‹ Mignard et Rigaud (volume 4)Chapitre 2 sur 5 · IIJ · texte numérisé non relu

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une pièce, ils disaient simplement qu'ils avaient tiré leur sujet d'une telle vie de Plutarque ou d'un tel livre de Tacite, et que si l'on trouvait dans leur tragédie quelque beauté , c'était à ces grands historiens qu'on en était redevable. Cette manière diffère assez de la nôtre; mais chaque temps a ses allures.

Pour faire comme tout le monde, je dirai donc au lecteur que j'ai voulu essayer d'achever quelques-uns des portraits dont les esquisses sont dans les mémoires de Tallemant des Réaux et du duc de Saint-Simon. De même qu'un peintre serait obligé , s'il voulait mettre sur la toile ces personnages , de chercher leurs costumes et la couleur de leurs étoffes; j'ai pensé que pour les bien rendre, il fallait recourir à leur langage; c'est pourquoi je me suis efforcé de ne point écrire une ligne qui ne fut de leur Style. C'était une tâche embarrassante, à

cause des changeniens qu'a subis notre langue entre le règne de Henri IV, où commence le dix-septième siècle, et celui de Louis XIV, où il finit. Je n'espère point n'avoir pas laissé de disparates; mais l'étude m'en a été si agréable , qu'elle suffirait à me consoler d'un mauvais succès.

C'étaient, selon moi, d'aimables gens, que ces personnages d'autrefois. Il m'a toujours semblé que le ciel les avait faits sur de plus beaux modèles et taillés à plus grands traits que nous. On accuse volontiers aujourd'hui leurs caractères de sauvagerie et leurs mœurs de rudesse ; mais s'ils nous pouvaient connaître, ne seraient-ils point fondés à nous reprocher d'être mesquins et menteurs à côté d'eux? Dans leur temps, chacun marchait par le monde portant sa vie entière écrite sur son visage , tandis qu'à présent nous allons nous montrant les uns aux autres

des masques de baladins. 11 y avait parmi nos pères une franchise et une naïveté accompagnée de noblesse qui en faisaient des hommes aussi difFërens de nous que leur langage est éloigné du nôtre. J'ai pensé que j'aurais quelques chances de les bien faire connaître, en me servant de ce langage, où Ton trouve les qualités de ceux qui le parlaient , la franchise et la naïveté noble. J'aurais considéré la chose comme impraticable s'il se fut agi d'un siècle plus ancien que le dix-septième, parce qu'alors la lecture en eût été un travail fastidieux ; mais la langue de Tallemant et de Saint-Simon ne diffère de la nôtre que par la tournure et la physionomie des phrases et non point par les mots.

Si en écrivant on ne représente pas aux yeux les personnages comme avec des pinceaux , du moins on les montre à l'imagination sans les condamner àl'im-

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mobilité de la loile. C'est donc en voulant tracer des portraits que j'ai écrit des histoires, afin de donner à l'esprit l'équivalent de ce que les peintres du temps ont laissé pour nos yeux.

De là vient le titre que portent ces volumes, et aussi de ce qu'il n'y a presque pas un des originaux dont on va lire la vie qui n'ait posé devant Mignard ou Rigaud. Je prie bien fort le Lecteur de ne me point faire l'injure de croire que j'aie prétendu approcher en aucune façon de ces deux grands peintres. Ce qui peut m'arriver de plus favorable, c'est qu'on ne songe point à établir de comparaison entre leurs beaux ouvrages et ces essais de piue fantaisie. Je n'ai d'autre excuse à cette apparence de prétention que la difficulté qu'on éprouve à réunir des morceaux séparés sous un même titre.

A présent le Lecteur est en droit de

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penser qu'il aurait su tout ceci et davantage après avoir seulement tourne quatre pages j j'en demeure d'accord, et c'est la raison pour laquelle je me demandais de quoi servent les Préfaces.

Celle-ci du moins n'aura pas trop promis, si l'ouvrage ne tient guère. Il ne s'agit que de prendre quelques heures de délassement.

lie iireiiiier Favori île Hloiisieiii*

(GASTON d' ORLÉANS.)

Le roi Louis XIII était encore fort jeune , lorsqu'on vit arriver à la cour un gentilhomme nommé L'Épine , qui réussit d'abord à se mettre dans les bonnes grâces de tout le monde. Il était admirablement beau de visage, aimable d'esprit et allier de cœiir. Il faisait bien les vers et toutes choses fort galamment. Monsieur, frère du roi, ayant pris atmitié pom* lui au jeu

de paume, le voulut avoir parmi ses serviteurs, et comme ce gentilhomme s'était donne au prince de Condé , le père du grand capitaine , son altesse royale fut obligée de le demander à M. le prince', qui ne le céda point sans regret.

Une fois qu'il l'eut placé dans sa maison , Monsieur en fit son compagnon , lui donna sa confiance et beaucoup de ses affaires à gouverner; ce qui excita contre M. de L'Épine des jalousies terribles. Naturellement prompt à jouer de l'épée , le favori ne s'inquiéta point des envieux; mais on verra plus tard que ses ennemis , pour ne se pas montrer, ne lui gardaient pas moins bonne rancune , en attendant qu'il vînt à conimettre une faute.

Gaston d'Orléans était, comme on sait, d'esprit plus enjoué que Louis XÏII ; il aimait à faire des niches d'écolier, riait de mauvais bons mots qui n'en valaient pas la peine, et rencontrait cependant assez-heureusement dans ses saillies. Plus libertin en paroles qu'autrement, il vivait bien avec sa femme. La paresse

et l'incapacité de rien gouverner étaient ses défauts , qui sont grands pour un prince : il les avait en coijimun avec le roi , et l'on peut s'en étonner;, en pensant qu'ils étaient tous deux enfans du monarque le plus actif et le plus guerrier que la France ait jamais eu. Monsieur ne se doutait en aucune façon qu'il fût un homme faible. Le cardinal ayant su qu'il avait raillé son frère de se laisser mener par un ministre , dit au roi en riant :

— Monsieur s'imagine que si votre majesté lui donnait ma besogne ce serait lui qui gouvernerait , et il se trompe : ce serait le jeune L'Épine.

Le cardinal disait vrai ; car le prince n'eût point osé seulement acheter des chevaux sans consulter son favori .

Monsieur ne souffrait pas qu'on mit le chapeau sur la tète en sa présence , lors même qu'il voyageait, et ne rougissait pas de faire de méchantes farces, ni de plaisanter avec ses marmitons. Ses manières en cela n'étaient point conformes à celles de son favori, à qui Ton re-

prochaitde prendre des airs trop hauts, comme ce grand M. de Bussy, du siècle précédent, que Henri III fit tuer, et dont Thistoire offre de merveilleux rapprochemens avec celle du jeune L'Épine.

Les maîtresses de son altesse royale étaient souvent des bourgeoises , tandis que celles du favori étaient des princesses. Monsieur faisait reproche à L'Épine de ne lui pas confier ses amourettes; mais, outre que ce garçon était prudent en ces matières , il savait bien que le prince était trop bavard pour garder un secret. On voit par une lettre de ce temps que Gaston d'Orléans était amoureux de madame de Ribaudon, qui n'était pas de grande volée, et qui habitait une petite maison du quartier Saint- Paul. L'Épine, au contraire, avait des accointances dans un lieu si élevé, que l'écrivain n'a point osé nommer la personne. Il nous a fallu, pour savoir qui elle était, recourir aux poésies du jeune homme , et nous y avons trouvé le passage suivant, où il y a de la passion, du biendire et le prénom de sa maîtresse :

Hélas ! que me sert-il , Anne , ma chère vie , Que tout le long du jour mon ame soit ravie Au feu de tes beaux yeux, et que par leur douceur Je puisse, en te voyant, abuser ma douleur? Anne , que me sert-il que mon ame plaintive Puisse trouver souvent ton oreille attentive , Que du feu de mon cœur, mes soupirs enhardis Osent dedans ton sein chercher un paradis? Amour, comme le chef de tout mon équipage , Son flambeau dans la main, me va servant de page. Et, souriant vers moi, qu'il entend soupirer, Il me brûle en faisant semblant de m'éclairer. Et puis j'espère en vain , dedans la solitude , Sentir calmer les flots de mon inquiétude , Car encore chez moi je trouve en arrivant Une troupe d'ennuis qui me vient au-devant ; D'un côté le respect, la peur , la défiance , L'attente , qui combat avec l'impatience , Et puis le souvenir du doux feu de tes yeux , Mes désirs , qui , haussés d'un vol audacieux , Me font trouver du temps la carrière trop lente , Après , le désespoir devant moi se présente , Me vient ouvrir la porte, et, l'œil à demi mort , Me montre un lit tout seul pour tout mon réconfort

Nous regrettons beaucoup que la discrétion de M. de L'Épine n'ait point laissé venir à

notre connaissance les détails de ses premières amours. Parmi les grandes dames de la cour on n'en trouve que deux ayant le nom d'Anne : ce sont la princesse de Gonzague, sœur de Marie, et madame deGuéméné, qui était une Rohan. Or, la première était trop jeune alors , et tout le monde sait qu'elle débuta par aimer le duc de Guise. Il faut donc que ce soit la princesse de Guéméné, dont il existe des portraits qui nous la montrent fort belle , avec des yeux bleus , des cheveux blonds et un très-aimable sourire. Elle n'avait pas encore cet embonpoint qui l'a gâtée par la suite. Il est à croire, d'après la date que portent les vers cités, qu'elle n'était pas mariée lors de ses amours avec L'Épine.

Ce n'était don€ encore que mademoiselle Anne de Rohan ; et si l'on pense à la grandeur du nom, aux gênes qui entourent une demoiselle de cette qualité, on ne s'étonnera pas que le jeune poète ait rimé sur ses ennuis et ses privations. Comme il arrive d'ordinaire, le mariage mit iin sans doute à cette haison, et les événemens qu'on va lire l'ont empêchée de se re-

nouer. C'estlàtoutceque nous en pouvons dire. Dans un été que la cour passa au château de Blois commença une autre intrigue qui eut de terribles conséquences. Un dimanche au matin, Monsieur et sa suite ayant fait une partie de chasse, rentrèrent au château après que la messe fut dite. Le chapelain s'apprêtait à officier de nouveau, quand son altesse royale , entendant les cloches de la ville qui appelaient les fidèles, eut la fantaisie de s'en aller à la cathédrale en petit équipage. Le prince venait de s'asseoir, au grand ébahissement du menu peuple , lorsqu'il se fit un mouvement dans la foule pour donner passage à une fort jolie demoiselle, qui avait brevet de chanoinesse , avec sa place dans la nef, et qui était estimée de messieurs du chapitre à cause du bien qu'elle donnait à l'église. Elle s'installa non loin de Monsieur, entre deux prudes femmes qui la menaient partout et lui tenaient lieu de ses pai'ens, qu'elle avait perdus. Elle garda fort dévotement son visage baissé sur son livre d'heures pendant le service , et avait tant de grâce à s'agenouiller.

(|iie tous les gentilshommes et Monsieur luimême en eurent à la fois dans les yeux. La messe étant achevée, le prince attendit à la porte de l'église que la jeune fdle sortît, et quand elle passa en compagnie de ses matrones, il la salua comme si c'eût été la reine. La petite n'en parut ni embarrassée ni surprise; elle répondit par une grande révérence , et roula ses prunelles noires avec coquetterie. Monsieur tourna les talons et s'en fut en riant; mais il n'avait pas fait trente pas qu'il dit à son favori de courir après cette fdle pour s'informer qui elle était. M. de L'Épine vint à son tour faire un salut à la demoiselle; cette fois elle rougit jusqu'au front, en tenant ses prunelles doucement fixées sur ce beau cavalier, et ses heures lui tombèrent des mains. Le gentilhomme ramassa le livre, et l'offrit avec ce bon air de galanterie qu'on a dans les cours :

— Mademoiselle , dit-il , son altesse royale m'envoie vous demander qui vous êtes, et s'il vous plaît de recevoir sa visite ?

— Monsieur, répondit-elle, je me nomme

Louise Roger ; je demeure à cette maison où vous voyez des jalousies vertes. C'est bien de Ihonneur que son altesse royale veut me faire, et je la recevrai aussi bien que le peut une petite bourgeoise qui n'a pas l'usage du beau monde.

— Je vous apprendrai, s'il vous platt, ce que vous aurez à faire, où il faudra mettre les sièges, et comment on donne à un prince la droite et la porte.

— Vous m'obligerez fort en prenant cette jDeine.

— Souffrez donc que je vous accompagne jusqu'à votre logis, car il peut arriver que Monsieur vous rende sa visite aujourd'hui.

L'Épine offrit son bras à la demoiselle. Il la conduisit à la maison, suivi par les deux prudes femmes , et des gens qui passaient se retournèrent en disant :

— Voilà bien le couple le plus charmant qui soit dans le monde entier.

Louise Roger était une fille sage, et qui avait de ces petits caractères qu'on ne mène point aisément. On l'accusait parmi ses égales de s'en

fiiire accroire, et pour cette raison elle se gardait de laisser aucune prise à la médisance. Son brevet de chanoinesse , qu'elle devait aux services militaires de feu son père, la rendait fort contente, et, pour ne pas perdre cette position, elle disait qu'elle ne se voulait point marier ; mais au fond elle n'était pas bien assurée de tenir ferme dans ce dessein. Les vieilles gens qui vivent beaucoup dans les églises la caressaient fort à cause de sa dévotion , et l'appelaient Louison en y ajoutant quelque épitbète amicale, comme la sage Louison, quand c'étaient des femmes; ou la gentille, la belle Louison, quand c'étaient des vieillards encore verts , ayant souvenir de leur jeunesse.

En arrivant chez elle, Louison donna permission aux deux prudes femmes de s'occuper du ménapie , et demeura seule avec M. de L'Epine dans son petit salon, qui était fort propre et tout garni de fleurs. C'était une affaire de conséquence pour elle que de rendre les honneurs à une altessç royale ; Louison avait beaucoup à apprendre au sujet de réticpietle. Heu-

reusemenl l'envoyé du prince était fort versé dans ces matières. On' régla toutes choses jus- ([ues aux moindres détails. Il fut convenu que la demoiselle donnerait le tapis au page qui viendrait annoncer Monsieur , c'est-à-dire qu'elle marcherait au-devant de lui jusqu'au bout de son tapis. Pour le frère du roi, ce n'était pas trop que d'aller au perron de la rue. Il fallait ensuite que la maîtresse du logis se mit à la gauche du prince, à chaque porte qu'on aurait à passer ; puis elle devait offrir un siège à dos et à bras à son altesse royale; m.ais elle ne pouvait avoir qu'un pliant en face de Monsieur.

— A présent , demanda la demoiselle , ne savez-vous point ce que son altesse royale me veut dire ?

— Cela n'est pas difficile à deviner, répondit L'Epine, et je vais vous en donner sur l'heure la comédie. Le prince a l'esprit tourné au badinage; il tachera de vous divertir et fera des jeux de mots ; puis il glissera parmi ses folies quelques douceurs sur vos beaux yeux , qui sont , il est vrai , bien charmans. Il vous dira

que leurs flammes lui ont blessé le cœur, et cela lie vous étonnera pas , car elles en ont atteint bien d'autres.

— Vous croyez qu'il poussera la galanterie jusqu'à ce point avec une pauvre fille?

— Cela est certain. Il demandera la permission de revenir vous voir, et soyez assurée qu'à la seconde visite il vous prendra la main comme ceci, en la portant à ses lèvres.

