‹ Mignard et Rigaud (volume 2)Chapitre 7 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

réunions présidées par Arthénice. Ce fut un événement d'importance pour les habitués de rhôtel. On demanda trois jours de délai : ce n'était pas trop pour choisir convenablement les sujets de conversation. Gombauld fut prié délire quelques vers sérieux; Des Yveteauxse chargea des madrigaux , et Voiture fit une ample provision d'inpromptu. Les dames s'assemblèrent extraordinairement pour la répétition générale des badinages et propos légers qui devaient servir d'intermèdes.

De son côté, le vainqueur de Casai se sentait moins d'assurance pour paraître devant ce bataillon littéraire qu'il n'en avait montré sous le feu des canons de l'Espagne. C'était un homme charmant que le duc de Montmorency, grand seigneur de sa nature, chevaleresque en toute sa personne comme par le caractère, et, quoiqu'il eût les yeux un peu louches, les femmes l'aimaient à la folie. Son seul défaut était de manquer d'éloquence , et cette qualité n'est pas moins nécessaire à un ambitieux que le courage et la générosité. Peut-être est-ce à

la privation de ce grand moyen de manier les hommes que le maréchal a dû sa fin déplorable. Il demeurait souvent court en parlant. Aussi avait-il à ses gages deux poètes , Théophile et Mairet, qui faisaient des vers pour lui, et l'entretenaient une heure chaque matin , afin de lui bien arranger d'avance ce qu'il avait à dire dans la journée. Ils lui apprenaient aussi le jugement qu'il convenait de faire sur les choses qui couraient. Comme si la nature eût voulu suppléer dans cet illustre seigneur au manque d'éloquence , elle lui avait donné une grâce particulière dans le geste. Le petit Ménage l'ayant vu discourir un jour s écria :

— Jésus que ce duc est heureux d'avoir des bras !

Ce qui faillit lui procurer des coups de bâton.

Le grand jour de l'audience étant arrivé, M. de Montmorencv entra en consultation avec ses deux poètes à gages.

— Mes maîtres, leur dit-il, trouvez-moi, s'il vous plaît , quelque chose de superfin à

conter aux précieuses. Jevais ce matin à l'hôtel Rambouillet.

— A l'hôtel Rambouillet! répondirent les deux marchands d'esprit en changeant de couleur; il fallait donc nous prévenir plus tôt, monseigneur. Ce n'est pas une petite affaire que de paraître devant Voiture et Chapelain !

— Eh! morbleu! c'est moi qui leur fais honneur, j'espère.

— Sans doute, monseigneur; mais si d'abord voua parlez aux dames de cet endroit avec des morbleu ! vous allez les voir tomber toutes en syncope.

— Je sais cela ; ne craignez rien. Préparonsnous un peu. Dois-je faire compliment à Gombauld de son dernier ouvrage ?

— Assurément, monseigneur. N'oubliez pas qu'il s'appelle les Danaïdes, et que c'est une comédie héroïque.

— Fort bien. Je lui répéterai les éloges que j'ai donnés à Malherbe la dernière fois que je l'ai vu. Je voudrais une phrase pour prouver que je fais grand cas des vers.

— Il faut dire que les Muses vous donnent vos plus doux délassemens des travaux de Bellone.

— Bellone! reprit l'autre, cela est commun; il vaut mieux dire la fille de Phorcys et de Céto, ou bien la sœur de Mars.

— Au diable! dit le duc. On me fera bien

assez de flatteries sans que j'aie l'air de les quêter. Ce n'est pas à moi de mettre Bellone sur le tapis.

— Si monsieur le maréchal disait seulement qu'il donnerait son bâton de commandement pour une couronne de poète?

— A la bonne heure ! c'est parfait. Au moment où l'un de ces immortels petits messieurs aura lu quelque sonnet, je dirai en me levant, comme ceci : Ah ! que je donnerais volontiers mon bâton de maréchal pour une couronne de poète1 ! — Je suis très- content de ce mot-là , Théophile.

— Ne voulez-vous pas aussi lire des vers? demanda Mairet.

