II
— Malherbe, à mon sens, dit M. Conrart, est du dernier bourgeois à côté de ceci.
— Gombauld, mon ami , dit M. Des Yveteaux en faisant une pirouette, il me monte une incertitude à la gorge au sujet de l'un de tes vers. Tu as écrit :
Mais à la fin ma vie éprouve tant de morts.
J'aimerais mieux mon ame que ma vie.
L'antithèse est une si belle chose, qu'il la faut ménager.
Gombauld promit de changer ce vers; mais il n'en fit rien, car on le trouve dans.ses œuvres tel qu'il l'avait récité.
— Çà, reprit Des Yveteaux, je n'ai pas encore trouvé matière à rire dans tout ce que nous avons dit aujourd'hui.
— Rire ! s'écria madame de Rambouillet ; voilà encore un mot que je ne puis m'empêcher de trouver trivial. Si nous le changions, messieurs? qu'en pensez-vous?
— J'en suis d'avis, dit la vicomtesse ; il me
déplaît fort aussi. Remplaçons-le par quelque chose de gracieux.
— Si nous mettions en notre vocabulaire : Donner cours à sa gaité?
— Gaîté n'est guère mieux , dit la marquise; cela sent le petit monde.
— J'ai votre affaire, assura M. Conrart. Il faut dire : Montrer V ameublement de sa bouche.
— Oh! c'est trop l'image d'une grimace, dit la belle Julie, qui avait les dents mauvaises.
— Que pensez-vous de ceci? hasarda mademoiselle Paulet : Perdre son sérieux \?
— C'est hardi, mais de bon goût.
— L'expression est recherchée, dit la marquise. Les autres en feront à leur idée; pour moi, je l'adopte.
Voiture venait de s'approcher de la sœur de Chapelain, et la regardait très-attentivement. Cette demoiselle était digne en tout point du
1 On voit que la fantaisie de MUe Paulet s'est installée jusque dans le langage familier. On peut juger par là de l'influente des précieuses.
chantre de la Pucelle. Avare comme lui jusqu'à montrer un véritable génie dans les moyens d'épargner ses chétives dépenses, elle réussissait à porter ses hardes trois fois plus long-temps que les autres femmes, sans y avoir beaucoup de mérite , puisqu'elle les gardait bravement, en dépit des taches et de l'usure. Raide comme un portrait de famille et compassée autant que son frère, mademoiselle Chapelain n'avait de jeune que son âge. Voiture , en examinant sa toilette, qui était, à vrai dire, fort bizarre par le choix des étoffes et la coupe des robes, ne lui causa pas le moindre embarras. Elle était de ces créatures à part, que rien ne saurait troubler.
— Vous avez là, disait Voiture, un joli poult de soie, mademoiselle; c'est affaire à vous pour bien choisir les morceaux. Il me semble voir le fauteuil de feu M. le connétable ayant pris une forme humaine. Ah! que je me voudrais asseoir sur votre giron, et me faire porter ainsi à travers la ville par quatre mulets baptisés !
— Allez, vous êtes un petit fou, dit la demoiselle. Je sais que vous me choisissez pour but de vos railleries; mais j'oppose aux pointes de votre malice le bouclier de mon indifférence.
— Que n'ai-je une armure pareille contre les traits de vos meurtrières ! Mais quel combat avez-vous livré , bon Dieu ! pour que vos manches soient ainsi noires et chiffonnées?
— Eh ! ne vous gênez point ; critiquez mes manches à votre aise. Je saurai bien me venger de vos satires.
— Je les veux mettre dans mes vers, pour vous prouver combien je suis dévot à tout ce qui vous touche. Je les rendrai immortelles par ma plume, comme vous les voudriez voir par leur solidité.
La marquise devina de loin qu'il y avait une improvisation sous jeu et vint aussitôt secourir Voiture.
— Ce n'est pas, lui dit-elle, un sujet à méditer long-temps pour un esprit comme le
vôtre. Il faut rimer à l'instant sur les manches de mademoiselle Chapelain.
— Oh! s'écria la demoiselle, je donne le champ libre à sa méchanceté s'il nous fait un impromptu.
. — Un impromptu, dit Voiture, je n'oserais m'y hasarder , de peur de m'embourber en en chemin.
— Allons , Voiture , embourbe-loi , dit M. Des Yveteaux.
— Il en meurt d'envie , murmura Gombauld.
Voiture ne se laissa pas prier davantage, et, après avoir feint de se recueillir un peu, il débita lentement les vers qui suivent, en ayant soin de s'arrêter entre chaque stance , pour donner aux précieuses le loisir d'admirer.
Vous qui tenez incessamment Cent amans dedans votre manche, Tenez-les au moins proprement , Et faites qu'elle soit plus blanche.
Vous pouvez avecque raison, Usant des droits de la victoire,
Mettre vus galans en prison :
Mais qu'elle ne soit pas si noire.
Mon cœur, qui vous est bien dévot Et que vous réduisez en cendre, Vous le tenez dans un cachot Comme un prisonnier qu'on va pendre.
Est-ce que , brûlant nuit et jour, Je remplis ce lieu de fumée, Et que le feu de mon amour En a fait une cheminée ?
— Où ce garçon-là va-t-il chercher tant d'esprit? s'écria M. de Montmorency.
— Ah ! que nous sommes heureuses de vivre dans le même siècle qu'un si grand génie ! murmuraient toutes les dames prêtes à s'évanouir de plaisir.
Chapelain seul souriait méchamment ; mais c'était par envie et par ressentiment de l'affront fait à sa sœur, qui ne paraissait pas démontée de ces attaques et applaudissait comme les autres.