M. de L'Épine baisa fort gentiment la main de la demoiselle , qui en changea de couleur , sans doute en pensant à l'honneur de recevoir ce baiser d'une altesse royale.

— Ce que vous m'annoncez là m'inquiète un }M3u , dit-elle ; il ne faut point donner à gloser aux méchans de la ville, et je ne veux pas que Monsieur prenne avec moi de ces libertés.

— Par ma foi! vous n'êtes pas au bout, car je vous garantis que le prince désire en prendre bien d'autres. A la troisième entrevue, il se mettra ainsi à vos genoux, et vous regardant avec passion, il vous dira quelque chose approchant de ceci : Mademoiselle , dès le premier

moment où je vous ai vue, je me suis seiUi blessé au fond du cœur ; je m'en vais partout traînant le dard dans la plaie; je n'en guérirai pas si vous n'avez pitié de moi. . .

— IVIais c'est une déclaration d'amour ! interrompit Louison.

— Hélas I mademoiselle, le prince est amoureux de vous.

— Oui-dà ! et il s'imagine peut-être que pi serai sa maîtresse? Je vous remercie de m'eE avoir avertie ; j'y vais mettre bon ordre.

— Prenez garde ! point de brusquerie; n'allez pas le fâcher, et surtout ne dites pas que je vous en ai donné l'avis , car je serais perdu.

— Ne craignez rien ; je ne voudrais pas vous causer de la peine , seulement j'aurai soin de me faire garder par mes vieilles dames de compagnie. Elles demeureront prés de moi pendant les visites de son altesse royale.

— Cela est prudemment avisé.

Il fut convenu que les duègnes se tiendraient debout à chaque côté de la demoiselle, et qu'elles ne la quitteraient pas une minute.

M. de L'Épine promit d'informer secrètement Louison des intentions de Monsieur.

— Vos avis me seront nécessaires, lui ditelle; je ne veux point appartenir au prince. Il faut que vous m'aidiez à me préserver de ce malheur.

— Je vais me trouver dans une fâcheuse alternative, mademoiselle ; je serai le confident de son altesse royale, qui m'enverra souvent vous parler pour son compte; et cependant j'aurais aussi quelque chose à vous dire pour le mien.

— Revenez tant que cela vous plaira, reprit Louison en rougissant ; je compte sur vos promesses et sur la part que vous témoignez prendre à mes embarras.

— Je vous servirai de tout mon cœur; mais pour avoir une excuse à mes propres yeux de sacrifier les intérêts du prince aux vôtres, donnez-moi le titre de votre ami.

— Bien volontiers , je ne l'ai jamais donné îi personne qui m'en ait semblé plus digne.

M. de L'Épine pressa la main de Louison et prit congé.

Entre gens beaux , jeunes et de sexes diiïerens comme ils étaient, on sait ce qu'amitié veut dire. Si le lecteur a déjà soupçonné par leur conversation qu'ils déguisaient l'amour sous un nom plus modeste , à plus forte raison s'étaient-ils devinés l'un l'autre par ces feux que les yeux savent mal retenir, et par cent autres signes qui ne trompent jamais.

Cependant Gaston d'Orléans s'en vint faire sa visite le même jour. Il avait mis de beaux habits et plus de rubans qu'à l'ordinaire. Sa barbe rousse était bien peignée, ses cheveux bouclés et ses joues fort vermeilles. Les choses se passèrent comme l'avait prévu M. de L'Épine, et selon l'étiquette convenue d'avance. Monsieur laissa ses gentilhommes au dehors, et. pénétra seul dans le salon ; mais il fit la grimace en voyant les deux prudes femmes s'établir gravement à leur poste.

— Il paraît, dit le prince en s'asseyant, que vous craignez les voleurs et l'escalade; vous voilà flanquée de deux tourelles comme une forteresse.

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— Votre altesse royale m'excusera si je me fais assister par ces respectables dames. Ce sont «lies qui m'ont élevée. S' il m'arrivait de manquer en quelque point aux devoirs que je dois à votre altesse royale,, elles m'en avertiraient bien vite.

— Nous n'avons pas besoin de tant de cérémonie. Vous me rendez plus d'honneurs que je n'en demande , et vous savez admirablement recevoir les gens.

Louison fit une grande révérence en disant :

— Votre altesse royale a bien de la bonté. Mais les deux vieilles demeurèrent immobiles

comme si elles eussent été de bronze.

— Cardez donc vos sentinelles si vous voulez, reprit Monsieur avec humeur.

Puis il ajouta entre ses dents :

— Voyez où se va nicher l'envie de singer les demoiselles de qualité !

Le prince, une fois démonté par ce bel étalage de précautions, battit la campagne comme faisait le roi avec ses maîtresses. Il parla chiens, faucons et musique. 11 s'embarrassa dans ses

phrases, et ne trouva rien à équivoqiier sur les mots, comme il arrive quand on n'a pas l'esprit dans son aplomb. Enfin , perdant patience et voulant prendre le dessus, il s'arrêta tout court, et s'écria :

— Savez-vous, mademoiselle, que vous êtes fort jolie, et que je me veux déclarer votre serviteur ?

Louison se leva, et fit une nouvelle révérence.

— Je ne badine point , reprit son altesse royale; je suis dés aujourd hui admirateur passionné de vos appas.

Louison fit une troisième révérence plus profonde que les autres.

— Vous recevrez ce soir des confitures, et j'enverrai demain mes violons jouer dans votre jardin, si cela peut vous divertir.

— Je ne mérite pas tant de faveurs.

— Si fait, si fait; je voudrais vous donner bien d'autres douceurs, à cause de la douce heure que j'ai passée prés de vous. Je vous en avertis; vous avez place de chanoinesse dans mon cœur comme dans celui de la cathédrale.

—Votre altesse royale entend la plaisanterie, répondit Louison avec une nouvelle révérence.

— Oui ; mais vous savez bien démêler qu'il y a du sérieux parmi tout cela, et je vous en fournirai des preuves une autre fois. Pour le présent, il suffit que vous me teniez pour un homme qui est à vous.

Monsieur leva le siège; la demoiselle le conduisit sans rien omettre du cérémonial , mais toujours escortée par ses deux gardes-du-corps.

— Ouf! s'écria le prince en arrivant à la rue , ce n'est pas une petite affaire que de courtiser une bourgeoise. Je crois que cette provinciale se va moquer de moi ; mais je la mènerai plus vite à la prochaine visite.

M. de L'Épine entendit ces paroles avec plaisir. Sitôt qu'il eut rempli tous ses devoirs de cour, il quitta le château pour voler chez Louison. Ces jeunes gens se consultèrent fort longuement sur les moyens d'èconduire Monsieur sans le fâcher. La demoiselle témoignait une grande frayeur des intentions de son altesse royale , et tremblait fort pour sa vertu ; mais

elle ne prenait pas garde qu'en évitant un écueil elle se hasardait trop auprès d\m autre aussi périlleux; ou plutôt, disons le vrai, elle s'y jetait délibérément, les yeux ouverts , car elle aimait notre gentilhomme de tout son cœur, et quand il trahissait sa flamme naissante, elle ne prenait aucun soin de cacher le plaisir qu'elle en éprouvait.

On croira aisément que M. de L'Épine marcha grand train dans les bonnes grâces de Louison. Monsieur en était encore aux cérémonies et aux révérences, que déjà son favori avait obtenu de la belle tout ce que son altesse royale en désirait avoir. Au rebours des autres amans , qui se sont toujours perdus par leurs imprudences , ceux-ci goûtèrent leur bonheur fort doucement et sans accident fâcheux tant qu'ils s'aimèrent bien, c'est-à-dire pendant environ trois mois. L'Épine en usait le plus discrètement du monde avec sa belle, n'en parlant jamais, ne la voyant que de nuit, avec toutes les précautions imaginables. Cependant, comme il était poète, et que ces esprits-là ont le travers

de rimer sur les choses qui les touchent sans pouvoir résister à celte manie, il courut une chanson de lui parmi les jeunes gens, où il parlait de sa maîtresse, en la déguisant sous le nom de Francine. Nous en citerons les trois derniers couplets, qui sont fort au-dessus de ce que faisait alors le commun des beaux diseurs :

Qu'elle a bonne grâce à me dire Qu'Amour n'avait plus son bandeau Alors qu'elle me trouva beau, Et que son cœur pour moi soupire Par raison et par jugement D'un amour sans aveuglement !

Que sou excuse me contente, Quand elle dit que ses glaçons N'étaient que les premiers frissons De la fièvre qui la tourmente !

Je meure, je serais marri Que plus tôt elle m'eût cbéri.'

Mais surtout Taise me transporte Lorsque d'un amoureux baiser La belle tâche d'apaiser Ma douleur qu'elle voit trop forte.

A l'heure je suis bien marri Qu'elle ne m'a plus tôt chéri.

Monsieur, ayant ouï réciter cette poésie, lit querelle à son favori pour ne lui avoir point confié ses amours, et demanda qui était cette Francine : notre galant promit qu'il la ferait bientôt connaître à son altesse royale, et le prince nV songea plus.

Précisément à cause de la belle résistance que lui opposait son ingrate, Monsieur allait devenant chaque jour plus amoureux. 11 députait souvent M. de L'Epine et donnait ainsi de grandes facilités à son parlementaire, ne se doutant pas qu'il lui servît de couverture. On jasait par la ville des assiduités du prince chez une petite bourgeoise , tout en louant fort la demoiselle de sa vertu. La cour en riait un peu par derrière, et disait que Gaston n'avait point hérité de la verdeur du feu roi, qui menait aussi vivement l'amour que la guerre. Son altesse royale eut vent de ces plaisanteries, et enrageait de toutes ses forces. M. de Guise l'aîné, qui vivait encore en ce moment, et était expert en galanterie , lui dit un jour :

— Mon cousin, si vous me permettez de vous

donner un conseil, je vous indiquerai le moyen de réussir. Il Y a trois endroits où les femmes sont particulièrement sensibles : ce sont les yeux, la vanité et l'avarice. Or, votre altesse royale a bien attaqué sa belle aux deux premiers; mais elle a trop négligé le troisième. Ce n'est pas la peine d'être frère du roi pour ne vouloir plaire qu'avec les agrémens de sa personne. Envoyez des diamans , des colliers , de l'argenterie, de bonnes grosses pièces d'or , et je vous assure que les rigueurs s'adouciront comme par magie.

Monsieur n'était pas généreux naturellement, mais il n'y regardait pas de trop près lorsqu'il s'agissait de contenter ses passions. Il résolut de mettre en pratique les avis du duc de Guise. Il envoya donc à Louison une agrafe de robe ornée de diamans magnifiques.

Un soir M. de L'Épine trouva sa maîtresse fort pensive , et lui ayant demandé ce qu'elle avait :

— C'est, lui répondit-elle, que Monsieur m'a envoyé ce joli présent que vous voyez à mon

épaule, et je ne sais point si je dois raccepter.

— Assurément , Louison , il le faut garder ; car si je vous le faisais rendre, vous en auriez regret, et je ne pourrais vous rien donner d'aussi beau. Le prince n'est pas coutumier du fait ; profitez de cette humeur généreuse, et je m'en rapporte à vous pour le reste.

Le lendemain , Monsieur ne demanda pour prix de son présent qu'à baiser les mains qui l'avaient reçu , et Louison n'eut point le courage de refuser une faveur qui lui coûtait si peu. A deux jouais de là, des valets à la livrée d'Orléans apportèrent une corbeille remplie de dentelles flamandes et de soieries d'Angleterre, avec des gants de frangipane pour plus d'une année. Le premier présent ayant été accepté, il n'y avait pas moyen de faire la diflicile pour le second. Louison ne songea pas à le renvoyer, et passa une journée entière à essayer et à mettre ces belles choses dans les armoires. Il arriva de tout ceci que le prince ne trouva plus autant de sévérité dans les regards de la demoiselle ; qu'on ne l'ennuya plus avec les révéren-

ces, et qu'à la fin des entrevues, où la langue de Louisoii se déliait notablement, Monsieur s'en allait ayant gagné quelques pieds sur les terres qu'il convoitait.

— Mon cousin de Guise, pensait-il, avait raison, et je sais maintenant comme il faut prendre ces filles de la bourgeoisie.

Et son altesse royale redoublait de magnificence dans ses envois. L'Épine avait aplani les voies à son maître en formant la demoiselle aux jeux de l'amour : un beau matin, Monsieur obtint qu'on fit sortir les duègnes incommodes, et sa visite se prolongea plus tard que d'ordinaire. Le favori, qui attendait à la porte avec les autres gentilshommes, devina ce qui lui arrivait, et se mordit les doigts de fureur. Le soir il s'en vint chez sa maîtresse , et il s'apprêtait à lui parler bien cruellement pour la dernière fois, lorsqu'il la vit toute en larmes :

— Hélas ! s'écria Louison sans attendre ses reproches, je n'ai pas su résister aux séductions de Monsieur. Voilà ce que c'est que de mal faire une fois ; vous êtes cause de ma honte »

ZD

car le prince seul n'aurait point réussi à me pervertir. Ce qui achève de me désespérer, c'est (jue vous allez me haïr et que vous en avez le droit.

La pauvre fille était éplorée tout de bon, et de plus si charmante dans sa douleur, qu'au lieu de colère, notre gentilhomme ne sentit que de la pitié d'abord, et finalement de l'amour, comme s'il ne fût rien arrivé. Il ne songea qu'à lui donner des consolations , et demeura chez elle jusqu'au point du jour, s' estimant encore heureux que la maîtresse d'un si grand prince que le frère du roi voulût bien l'admettre au partage. 11 avait néanmoins quelques instans de jalousie et de dépit , où il se promettait d'abandonner Louison et de ne point aller chez elle le soir; mais, une fois l'heure venue, il prenait la clef qu'il avait reçue d'une porte secrète, et rien ne pouvait l'empêcher de l'aller mettre dans la serrure.

M. de L'Épine fit ce métier durant un mois, pestant le jour contre sa belle et amoureux sitôt que la nuit venait ; mais il ne tarda pas à re-

]imrqiier un changement dans les manières de Louison. La demoiselle prenait de l'ambition. Elle parlait de la cour, où elle eût voulu paraître ; de mariage avec un gentilhomme, et du bien que le feu roi avait fait à ses maîtresses. Il résolut alors de la quitter tout doucement, sans lui faire de peine, et en homme qui sait comme il faut vivre avec les femmes.

Un matin qu'il sortait de la maisonnette par le jardin, un gentilhomme qui appartenait au roi le vit refermer la porte derrière lui. L'Épine releva son manteau jusqu'à ses yeux ; mais non point assez vite pour éviter d'être reconnu.

En moins de deux heures la nouvelle vola de bouche en bouche jusqu'au petit lever. Elle venait d'être contée à sa majesté, lorsque Monsieur entra. Louis XIII trouvait un plaisir particulier à apprendre aux gens les choses qui les devaient contrarier : il se mit à ricaner durant un gros quart d'heure à tout ce que lui disait son frère ^ si bien que Monsieur, perdant patience, demanda au maître de la gardelobe si des écoliers ne lui avaient point mis du

blanc sur le dos, pour que le roi se moquât ainsi de lui.

— Non, dit sa majesté en éclatant, ce n'est pas du blanc que vous avez , mais un bois de cerf dix-cors au milieu du front.

— Sur quelle herbe avez-vous donc marché cette nuit, mon frère , pour faire de ces plaisanteries de caserne ?