— Donne-m'en toujours une demi-douzaine.

— Voici justement un quatrain et une épigramme qui font le compte.

— Bien. De quoi s'agit-il?

— Des courtisans qui réussissent sans bouger du château.

— C'est ce qu'il me faut. Maintenant, à vous deux, trouvez-moi un sujet de conversation digne de l'occasion.

— Que pensez-vous de la magnanimité ? dit Théophile.

— Magnificence plutôt, reprit Mairet.

— Je préfère magnanimité ? cela sonne mieux, dit le duc.

— J'ai là-dessus d'assez belles phrases. Le sujet est bon; par désir de vous être agréables, les précieuses y tomberont nécessairement.

— D'ailleurs je saurais les y amener au besoin. Voyons tes phrases.

— « La magnanimité est une qualité qui passe souvent les bornes de la raison commune. Ce sont des événemens heureux qui la viennent par après justifier. En effet, il faut être magnanime à un roi de Macédoine , pour aller

combattre le grand empire des Perses et former le dessein de la conquête du monde , n'ayant qu'une armée de trente mille hommes. »

— C'est fort beau ce que tu dis là. Attends

un peu que je l'apprenne. « N'ayant que

trente mille hommes. » Et qui est ce roi de Macédoine ?

— Alexandre, .monseigneur.

— Alexandre-le-Grand ?

— Lui-même. Je poursuis : « Dans les actions extraordinairesqu'ilsfont, les conquérans sentent en eux une main qui les mène... »

— Est-ce qu'on peut sentir une main en soi? Le diable m'emporte si, quand je gagne une bataille, je sens d'autre main que celle qui fient mon épée!

— Aimez-vous mieux une force ?

— Une force, oui ; cela s'entend, une force Continue.

— « Une force intérieure qui les soutient et les assure. Dans ces momens, il semble qu'on soit d'accord avec le ciel et le danger, que la

mort même soit votre humble servante et comme parmi vos gens. »

— J'aime beaucoup la mort qui est de la maison d'un conquérant. C'est fort bien dit tout ceci, maître Théophile. N'allons pas plus loin. Je pourrais manquer de mémoire. Vent rebleu ! si les précieuses ne trouvent pas que je parle comme un Grec, elles iront au diable. Repassons cela un peu : Mon bâton pour une couronne de laurier... la magnanimité. . . une armée de trente mille hommes... une force intérieure qui vous... Comment dis-tu?

— Qui vous assure.

— Qui vous assure... la mort qui semble être à vous. Je suis content, mes maîtres ; on vous donnera, comme à l'ordinaire, un quartier de viande à chacun. J'y ajoute pour aujourd'hui une gratification de quatre écus. II me faudrait cependant encore une anecdote divertissante , quelque mot pour rire, s'il y a lieu.

— Monseigneur veut-il raconter le duel de M. de l'Enclos? C'est tout frais de ce matin.

— Le père de la petite Ninon s'est battu?

— Le plus plaisamment du monde. Ses seconds l'ont traîné de force sur le terrain. Il se mourait de peur. Au bout de cinq minutes, son homme n'étant pas venu, il s'en voulait aller et disait mille rodomontades.

— Bon cela.

— Enfin on entend au loin un carrosse : « Messieurs, dit l'Enclos , vous êtes témoins que le lâche n'est point venu , je me retire. » On le retient au collet. Le carrosse arrive. Son adversaire va pour en descendre : « Te voilà donc, misérable? lui crie l'Enclos. Je te vais châtier comme il faut. » Et, disant cela , il court à son homme l'épée haute et le tue sur le marche-pied de son coche.

— L'histoire est impayable , mais elle n'est pas neuve. On a accusé le chevalier de Guise du même coup.

— Ce n'était pas vrai , tandis que ceci est exact.

— J'aime mieux autre chose.

— Voulez-vous M. d'Angoulême payant les

p'ages de ses valets en leur commandant de détrousser un passant en pleine rue?