Cependant, la marquise ayant repris grave-
ment sa place près de la cheminée, les daines se rangèrent en cercle, comprenant que le moment était venu d entamer la conversation sérieuse. D'après ce qui était réglé à l'avance , deux des précieuses causèrent à voix basse de Spinola et du prince d'Orange. Madame de Rambouillet se mit en tiers, et le sujet posé sur le tapis fut bientôt la gloire. On trouva l'occasion de flatter agréablement le maréchal à l'article des talens militaires, que madame de Rambouillet se chargea seule d'approfondir. La princesse de Condé dit merveilleusement sur la distinction entre l'honneur et la gloire. Mademoiselle Paulet phrasa joliment 'sur la gloire d'être aimée d'une personne de mérite. M. Chapelain rappela bien à propos que les Romains avaient placé le temple de l'honneur proche de celui de la vertu , comme pour apprendre qu'il y fallait passer d'abord , et que par l'honneur ils entendaient les qualités qui vous font tenir pour vertueux ; preuve que les anciens étaient beaux esprits en tout. On en vint alors à comparer ingénieusement les con-
quêtes militaires avec celles de l'amour, et il fut dit un torrent de choses délicieuses. Nous ne mettons pas ce torrent sous les yeux du lecteur, parce qu'il coula trois heures durant.
— La gloire n'est point faite pour les femmes, disait la marquise, car il faut, pour conquérir, que nous soyons belles, et une personne d'une grande beauté ne mérite, selon moi, pas plus de gloire qu'un guerrier qui viendrait à bout d'une petite ville avec une armée de cent mille hommes et une intelligence dans la place. Je fais principalement consister la gloire des dames en leur esprit, lorsqu'il est au-dessus de leur beauté, et qu'elles ont, en un mot, assez de mérite pour être encore aimées quand elles ont perdu ce qui les rendait belles.
Après en avoir dit beaucoup sur ce ton, la marquise céda la parole à un autre, qui ne parla pas moins longuement. La compagnie était dans le ravissement , et chaque visage trahissait cette pensée secrète :
— Il n'y a pas dans le reste du monde de quoi former une seconde réunion comme celle-ci.
Lorsqu'on en fut arrivé au chapitre des grands capitaines, M. de Montmorency trouva un joint pour placer la tirade arrangée par son poète. Malheureusement il s'embarrassa fort dans la dernière phrase; mais il remua le bras droit avec tant de grâce que la marquise, lui soufflant le mot qu'il cherchait, ajouta en même temps :
— Que cela est bien pensé, monsieur le maréchal !
Aujourd'hui que cette terre est livrée à une génération futile et énervée, qui ne prend de plaisir à rien , si ce n'est d'un goût rehaussé , ces belles conversations semblent glaciales ; mais alors, qu'on se plaisait à écouter une ingénieuse définition de la gloire ! un discours piquant sur les conquêtes amoureuses ! une fine appréciation des nuances qui distinguent deux choses presque semblables ! un parallèle surtout! Ah ! si j'avais eu le bonheur de naitre en ce siècle du bon langage, que j'aurais eu un furieux tendre pour les parallèles ! Mais je gage que, si je donnais ici la moitié des périodes qui
se débitèrent ce jour-là dans la chambre bleue, le lecteur tomberait endormi avant la page 360 seulement. Ainsi l'amour du beau se perd tous les jours davantage.
La conférence sur la gloire durerait encore sans doute si les valets ne fussent venus présenter des rafraîchissement. Le feu de la cheminée s'était ralenti , et la discussion n'étant pas de nature à réchauffer beaucoup la compagnie, on sentit du froid. La marquise commanda à ses fidèles de ranimer le foyer, et, malgré la recherche de ses expressions , on exécuta ses ordres , parce que les laquais de cette honorable maison étaient habitués au divin phœbusdes précieuses. Cependant, comme le feu avait peine à se rallumer , M. de Rambouillet dit à son valet :
— Cela n'ira jamais bien si vous ne prenez la petite maison d'Éole.
— Qu'est-ce , monsieur le marquis , que cette maison? demanda le grossier personnage.
— Eh! c'est le soufflet. Ne savez-vous pas qu'Éole était le dieu des vents?
— Excusez-moi , monsieur le marquis , je m'en souviendrai pour une autre fois.
— Que ces gens sont imbéciles î
— Voilà encore de ces mots que je n'aime pas, dit la marquise: sot, bélître, imbécile; cela sent l'injure, et par conséquent le populaire.
— Si nous mettions en place de ces expressions quelque chose de meilleur ton? demanda la princesse de Condé.
— J'en suis d'avis.
— Il serait mieux de dire un homme privé des faveurs de nature.
— On s'y pourrait tromper : la laideur est aussi une disgrâce naturelle.
— Que pensez-vous de ceci? dit mademoiselle Paulet: Un être d'intelligence épaisse?
— J'aime cette locution, s'écria la marquise. Je ne veux plus dire autrement. Adoptons cela, mesdames.
Le mot de mademoiselle Paulet eut l'approbation générale et fut enregistré au vocabulaire précieux, d'où il est passé dans la langue
la plus bourgeoise, car les petites gens s'appliquaient à imiter en tous points la cour.
Pour se délasser de la grande tension d'esprit causée par la conférence , on fit des historiettes. On joua des gants de frangipane à qui dirait l'anecdote la plus plaisante. Des Yvetaux conta qu'ayant laissé la porte de son jardin ouverte, une jeune mendiante y était entrée, et que, voyant à cette malheureuse une figure honnête, il l'avait recueillie et lui confiait, depuis peu, le gouvernement de sa maison. Voiture raconta que , dans une promenade avec madame Sainctot, cette dame, en voulant sauter un fossé, était tombée sur les mains et que la chute avait relevé ses robes de façon à donner un spectacle assez étrange. Le sujet était difficile à aborder devant la compagnie. Yoitures'en tira avec uneadresse merveilleuse. Il avait envoyé le lendemain à madame Sainctot les vers suivans :
Je m'étais gardé de vos yeux ;
Votre visage gracieux ,
Qui peut faire pâlir le nôtre ,
Contre moi n'ayant point d'appas, Vous m'en avez fait voir un autre De quoi je ne me gardais pas.