— Oh ! monsieur , ce n'est pas contre moi qu'il vous faut être en colère ; mais contre votre favori, M. de L'Épine. Apprenez que ce jeune homme vous trompe et rit à vos dépens avec votre maîtresse. On l'a vu sortir de chez Louise Roger ce matin par une porte de derrière.

— Les ennemis de ce garçon vous ont fait un conte. L'Épine est le confident de mes amours, ce dont les autres enragent. Je ne croirai à ces méchancetés que sur de bonnes preuves.

— Nous aurons soin qu'elles vous soient données de façon à ne vous point laisser un doute.

Le chevalier de Brion, qui était aussi des gentilshommes de Monsieur, eut connaissance de cette conversation, et devina aux allures de

son altesse royale que le coup avait porté. LTpine était de ses amis ; mais il craignait de mettre les doigts sous une mauvaise écorce en se mêlant de cette affaire. Cependant il apprit en dessous-main que ^le prince devait faire cerner pendant la nuit le logis de Louison, et (|ue l'ordre était donné de massacrer le favori, s'il cherchait à s'y introduire. Brion voulut sauver M. de L'Epine de ce mauvais pas. Il s'approcha de lui tandis que Monsieur tirait des oiseaux, et lui dit à l'oreille :

— N'allez pas ce soir où vous savez.

— J'irai, si vous ne parlez plus clairement, car je ne sais ce que vous voulez dire.

— Feignez tant qu'il vous plaira de ne point me comprendre; mais mettez l'avis à profit.

— Quelle histoire me faites- vous là ?

— Morhleu ! laissez donc ces finesses , mon cher : il s'ap-it de votre maîtresse. La mèche est éventée. Pas de visite a Louison ce soir, ou vous êtes mort. Comprenez-vous à présent?

— Qui vous a dit cela? qu'est-il arrivé?

— Au diahle Timprudent !

M. de Brion s'enfuil à toutes jambes poiiiëviter les questions. Notre jeune homme demeura bouleversé. Monsieur, qui avait naturellement assez de ruse, lui voyant la mine fort rêveuse, dit à son capitaine des gardes :

'^ Je devine que vous ne prendrez pas mon gibier au gîte. Quelqu'un lui a parlé; mais je tiens ce qu'on m'a dit pour vrai.

Le même jour, vers dix heures du soir, le noi changeait ses rubans pour aller au souper, lorsque M. le cardinal entra fort essoufflé. Le ministre demanda la permission de s'asseoir , en prétextant sa courte haleine , et tira de sa poche une grosse poignée de lettres qu'il déplia par ordre sur la table,

— Est-ce que vous croyez que je vais lire tout ceci? dit le roi.

— Ce n'est pas nécessaire, j'en donnerai succinctement connaissance à votre majesté. 11 y a du nouveau : le maréchal de Marillac conspire: Voici la copie d'un morceau où vous reconnaîtrez son éloquence. Il s'adresse à vos soldats et tache de les égarer.

— Et que veut-il donc, ce maudit homme ?

— 11 veut forcer la main à votre majesté et la contraindre à changer de ministre.

— Vous allez donc être cause d'une guerre civile, monsieur le cardinal?

— Pour cela, non, sire; je vous remettrais plutôt mon portefeuille. Ce n'est là qu'une cabale. M. de Marillac doit être arrêté à cette heure.

— S'il est arrêté, tout est pour le mieux. Qu'en ferons-nous ?

— 11 faut le mettre en jugement, et qu'il paie de sa tête...

— Arrangez cela comme vous l'entendrez.

Ce que vous ferez sera bien.

— Votre majesté doit désigner elle-même les juges. En voici la liste que j'ai préparée.

— Donnez; j'y vais mettre ma signature. Dans ce moment , Monsieur entr'ouvrit la

porte, et demanda au roi s'il pouvait entrer.

— Vous êtes occupé, dit -il en voyant le ministre ; je reviendrai tout-à-l'heure.

— Nous avons fini, Monsieur, cria le roi en achevant son paraphe.

Le prince entra en hésitant. Il sakia M. le cardinal , et se promena de long en large devant la table, en sifflottant entre ses dents; ce qui était son habitude. Voyant que le ministre ne songeait pas à se retirer. Monsieur s'approcha du roi comme un homme qui prend un grand parti :

— Sire , lui dit-il , vous êtes amoureux de mademoiselle d'Hautefort, n'est-ce pas? Eh bien ! si l'un de vos serviteurs en faisait sa maîtresse à votre barbe, n'en tireriez- vous pas vengeance ?

— Si fait , mon frère. Je donnerais ordre de tuer le traître.

— Eh bien! je viens demander la permission de faire tuer ce coquin de L'Épine, J'ai reconnu qu'il me trompait depuis longtemps.

— Rien de plus juste, Monsieur mon frère. Traitez-le-moi comme un Bussy. Cet exemple me servira pour éloigner ceux qui en vou-

(Iraient conter à mademoiselle d Haiiteforl. M. le cardinal venait de se lever et se promenait de l'autre côté de la table.

— La maîtresse de votre altesse royale est sans doute une personne de la cour? dit-il.

— Votre éminence sait bien que ce n'est qu'une bourgeoise ; mais qu'importe sa qualité.'* c'est moi qui ai reçu l'outrage.

— Si le roi veut me permettre de lui donner mon opinion, voici ce que je dirai : Il ne faut pas que les princes s'accoutument à faire tuer ainsi le monde pour des amourettes. Le roi et Monsieur ont tous deux besoin de la jeunesse noble; il faut la prendre avec ses défauts et ses passions. Quand un gentilhomme a commis une faute, renvoyez-le de la cour; obligez-le de servir dans les derniers rangs de l'infanterie ; mais ne vous privez point d'un bras de vingt-cinq ans, d'un cœur courageux et d'une souche à fournir lignée d'enfans utiles à l'état. Je verrais avec beaucoup de peine qu'on fit massacrer M. de L'Épine. L'exemple en peut devenir funeste. Il n'y aura plus de duc ni de

comte qui, s'estimant autant qu'un princt' du sang, ne se croie en droit de faire bon marché de la vie des autres. Cela ne vaut rien, sire. Croyez-moi, retirez votre permission.

— Vous n'aviez pas tant de scrupules à propos du maréchal de Marillac.

— Votre majesté aurait peut-être dû garder cette parole; mais puisque voilà Monsieur dans le secret, je lui dirai tout. Le maréchal a voulu porter le trouble dans le royaume , armer les sujets contre le roi, et les pousser à s'égorger entre eux. Le cas est grave. D'ailleurs on jugera le maréchal, et je gage que ]\Ionsieur n'oserait l'absoudre .

Gaston d'Orléans, qui n'eut pas mieux demandé que de voir renverser le cardinal par M. de Marillac, fit la grimace.

— Au contraire , reprit le ministre , personne n'aurait le courage de condamner ce jeune homme pour un péché de galanterie. Allons ! que votre altesse royale s'adoucisse. Qu'on renvoie M. de L'Epine; mais le tuer, ce n'est plus de notre temps.

— En effet , Monsieur , dit le roi , ce n'est plus de notre temps ; d'ailleurs, quand ce garçon sera mort, vous n'en aurez pas moins vos cornes ; portez-les donc de bonne grâce.

— Comme il vous plaira ! s'écria Monsieur ; cette belle indulgence vous procurera aussi des cornes, et nous verrons de quelle humeur vous les porterez.

Le prince sortit furieux, et jura que M. le cardinal se repentirait de l'avoir ainsi contrecarré ; mais il parla tant de sa colère à tout le monde, que le ministre répondit à celui dont il en reçut l'avis :

— Si Monsieur n'en avait dit mot à personne, cela m'aurait inquiété.

Louison avait trop de finesse pour ne point deviner, aux airs de Monsieur et à l'absence de L'Épine, qu'il était arrivé quelque chose. Voyant bien que de toutes manières il lui fallait renoncer à son amant, elle voulut du moins, en femme habile, conserver la protection du prince. Pour prendre les avances, elle écrivit à L'Epine une lettre de rupture qu'elle

fit remettre par le chevalier de Brion. Notre gentilhomme reçut cette épître en même temps que l'ordre de quitter la cour, et, suivant l'ordinaire folie des amoureux, il sentit un redoublement de tendresse pour cette femme , que la veille il avait résolu d'abandonner. On ne lui donnait que vingt-quatre heures pour s'éloigner ; au lieu de les employer à ses préparatifs de départ, il ne songeait qu'à revoir sa maîtresse. Il se serait infailliblement perdu, si Brion ne fût venu chez lui au moment où il allait sortir pour tenter une dernière visite. Le chevalier ne vint à bout d'empêcher cette sottise qu'en promettant à L'Epine de porter à sa belle une lettre d'adieux, dans laquelle notre amoureux faisait serment de ne jamais quitter un bracelet de cheveux que Louison lui avait donné dans les premiers temps de leurs amours . M. de L'Épine partit sans envoyer ni soumissions ni excuses au prince qu'il avait offensé; ce qu'on regarda comme une fierté poussée jusqu'à la bravade. A tout cela Louison ne gagna rien ; car Monsieur , ayant su que

\e chevalier de Brion était allé chez L'Épine , le fit saisir et fouiller par ses gens, qui trouvèrent là lettre. 11 courut alors une chanson où il était raconté que son altesse royale avait perdu à la fois son favori et sa maîtresse , et le roi fredonna ce vaudeville aux oreilles de son frère, avec la complaisance qu'il mettait aux choses offensantes. Au bout de quinze jours on ne parlait déjà plus de cette affaire. Monsieur n'avait pas encore remplacé Louison ; mais l'abbé de la Rivière avait gagné (oute la confiance du prince.

Comme les gens de cour ont bien autre chose à faire que de s'occuper des absens frappés de disgrâce, on ne trouve plus rien sur M. de L'Epine dans leurs lettres et mémoires. Nous n'aurions peut-être jamais su ce qu'il était devenu, s'il ne lui fût arrivé, en pays étranger, une autre aventure qui est racontée dans la préface d'un recueil de poésies.

En quittant la France, notre gentilhomme, qui avait emporté des débris assez beaux de sa fortune, se rendit à La Haye, dans la cour de

Hollande, où Ton menait vie joyeuse. La reine (le Bohème s'y trouvait alors, et y faisait les beaux jours avec ses deux filles , qui étaient charmantes. Cette reine de Bohème était une personne originale qui , ayant vécu fort sagement dans sa jeunesse, s'était jetée dans la galanterie à làge où ce n'est plus de mode. Devenue douairière par la mort de son mari, elle avait pris sa course, comme la reine Christine, et visité les capitales des autres pavs. La plus jeune de ses filles, qui avait à peine seize ans , venait déjà de faire beaucoup parler d'elle par ses légèretés. Lorsqu'on représentait à la reine que cette princesse pourrait bien ne jamais se marier, si l'on ne veillait davantage sur sa conduite :

— Bah ! répondait la reine de Bohème , je me suis tant ennuyée dans ma jeunesse , que je veux laisser mes filles se divertir à leur aise pendant quelles sont en âge de le faire.

L'histoire des amours de L'Épine et sa disgrâce avaient eu du retentissement jusqu'en Hollande , et notre wntilhomme v fut beau-

coup regardé des femmes pour cette raison. Étant beau de visage, magnifique par caractère, et en réputation par ses aventures , il vit bientôt qu'il n'aurait qu'à choisir parmi les plus belles; mais comme il n'était pas encore consolé de ses chagrins, il resta quelque temps

sur la réserve.

Un soir qu'il y avait des déguisemens chez la reine de Bohème, où M. de L'Épine se trouvait , un homme qui s'était vêtu en sorcier, lui examinant le creux de la main , s'écria

tout haut :

— Mon gentilhomme , défiez-vous de toute femme qui s'appellera Louise : c'est un nom qui vous portera malheur.

— 11 est un peu tard pour me dire cela, répondit L'Épine.

— Non pas trop tard pour que l'avertissement vous profite encore. Nous avons ici des Louise, et j'en vois une à deux pas de vous, dont les yeux bleus vous joueront quelque méchant tour si vous en approchez.

La dernière fiUe de la reine de Bohème , qui

s'appelait Louise , avait dans ce moment les yeux tournés du côté de M. de L'Épine. Notre gentilhomme la regarda, et comme ils demeurèrent tous deux assez long-temps en contemplation l'un de l'autre, le sorcier se mit à rire^ en disant :

— Vous voilà tombé dans le piège.

— J'y suis pris, en effet, répondit L'Epine ; mais pour vous prouver, seigneur Nostradamus, que vos prédictions ne me troublent point, je vais m'exposer sur l'heure au danger.

L'Epine s'approcha aussitôt de la princesse, et ne la quitta plus de la soirée. Bien qu'il régnât une grande liberté dans ces assemblées, et que chacun eût beaucoup à faire pour son propre compte , on s'aperçut des assiduités du jeune Français. On vit la princesse causer avec plus d'abandon qu'à l'ordinaire , et les femmes en eurent bien de la jalousie.

On ne se trompait pas en supposant que les choses marchaient vite entre ces jeunes gens ; car la princesse était fort émue des galanteries de L'Epine. Elle lui répondait à peine en re-

p^ardant ailleurs , ou bien elle faisait Tincrédule , en lui disant qu'il se moquait d'elle ; mais tout le monde voyait qu'elle ne se sentait pas de joie de cette conquête. Comme elle avait les mains fort belles , elle ôtait volontiers ses gants, qui étaient garnis de rubans orange ; notre gentilhomme lui en vola un, et le porta fort résolument à son chapeau. On l'en blâma comme d'une témérité ; cependant on le savait fort chatouilleux, c'est pourquoi on ne lui osa pas reprocher en face sa conduite un peu légère, A minuit la compagnie commençait à se retirer. L'Épine ayant mené danser la princesse Louise , lui fit ses adieux, et sortit des salons en rêvant au grand honneur que lui procurerait une si belle victoire , s'il venait à la gagner. Il s'en allait la tête penchée et le pied distrait, cherchant ce qu'il pourrait tenter le lendemain. Il marcha ainsi jusqu'au bout d'une galerie fort longue, où il s'aperçut qu'au lieu de gagner les vestibules , il s'était enfoncé plus avant dans les appartemens intérieurs. On ne voyait plus dans cette galerie

qu'une douzaine d âpres joueurs de brelan. M. de L'Épine passa devant une petite porte , qu'une camériste venait d'ouvrir, et il vit un gentilhomme qui glissait une lettre avec de l'argent dans la main de cette fille , en lui disant à voix basse :

— Je vous donnerai demain vingt souverains d'or si vous faites lire cette lettre à votre maîtresse.

— A laquelle des princesses es-tu attachée ? demanda L'Épine quand l'étranger se fut éloigné.

— A la princesse Louise.

— Ne crains-tu pas que je dise à la reine de Bohème le joli métier que tu fais ?

— Seigneur, s'écria la camériste , ne me perdez pas , je vous jure que ce billet ne sera point remis.

— Je te permettrai de le donner demain, pourvu que tu fasses aujourd'hui quelque chose en ma faveur.

— Tout ce que vous voudrez, monseigneur. M. de L'Épine était si riche dans ses habits,

(jueles gens mal instruits le prenaient souvent pour un grand personnage. 11 entra dans la chambre de la princesse , et tira de sa poche une bourse bien garnie.

— Il faut prendre ceci et me cacher quelque part, dit-il.

— Mais, seigneur, si la princesse ne le trouve pas bon ; si elle vient à crier en voyant un homme dans son appartement ?