— Il y a six ans que je connais cela. Vous n'entendez rien à la plaisanterie, mes maitres. Qu'on m'aille chercher à l'instant le petit Patru. Il est farci de contes, et fera mon affaire.

L'avocat Patru , ayant été appelé , fournit les anecdotes désirées , et le duc partit pour l'hôtel Rambouillet avec la certitude d'être fort pmité de la coterie. Il savait assez le vocabulaire des précieuses pour les menus détails d'usage. Il ordonna donc à son valet de pied de s'enquérir si la marquise était en commodité d'être visible , et, sur la réponse qu'on volait au-devant de lui avec les ailes de V impatience , il monta les escaliers.

La marquise, un peu émue, vint en effet le recevoir en haut du degré. M. de Montmorency offrit galamment sa main , et s'introduisit dans la célèbre chambre bleue en passant devant une ligne de beaux esprits rangés comme en bataille. Les dames, qui formaient un demi-cercle à l'entour de la cheminée, se

levèrent pour donner la révérence. Les hommes s'approchèrent un à un pour faire leurs respects , et tout le monde s'assit au moment où, le duc s'étant posé sur son siège , la marquise dit avec majesté :

— Messieurs, prenez figure.

Puis elle toussa trois fois pour se remettre, et poursuivit en s'adressant au duc :

— Vous êtes ici , monsieur le maréchal , dans le pied-à-terre des muses à Paris. Les neuf sœurs sont de trop modestes filles pouravoir un logis digne de recevoir le premier capitaine de notre siècle.

— Eh ! Dieu me pardonne, je ne les savais pas de si bonne maison. Si Ion en croit la fable, ne vivaient-elles pas en plein air comme des bohémiennes sur une montagne? Ce sont des muses de qualité chez qui me voilà.

Voiture , qui ne pouvait rester long-temps en place, feignit d'avoir froid aux pieds pour venir à la cheminée.

— Ce n'est pas une petite bonne fortune pou ries muses de Paris, dit-il en se dandinant,

que de tenir un héros en leur logis, elles qui font métier de courir les champs pour mettre les grands généraux dans leurs chants.

Voiture équivoquait sur les mots.

— De grâce , reprit la marquise , ne nous jetons pas au plus avant des badinages, mon cher Voiture , car vous êtes vous-même un véritable héros une fois tombé dans une mêlée de ce genre. Vous plairait-il, monsieur le duc, entendre un poème de M. Chapelain?

— C'est un plaisir que je souhaite depuis bien des années.

— Oh ! dit mademoiselle Pelloquin , il y a quatre révolutions solaires que je l'eus pour la première fois.

— Vous êtes une méchante, dit Chapelain en déroulant un énorme manuscrit. N'est-ce pas assez des traits de vos yeux sans aiguiser encore contre moi ceux de votre langue?

— Mes vainqueurs ne vous ont pas blessé suffisamment à mon gré.

— Allons! interrompit la marquise , laissez M. Chapelain ouvrir les écluses de son génie.

Chapelain fit lecture dune ode fort longue. Elle vantait les vertus de M. le cardinal, et le duc ne put réprimer trois ou quatre grimaces dans les passages où il y avait le plus d'exaltation. Néanmoins il applaudit beaucoup à la fin, et trouva, non sans peine, quelques lieux communs d'encouragement, dont le poète fut à demi satisfait. La marquise , voyant le moment de procéder au premier intermède , se tourna vers une assez jolie personne , et lui dit:

— Ma chère mademoiselle d'Arquenay, ne nous alliez-vous pas conter une aventure étrange lorsque M. le duc est entré ?

— Une aventure effroyable , madame, qui m'est arrivée hier.

— Voyons donc cela.

— Vous savez quelle aversion naturelle j'ai pour la vue d'un homme en bonnet de nuit.

— Un homme en bonnet de nuit ! s'écria mademoiselle Paulet. Fi! cela doit être bien affreux en effet.

— Je croyais , murmura le duc involon-

tairemenl en secouant ses épaules, que vous en aviez vu plus d'un.

Mais on n'entendit pas cette réflexion.