M. de Montmorency, enhardi par le succès de cette histoire, voulut risquer une anecdote que Patru lui avait contée , peut-être avec l'intention de le jeter dans un écueil , car ce petit avocat n'aimait point le monde précieux.
Il faut remarquer en passant que la bonne société était alors divisée en deux classes trèsdistinctes. Les gens qui ne voyaient pas la marquise avaient encore un langage aussi plein de grossièreté que celui de l'hôtel de Rambouillet avait de recherche. Tandis qu'on proscrivait avec acharnement, d'un côté, des expressions souvent fort innocentes , de l'autre on continuait à se servir de mots réputés aujourd'hui orduriers; de sorte que l'anecdote racontée délicatement par Voiture pouvait bien être dite ailleurs, dans le même moment, de façon à faire rougir la personne la moins prude.
M. le maréchal , partagé entre les deux
partis et fréquentant les gens de toutes sortes, se serait trouvé plus à Taise pour faire des contes à messieurs les gardes qu'à des précieuses ; cependant il s'embarqua dans son récit à tout hasard.
— Le petit Patru, dit-il, se trouvait, il y a quelques jours, au cabaret avec d'autres avocats, ses confrères. Un ofïicier qui dinait dans le même lieu eut querelle avec un marchand, et, la dispute s1 échauffant, le bourgeois fut frappé à la joue : u Monsieur , dit Patru , je vous fais compliment ; vous avez reçu là un fort beau soufflet. » — Monsieur Patru , répondit, l'homme sans s'émouvoir , vous êtes bien honnête. Je m'estime plus heureux que ce bravache qui me vient quereller, puisque le coup qu'il m'a donné m'a valu votre compliment. Encore que je ne porte point d'épée, je manie les armes assez proprement, et lorsque j'aurai rendu à ce domestique du roi la monnaie de son écu, si vous lui adressez aussi des politesses, il les pourra bien recevoir avec une grimace fort laide. Allons ,
monsieur , prenez votre rapière , ajouta le bourgeois en s'adressant à l'officier, et suivezmoi sur le pré ; nous allons jouer la contrepointe ensemble comme une paire d'amis, m Le militaire se tourna vers le mur où son épée était suspendue , et le bourgeois , saisissant l'instant favorable , dit tout-à-coup : tir Je serais fâché , décidément , de priver ce galant des complimens de M. Patru ; il faut qu'il les emporte dans l'autre monde. » Et, parlant ainsi, il donna de toutes ses forces du pied au
cul...
Si le plafond de la chambre bleue se fût écroulé sur les tètes des précieuses, la commotion n'eût pas été plus forte que celle qui remua l'assemblée à ce mot inoui de M. le maréchal. Un frémissement involontaire parcourut le cercle consterné. Les hommes palissaient d'effroi , et les dames , immobiles d'horreur , agitaient convulsivement leurs lèvres sans articuler un son. Depuis le jour où le roi Louis XIII avait montré à M. de Rambouillet ce (pie le duc venait de nommer,
jamais le marquis n'avait connu de position plus cruelle. M. de Montmorency perdit complètement la tramontane. Il balbutia quelques mots interrompus et remua ses bras à faire pitié, sans pouvoir achever son récit. Peutêtre cet événement terrible aurait-il bien fini; peut-être, en considération de la grandeur du personnage , les assistans auraient-ils feint de n'avoir rien entendu, si, par malheur, la princesse de Condé, reprenant ses esprits , ne se fût écriée avec colère :
— Ah ! monsieur mon frère, de quel pavs arrivez-vous, et où avez-vous appris ces expressions abominables ?
— Eh ï par Dieu ! répondit le duc passant de l'embarras à l'impatience, je les ai apprises dès mon enfance, madame ma sœur , et vous les savez tout comme moi , morbleu ! Semblet-il pas que je gardais les vaches pendant que vous étiez sur les coussins ? Je parle franchement ma langue naturelle , et je commence à m'ennuyer de vos puérilités. Ventrebleu ! ce que
j'ai dit est tout simpl»'; ceux qui s'en fâchent il. ii
n'ont qu'à me faire savoir s'ils ne me trouvent pas d'assez bonne maison pour les visiter.
Les précieuses poussèrent des gémissemens lamentables à chacune des vertes exclamations du maréchal, ce qui acheva de lui enlever son sang-froid. M. de Montmorency n'était pas commode à manier quand il avait les oreilles échauffées.
— Oui ! vive Dieu! poursuivit-il en s'adressant toujours à la princesse , parce que vous dites mille sornettes , croyez -vous pas avoir gagné déjà le paradis et que les autres sont des chiens galeux? Apprenez qu'un homme de ma qualité, qui fait état de battre lés ennemis du roi, n'a pas le temps d'apprendre par cœur vos balivernes. Je n'ai rien dit d'ailleurs de si singulier. Je ne conterais pas la chose autrement à sa majesté elle-même. Voilà comme, à force de raffiner, on tombe dans le ridicule. Aussi bien j'ai de plus graves affaires à traiter que vos tripotages de grammaire, et je m'en irai bien volontiers ailleurs, pour ne vous pas envoyer à tous les diables.
— Monsieur le duc , s'écria le marquis au désespoir , ne nous quittez pas ainsi , je vous en supplie. Malgré tout le respect que je dois à madame la princesse, je ne partage pas son opinion. Je n'ai rien remarqué de choquant dans le récit que vous nous avez fait. Il m'a même fort diverti.
— Je m'en soucie fort peu, continua le maréchal toujours irrité. Je ne suis pas pour divertir les gens. C'est bien plutôt mon métier de leur tailler des croupières. Je laisse à ceux qui enfilent de méchantes rimes le soin d'amuser les oisifs et les mijaurées. Je ne vous en veux pas , marquis. Mesdames , je suis votre serviteur et vous vide le plancher.
Ayant ainsi donné à chacun son coup de griffe, le maréchal traversa fièrement l'appartement et gagna son carrosse sans se retourner aux révérences de M. de Rambouillet, qui le suivit au pas de course jusqu'à la rue.