— Crois-tu que je voudrais m'exposer à une mauvaise affaire? Je suis assuré qu'elle ne criera point. D'ailleurs le temps presse, le nombre des concurrens est grand, à ce qu'il me paraît, je pourrais être supplanté demain.

— IMais , seigneur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître. Je ne vous ai jamais vu céans faire votre cour.

— N'as-tu rien entendu dire d'un gentilhomme français qui avait eu là-bas quelques aventures }

— M. de L'Épine?

— C'est moi qui suis ce L'Épine.

— Alors vous savez mieux que moi ce que

vous pouvez entreprendre. Je n'ai plus de difficultés à vous opposer. Voici une armoire où vous serez le mieux du monde.

Les valets de L'Épine attendirent aux portes de la reine de Bohème pendant une partie de la nuit. Ils connurent que leur maîti^e était resté dans le palais , et n'en firent pas mystère. Ce fut la nouvelle du lendemain. Les femmes s'apprêtaient à en jeter bien des cris , lorsqu'on vit notre galant conduire les jeunes j)rincesses à la promenade , ayant publiquement à son épaule les couleurs de sa belle. On comprit que la reine de Bohème trouvait à son gré que sa fdle eût pour amant un simple gentilhomme. Cette intrigue n'eut pas autrement d'éclat , jusqu'au moment où arriva la catastrophe dont nous allons parler.

11 y avait environ deux mois que durait cette liaison de M. de L'Épine avec la princesse Louise, lorsque la sœur aînée de cette princesse , nommée Elisabeth , remontra fort respectueusement à la reine sa mère que le scandale était dans leur maison , et que c'était

offenser le ciel et les mœurs que de le souffrir avec tant de douceur. La reine ne fit qu'en rire , et dit que si l'usage en Hollande voulait que les femmes fussent galantes , elle permettait à ses filles de s'y conformer. Cette Elisabeth avait beaucoupde raison, et était devenue fameuse par son esprit et ses connaissances. Elle entretenait un commerce de lettres avec M. Descartes, qui était encore en France dans ce moment. Elle demanda conseil à ce philosophe, et M. Descartes répondit qu'il fallait charger un hornme de cette affaire. La princesse Elisabeth avait un frère qui touchait à ses dix-huit ans. Elle lui écrivit pour lui conter comment les choses se passaient à La Hayo, et le grand dommage causé à l'honneur de la famille. Le prince Philippe , avec son menton imberbe , avait plus de noblesse de cœur et de fierté qu'il n'en fallait pour sentir impatiemment un outrage aussi grave. Il partit incontinent pour la Hollande.

M. de L'Épine, n'étant averti de rien, fut bien étonné, lorsqu'un beau jour il (rouva ce

jeune homme dans le salon de la reine de Bohème. La princesse Louise était retirée dans sa chambre ; tous les visages paraissaient bouleversés, et le prince Philippe avait le sang aux oreilles. L'Épine fit bonne contenance. Il voulut être présenté au prince; mais celui-ci ne répondit à ses complimens qu'en lui tournant le dos brusquement. Une fois blessé par une impolitesse , notre gentilhomme n'était pas d'humeur commode; il se redressa sur ses talons, et prit ses airs les plus hautains, qui ressemblaient fort à de linsolence. Après avoir échangé avec le prince quelques mots aigres, L Epine salua les dames seulement, et se retira le poing sur la hanche. Il fut rejoint au bas des degrés par le prince Philippe.

— Monsieur, dit ce jeune homme, votre impertinence est le moindre grief que j'aie contre vous. Je vous passe celui-là ; mais j'aurai satisfaction des autres.

— Je vous remercie, répondit L'Épine , de l'honneur que votre altesse me veut faire de croiser l'épée avec moi. C'est une proposition

que je ne puis accepter, non pas à cause de la différence de nos rangs , mais parce que vous êtes le très-proche parent de la personne que j'aime le plus au monde.

— Vous osez me le dire en face !

— C'est une gloire assez belle pour ne la point

cacher.

Je vais donc vous punir à Tinstant.

Le prince mit aussitôt Tépée à la main ; mais Tautre avait dégainé en même temps, et comme il était plus robuste et plus expérimenté, il désarma son adversaire du premier coup.

M. de L'Épine gagna la rue paisiblement, et remonta sur son cheval.

Le fds du prince d'Orange, qui avait fait amitié avec notre gentilhomme, voulut accommoder la querelle ; mais il rencontra tant d'animosité dans le prince Philippe , qu'il donna sagement le conseil à L'Épine de s'éloigner. Nous blâmerions celui-ci de n'en avoir voulu rien faire, si le véritable motif qui l'empêcha de partir n'était le regret qu'il avait de quitter sa maîtresse : il lui en coûta cher.

Un matin qu'il avait déjeuné chez notre ambassadeur, M. de la Tuilerie, L'Épine se rendit à la promenade avec un Français nommé Desloges. Un homme qu'il ne connaissait point lui vint ordonner tout haut de se retirer, de la part du prince Philippe. Au lieu d'obéir à cet étrange commandement, il continua de se promener et de regarder les dames. Une autre personne le vint prendre à part, et l'avertit que des spadassins le suivaient. Il n'y fit pas attention, et poursuivit son chemin. Cependant, voyant venir à lui le prince Philippe accompagné par dix Anglais de mauvaise mine, il se tint sur ses gardes. On l'attaqua en effet devant tout le monde fort brutalement et de tous les côtés à la fois. Une bataille acharnée s'engagea; car L'Épine défendit sa vie avec un furieux courage. Ayant reçu plusieurs coups d'épée par derrière, les forces lui manquèrent bientôt, et il tomba sur ses genoux; mais il tint ferme dans cette position, et mit quatre hommes hors de combat. Enfin, perdant son sang à grands flots et tout criblé de blessures, il rendit l'ame

en menaçant encore ses ennemis , dans l'instant où des gentilshommes, indignés de cette boucherie, venaient pour le secourir. On l'avait lardé si vilainement, dit le narrateur hollandais , que cinq lames d'épée , dont était celle du prince Philippe, lui restèrent croisées

dans le corps,

M. de L'Épine mourut ainsi pitoyablement, à peine âgé de vingt-six ans : ce fut une perte pour la belle compagnie d'alors, dont il faisait les délices. C'en est une aussi pour les lettres ; car on trouve dans ses vers une grâce et une facilité de bien dire par laquelle il est évident que ce jeune homme serait devenu plus tard un poète fort remarquable.

Dix ans après cette terrible aventure, il fut question de L'Épine en deux endroits. Le premier est Tabbaye de Maubuisson, dont la princesse Louise, qui avait changé de religion, était devenue abbesse. Madame de Longueville fit par hasard une visite à cette dame, et en parla dans une lettre au grand Condé, son frère. Elle raille la princesse sur le tort que les chagrins

avaient fait à sa beauté, d'une faeon qui n'est point généreuse ni de bon goût.

L'autre lieu où il fut parlé de L'Épine est le château de Chambord. A l'un des voyages de la cour à cette résidence , Louison Roger s en vint de Blois se jeter aux pieds de Monsieur d'Orléans, et lui présenter un joli garçon qu'elle lui assura être l'ouvrage de sa royale personne. Monsieur ne l'accueillit pas trop bien ; il regarda l'enfant de travers sans vouloir le caresser, et se promena d'un air indécis, les mains dans ses chausses et en sifflotant. Il renvoya Louison à huitaine pour donner réponse. Comme ce garçon était joli, son altesse royale en avait eu le cœur un peu touché. Le roi dit à son frère qu'il fallait toujours faire du bien à l'enfant, de peur d'abandonner un être du sang royal. Monsieur avait déjà causé avec l'abbé de La Rivière d'une grosse donation , lorsqu'un accident vint détruire ses l)onnes intentions. Louison avait élevé son fils comme un prince ; l'enfant s'était habitué à être respecté des autres. Un jour qu'il vint à

Chambord , on entendit un grand bruit dans les cours , et on trouva le fils de Louison qui se querellait avec un page. Le petit drôle avait mis l'épée à la main, et voulait forcer le page à se battre. Monsieur, ayant ouï parler de cela, dit entre ses dents :

— C'est bien plutôt là le caractère de L'Épine que le mien : ce n'est point mon fds.

Et la donation ne fut jamais signée. Louison se retira aux filles de la Visitation à Tours, laissant à son fils vingt mille livres, qu'elle avait pour tout bien.

Lorsqu'il fut devenu grandelet , ce garçon s'en fut au Luxembourg voir Mademoiselle, qui le prit en amitié. Elle se l'attacha, sans pourtant l'appeler son frère. Comme elle était très-riche el très-généreuse, elle lui donna beaucoup.

lie dieval de Créqiti.

A la cour de la reine régente Marie de Médicis, M. de Créqui ne passait point pour l'un des plus beaux hommes, à cause de sa taille trop petite ; mais il avait le langage agréable et l'air si hardi , qu'on ne pouvait se défendre d'un certain plaisir à le regarder. Il plaisait aux dames et passait pour le plus intrépide joueur de son temps, après M. de Bassom-

pierre. Quand ces deux champions se mettaient en présence l'un de l'autre, les cartes à la main, on était sûr qu'il y aurait quelque grosse somme perdue, et le plus ordinairement c'était Bassompierre qui empochait l'argent , parce que le hasard le servait avec une constance inouïe.

Un matin que M. de Créqui s'était échauffé mal à propos au petit jeu du Louvre, à vouloir lutter contre une veine malheureuse , il avait perdu 60,000 écus sur parole et de bonne grâce ; mais il s'en était revenu chez lui fort triste, et songeait aux moyens d'acquitter cette énorme dette. En y mettant sa dernière pièce, il lui manquait encore plus de 40,000 livres , et le comte éprouvait bien de la répugnance îi recourir au connétable de Lesdiguières, son beau-père. Ce n'était pas que le bonhomme eût jamais fait difficulté de secourir ses enfans en pareille circonstance ; mais il accompagnait ordinairement ses envois de fonds d'ime petite mercuriale qu'on n'aimait pas à essuyer. Le comte de Créqui demeura donc un jour en-

lier sans se résoudre à rien , et , le soir venu , comme il se trouvait seul dans son hôtel de la rue Beauregard, il se mangea les ongles jusqu'à neuf heures. Ensuite, ayant pris une plume, il se mit d'abord à dessiner sur le bois d'une table, et finit par écrire à son ami le chevalier de Guise pour l'engager à souper.

Au moment où le message allait partir, le chevalier lui-même arriva. Il apportait des consolations et le fond de sa bourse.

— Eh î mon cher Créqui, dit M. de Guise, vous voilà sombre et accablé, la plume sur l'oreille comme un procureur! Est-ce que vous voulez écrire un traité de la vanité des choses humaines? Les cartes ont été tigresses ; il reste encore l'amour et la table. Je vous apporte 3,000 écus ; c'est bien peu, mais vous connaissez le proverbe : La plus belle fille... Il faut savoir que M. de Guise, le second, était fils du célèbre Balafré. Il n'était pas des plus lettrés de la jeunesse d'alors. Il préférait les quatrains de Pibrac aux poésies de Malherbe; mais , quoiqu'il eût en elfe 1 l'esprit un

peu court , il ne manquait point d'à-propos , et pour ce qui est du cœur, il l'avait meilleur et mieux placé que personne.

— Gardez cet argent, chevalier, répondit Créqui. Mon beau -père Lesdiguières ne refusera pas de venir à mon secours. Je suis un peu sombre, comme vous dites; mais je compte sur vous pour secouer l'ennui; et, tenez, je vous écrivais en vous engageant à venir souper.

— A la bonne heure. Je suis invité chez la vicomtesse d'Auchy, qui réunit, ce soir, un tas de beaux-esprits ; mais je reste avec vous. Nous causerons du passe-dix, qui vous a joué un si mauvais tour, et nous boirons comme il faut.

— C'est cela, et au dessert nous ferons ensemble ma supplique au vieux connétable.

— Fort bien vu ! je suis plein d'esprit à la fin de mes repas .

M. de Guise renvoya ses chevaux et ses gens. On se mit à l'aise , et le souper fut promptement servi. La cave du comte de Créqui était

bien garnie. Le connétable avait dans ses propriétés des vignobles fameux; il partageait annuellement ses récoltes avec ses enfans : Le bourgogne, disait-il, convient à tous les âges, et si mon fils a le nez un peu rouge sur ses vieux jours, il me ressemblera. Aussi le bonhomme riait plus volontiers des excès de la table que des pertes de jeu.

Créqui et le chevalier, tous deux entre vingtcinq et trente ans, avaient la réputation d'être de solides convives. Les bouteilles se succédèrent avec rapidité 5 les verres étaient grands et ne demeuraient guère en place ; de sorte qu'après une heure de conversation , on demanda de l'air à grands cris. Pour noyer les soucis de son ami, le chevalier buvait outre mesure , sans s'apercevoir que les vins de M. de Lesdiguières étaient fort capiteux. A mesure que le souper avançait , la disposition d'esprit des deux jeunes gens se modifiait singulièrement. Créqui devenait plus joyeux à chaque verre, tandis que M. de Guise, contre son ordinaire, sentait sa gaîté sé'vanouir. Il

passait la main sur ses yeux, et faisait une mine de plus en plus sévère.

— Chevalier, disait Créqui en riant , vous n'êtes pas bien. Si le feu roi vous voyait, il jurerait son ventre-saint-gris que vous avez justement la figure fâchée de votre oncle Mayenne le lendemain de la bataille d'Ivry. Pour vous remettre en belle humeur, chantez un petit air.

— Créqui , mon cher , il me revient à la mémoire un mot que disait M. de Rohan ce matin, et qui ressemble diablement à une insulte.

— Quelle idée ! vous avez entendu de travers et vous vous souvenez double.

— Non pardieuî voici comment la chose est arrivée : M. de Rohan était à deux pas de moi, pendant que je saluais la reine-mère, et il parlait à ses voisins du marche-pied d'un carrosse. Or je sais qu'on m'a sottement accusé d'avoir tué le marquis de Lux, par trahison, sur le marche-pied de son coche, comme il en descendait pour se battre avec moi.

ar

C'est une insigne fausseté; je ne suis pas un assassin, mille diables !

Créqui se mit à rire plus fort.

— Vous êtes charmant, chevalier : M. de Rohan ne peut-il parler du marche-pied d'un carrosse sans qu'il s'agisse de vous ?

— Eh! non. Je ne veux pas qu'on prononce ce mot. Le premier qui le dira, je le tuerai séance tenante, en hii faisant beau jeu, pour prouver que je me bats en galant homme; mais, par la corbleu ! au diable les marchepieds i Je les briserai tous comme ce verre , et puisque j'ai entendu parler de marche-pied, j'en veux avoir raison. Sang de Dieu! il m'a outragé ; je lui ferai rentrer ce marche-pied dans la gorge.

En discourant ainsi , M. de Guise se promenait à grands pas , le visage fort rouge et les yeux hors la tète. Créqui se tenait les côtes.

— Au lieu de rire, poursuivit le chevalier, vous feriez bien mieux de prendre votre épée pour venir me seconder.

' — Vous perciez la raison ; la réputation du brave Guise n'est pas à faire. Asseyez-vous, et ne pensez plus à ce marche-pied.

— Je ne pourrais fermer l'œil de la nuit si ]e ne tirais cela au clair ce soir même. Allons ! puisque vous ne voulez pas m 'offrir vos services, je vais aller seul chez mon homme.

