mademoiselle Pelloquin, qui riait de lui et regardait plus la corde de son manteau qu'elle n'écoutait ses beaux discours.
Des Yveteaux était gentilhomme et riche. 11 pouvait se flatter, pour l'originalité des manières, de surpasser tous les autres. Il portait habituellement des chausses à bandes, comme un Suisse du roi , un pourpoint de peau , et une chaîne de paille tressée à son cou , en guise de collier; car il aimait la paille et les vieux cuirs dorés , à tel point que sa maison en était pleine. On le rencontrait dans les rues en cet équipage-là, et il avait habitué les gens à le voir ainsi. Du reste, plus libertin que Voiture lui-même , il ne cachait pas ses faiblesses. Son logis était toujours occupé par une douzaine de nvmphes qui bouleversaient tout et le volaient souvent. Il s'habillait en satyre , en berger ou en faune , et faisait des orgies. Quand on n'était pas en cérémonie chez la marquise, Des Yveteaux y venait dans ces costumes-là, en se cachant au fond de son carrosse pour n'être point vu des passans. Ses épigrammes eurent beaucoup de vogue. 11 plaisantait agréablement. Comme les précieuses n'aimaient point le cynisme, il se piquait de
dire poliment et avec recherche devant les dames. La rue des Marais, où était sa maison, près le couvent des Petits-Augustins, se trouvant à l'extrémité de la ville, madame de Rambouillet l'appelait malignement le dernier des hommes. Des Yveteaux ne soupirait pour aucune des belles de l'hôtel, et trouvait ridicule le bon ton de la galanterie , qui consistait à faire le malade et le languissant , et à parler comme s'il se fut agi de s'évanouir.
Gombauld nétait pas non plus un être ordinaire. Malgré ses cinquante ans, il avait la mine encore jeune et la taille belle. Il semblait un héros de roman des temps passés. On trouvait plaisant de le voir , dans la rue, saluer à l ancienne mode quelqu'un de ses amis. L'obligation de partager ses regards entre le passant et les pavés, dont il cherchait soigneusement le milieu, la crainte de se crotter et celle de ne point donner à temps son salut , le faisaient piétiner d'un air d'embarras dont on riait; mais ce spectacle m'aurait attendri si j en eusse été le témoin , car rien ne m inlé-
resse et ne m'afflige comme la pauvreté chronique et dégénérée en habitude chez un homme qui mérite un sort meilleur.
Les autres intimes de la marquise ne se singularisaient que par leur esprit; les dames étaient divinement belles , puisque tous ces poètes les ont célébrées; quand à la céleste Julie, sa guirlande et les treize années de constance du marquis de Montausier ont assez fait connaître ses appas. Elle était petite et mal faite. C'est à trente-huit ans qu'elle récompensa le marquis d'un amour sans égal , par la possession de sa personne et de son cœur.
Le duc de Montmorency, qui venait de recevoir le bâton de maréchal pour sa grande victoire de Veillane, brillait alors à la cour par-dessus tous les autres capitaines, et c'était sans doute afin de cacher ses projets contre la puissance de M. le cardinal qu'il montrait un amour extrême de la poésie. Le duc était , comme on sait, frère de madame la princesse de Condé. Sa sœur le pria d'assister à l'une des