Après cette incartade , la précieuse assemblée resta dans une confusion impossible à décrire. On en parla huit jours de suite. Ou
fut obligé de chercher des tours de phrases ingénieux pour qualifier la conduite du maréchal comme elle le méritait, sans blesser cependant les convenances qui nécessitaient des égards pour un personnage aussi illustre par la naissance que par le pouvoir et le mérite. On se remit peu à peu de ce grand trouble. Au bout d'un mois on ne pensait presque plus à cette aventure malheureuse.
Madame de Rambouillet , qui se mettait sans cesse en frais d'imagination pour surprendre agréablement ses amis par quelque nouveauté, fit une heureuse diversion à l'événement qui occupait les habitués de l'hôtel.
Des ouvriers travaillaient la nuit , depuis long-temps, à construire une chambre neuve à la suite du petit salon ; la marquise leur commanda de faire diligence, et la chambre nouvelle se trouva bientôt achevée. Un soir qu'on ne s'attendait à rien, Arthénice souleva une tapisserie derrière laquelle on vit avec étonnement apparaître un boudoir délicieux. Le reste de l'hôtel était trop bien voué au
culte du bel esprit pour que cet appartement reçût une destination profane. On rima sur le joli boudoir , qui fut baptisé la loge de Zyrphée. C'était comme la sacristie de l'église, dont la chambre bleue représentait le grand vaisseau. M. Chapelain apporta, dès le lendemain de l'ouverture, une ode copiée sur parchemin par un habile calli graphe et la suspendit au cou dune statue. Il disait en vers charmans que cette loge était construite pour y mettre Arthénice à l'abri des atteintes du temps.
L'hôtel Rambouillet survécut au maréchal de Montmorency, qui mourut généralement regretté, mais du supplice des traitres au roi. Les précieuses devinrent si nombreuses qu'il leur fallut plus d'un temple. En 1 660 elles en avaient par toute la ville. La maison d' Arthénice demeura toujours en première ligne. Les deux seules rivalités dignes d'être mentionnées sont le salon de la vicomtesse d'Auchy, qu'on appelait la petite académie , et les samedis de Sapho ( mademoiselle Scudéry). Le
reste est demeuré obscur; mais il n'est personne aujourd'hui qui n'emploie , au moins une fois par jour , et sans s'en douter, quelqu'une des expressions introduites dans la langue par ces illustres dames.
lie Maréchal de Gassion.
Jean de Gassion était fils du président au parlement de Pau. A dix-huit ans, comme il finissait ses études au collège des jésuites, monsieur son père lui dit fort gravement :
— Mon fils Jean , je suis satisfait; vous êtes un des bons latinistes du pays , et , quoique vous soyez le troisième de mes enfans, il me faut tenir compte de votre savoir et de vos dis-
positions. Je vais solliciter votre entrée dans la magistrature de cette ville, et avant peu je vous choisirai une femme digne de vous.
À ces mots , le jeune homme recula de trois pas ; il pâlit comme s'il se fut agi de le mener pendre.
— Une femme ! s'ëcria-t-il , je n'oserais l'épouser, monsieur. Elle ne voudrait pas de moi; je ne me marierai jamais, si vous voulez le permettre, et pour ce qui est de la magistrature, je n'y réussirais point. Je n'ai qu'une vocation, c'est de faire la guerre.
— La guerre ! dit à son tour M. le président. Vous iriez donc tuer les créatures de Dieu à grands coups d'épée ? N'importe, mon fils Jean ! puisque c'est votre vocation , vous serez militaire ; mais songez bien à une chose que je vais vous dire : une fois dans les armées du roi, faites que j'entende parler de vous comme d'un brave, ou bien ne reparaissez jamais devant mes yeux.
Jean , ivre de joie, se jeta aux pieds de son père. M. de Gassion promit de lui donner
1 équipage convenable à un bon gentilhomme.
— Ne vous mettez pas en dépense pour moi, répondit Jean. Gardez votre argent pour mes frères qu'il faut établir. Avant six mois je serai mort, ou j'aurai déjà fait du chemin; et ne parlons plus de femmes , car, je vous l'avoue, à l'exception de madame la présidente , je crois que de ma vie, je n'en regarderai une en face, tant ce sexe m'intimide! Ayant la vilaine figure que voilà, je ferais un triste galant; il me faut donc imiter le grand du Guesclin , et dire comme lui : tr Puisque je suis laid , je veux être bien hardi, u
A la vérité , Jean de Gassion n'était pas beau ; mais la crainte qu'il avait des femmes lui faisait exagérer sa laideur. Sa taille , petite et large , dénotait une vigueur musculaire qui ne déplaît pas à toutes les belles ; malgré ses sourcils épais et son air un peu sauvage, ses yeux vifs, qui trahissaient son grand cœur, donnaient à sa phvsionomie quelque chose de fier. Il était, de plus, leste, adroit et bon cavalier. Si le ciel lui eût donné plus de savoir-
faire et d'esprit de cour, il eût été l'un des heureux de son siècle ; mais la brusquerie et la raideur de son caractère lui ont nui singulièrement.
Le président n'avait pour tout équipage qu'un vieux cheval borgne; il le céda sans regrets. Il donna l'un de ses valets, acheta des armes de Bayonne et mit de bons écus dans la poche du jeune aventurier. Toute la famille alla reconduire M. Jean hors de la ville, sur des ânes, et madame la présidente pleura bien fort en embrassant son fils, dont le cœur palpitait de joie et d'espérance. Ainsi font les jeunes gens, qui dévorent l'avenir et ne sentent pas les douleurs de la séparation ! La vénérable dame avait bien raison de pleurer, car elle ne devait plus revoir son enfant.