M. de Guise prit en chavirant ses armes et son chapeau, et descendit dans la cour de l'hôtel, où Créqui ne tarda pas à le rejoindre. Une pluie fine et perçante tombait sans bruit; l'air était froid et la nuit sombre. Cependant le chevalier, avec l'obstination de Tivresse, persista dans sa résolution. Créqui, voyant qu'il ne pouvait le retenir, lui fit seller un cheval, et lui mit sur les épaules un manteau de campagne.

— Je vous prête là une bonne bête , chevalier ; ménagez-la un peu. Appelez-la par son nom pour qu'elle vous traite en. ami. On la nomme Capricieuse. Ne serrez pas la bride si lourdement et ne la tourmentez pas. Elle n'a pas besoin qu'on l'excite. CVsl l'arrière-pe-

tite-fille du fameux cheval noir de mon beaupére le connétable.

— N'ayez donc aucune peur, disait M. de Guise ; me prenez-vous pour un enfant? Je vous la renverrai demain au coup de huit heures.

— Allez doucement; le pavé sera glissant, et il est tard. Attachez ce manteau à votre collet pour ne pas le perdre. Vos plumes vont être gâtées par la pluie; prenez mon chapeau, je remettrai le vôtre demain au valet que vous m'enverrez. La grille est ouverte. Bonsoir, chevalier! Croyez-moi, allez vous mettre au lit.

— Bonsoir, bonsoir !

M. de Guise toucha des éperons le cheval , et disparut au trot par la petite rue Saintlloch.

L'action du vin se concentrant par l'effet du froid sur l'estomac et le cerveau, le chevalier sentit que la tête lui tournait complètement. Le brouillard et l'obscurité étaient si épais, qu'on ne distigiiait pas les maisons.

M. de Guise, laissant aller la bride sur le cou du cheval, s'en rapporta entièrement à sa monture du soin de le conduire, et se mit à penser à ses affaires.

— Ah ! murmurait-il entre ses dents, M. de Rohan s'imagine qu'on peut ainsi me dire une impertinence , à moi ! le fils d'un homme qui a fait la guerre au roi! Morbleu! je lui apprendrai à vivre.

Puis, revenant à la jument noire, le chevalier s'écriait :

— Où me mènes-tu, Capricieuse? Nous allons à l'hôtel de Rohan. Cours, ma belle, dépêchons-nous.

L'animal poursuivait sa route paisiblement comme s'il eût fait grand jour; il tournait parles rues sans hésiter, et prit une foule de détours,

— Que je suis aise , disait le chevalier, d'avoir affaire à ce Rohan, qui n'est prince que d'une main ! Je lui veux faire trois trous à son pourpoint. Le premier dans la poitrine , par un dégagement, comme cela...

M. de Guise, oubliant qu'il était à cheval, gesticulait comme un possédé. La jument noire passa sous une voûte sombre , que le chevalier reconnut tout-à-coup pour une des portes de la ville.

— Holà ! eh ! où va donc ce cheval ?

Il allait s'arrêter et demander son chemin aux gardiens, lorsque la jument, tourna au travers des champs. Avant qu'il eût remis la main sur les guides, le chevalier entendit la porte se fermer derrière lui, et l'olFicier de ronde qui posait à grand bruit les chaînes de clôture.

— Pardieu! dit M. de Guise, je suis curieux de savoir où ce damné animal me va conduire. Si c'est en face du diable, j'en serai fort aise, car j'ai toujours eu furieusement envie de lui parler.

Et reprenant ses idées querelleuses, il répétait à satiété :

— Ahî vous croyez qu'on peut ainsi me jeter au nez ce marche-pied î Je vous en donnerai (Ir.iis les côtes pour votre marche-pied!

Je veux que personne n'ose plus prononcer ce mot-là , personne que moi seul ; et je le dirai sans cesse, pour que tout le monde tremble rien que de l'entendre.

La jument noire poursuivait son trot de course ordinaire. Elle circula dans la campagne par différens sentiers qu'elle paraissait habituée à parcourir, et s'arrêta enfin devant une maisonnette dont l'obscurité ne permit pas au chevalier de remarquer la bonne apparence et l'air de propreté.

— Qu'est cela? dit M. de Guise, dont l'ivresse se dissipait. Le cheval veut entrer ici ! C'est pour m'amener à ce logis qu'il a fait ce chemin ! Voilà qui est singulier. 11 est évident que Créqui vient souvent dans cet endroit. Ce ne peut donc pas être un coupe-gorge; car je ne crois pas qu'il fasse de la fausse monnaie. Ce doit être bien plutôt une maîtresse qu'il garde dans ce manoir. L'aventure peut devenir plaisante. Allons jusqu'au bout.

La jument grattait du pied le sable avec impatience, tandis que le chevalier cherchait la

sonnette. Il la trouva enfin, et la tira douc<'ment. Une lumière éclaira les unes après les autres toutes les fenêtres d'une petite tour, et un vieux valet ouvrit la grille.

— On ne vous attendait plus , monsieur le comte. Vous n'avez pas coutume d'arriver passé minuit. Madame est au lit.

Le chevalier, descendu de sa monture, était fort embarrassé. Il n'osait parler de peur de détromper le valet. Il rabattait son chapeau sur sa figure et s'enveloppait du manteau de Créqui ; mais il ne savait quel chemin prendre, ni où se trouvaient les escaliers. Heureusement une femme de chambre , en robe de nuit , se présenta , une lumière à la main, et conduisit le chevalier par les degrés jusqu'à l'appartement de la dame.

— Faut-il réveiller Thomas .^ demanda la Darioletle.

— Non.

— Monsieur le comte a-t-il besoin de quelque chose .^

— De rien.

S'il veut me donner son manteau...

— Laisse-moi , va-t'en.

M. de Guise entra dans la chambre à coucher et ferma la porte brusquement au net de la suivante.

— C'est bien aimable à vous d'être venu ce soir, mon cher seigneur, dit une voix fort douce, A quel heureux hasard dois-je votre visite , un jour consacré au jeu et à la cour ?

Au lieu de répondre , le chevalier s'empara d'une lumière et d une grosse clochette , qui étaient posées sur un guéridon près du lit, et les porta sur la cheminée. La dame, écartant un peu les rideaux , reconnut aussitôt que ce n'était pas Créqui. Elle cacha sa figure dans ses mains, sans que le chevalier eût le temps de la voir.

— 0 mon Dieu ! cria-t-elle avec l'accent du plus grand effroi , qui est cet homme ?

-- Ne vous effrayez pas , madame , je suis le chevalier de Guise et non point un malfaiteur.

— 0 ciel ! je suis trahie ! perdue ! Au secours ! N'approchez pas de moi !

— Prenez garde à ce que vous allez faire , dit le chevalier en s'asseyant avec sang-froid ; si vous appelez vos gens, tout Paris saura l'aventure demain. Ne me reconnaissez-vous pas ? Je suis M. de Guise , vous dis-je ; je ne vous veux point de mal. Laissez-moi vous conter par quel étonnant enchaînement de circonstances je me trouve ici à la place de Créqiii.

La dame enveloppa sa tête dans les draps.

— Je ne vous regarderai point , si vous le voulez ainsi, poursuivit le chevalier. Rassurez-vous, je vous en supplie; vous verrez que vous avez affaire à un galant homme.

M. de Guise raconta tout ce qui venait de lui arriver.

— La curiosité seule, poursuivit-il, m'a conduit jusque dans cette chambre. Maintenant je consens à me retirer, si vous l'exigez ; mais je pense que vous serez assez charitable pour me garder jusqu'au jour, car je veux être roué si je sais en quel pays je suis , et la nuit est noire, glaciale et pluvieuse en diable.

— Eh bien ! monsieur le chevalier, dit la dame , je vais vous faire donner une chambre et un lit. Vous partirez demain matin, et vous irez dire au comte de Créqui ce qui s'est passé. Mais non , vous saurez en vous en allant où vous êtes venu ; vous reconnaîtrez la maison ; vous apprendrez mon nom ; vous le direz partout. Oh ! que vais-je devenir , mon Dieu !

— Eh ! là ! calmez-vous. Je vous promets que je partirai comme je suis venu , sans rien regarder, sur ce même cheval singulier. En vérité , je veux vous contenter, madame.

— Ne cherchez donc pas à me voir, monsieur ; jurez-moi que jamais vous ne ferez aucune démarche pour me connaître.

— Je jurerai tout ce que vous voudrez. Ne vous tourmentez pas ainsi , de grâce !

— Ouvrez cette armoire, monsieur, et donnez-moi un masque que vous y trouverez.

— Le chevalier obéit scrupuleusement. Il mit le masque au bout de son épée , et le tendit de fort loin à la dame; mais il eut le temps d'apercevoir un bras admirable, de

(grands yeux pleins d'expression , et un profil d'une si rare beauté, qu'il sentit du regret d'avoir promis d'être si généreux.

— Si vous m'en croyez , dit-il , nous n'éveillerons pas vos gens. Vous dormirez paisiblement dans votre lit, et moi, j'attendrai sur ce fauteuil l'heure de partir. Je sais bien qu'on ne voudrait pas me croire si je disais que j'ai passé ainsi la nuit près d'une belle personne ; mais enfin , en vous jurant sur ce crucifix et par l'ame de mon père , le grand Henri de Lorraine, que ce qui m'arrive aujourd'hui sera un secret éternel, vous aurez, j'espère, confiance en moi ?

— Il faut bien que je me fie à votre honneur, monsieur, puisque c'est ma seule sauvegarde.

— A la bonne heure ! Je suis fier de cette confiance, et je veux que vous appreniez à me connaître. A présent que nous avons fait une trêve , causons donc plus tranquillement , puisque vous craignez de vous endormir près de moi. La nuit n'est pas bien longue, et il v

vu a la moitié d'écoulée. Pour vous faire passer le temps, je vais vous conter quelques-unes de mes aventures.

M. de Guise était un cavalier fort beau et fort aimé des femmes. H savait de bonnes histoires , et il trouva le moyen de divertir et d'intéresser la dame , si bien qu'au boutdune heure ils riaient ensemble de bon cœur. On peut se dire bien des choses dans une nuit , et je regrette de pas connaître entièrement cette conversation remarquable. Je sais seulement que , vers deux heures après minuit , le chevalier était appuyé sur le chevet de l'inconnue , et que , vers trois heures , fatigué de se tenir sur ses jambes , il était assis au pied du lit. La conversation languissait ; la dame s'agitait en étendant ses membres, et M. de Guise se laissait aller, toujours par excès de fatigue. La lumière s'étant éteinte d'elle-même, le chevalier se trouva enfin couché à côté de

la belle.

— Voilà, lui dit -elle d'un ton de reproche, une nouvelle aventure ajoutée à votre

liste, et que vous conterez comme les autres.

— Jamais , madame ! N'ai-je pas fait un serment cette fois? Bannissez donc toute crainte.

La dame garda le silence, et c'était la meilleure capitulation que pût désirer le chevalier.

Une lueur grise s'étendait insensiblement sur les vitres de l'appartement, lorsque la belle inconnue, sautant à bas du lit, sortit de la chambre en ayant soin de fermer la serrure au double tour. Quoique la conversation eût fait du chemin pendant le reste de la nuit , et que la dame se fut bien adoucie, M. de Guise n'avait pu obtenir d'être dégagé de son serment. Il voulut donc s'exécuter de bonne grâce , et remit à la hâte ses habits. Il entendit au dehors des gens qui chuchottaient et un carrosse auquel on attelait des chevaux. L'inconnue leparut bientôt; elle était encore masquée.

— On vous conduira en voiture, chevalier, dit-elle. Vous aurez soin de dire au comte de Créqui que vous êtes tombé de cheval après avoir erré toute la nuit. Votre ivresse rendra

la chose vraisemblable. Je compte sur votre honneur et vos sermens. Je me suis dit souvent que, si ma liaison avec Créqui devait faire de moi une femme dissolue , j'aimerais mieux renoncer au monde. Soyez donc certain que, si vous faites une tentative pour me voir, je me retirerai aussitôt dans un couvent. Adieu , chevalier, partez vite !

La dame ouvrit avec empressement la porte ; et voyant que le chevalier obéissait docilement, par un retour de faiblesse ou de coquetterie , elle ajouta :

— Je ne vous défends pas pourtant de penser à moi.

— De ma vie je ne fus si heureux ! s'écria M, de Guise en la pressant dans ses bras, et vous êtes une cruelle...

— Allons, partez, au nom du ciel!

— Quoi î ne vous reverrai-je plus?

— Jamais, monsieur, jamais en ce monde

— Si vous me défendez de vous chercher, vous m'enverrez du moins de vos nouvelles ?

— Peut-être.

— Vous me donnerez bien aussi les moyens de vous écrire ?

— Ce méchant homme ne s'en ira pas ! dilelle en frappant du pied avec colère.

— C'est que je sens que je vais vous aimer horriblement.

— En ce cas, vous aurez à souffrir,

— Accordez-moi un gage, un souvenir que je puisse emporter.

— Rien , monsieur , point de souvenirs ! point de gages ! vous tenez déjà bien mal vos promesses en hésitant ainsi à m'obéir.

— Eh bien ! adieu donc. Je m'en rapporte à vous ; mais n'oubliez pas que je vous aime. Adieu. Je ne puis renoncer à l'espoir de vous retrouver.

— N'y songez pas. Ce n'est pas probable.

— Que mes ordres soient exécutés , dit encore la dame en s'adressant à ses laquais d'un ton impérieux.

Et le chevalier se jeta en soupirant dans le fond du carrosse, qui partit avec la rapidité de la foudre. Un homme était assis sur le coussin

de devant 5 c'était le vieux domestique qui avait ouvert la grille.

— Monseigneur, dit cet homme fort poliment , je vous demande bien pardon de la liberté ; mais il faut que je suive ponctuellement les ordres de madame , comme vous savez. Veuillez donc retirer votre tête de la portière et permettre que j'abaisse les stores.

— Fais ce que tu voudras, vieux drôle, puisque j'ai promis de me laisser traiter aujourd'hui comme les ours de la ménagerie du roi ; maispardieu ! ces précautions ne servent à rien. Queva-t-on faire du cheval de Créqui?

— Que votre seigneurie n'en soit pas en peine. On l'a remis dans son chemin, et, avec trois coups de fouet sur la croupe, on l'a lancé tout seul. Je gage bien qu'il est arrivé à présent à la maison de son maître.

— Mais crois- tu que je ne verrai pas par quelle porte nous entrerons dans Paris?

— Nous n'entrerons point par la plus voisine; nous avons déjà fait un long circuit.

— Et si je veux chercher demain dans tous

— Taies environs , je saurai bien reconnaître la maison.

— Il y en a deux mille toutes pareilles , et les environs de Paris sont un peu grands.

— Mais si je voulais regarder à l'instant même où je suis?

— Je ne vous le conseille pas, dit le valet en armant un énorme pistolet, car je vous ferais sauter la cervelle.

— Si je t'offrais cent écus pour me dire le nom de ta maîtresse ?

— Ah! je lui conterai cela, parce qu'elle m'en donnera le double.

— Mais si je veux dire à Créqui ce qui est arrivé ?

— Monseigneur 1 vous feriez là une laide action qui ne vous servirait de rien et causerait quelque terrible malheur.

— Le vieux singe a raison.

— Où votre seigneurie veut-elle qu'on la conduise ? demanda l'homme quand le carrosse fut entré dans Paris.

— A l'hôtel de Guise.

Une fois arrivé chez lui, le chevalier ne songea plus beaucoup à son aventure. Il changea d'habits et s'en fut aux Etuves avant de se rendre au Louvre pour faire sa cour. Il rencontra justement Crëqui dans la rue Saint-Honoré.