— Un homme en bonnet de nuit ! dit la maîtresse de Malherbe en se penchant à la renverse sur son fauteuil ; cela fait naître dans l'esprit d'horribles idées. Ah ! ma chère, cette histoire me va faire mal.

— Et moi donc , madame , concevez-vous que je n'en sois pas morte? Mon frère, le chevalier d'Arquenay , m'a pensé jeter dans les convulsions. Hier, madame, j'errais dans notre jardin, sous les agrémens rustiques1, un instant avant que l'astre du jour se fûtmis au bain. Lorsque je rentrai dans la maison, je vis en face de moi M. le chevalier coiffé d'un bonnet de nuit, et le traître ferma la porte pour m'empêcherde fuir ce spectacle. Ce n'était rien encore : non seulement il me força de prendre la collation avec lui et resta dans ce costume , mais les six fidèles 2 qui nous servaient s'é-

■ Les arbres.

' Les laquais.

taient affublés de même par son ordre, et ne voulurent pas ôter leur coiffure malgré mes cris.

— Vraiment, dit M. de Montmorency, vous avez un bien vilain frère, mademoiselle. Pour moi, je n'ai jamais montré par force mon bonnet de nuit à de jolies filles ; mais quelquefois...

Le duc s'arrêta, voyant autour de lui toutes les lèvres pincées.

— Votre aventure n'est pas pour en mourir, mon enfant, dit madame de Rambouillet. Moi, qui ai un mari, je sais qu'on peut voir un bonnet sans horreur.

— Comment avez-vous pu en prendre l'habitude, madame ?

— Cela vient tout seul.

— Je ne trouve pas précisément que cette aventure soit triste, dit M. Des Yveteaux.

— Triste , triste ? répéta plusieurs fois la vicomtesse d'Auchy. Monsieur Voiture, est-ce que triste n'est pas une expression à bannir de la conversation ? un méchant root?

— Non, madame ; vous le pouvez prononcer sans crainte.

— Mon cher Gombauld, dit la marquise, mon beau ténébreux, lisez-nous donc quelques vers.

Gombauld rougit comme s'il eût eu vingt ans. Mais il se mit à côté de Voiture , qui ne voulait point céder la cheminée. Il récita de mémoire le sonnet suivant :

Je consens à ma peine, et, pour la soulager, J'ai recours à l'objet qui la rend animée. D'une si douce ardeur mon ame est consumée , Qu'une faveur du ciel ne pourrait m'obliger.

Quand de feux et de traits Philis est toute armée , C'est avecque plaisir que je cours au danger; Et quand de mon audace elle se veut venger, C'est lors que ma douleur en est toute charmée ;

Mais à la fin ma vie éprouve tant de morts , Qu'il faut que je succombe à de si doux efforts, Et qu'avecque le cœur je perde la parole.

Dieux! qu'un bonheur extrême est proche du malheur!

Je ne saurais juger si mon ame s'envole

Ou de trop de plaisir ou de trop de douleur '.

' Ce sonnet de Gombauld est, à mon avis, le plus mauvais

— Oh! que cela est beau! s'écria le duc enthousiasmé. Voilà du moins qui est du plus galamment tourné que je connaisse. Monsieur de Gombauld, je vous tiens pour l'homme du meilleur goût. Ce que vous faites est clair et facile en même temps que... Diable! le mot m'échappe. N'importe ! le transport où je suis m'excuse suffisamment.

Toutes les dames firent chorus avec M. de Montmorency.

— Ce Gombauld , répétait le marquis de Montausier, qu'il dit bien ! et qu'il connaît à fond le friand des choses ! Quelle délicatesse de sentimens ! Que ce qu'il fait est de qualité !

— Et que la passion a de décence dans sa bouche ! disait mademoiselle Paulet.

— J'ai un furieux tendre pour ses vers, dit la vicomtesse d'Auchy.

— Et moi de même, crièrent les précieuses, un tendre tout particulier.

qu'il ait produit ; mais c'est un de ceux qui lui oui lait le plus d'honneur en sou temps.

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