Le voyage de M. Jean ne fut pas heureux d'abord. Son vieux cheval mourut de chagrin dès qu'il se vit sorti de la province de Béarn , qu'il n'avait jamais quittée. Des filous dévalisèrent notre chercheur de fortune dans une auberge; mais Gassion ne fit qu'en rire, et disait :
— Cela n'est rien ; le bonheur m'attend à ma première campagne : c'est au champ de bataille qu'il m'a donné parole.
En effet il se distingua si bien comme simple volontaire dans la guerre de la Valteline , qu'on lui accorda une lieutenance, puis une compagnie. Il passa au service du prince de Rohan , qui le remarqua bientôt pour le plus brave et le plus intelligent de ses officiers.
Les historiens ont assez parlé des beaux faits d'armes de M. de Gassion , il ne nous appartient pas d'aller sur leurs brisées; nous aurons seulement occasion de raconter quelques traits soles, que tout le monde ne connaît pas. Gassion avait une promptitude incroyable à résoudre et à trouver le meilleur moyen de se bien tirer d'affaires dans les passes difficiles. Il possédait surtout cette force de volonté communicative , qui donne la confiance au soldat et domine les événemens. Pendant les vingt années qui suivirent son départ du Béarn, il ne fut pas en tout six mois sans faire la guerre, hormis le temps qu'il resta dans son lit à cause
de ses blessures; encore reprit-il plus d'une fois les armes malgré le médecin. C'est pourtant de ce petit nombre de jours oisifs que nous parlerons le plus, à cause de la bizarre façon dont il se conduisit à la cour et dans ses amours.
Quand le prince de Rohan eut accepté la paix, Gassion , qui était huguenot , craignant d'être mal vu de M. le cardinal, eut l'idée de s'offrir au roi de Suède. Gustave - Adolphe avait alors sur les bras Wallenstein et toutes les forces de l'empire. Il reçut Gassion avec empressement , et créa pour lui une compagnie de Français , qui devint bientôt k meilleure de son armée.
Un jour que Gustave s'était avancé imprudemment au milieu des lignes ennemies , on reconnut trop tard qu'on s'était laissé environner de toutes parts. Les officiers d'ordonnance arrivaient, fort agités, annoncer que le cercle allait se rétrécissant et que le danger menaçait.
— Monsieur le Français , dit le roi au capi-
taine Gassion , comment fait-on dans votre pays en pareille circonstance?
— On passe sur le ventre à l'ennemi , sire ; et, si votre majesté me le permet, je lui vais tracer un chemin à se promener en carrosse.
— Eh bien ! marchez devant , nous vous suivons.
Gassion prit seulement cent cavaliers avec lui , et, les plaçant de front, il courut sur un régiment de Croates. Voyant que ses hommes se disposaient à tirer, il leur cria de façon à être entendu de l'ennemi :
— A brûle-pourpoint, messieurs! le bout de votre canon sur leurs moustaches !
Le premier escadron, perdant contenance, recula sur le second et le mit en désordre. Alors, par une manœuvre subite, Gassion ramassa ses soldais en un peloton, et enfonça le régiment entier. Le lendemain Gustave- Adolphe envoya au capitaine français le brevet de colonel et un cheval de prix. Les réglemens militaires interdisaient aux étrangers 1 entrée au conseil ; mais le roi de Suède, à la
lin de chaque séance, rendait lui-même compte à Gassion de tout ce qui avait été dit, et sortait souvent de sa tente , au milieu des délibérations, pour l'aller consulter. Toujours au lit le dernier et le premier en selle, Gassion se fit une grande renommée, dont le bruit arriva en France. Les gentilshommes des meilleures maisons lui écrivaient de Paris pour lui demander de l'emploi. Il se forma ainsi un régiment de choix, qui le seconda merveilleusement et contribua fort aux succès brillans de Gustave -Adolphe. Gassion était constamment heureux dans ses expéditions , et , lorsqu'on lui en faisait compliment , il avait coutume de répondre :
— La mauvaise fortune est un ennemi comme un autre; il faut lui montrer si fier visage qu'elle n'ose approcher.
En parlant ainsi le colonel ne songeait pas que la fortune est une femme , et que devant le beau sexe il n'avait plus ni résolution ni courage.
L'ardeur de M. de Gassion et son infati-
gable activité le faisaient toujours choisir pour les coups de main : il excellait dans les escarmouches, qu'il appelait la guerre du matin. Wallenstein, en plusieurs rencontres, témoigna une haute estime pour lui ; et on s'aperçut plus tard que le cardinal de Richelieu, dans le fond de son cabinet, avait inscrit depuis long-temps le nom de Gassion sur ses tablettes Gustave- Adolphe le prit en si grande amitié qu'il le voulait toujours avoir près de lui aux momensde repos ou de danger. Use promenait en sa compagnie des heures entières , en sappuyant familièrement sur son bras ; il appelait le corps français commandé par le colonel son régiment de chevet, et disait qu'il ne dormait jamais si tranquille que lorsqu'il savait M. de Gassion debout.
Ce fut à la prise de Nuremberg que le colonel reçut sa première blessure ; une balle l'atteignit à l'épaule et le mit hors de combat. Le roi le fit porter à la ville, chez le landgrave, et lui envoya son chirurgien.
Il y eut un grand mouvement dans la niai-
son du premier magistrat de Nuremberg lorsque arriva le brancard où gisait le fameux Gassion. La plus belle chambre fut préparée à la hâte, et mademoiselle Elschen, la fdle du landgrave, offrit aux gens de l'art le linge le plus fin. Le pansement et l'extraction de la balle furent douloureux : le colonel les supporta héroïquement; mais il tomba dans un désespoir violent , à cause de l'interruption de son service. Le patient s'agitait extrêmement, et le chirurgien déclara que , si on ne pouvait réussir à le rendre plus calme, il ne répondait pas de sa vie. Le maître du logis suppliait vainement le colonel de se tenir en repos.
— Mordieu! répondait Gassion en faisant son jurement habituel, vous en parlez bien à votre aise, vous qui allez et venez comme il vous plaît ; mais je ne puis supporter l'idée qu'on se bat là-bas , tandis que je suis étendu sur ce lit. Tenez! n'entends-je pas le canon?