— N'êtes-vous point blessé ? lui dit le comte en riant. Vous étiez ivre comme un matelot , hier soir, chevalier. Mon cheval est revenu tout seul , couvert d'écume. Il paraît que vous avez fait le juif errant toute la nuit.

— Je ne l'ai point passée si mauvaise que vous le pourriez croire.

— Oh ! je n'en suis pas en peine. Un galant de votre sorte ne doit pas manquer d'asiles chez les dames. '

— Et vous donc , n'en avez-vous pas aussi quelques-uns ?

— Un seul, chevalier ; mais que je ne changerais pas pour tous les vôtres.

— C'est à savoir.

Le chevalier de Guise, comme les jeunes gens d'alors , aimait à faire connaître au pu-

blic ses amourettes; aussi les sermens qui l'obligeaient à garder le silence furent-ils pour moitié dans l'impression profonde que lui laissa la rencontre fortuite de la nuit. Le premier jour il n'y pensa guère, parce qu'il alla souper chez sa maîtresse. Le second jour, étant importuné par ses souvenirs , il fit la débauche avec des amis chez un traiteur fameux ; mais le troisième il resta enfermé dans son appartement et ne put songer à antre chose qu'à la belle inconnue. Ce fut le quatrième jour, en s'éveillant , qu'il se sentit amoureux à la fureur. Il se leva , déterminé à chercher la dame pour lui peindre ses tourmens. Ce devait être ime personne de la cour, puisqu'elle était trèsriche ; son mari devait être absent, pour qu'elle pût ainsi recevoir Créqui tous les soirs. Bien des femmes avaient une maison de plaisance aux environs ; mais toutes n'y habitaient pas, à cause de la saison, qui était fort avancée.

Dans le désordre de la nuit, le chevalier avait noté des indices qui pouvaient le guider dans ses recherches. Une tresse de cheveux blonds

s'était échappée de la coiffe; le masque ne cachait pas le front, qui était d'une beauté remarquable; la grandeur et la forme des yeux , la longueur des cils lui étaient aussi connues ; les mains étaient longues et fluettes , le cou mince et les épaules fort tombantes. M. de Guise avait encore remarqué un signe noir; mais il se trouvait placé sur le haut du bras gauche , dans un endroit que la robe cache toujours , que les femmes découvrent leur poitrine ou qu'elles n'aient point de manches.

Pendant une semaine entière , le chevalier ne bougea plus de la cour. Il ne regardait que les dames blondes, et quand il croyait avoiirencontré juste, il s'informait de deux choses : si le mari était absent , et si on avait maison de campagne aux environs , car il était inutile de demander si on connaissait M. de Créqui , le comte étant un des personnages les plus en évidence.

Malgré tous ces moyens de vérification, M. de Guise se trompa plus d'une fois, et il lui arriva de tenir à plusieurs dames des dis-

cours à le faire passer pour fou. Peu s en fallut qu'il ne le devint en effet, une fois qu'il eut reconnu que sa belle ne venait pas chez la reine. La bourgeoisie était un dédale immense à se j)erdre en poursuites inutiles, et que penserait-on d'un aussi grand seigneur, le second d'une maison princière , qui ne verrait plus que des demoiselles et des gens de courte épée ! Les difticultés ne faisant que l'irriter davantage et son amour croissant tous les jours , le chevalier jura mille fois de ne point se rebuter, dùt-il employer une année entière à passer en revue toutes les femmes de la robe et de la finance. Un matin qu'il y avait nombreuse compagnie à la ruelle de la reine-mère, sa majesté, qui était un peu malade , pria M. de Bassompierre de raconter ime de ses galanteries pour la divertir.

— Ma foi ! dit le colonel des Suisses , je ne sais, madame, que des histoires qu'il me faut taii'e , ou d'autres bonnes à conter à mes soldats.

— Bah ! reprit la reine. On assure que vous

avez quatre mille lettres de femmes en vos coffres et une chambre pleine de portraits.

— Ce sont fables à dormir debout.

— Ne faites point Thypocrite ; vous avez à Chaillot une maison à mener des fdles.

— Madame, j'y en mène en effet ^; mais je n'oserais dire ce cpi'on y fait à des oreilles royales. Voilà monsieur de Guise, qui peut parler de ses affaires , étant prince et bien plus à l'abri que moi de tout danger. C'est lui qui va nous raconter une de ses amourettes.

Le chevalier voyant un cercle nombreux de jolies femmes parmi lesquelles il y en avait beaucoup de blondes, pensa que son inconnue pouvait bien s'y trouver. Il conçut l'idée hardie de la forcer à se trahir par quelque signe d'émotion au récit de son aventure. Le désir de la déqouvrir triompha des scrupules et de la foi du serment. 11 évita de prononcer le nom de Créqui , et glissa légèrement sur l'épisode du cheval ; mais il parla de la dame mystérieuse et de la maisonnette avec les détails les plus mi-

' Cette réponse de Bassompiene à la reine est historique.

niitieux, en ayant soin d'étudier les moindres jeux de physionomie de son auditoire. I! dit tout ce qu'il savait du signalement de la belle, en jurant ses grands dieux qu'il la poursuivrait jusqu'en enfer, et quil l'aimait à la rage.

L'histoire eut du succès et réjouit particulièrement la reine ; mais aucune des beautés de la ruelle ne laissa voir qu'elle fut troublée. Le chevalier, crovant en être pour ses frais , s'apprêtait à sortir. Une femme, qui se trouva près de lui, se pencha contre son oreille et lui dit tout bas :

— Vous êtes un indigne et un traître ! Puis elle se retourna lort tranquillement })our reprendre la conversation qu'elle avait avec une autre personne. M. de Guise tressaillit de joie et de surprise. Il vit des cheveux fort beaux , quoique d'un blond un peu trop ardent; une peau d'une blancheur parfaite, de grands yeux pleins de vivacité, une taille admirable et des mains efTilées ; ce ne pouvait être que son inconnue. Il la retrouvait en la personne de mademoiselle Paulet,

jeune femme fort à la mode et qu'on accusait d'être galante. On disait même qu'elle avait eu quelque liaison avec le duc , frère du chevalier. Jamais M. de Guise n'avait songé à lui faire la cour; mais depuis un instant elle lui semblait délicieusement belle , et il s'étonnait de ne l'avoir point reconnue plus tôt.

En quittant le Louvre, mademoiselle Paulet n'avait pas fait cent pas en son carrosse que le chevalier se trouvait à cheval prés de la portière. On releva les glaces d'un air fort maussade et on ne voulut pas seulement répondre aux saints du jeune seigneur. Arrivé à l'hôtel du conseiller Paulet, M. de Guise offrit sa main pour faire descendre la demoiselle.

— Je ne sais , lui dit-on avec colère , comment je puis encore accepter les services d'un homme aussi déloyal que vous , monsieur.

— Vous ai-je fait le moindre tort? répondit humblement le chevalier ; quelqu'un autre que vous et moi sait-il ce qui s'est passé entre nous ? De grâce! permettez que je vous accompagne.

11 faut que vous connaissiez à quel point je vous aime.

— Vous ne monterez pas chez moi , monsieur, je vous le défends ; je suis trop irritée contre vous dans cet instant.

— Dites-moi au moins quand il vous plaira de me recevoir.

— Mais on ne peut donc se défaire de vous ?

— Ce sera difficile à présent , à moins que vous ne me fassiez mourir ; mais vous ne serez pas assez cruelle pour me condamner sans m'en tendre. Accordez-moi une seule audience.

— Eh bien ! ce soir, à dix heures , mon carrosse vous ira prendre chez vous. Je vous donnerai audience dans la maisonnette où vous êtes déjà venu. Vous trouverez en moi un juge sévère, je vous en avertis.

— Je consens d'avance à subir toutes les peines qu'il vous plaira de m'infliger. Elles ne sauraient être aussi dures que celle d'être séparé de vous.

— A ce soir donc.

De retour à son hôtel, M. de Guise, ivre

d'espérance, lit appeler son barbier, ouvrit ses boites de parfums , et mit une chemise à broderie d'or, comme si Theure du rendezvous eût été près de sonner. Ne sachant plus comment tuer le temps , il s'alla promener à pied sous les arbres du Cours. Cinq heures venaient de sonner lorsque M. de Créqui vint à passer sur son cheval noir.

Qu'avez-vous donc , chevalier ? lui cria

le comte. Vous bâillez comme un président en

séance.

— Je m'ennuie à la mort. Mais vous, comment venez-vous par ici sans vos gens ?

— Je vais dîner à la campagne.

— Où donc cela.^

— Je ne puis vous le dire.

— Est-ce que ce serait chez votre maitresse ?

— Précisément. Je suis en retard. Adieu , chevalier !

M. de Guise demeura comme frappé de la foudre. Une fantaisie de M. de Créqui pouvait lui enlever son bonheur. Des projets sinistres

roulèrent dans sa cervelle. Il voulait avouer

tout au comte et se battre à mort avec lui. Il fallait qu\m des deux cédât le pas à l'autre, car l'idée du partage devenait intolérable, et la jalousie dévorait le cœur du chevalier. La soirée lui sembla mortellement longue. Il descendit dans la rue avant dix heures , et prêta l'oreille avec attention au moindre bruit. Un brouillard épais enveloppait la ville. Quelques passans suivaient les murs avec des lanternes. Cependant le roulement d'un carrosse se fit bientôt entendre. Les chevaux lournérent dans la rue et s'arrêtèrent devant l'hôtel ; la portière s'ouvrit. M. de Guise bondissait de plaisir. Il donna une bourse pleine d'or au laquais, et s'élança joyeusement sur le marche-pied.

— Sans doute , pensait-il chemin faisant , Créqui n'a fait que diner avec mademoiselle Paulet, et il n'y passe point la nuit.

Après un assez long voyage, la voiture entra dans une petite cour sablée. Mademoiselle Paulet descendit elle-même les degrés pour recevoir le chevalier ; mais il crut s'apercevoir

que l'aspect du vestibule n'était pas le même qu'à sa première visite.

Vous viendrez aujourd'hui dans mon

salon , lui dit-elle , c'est là qu'est mon tribunal. Voici le siège de l'accusé.

En parlant ainsi, la demoiselle désignait un large fauteuil placé près du feu, à côté d'une table où le souper était servi.

Jugez-moi de même tous les soirs, dit le

chevalier en prenant un baiser sur deux lèvres entr'ouvertes par le sourire; et puisse mon procès durer plus long-temps que celui de Biron ! La camériste, qui sortit alors du salon, passa devant M. de Guise. Ce n'était pas celle qu'il avait vue la première fois. Le valet qui apporta les viandes était aussi une figure nouvelle. Un doute étrange vint assaillir le chevalier.

— Vous l'avez eu aujourd'hui à dîner ? ditil à mademoiselle Paulet.

— De qui parlez-vous?

— De celui qui fera le malheur de ma vie si je ne vous arrache à lui.

— Ne pensons pas à cela.

— Encore un seul mot, je vous prie. De quelle couleur était le manteau qu'il avait aujourd'hui?

— En vérité, vous êtes singulier! Quelle fureur avez-vous de parler de cet homme ? JNe cherchez donc pas à me le remettre dans l'esprit, et surtout ne me donnez pas occasion de prononcer son nom.

— Ouais ! pensa M. de Guise, est-ce qu'elle l'ignorerait? est-ce que ce ne serait pas mon inconnue ?

Dans l'incertitude où il tombait tout-à-coup, le chevalier ne voulut pas se priver d'un plaisir qui était si proche et si attrayant. Dans le cas même où il y aurait une tromperie sous jeu, elle était assez douce pour qu'il consentît à prolonger lillusion.

On verra par la suite de cette histoire combien il était amoureux de son inconnue; mais un caprice d'un moment n'était pas à dédaigfier pour cela. L'amour est un remède si sûr aux peines d'amour, qu'il aurait peut-être suffi que

l'erreur se prolongeât jusqu'au lendemain pour que le chevalier se trouvât guéri de sa passion, et que mademoiselle Paulet s'emparât entièrement de cette imagination indécise qui cherchait à se fixer.

M. de Guise avait un moyen sûr d'éclaircir ses soupçons ; c'était le signe noir qui devait se trouver à la jonction du bras gauche à l'épaule. Il eut le bon esprit de ne point trop se hâter d'y recourir. Il mangea le souper le plus gaiement qu'il put, et laissa les choses suivre leur cours naturel. Ce fut le lendemain, à la pointe du jour seulement , comme la demoiselle sommeillait, qu il écarta d'une main tremblante la manche de la chemise. Le bras était fort joli et d'une blancheur charmante; mais le signe n'y était pas ! Mademoiselle Paulet en s'éveillant vit le chevalier qui ajustait tranquillement ses dentelles et attachait son manteau.

— Que faites-vous donc ? lui dit-elle.

— Ne vous dérangez pas, ma mignonne, répondit-il; je vais poursuivre mes recherches.

Je vous sais gré de la tromperie. Vous n'êtes pas mon inconnue, et si je pouvais l'oublier, ce serait bien auprès de vous ; mais je sens que rien ne peut l'ôter de ma pensée , puisque je suis encore tout à elle dans ce moment même. Adieu. Acceptez cette bague en souvenir de cette nuit, et si vous en avez le temps, songez à moi quelquefois.

Le chevalier mit un fort beau diamant au doigt de mademoiselle Paulet , et sortit de la maison.

Un mois entier s'était écoulé depuis cette rencontre, et M. de Guise n'avait pas reparu à la cour. N'espérant plus retrouver sa belle parmi les femmes de la noblesse, il s'était jeté si avant dans la bourgeoisie, qu'il ne venait plus au Louvre. On s'inquiéta d'une si longue absence. Bassompierre avait vu par les rues le chevalier fort en désordre , la mine pâle et son épée lui traînant sur les talons. Il fallait que l'amour lui eût troublé la raison ou qu'il fût malade. En effet, le pauvre jeune homme était au désespoir, et le jour que Bassompierre l'avait aperçu,

il se mit au lit avec une grosse fièvre. On se rappela l'histoire racontée à la ruelle de la reine ; on en reparla beaucoup, et la maladie du chevalier devint un sujet général de conversation. Les dames s'intéressaient à son malheur. On s'inscrivait pour lui chez le suisse de son hôtel, et Sa Majesté lui envoya le médecin des en fans.

Pendant qu'il était alité , le chevalier reçut un billet qui lui rendit un peu de courage. C'était de la dame mystérieuse :

« Est-il vrai, lui disait-on, que vous soyez malade par amour pour moi ? En ce cas, prenez patience. Les maris sont mortels comme les autres hommes, et les amans sont infidèles. Vous entendrez sans doute parler de moi dans trois mois. »)

Le terme était fort long •, mais enfin c'était du moins une perspective consolante. Ce qui contribua le plus au prompt rétablissement du malade , ce fut une inspiration lumineuse qui lui vint à force de réfléchir. Sitôt qu'il se vit en étal de sortir, le chevalier s'en alla chez M. de Cré-

qui. Après avoir causé de mille choses indiffërenles, il témoigna le désir de visiter les écuries. Tous les chevaux furent passés en revue, et le comte, étant riche et magnifique, avait de belles montures. M. de Guise s'arrêta en dernier devant la jument noire qu'il avait aperçue tout d'abord.

— N'est-ce pas là, dit-il, sans avoir l'air d'y songer, cette bête que vous m'avez prêtée un soir ?

— Précisément. C'est celle que je préfère aux autres.

— Elle me plaît , je ne sais pourquoi , et je voudrais vous Tacheter.

— Je n'ai pas envie de m'en défaire. Elle descend en ligne maternelle du fameux cheval de M. le connétable.

— Ce ne serait pas là une raison pour la garder, si elle ne valait rien.

— Mais il s'en faut qu'elle soit mauvaise.

— Je le crois , puisque je vous propose de me la céder. Je vous en donnerai un bon prix, ou bien nous ferons un échanw.

— Vous ne la prendriez pas si je vous offrais de la troquer contre votre beau cheval de Hanovre.

— Peut-être , car celui-là ne me plait plus autant que les premiers jours.

— Allons donc ! vous feriez une mauvaise affaire, et d'ailleurs je tiens à ma jument noire.

— Faites-moi l'amitié de me la vendre.

— Voilà un caprice de malade , chevalier.

— C'est vrai. Il faut absolument que je me passe cette fantaisie. Fixez vous-même la somme.

Depuis quelque temps les cartes n'étaient point favorables à M. de Créqui. Il avait besoin d'argent, et voulut profiter de l'occasion. Il demanda huit cents écus. C'était énorme ; mais le chevalier n'hésita pas.

— Je vous apporterai cela demain soir, à neuf heures, dit-il au comte , et j'emmènerai le cheval.

Le lendemain , avant neuf heures , M. de Guise arriva tenant les huit cents écus. Il ajouta

soixante livres pour la selle et la bride, ne voulant gêner en rien la jument noire dans ses habitudes. Le palefrenier qui la soignait d'ordinaire l'apprêta , et le chevalier mit lestement le pied dans l'étrier.

— Bonsoir! dit Créqui en riant. Vous êtes un grand original, chevalier. Si demain vous avez des regrets du marché, vous me trouverez prêt à le rompre , pourvu que le jeu n'ait pas été trop méchant pour moi.

— Je ne reviens jamais sur une affaire conclue.

— Comme il vous plaira. Ménagez cette pauvre bête, et ne lui faites pas mener une aussi rude vie que le jour où je vous l'ai prêtée.

— Soyez tranquille, j'en aurai soin.

M. de Guise était haletant. Il partit comme le premier jour par la petite rue Saint-Roch. L'obscurité était profonde , et pourtant la jument allait du même train qu'à sa première course ; ce qui promettait un succès complet. Sa volonté semblait fort arrêtée. Elle prenait sans hésiter les détours, e( marchait avec son

calme habituel. Le chevalier en riait convulsivement , tant il avait de joie de se sentir ainsi porté vers le but de tous ses désirs.

— Va, belle Capricieuse! disait-il en laissant aller les guides. Nous atteindrons le bonheur, et ta ration d'avoine sera doublée ce soir; je te le promets.

Cependant M. de Guise, ne voyant point apparaître la porte de la ville qu'il avait passée la première fois, commençait à s'étonner.

— Peut-être , pensa-t-il , Créqui ne prendil pas exactement le même chemin tous les soirs. Qu'importe , pourvu que nous arrivions î

Les tours du Chàtelet apparurent tout-àcoup, et la jument noire traversa doucement le pont au Change , que M. de Guise était certain de n'avoir pas trouvé sur son passage à la première excursion.

— Où me mènes-tu , infernale bête ? murmurait-il. Ne sais-tu donc plus ton chemin? Faut-il que tu te fourvoies justement aujourd'hui ! Mille démons ! où donc allons-nous ^

Le chevalier n'osait pourtant remettre les

mains sur la bride ; car la pensée lui vint à Tesprit que la dame pouvait bien avoir changé de domicile. Il traversa bientôt le second bras de la rivière et s'enfonça dans les rues tortueuses du faubourg Saint- Jacques. Arrivé près du cloître des Cordeliers , le cheval s'arrêta court devant une maison d'assez pauvre apparence , et posa ses naseaux entre les barreaux de la porte.

— Plus de doutes ! s'écria M. de Guise, elle est rentrée à la ville , et voici le séjour où je dois la retrouver !

Il sauta légèrement à terre , et, saisissant le marteau , se mit à frapper violemment. Une vieille femme apparut au bout de cinq minutes , tenant une lumière que ses doigts décharnés défendaient mal contre les attaques du vent.

— Un peu de patience ! cria-t-elle de loin. Eh ! pour Dieu ! on ne frappe pas ainsi à cette heure de la soirée. Que voulez-vous, l'homme?

— Ouvre vite , bonne femme ; c'est de la part du comte de Créqui.

— Pardon, mon gentilhomme; excusez-moi.

je vais aller chercher les clefs. Mon maître est dans son lit; mais il se lèvera s'il est nécessaire.

— Ah ! ton maître est au logis ! c'est différent; je reviendrai demain. Et comment se porte sa femme ?

— Vertudieu ! méchant écolier, vous moquez-vous des gens? Mon maître n'est pas marié , par la grâce du ciel !

— Qui est donc ce maitre, et comment diable se nomme t-il ?

— Allez, vous êtes un drôle, de venir troubler le repos de maître Pucelle, le meilleur avocat du barreau de Paris. Tout le monde le connaît, et c'est lui qui plaidera demain pour M. de Créqui, dont il a l'honneur de recevoir une visite tous les jours, depuis un mois, car ce procès donne bien de l'inquiétude à l'illustre seigneur.

Le chevalier, furieux et désespéré, remonta sur sa bête, et, lui enfonçant les deux éperons dans le ventre, la conduisit chez lui au triple galop, en la rouant de coups.

— Du moins, disait-il en frappant de toutes ses forces, je te dégoûterai du quartier Saint - Jacques et des visites à maître Pucelle !

Créqui était depuis peu en procès contre les collatéraux de sa femme, et, comme il allait tous les jours voir son avocat sur son cheval favori, Taniraal avait pris de nouvelles habitudes. Pendant huit jours de suite, M. de Guise s'efforça vainement de lui faire retrouver les anciennes. Tous les soirs le chevalier s'en venait dans Tombre, sous les murs de Thôlel Créqui, et partait de là, laissant errer la jument noire à sa fantaisie ; mais, quand cette bête singulière ne prenait pas le chemin du logis de l'avocat Pucelle , à cause des leçons que lui donnait son cavalier, elle errait au hasard par les rues. Cette vie vas:abonde, dans la mauvaise saison, aurait pu coûter cher à M. de Guise, s'il n'eût heureusement fini par se convaincre de l'inutilité de ses efforts. Ayant perdu l'espoir de retrouver sa belle inconnue, il s'enferma chez lui, ne voulut recevoir personne et résolut d'attendre le plus patiemment (|u'il

pourrait l'époque fixée par la dame. Trois mois sont longs à passer pour un homme aussi amoureux. Le chevalier devint si paie et si maigre, par l'effet de l'ennui , que ses amis avaient peine à le reconnaître.

Ce fut bien pire encore au bout de trois mois, quand le chevalier vit les jours s'écouler sans qu'il lui vînt de nouvelles. Il se promenait éternellement dans la cour de l'hôtel de Guise, et courait chez le suisse dés qu'il arrivait quelque message. 11 tomba sérieusement malade à la fm du quatrième mois, et cette fois les médecins crurent qu'il n'en reviendrait pas. La dame eut la cruauté de ne pas envoyer chez lui une seule fois. Le pauvre jeune homme s'imagina qu'elle était morte, et commanda des habits de deuil. Lorsqu'il entra en convalescence, le duc son frère, craignant que ces folies n'eussent une mauvaise fm, le voulait emmener en Provence; mais lui n'y voulut jamais consentir. Il finit par former le projet de tout avouer à M. de Créqui, dans l'espoir que le comte , plus enclin encore au jeu qu'à

la galanterie , consentirait peut-être à céder sa maîtresse.

Avant doser en venir à ce parti, le chevalier s'en alla un matin se promener tout seul au bord de la rivière. Il avait la tête basse et le regard si morne, qu'il était un objet de pitié pour les passans. Il arriva doucement jusqu'à l'arsenal, où M. de Rosny, grand-maître de l'artillerie, faisait essayer des canons qm sortaient de la fonderie ; c'étaient de grosses pièces qui faisaient des détonnations effroyables.

- -fegage, messieurs, dit le chevalier aux oHiciers d'artillerie, que personne de vous n aurait la hardiesse de se tenir à cheval sur le premier canon que l'on va tirer?

-- De la hardiesse! lui répondit-on ; ce se- •^ait bien plutôt un acte de pure démence- le reculement seul de la pièce doit donner une fn rieuse secousse î

- Vous ne l'oseriez donc pas, messieurs?

- Non , certes î

- Eh bien î moi . je \c veux faire.

— Et moi, dit M. de Rosny, je vous supplie de ne pas risquer ainsi votre vie. S'il vous arrivait malheur, la responsabilité tomberait

sur ma tête.

— Voici des témoins qui attesteraient que je l'ai voulu. Pour ce qui est de ma vie, ne vous embarrassez de rien , je vous la céderais en ce moment pour fort peu de chose. Quand Fontenai Coup d'épée fit scier par le tronc un arbre où il était monté , pour voir s'il se ferait mal en tombant ' , on ne s'opposa pas à son envie ; laissez-moi donc contenter la mienne , je vous prie.

En parlant ainsi , M. de Guise se mit à cheval sur un énorme canon chargé jusqu'à la gueule, et qui n'avait pas encore été tiré.

—Allons, mettez le feu ! criait-il sans vouloir écouter les remontrances du grand-maître.

Il fallut lui obéir. Le canonnier abaissa la mèche. Le coup partit avec un bruit terrible et déchirant dont les assistans furent étourdis.

> Historique.

Un nuage épais enveloppait le chevalier. Une vieille moustache s'écria :

— Il est perdu ! la pièce a du éclater !

En effet, le canon venait de crever, et M. de Guise gisait à terre horriblement mutilé. On le porta chez lui sur un brancard ; il n'était pas mort , mais il n'en pouvait revenir. La nouvelle de cet accident se répandit par la ville , et comme on parlait depuis long-temps des chagrins de ce jeune seigneur, on broda là-dessus une foule de contes étranges.

Vers le soir, comme les médecins se retiraient, déclarant qu'il n'y avait aucune ressource , une dame fort belle accourut à l'hôtel de Guise. Elle pénétra jusqu'au lit du chevalier, et pencha son visage noyé de larmes sur celui du moribond. Il ouvrit les yeux, et faisant un grand effort pour parler :

— Vous auriez mieux fait de venir plus tôt, dit-il.

Et il expira.

C'était la dame mystérieuse !

Cette femme s'appelait Marie Droguet : elle

était fille d'un simple sergent au Châtelet, et le président Le Coigneux l'avait épousée pour sa beauté. Son humeur était fantasque. Elle rendit ses amans fort malheureux , à l'exception de M. de Créqui. Elle avait pour habitude d'aller à pied par les rues , précédée d'un homme qui jouait du luth de Bologne , ce qui n'était pas d'usage alors, et aurait un peu prêté à rire, si elle n'eût été d'une beauté vraiment extraordinaire.

Son mari , M. Le Coigneux, dont Mignard fit plus tard le portrait, avait une mauvaise mine qui tenait parole , car il montra toujours un cœur très-dur. Depuis long-temps il se repentait d'avoir épousé Marie Droguet, et les mémoires du temps racontent qu'il s'en délit vertement par le poignard pour prendre une autre femme qui lui apportait beaucoup de biens, quoiqu'il fût déjà riche. C était peu de jours après la mort du chevalier de Guise.

On sait ce qu'est devenu M. de Créqui, et les historiens l'ont assez fait connaître. Le roi le fit duc et prince de Foix. Il se distingua sur-

tout à la campagne de 1622 et dans ses ambassades.

II ne nous reste plus qu'à parler de la jument noire qui avait causé tant de malheurs. Elle tomba dans les mains du duc de Guise, frère du chevalier, et lui servit beaucoup le jour qu'il s'enfuit en Piémont, ayant appris que M. le cardinal le voulait faire arrêter. Elle mourut fort vieille à Rome, dans les écuries d'un prélat qui la mit au carrosse.

Iflaileiiloilselle Paiilet.

Un matin , il y avait chez la marquise de Chalusset trois dames , parmi lesquelles était la vicomtesse d'Auchy, (lui passait pour être la maîtresse de Malherbe. Quand on eut bien devisé des choses du jour, madame de Chalusset se mit à dire qu'elle donnerait tout au monde pour être bel-esprit , et qu'il n'y avait rien de si désirable que de savoir joliment

écrire un billet doux. Elle proposa ensuite aux trois jeunes dames qui Tétaient venues voir de s'exercer ensemble à bien tourner les lettres. On se mit aux quatre coins du salon avec des tables, et on s'écrivit des douceurs les unes aux autres.

Des Iveteaux , qui était poète , arriva sur ces entrefaites, et fut chargé déjuger laquelle avait le mieux fait. Tandis qu'il lisait les épitres^ une petite fille de quatorze ans à laquelle on ne prenait pas garde , et qui écrivait, sans rien dire, prés d'une fenêtre, apporta en riant sa composition. Le thème choisi était la réponse d'une beauté sensible à la déclaration de son amoureux. Des Iveteaux décida qu€ la lettre delà petite fille était incomparablement meilleure que les autres , plus naturelle et plus délicatement tournée. Cette enfant précoce était mademoiselle Paulet. Quoique son éducation eût été négligée , on lui découvrit encore bien d'autres talens , car elle dansa tout-à-coup divinement sans avoir pris aucune leçon , et comme elle entendit dans un concert Liselle et

Blanc-Roger, elle se mit dans l'esprit de chanter, et y réussit admirablement. Aussi disaiton , lorsqu'elle fut grande , quelle savait faire parfaitement toutes choses ; mais la demoiselle ayant causé du bruit par ses galanteries, on ajoutait méchamment que l'amour était encore ce dont elle s'acquittait le mieux.

Mademoiselle Paulet devint 1 une. des plus agréables personnes de la cour. Sa taille était la plus svelte et la plus élancée qu'on put voir. Un sourire permanent établi sur ses lèvres et des yeux fort expressifs donnaient à sa figure un air de belle humeur, d'esprit et de santé, qui faisait plaisir à voir. Ses cheveux, d'un blond trop ardent, lui tombaient jusqu'aux chevilles et se dénouaient à tout propos, sans doute à cause de la vivacité de ses mouvemens. M. de Bassompierre , qui se connaissait en beauté , disait : « Je ne sais pourquoi les femmes, auprès de cette petite Paulet, ont l'air d'être muettes et de surveiller les plis de leurs jupes. Elle seule paraît ignorer ([u'elle est jolie , et quand elle danse , toutes les autres

semblent des emplâtres ou des statues. » Dans le temps que le roi était amoureux de la princesse de Condé , au point d'en perdre la raison , il y eut une grande fête où mademoiselle Paulet figura dans un quadrille de nymphes. Elle chanta le même soir un solo qui produisit une si grande sensation , qu'elle eut à l'instant pour adorateurs déclarés les plus fiers personnages de la cour. Elle fut subitement à la mode , et Henri IV, tout épris qu'il était d'wne autre beauté , ne laissa pas de fredonner trois jours durant la chanson qu'il avait entendue.

M. de Rosny gémissait de la passion de son maître pour une princesse dont le mari n'était pas d'humeur accommodante. Il remarqua tout d'abord le caprice pour la jeune chanteuse, et conçut l'espoir de diriger les pensées du monarque sur ce nouvel objet. Il donna le mot à ses amis , qui vantèrent les charmes de mademoiselle Paulet et répétèrent mille fois son nom avec élosjes. Henri voulut la revoir. Elle devina sans doute qu'elle avait fait im-

pression, car elle adressa ses œillades en haut lieu , et mit en jeu tout l'arsenal formidable des coquetteries auxquelles Henri IV n'avait jamais su résister de sa vie.