Et le colonel se soulevait sur un bras pour prêter l'oreille au bruit de la bataille qui continuait.
— Voulez- vous donc mourir, > monsieur ? dit une voix douce ; ou bien voulez - vous perdre un membre? Je n'aurais jamais pensé que la meilleure tête de l'armée eût aussi peu de raison.
Gassion tourna les yeux vers le cbevet de son lit , où mademoiselle Elscben se tenait appuyée. De grosses larmes tombaient des yeux bleus de la jeune fille. Le colonel changea de couleur et s'enfonça dans ses draps.
— Excusez-moi , dit-il avec émotion ; je ne savais pas qu'il y eût une femme ici. Ne vous fâchez point , mademoiselle; je vais demeurer tranquille.
— A la bonne heure î dit le landgrave. Voilà de la galanterie bien placée.
— Moi! de la galanterie! murmura M. de Gassion en rougissant davantage ; mordieu ! je ne sais ce que c'est.
— Allons! Elschen, reprit le père, puisque M. le colonel est disposé a vous obéir, commandez-lui de prendre du repos et présentezlui cette potion calmante.
ii. 12
Gassion reçut dune main tremblante le verre que lui offrit la jeune fille, et, l'ayant vidé d'un trait , il rejeta ses draps sur ses yeux comme un homme résolu à s'endormir.
Il ne fallait pas moins qu'une blessure, dangereuse et les longueurs d'une convalescence pour familiariser M. de Gassion avec la vue d'une jolie femme. Elschen lui tenait souvent compagnie. Elle lui faisait la lecture pendant que M. le landgrave allait au conseil; elle apportait, chaque matin, les nouvelles de l'armée, ce qui était un grand plaisir pour le colonel.
Vers le soir du cinquième jour, la campagne étant glorieusement terminée, le roi de Suède rentra dans la ville, et son premier soin fut de visiter M. de Gassion. Il le troîrva couché sur un canapé dans le jardin du landgrave, où il respirait le frais.
— Eh! mon cher colonel, dit sa majesté, vous avez là une jolie garde-malade. Cela donnerait envie d'être blessé.
— Vous voyez, sire, que je mène l'existence d'un damoiseau.
— Comment vous en trouvez - vous ? vos préventions contre le mariage en sont-elles changées ?
— Point du tout , sire. J'ai juré de mourir à votre service. La vie de l'homme de guerre ne peut s'accommoder avec le mariage.
— Oui-dà ! je suis donc un mauvais soldat, moi qui ai femme et enfant ?
— Je ne dis pas cela, sire.
— C'est comme si vous le disiez. Je donnerais beaucoup pour que cette jolie demoiselle vous mit l'amour en tète.
— Le bel amoureux que je serais avec ma figure d'ours en colère !
— La figure n'y fait rien, monsieur. Une sage Allemande recherche des qualités plus solides. Vous n'êtes pas au Louvre ici. Quel âge avez- vous, ma mie? ajouta le prince en s'adressant à Elschen.
— Dix-sept ans, sire.
— Et vous, colonel?
— J'aurai vingt -trois ans dans quelques jours.
— Eh bien! vous vous convenez parfaitement. M. le landgrave est riche. Il n'a que cette fille. Je veux qu'il vous la donne. .
— Ah ! sire , que vous me gênez ! dit le colonel. Mademoiselle Elschen est charmante, assurément; mais je ne puis... Je ne songe pas à me marier. Mordieu! sire, vous me mettez au supplice !
Le roi éclata de rire.
— Vous l'épouserez, Gassion ; vous l'aimerez. Je gage que vous l'aimez un peu déjà. Pour ce qui est de lui plaire , il n'est pas douteux que ce ne soit fait. N'est-il pas vrai qu'il vous plaît beaucoup, mademoiselle?
— Ah ! sire , quand cela serait...
— Vous n'oseriez le dire? Eh! voyez le grand mal ! c'est le meilleur militaire qui soit sous le ciel. Si sa valeur ne lui coûte pas la vie, il deviendra le plus grand guerrier de notre siècle. Il est mon ami , et je veux qu'il prenne une femme de ma main. Soignez-le bien, caressez-le comme il faut, et me le rendez bien amoureux; mais ne perdez pas de temps,
car, une fois revenu au camp, il n'y aurait plus qu'un biscaïen qui pût vous le ramener. Avec son air méchant il ne demande qu'à s'apprivoiser. Quand vous l'aurez mis dans vos filets, je vous donnerai quinze jours pour le faire enrager, et puis nous vous marierons.
Gassion n'était pas moins confus que mademoiselle Elschen tandis que le roi plaisantait ainsi ; il baissait les yeux et s'agitait péniblement. Sa majesté eut pitié de son embarras et changea de propos ; mais, en prenant congé du colonel, Gustave- Adolphe dit tout bas à la jeune fdle , en lui passant la main sous le menton :
— Voulez-vous savoir le moyen de captiver M. de Gassion ? Ne lui parlez que de la guerre ; faites-lui raconter ses campagnes. Donnez-lui à entendre que vous aimez les gens de son état , et que vous laisseriez volontiers votre mari courir les champs.
Il est à croire que la belle renommée de Gassion , son caractère noble et hardi avaient déjà touché le cœur de mademoiselle Elschen,
car elle mit à profit les avis du roi. A force de parler au colonel de ses batailles, elle réussit à lui faire trouver le temps moins long. Gassion ne se désola plus aussi fort, d'être condamné à l'oisiveté. Sans vouloir s'avouer entièrement le charme qu'il trouvait à demeurer près de cette jeune fille, il se disait tout bas que, s'il lui était possible d'avoir une faiblesse , ce serait pour elle. Mademoiselle Elschen n'était pas une Circé enchanteresse, habile à manier les filets de l'amour : c'était une bonne et fraîche Allemande toute simple , comme il s'en peut trouver encore à Nuremberg ; mais elle avait , aux yeux du colonel , le grand mérite de ne lui pas inspirer de crainte, et pour peu qu'elle vint à y ajouter celui de l'aimer malgré sa laideur, il ne pouvait manquer de l'estimer bien au-dessus des autres femmes.
Gustave-Adolphe avait à cœur de marier Gassion pour le fixer en Allemagne. Il' savait bien qu'il n'y réussirait pas si le colonel revenait au camp sans avoir fait les accor-
dailles. Par suite du plan de conduite qu'il traça au père de la demoiselle , M. de Gassion fut trois grands jours privé de sa jolie compagne. Le roi s'informa de tout ce qu'avait dit le malade pendant le temps de la séparation ; on lui apprit que le colonel avait paru s'ennuyer mortellement , et que , vers la fin du troisième jour, il avait hasardé plusieurs questions sur les causes de cette absence. Le moment parut favorable. Gustave envoya le duc de Weymar auprès de Gass.'on.
— Mon cher colonel, dit le duc, sa majesté sait que vous aimez la iiile de M. le landgrave, c'est pourquoi je me suis chargé de tout par ordre du roi. J'ai demandé pour vous la main de mademoiselle Elisabeth; le père a donné son consentement. La dot s'élève à 100,000 florins, et sa majesté vous fera un présent de la même valeur. Vous pouvez regarder votre mariage comme arrêté.
— Mais je ne veux point me marier...
— Nous connaissons les bizarreries de 1 amour, monsieur, reprit le duc avec sang-
Froid ; cette passion aime fort le mystère, mais on vous a deviné, colonel. Il est inutile de dissimuler, tout est convenu; dès que vous serez guéri vous irez au temple. Vous trouverez dans cette boîte un collier de perles Unes que sa majesté vous prift.de remettre à votre fiancée. La demoiselle est prévenue ; elle vous aimait depuis long-temps.
— Allons donc ?
— Elle vous aimait, monsieur. Elle en a tait l'aveu à son père en pleurant. N'allez pas lui rien dire qui l'afflige , vous nous la feriez mourir de chagrin.
— Vous croyez, monsieur le duc!'
— J'en suis sur. Elle va venir; vous lui arracherez facilement l'aveu de sa tendresse. Je vais rendre compte au roi de mon message.
Mademoiselle Elschen parut et s'approcha en rougissant : le colonel n'était pas moins agité que la jeune fille.
— Mademoiselle, dit le duc, vous voyez I effet que votre présence produit sur M. de
Gassion ; et vous , colonel , regardez combien le trouble de cette aimable enfant ajoute à ses charmes. Je vous laisse ensemble, et vais dire à sa majesté qu'elle peut compter sur votre éternelle reconnaissance.
Gassion et la fille du landgrave demeurèrent un grand quart d'heure en tète-à-tête sans ouvrir la bouche. Enfin le colonel déploya le collier de perles fines; mademoiselle Elschen se mit à genoux auprès du fauteuil du malade, et M. de Gassion, tout palpitant de joie , passa le collier au cou de sa fiancée. La demoiselle leva les yeux à demi en souriant, et ils s'embrassèrent.
Cependant le colonel commençait à recouvrer les forces et la santé ; il avait avoué son amour pour Elschen. On n'en parlait guère , afin de ménager sa timidité; mais il était déjà question de fixer le jour des noces , lorsque , les ennemis ayant reparu, on entendit un matin les tambours rouler avec fracas par la ville. Gassion mit aussitôt son uniforme et allait sortir à la dérobée de la maison du
landgrave, si le duc de Weymar n'y fût arrivé.
— Vous êtes consigné , monsieur , dit son altesse ; le roi m'envoie vous donner l'ordre de garder encore le logis aujourd'hui.
— Monsieur le duc , s'écria le colonel , le roi fera tant que sa générosité me forcera de lui remettre ma démission. Le médecin m'a donné carte blanche , et mon régiment a besoin de moi.
— Je suis fâché de vous contrarier ; mais j'ai des instructions formelles. Le roi cède ses pouvoirs à votre prétendue ; c'est elle seule qui peut lever vos arrêts.
On demanda audience à mademoiselle Elschen. Le colonel mit tant de chaleur dans ses prières que la jeune fille accorda la permission de partir, sur l'assurance du duc que la campagne n'excéderait pas trois jours.
— Je vois bien, dit Elschen, que j'aurai une rivale dans la guerre ; mais je consens au partage , et ne me plaindrai pas si vous m'aimez autant qu'elle.
— Je vous aimerai davantage, pourvu que vous ne cherchiez pas à m'en éloigner.
— Une honnête femme ne doit point contrarier les goûts de son mari.
Elschen renfonça ses larmes prêtes à s'échapper, et tendit une main tremblante , que le colonel baisa de fort bonne grâce ; puis il courut à ses chevaux et à son régiment.
Wallenstein était un habile stratégicien qui traînait les guerres en longueur. Il arriva que la campagne dura quinze jours, au lieu de trois. Gassion fit des prodiges dans les escarmouches, car on ne put réussir à engager une bataille générale. Il intercepta des convois et pénétra jusqu'au milieu des retranchemens de l'ennemi. Le bruit de ses prouesses fut porté à Nuremberg.
Une fois parti à la tète de son régiment et livré à sa passion dominante, M. de Gassion ne songea guère à ses amours ; sa fiancée ne recevait de ses nouvelles que par les bulletins de la campagne. Cependant , soit qu'elle eût imaginé ce moyen de captiver le cœur de son
prétendu, ou quelle eut reçu secrètement des avis du roi, mademoiselle Elschen écrivit au colonel pour lui recommander de se bien battre et de revenir couvert de lauriers. Gassion en fut dans le ravissement : il s'écria qu'il n'y avait pas au monde une femme plus digne de lui, et qu'il l'épouserait avec bien de la joie sitôt qu'il n'aurait plus rien à faire. Il ne se doutait pas que la pauvre fille passait les nuits à pleurer dans des transes mortelles.
Un matin , Gustave-Adolphe envoya chercher Gassion.
— Vous faites de belle besogne, monsieur ! lui dit le roi sévèrement. Je ne vous ai pas pris à mon service pour tuer les femmes. Lisez cette lettre.
Gassion ouvrit une épitre du vénérable landgrave; elle contenait ces mots :
<( Sire , ma fille est morte ! C'est l'ouvrage de M. de Gassion. Depuis quinze jours qu'il nous a quittés , croiriez-vous qu'il ne nous a pas écrit une seule fois ? Une épidémie courait à Nuremberg ; mais mon enfant se serait gué-
rie, comme tant d'autres, de la rougeole pourprée, si l'inquiétude et le chagrin n'eussent donné au mal une intensité funeste. »
— Comment ! sécria Gassion, tremblant de tous ses membres ; une jolie fdle serait morte d'amour pour moi ! Oh! que je suis sot de ne l'avoir pas épousée tout de suite ! Je ne retrouverai jamais sa pareille.
— Ne vous désespérez pas dit le roi, pensant à ses projets sur le colonel ; je vous donnerai une autre femme digne vous. L'Allemagne est riche en trésors de ce genre.
Mais M. de Gassion s'imagina que le ciel avait regardé ses projets de mariage avec colère; il jura solennellement de ne plus rechercher aucune femme de sa vie, et de se livrer uniquement à sa passion pour la guerre.
C'est peu de temps après cette aventure qu'on donna la fameuse bataille de Lutzen, où Gassion commandait une aile. Un marchand passager avait vendu au colonel, la veille de cette bataille , un très-beau cheval de couleur bizarre, qui fut échangé contre un autre che-
val des écuries du roi. On a prétendu que l'assassin de Gustave-Adolphe reconnut à cette monture celui qu'il devait frapper. Peut-être, en tuant le roi, croyait-il seulement débarrasser l'Allemagne du redoutable Gassion. Quoi qu'il en soit, cette catastrophe, sur laquelle on a beaucoup écrit, mit fin aux conquêtes de Gustave -Adolphe, qui menaçaient de renverser i'empire, et la destinée de M. de Gassion en fut notablement changée.
Le colonel n'était pas en peine de trouver de l'emploi ; tous les souverains de l'Europe lui écrivirent pour l'attirer dans leurs armées ; mais il arriva aussi un courrier du cardinal de Richelieu, qui savait mieux que personne l'art de prendre les gens . Les princes étrangers offraient à M. de Gassion des honneurs et des richesses ; monsieur le cardinal prouva bien qu'il connaissait le faible de chacun dans ce passage de sa lettre au colonel :
« Le roi , mon maître , n'a pas seulement l'envie de vous avoir , il veut aussi que vous lui ameniez votre régiment entier. Ceux qui se
sont formés à vos exemples nous seront précieux , et nous augmenterons leur nombre de deux compagnies dont j'ai les chevaux tout prêts en mes écuries. Ce sont de belles bêtes, qui ne demandent qu'à porter des braves comme vous, monsieur le colonel. Pour de l'occupation, je vous donne ma foi que vous n?en sauriez manquer céans. Monsieur le duc de Lorraine nous prépare une rude guerre. Songez que c'est votre pays qui réclame le secours de votre bras. »
Gassion fit passer le Rhin à son régiment et courut à franc étrier jusqu'à Paris. Le secrétaire d'état Des Noyers le prit dans son carrosse et le conduisit au château de Ruel, où était monsieur le cardinal. Lorsqu'on annonça Gassion le ministre ouvrit ses curieuses tablettes et y trouva ces mots :
« Cœur brusque et sensible, facile à gagner; il serait impardonnable de l'avoir contre soi.»
Son éminence employa ses manières caressantes et ses plus affectueuses paroles pour subjuguer le colonel. Gassion n'eut qu'à expri-
mer ses désirs pour les voir aussitôt satisfaits. Il voulait adjoindre à son régiment une compagnie de dragons , le cardinal lui en promit deux. Il obtint encore la solde extraordinaire et le droit de distribution des grades et faveurs sans le contrôle de la cour. Gassion, au comble de ses vœux, allait prendre congé du ministre, lorsque son éminence lui dit :
— Je vous retiens à diner avec moi, colonel, j'ai encore à vous parler de choses importantes. Pour vous faire passer le temps, Des Noyers vous mènera voir les chevaux et les armes que je vous destine.
Pendant la visite aux chevaux du cardinal , M. Des Noyers et le fameux père Joseph tinrent compagnie à M. de Gassion. Le confident intime de son éminence, voulant aussi gagner l'affection du colonel, parla en ignorant des choses du métier. Or Gassion, qui n'était point courtisan, releva sans se gêner les bévues du révérend père. A la troisième sottise que le capucin laissa échapper, le colonel leva les épaules de pitié.
I — Je vois bien que nous ne sommes pas de même avis, dit le père Joseph d'un air piqué.
— C'est que nous ne sommes pas de même métier, reprit Gassion. Si je voulais discourir du rituel catholique avec vous, il me pourrait bien arriver de n'avoir pas le sens commun.
M. Des Noyers eut beau faire des signes au colonel et lui marcher sur le pied, Gassion n'y prit pas garde et continua ses critiques; de sorte que le père Joseph conçut dés ce jour une violente aversion pour le nouvel ami du cardinal.
Au dîner, Gassion fut placé vis-à-vis de Richelieu, qui ne cessa de fixer sur lui ses yeux perçans. Son éminence écouta le colonel si attentivement qu'elle n'en mangea presque point. Les assistans en firent la remarque; le sieur de Bautru, qui était bel esprit, dit tout bas au ministre :
— Votre éminence aura une indigestion cette nuit, car elle a dévoré des yeux ce lansquenet entier avec les bottes et l'uniforme.
— Je n'en ai pas encore mangé ma sufïi-