Un soir, au petit coucher, le roi , trouvant sur sa cheminée un beau diamant qu'il destinait à la reine , le tourna plusieurs fois entre ses doigts , et s'adressant à son valet de chambre Laroque , lui dit à voix basse :

— Tu porteras ceci demain à mademoiselle Paulet, et tu lui diras que je pense à elle.

— Pas autre chose , sire ?

— Ajoute : nuit et jour, et quelque phrase de ton crû , pour lui bien donner à entendre que je l'aime passionnément.

M. de Rosny prit une mine fort sévère. Il ne voulait pas que la fantaisie du roi fût trop vite satisfaite , les obstacles donnant du prix à ce qu'on désire.

— Prenez garde, sire, dit-il en fronçant les sourcils. Cette jeune fille est orpheline. Le feu conseiller Paulet a été l'un des plus fidèles serviteurs de votre majesté ; un homme

intégre et qui tenait à T honneur de son nom. Votre majesté ne voudrait pas mener à mal une fdle si jeune, sans surveillans et sans expérience.

— Ne puis-je lui envoyer un présent sans être soupçonné de la vouloir séduire ? Ce Rosny me vient toujours rabattre la joie.

Et s'adressant à Laroque , le prince ajouta :

— Tu lui diras que c'est parce qu'elle m'a réjoui le cœur avec sa voix fraîche, et que je la tiens pour une jolie petite sirène.

— A la bonne heure ! murmura Sully ; voilà qui est mieux.

Le lendemain, le carrosse de M. le ^randmaître s'arrêta devant la porte de mademoiselle Paulet. La jeune fdle ne parut point étonnée d'une visite de si grande conséquence , et rendit avec beaucoup de grâce et d'aplomb les honneurs dus au plus puissant personnage qui fût alors.

— Avez-vous reçu le présent du roi.^ demanda Sully.

— Le voici, répondit-elle, montrant la bague qu'elle avait mise à son doigt.

— Eh bien ! que pensez-vous de cela , mon enfant?

— J'allais vous demander ce qu il faut que j'en^ pense.

— Mais je crois que c'est assez clair : le roi en tient -, il est amoureux de vous. Ditesmoi donc franchement, là : comment allezvous accueillir ses hommages.'*

— Franchement, monsieur le duc, le roi me plait médiocrement. Il a cinquante-cinq ans. Il me voudrait marier avec quelque sot. Il mourra ou me délaissera pour une autre. Je ferai sagement de ne pas l'écouter.

— Mais vous êtes une friponne. Vous lui avez adressé des agaceries qui 1 ont bouleversé. On ne joue pas ainsi avec le repos de son souverain.

— Je n'ai rien fait dont une honnête fil!e doive rougir. Ce nest pas ma faute s'iJtiJUîe trouve à son goût.

— Songez qu'il peut vous combler de biens.

— Je suis riche et libre.

— Il est le roi.

— Pour vous parler à cœur ouvert, monsieur le duc, et sans faire la prude, je vous dirai que je ne puis appartenir à un homme qui ne me plait point, fût-il le maître du monde. Il y avait un seigneur que j'admirais de toute mon ame à cause de son génie , de son ambition et de ses malheurs, c'était M. de Biron. S'il n'eût pas été décapité...

— Oh ! la vilaine imagination que celle d'une femme ! Un traître et un conspirateur I

— Tout ce qu'il vous plaira. Je l'aurais aimé bien volontiers.

— Vous êtes une perverse. Çà ! voyons , écoutez-moi : j'ai à vous parler maintenant d'affaires importantes.

M. le grand-maître expliqua sans détours quels étaient ses projets et le rôle qu'il y voulait faire jouer à la demoiselle. Il démontra combien étaient graves les circonstances; le tort immense que causait aux affaires la passion insensée du roi pour madame de Condé. M. le prince était un homme d'un rude caractère , qui en viendrait plutôt à une extré-

mité que de laisser courtiser sa fernme. Déjà il l'avait enfermée dans un de ses châteaux, et ne voulait plus paraître à la cour. Les Montmorency, ses alliés, prendraient assurément parti pour lui. Une guerre civile ou quelque conspiration en pouvait résulter.

— J'aurai bien du regret , dit mademoiselle Paulet avec un sourire malin, de ne pouvoir v6us obliger en cette occasion; mais il faudra que les affaires de l'état s'arrangent sans moi , car je ne saurais surmonter mes répugnances. Ce n'est pas que je craigne fort d'être déconsidérée par une liaison avec un si grand roi. Nous vivons dans un temps où ces choses-là ne passent pas pour être honteuses. De belles dames plus nobles que moi n'auraient pas besoin, pour se décider, d'entendre toutes vos raisons , qui sont les meilleures du monde ; mais je vous dis naturellement le véritable obstacle à l'accomplissement de vos projets. Faites que le roi ait vingt ans de moins ; effacez les rides de sa figure ; arrangez-vous pour qu'il me plaise , et puis nous

verrons alors. Cependant je ne lui pardonnerai jamais d'avoir fait mourir M. de Biron, le courage même, son ami le plus ancien , après vous, monsieur le duc.

— Vous êtes une méchante tête ! Vous n'aimez ce traître que parce qu'il est mort; s'il eût réussi, vous le mépriseriez. Mais songez donc au temps oii le roi n'avait qu une petite armée pour vaincre d'innombrables ennemis ; songez aux mille prouesses par lesquelles il a regagné son trône. Voyez-le en Navarre, avec un noyau de serviteurs fidèles , comme le baron de Batz , Grillon, d'Aubigny et moi. Nous avons vendu nos maisons et notre argenterie pour marcher à sa suite , mon enfant. Demandez aux vieilles gens de vous conter cela , et vous verrez que notre roi est un héros, un autre homme que votre Biron ; que dis-je ! le premier , le premier de nous tous , le plus hardi , le plus âpre au feu et le meilleur après la bataille. Toujours le fer au poing contre l'ennemi, et les bras ouverts pour recevoir les rebelles que ses victoires forçaient à demander

— lia —

l^ràce. Non, il n'y a pas de cœur plus magnanime sous le ciel!

M. de Rosny s'échauffait si bien à faire l'éloge de son maître, que la jeune fille finit par ^ui prêter plus d'attention. Sully raconta ensuite les folles entreprises du roi pour plaire à la princesse de Condé; qu'il avait été jusqu'à courir la nuit à l'entour du château de M. le prince , et se déguiser en charretier pour pénétrer dans l'intérieur.

— Quoi! s'écria la demoiselle, il peut encore aimer avec tant d'ardeur !

— Sans doute , dit le grand-maître ; c'est un jeune homme par sa force , son courage , et malheureusement aussi par l'impétuosité de ses passions. Enfin, le croiriez-vous? il a formé le projet le plus vaste et le plus beau; c'est un secret que vous n'avez pas besoin de connaître; il s'agit des protestans d'Allemagne... une conception admirable... Eh bien ! depuis un mois je ne puis obtenir de lui qu'il tienne conseil une heure seulement tous les jours. Le temps s'écoule; l'occasion peut s'en-

fuir! Oh! maudites soient les femmes qui jettent le trouble dans cette belle ame! Écoutez, mon enfant : promettez-moi seulement de continuer à faire les doux yeux à notre bon roi, de l'occuper un peu , de l'attirer à vous. Employez les plus fines ruses de votre sexe ; mettez-le-moi comme il faut dans vos filets; et puis vous agirez , pour le reste , à votre guise. M. de Rosny se leva , et prit congé de mademoiselle Paulet. Comme elle lui rendait les honneurs suivant les règles de l'étiquette , il s'arrêta encore sur l'escalier.

— Agnès Sorel, dit-il gravement, a sauvé son prince en renonçant à lui ; faites la même chose par le moyen contraire, je vous jure que vous aurez bien mérité de la France. Le roi est mieux que vous ne pensez. Je vous le veux montrer à cheval et se livrant aux exercices galans; c'est encore un charmant cavalier. Je crois que, si j'étais comme vous, une joUe fille de dix-huit ans , il me plairait fort.

Mademoiselle Paulet ne put s'empêcher de rire en jetant un regard sur les longues jam-

bes maigres de M. le grand-maître et sur ses bas de couleur lie-de-vin ; mais elle promit de poursuivre ses agaceries et de consacrer ses œillades au bien de l'état, disant que cela n'engageait à rien.

A son retour au Louvre , Sully trouva le roi tout en fureur. Un page de la maison de Condé était venu dire en secret que M. le prince se disposait à emmener sa femme en Flandre.

— Si vous lui défendez de passer les frontières, dit le prudent grand-maître, ce sera le moyen de lui donner plus d'envie de fuir. Ayez plutôt l'air de ne pas songer à la princesse. Réveillez ici les plaisirs endormis; faites jouer les violons , danser les dames et galoper les chevaux. La belle s'ennuiera de la solitude et voudra revenir à Paris.

Le roi fut bien surpris de voir M. de Rosny, qui n'aimait pas la dépense, lui donner de tels conseils. Il goûta fort l'avis de son ministre, et fit annoncer pour le lendemain un carrousel dans les jardins du château. Mademoi-

selle Pauiet y fut engagée des premières ; le grand-maitre l'envoya chercher par ses neveux , qui lui servirent d'escorte et la firent asseoir en évidence aux meilleures places. Henri IV s'était paré comme un Jeune homme ; il avait un pourpoint de brocart d'or, un collet de senteurs et des manches de satin de la Chine. Son cheval était le plus superbe , et il le maniait à merveille. Il courut la bague avec succès, et fit divinement bien au jeu de la tête de bois. Sully se frottait les mains en voyant les dames applaudir, et disait tout haut :

— C'est encore le plus adroit ; il est leur maître à tous !

M. de Bellegarde, qui avait été jadis Tun des habiles, ne réussit pas à cause de l'embonpoint qui lui était survenu. Bassompierre n'était pas en veine ce jour-là. MM. de Guise étaient absens ; de sorte que les honneurs de la matinée restèrent au roi.

Ce fut le tour de mademoiselle Pauiet à briller le soir à l'heure des danses. Elle déploya toutes ses grâces dans les quadrilles , et gagna

bien des envieuses , car elle risqua des pas nouveaux de son invention dans une courante qui produisit un furieux effet. Quand l'instant fut venu de présenter, suivant l'usage, sa joue au danseur, pendant que les violons jouaient la cadence, elle s'échappa légèrement dans une pirouette, et donna le baiser du côté qu'on ne le faisait point d'habitude. Ce mouvement parut si charmant et si plein de coquetterie , que tout le monde en murmura de plaisir. Le roi s'écria :

— Ah ! le joli tour ! je le veux voir encore. Holà ! messieurs les violons , recommencezmoi cette mesure.

Et à la seconde fois , la demoiselle mit plus de malice encore dans ses mouvemens. Elle regarda la roi en souriant tandis que son cavalier l'embrassait, et M. de Sully, qui examinait de loin son maître, connaissant la faiblesse de Henri pour le beau sexe , dit tout bas :

— Le voilà pris î je connais ses allures. Nous le tenons cette fois. Je gage qu'il n'en dormira pas de la nuit.

Toutes les dames eurent bientôt des airs fâchés , et roulèrent mécliamment leurs yeux. Le roi causait avec mademoiselle Paulet. Sully ne s'était pas trompé.

— Je ne sais comment cela se fait , disait Henri en soupirant ; si c'est le regard de vos yeux ou le baiser que vous avez donné tout-àl'heure ; mais je sens que vous m'avez blessé au cœur. Je ne vis jamais tant de charmes dans une femme .

— Votre majesté est un peu bien sujette à ces galanteries subites , et je n'ignore pas qu'il faut s'en défier.

— Ce serait plutôt à moi d'être en défiance contre vos appas ; mais je suis bonhomme, et j'ai toujours donné tête baissée dans les pièges ; le ciel m'a fait ainsi. Ménagez-moi donc, ma belle enfant, car je suis pris au lacet comme un pauvre lièvre , et si vous me traitez en ennemi...

— Vous êtes habitué à le battre.

— J'en ai battu quelques-uns; mais j'en ai plus encore embrassé sur les deux joues.

C'est ce dernier moyen de faire la paix que j'aimerais le mieux employer avec vous.

— Est-ce que nous sommes en guerre?

— Sans doute , et la première victoire est de votre côté , puisque je voudrais déjà vous donner les clefs de la ville conquise.

— Eh bien ! envoyez-les-moi sur un plat d'argent, avec les chandelles de cire et les confitures.

— Et que me céderez- vous en échange?

— Mon royaume n'est pas grand.

— Non ; mais il renferme bien des trésors , et je les veux acquérir.

— A ce compte-là vous seriez le vainqueur et moi le pays subjugué.

— Je suis votre esclave, ma mignonne ; ordonnez de moi tout ce qu'il vous plaira.

— Rendez-vous donc à discrétion et ne m'imposez aucune clause.

— J'y consens ; mais je vous irai voir demain pour signer la capitulation.

M. de Rosny, qui s'était approché , entendit ces derniers mots, et, voyant la jenne fille

qui rougissait, il voulut l'empêcher de répondre par un refus.

— Votre majesté, dit-il humblement , n'a pas oublié que nous devons recevoir cette nuit un courrier d'Allemagne. Les instans sont précieux, sire; je vous supplie de tenir conseil aussitôt votre lever.

— Je te donnerai la matinée entière , mon bon Rosny. Nous parlerons d'affaires jusqu'à midi, si tu le veux. Je me sens la tête plus libre et le cœur plus joyeux.

— Le ciel en soit loué ! Si c'est vous , mademoiselle , qui avez fait cette cure , la France entière est votre obligée, et je vous en aurai , en mon particulier, une éternelle reconnaissance.

En effet, M. le grand-maître fut toujours l'ami de mademoiselle Paulet, et, dans le temps même où elle donna le plus de prise à la médisance , il la défendit généreusement et lui témoigna beaucoup de considération.

Dès le lendemain au soir, tout le monde sut que le roi était consolé des rigueurs de ma-

dame la princesse. Le nom du nouvel objet de sa flamme circula de bouche en bouche. Mademoiselle Paulet vit accourir chez elle une foule empressée. Sa ruelle devint le rendezvous de la fleur des courtisans. On lui apportait les nouvelles et on lui donnait les violons. Elle goûta ainsi les plaisirs et reçut les honneurs dus à la favorite. Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée. Un jour elle reçut à son réveil ce billet du roi :

« Ma mignonne, je vous irai voir tantôt avec mon fils de Vendôme. Le petit pendard ne se veut pas former, et cependant il touche à ses quinze ans. Il est sauvage comme un jeune loup , et craint autant les femmes que je les aime. Vous nous ferez de la musique et vous nous direz des drôleries , pour familiariser un peu ce petit ours avec votre méchant sexe. Je vous apporterai des primeurs de Touraine. Je vous baise un million de fois les mains. »

C'était le 14 mai 1610, et le roi, en allant chez sa maitresse , passa pai' la rue de la Fé-

ronnerie, oui attendait Ravaillac. On sait assez ce qui en arriva.

Nous ne doutons pas que mademoiselle Paulet, vive et séduisante comme elle Tétait, n'eût captivé Henri IV pour long-temps, si un crime n'eût enlevé ce prince à la France.

Après avoir possédé la faveur d'un roi, mademoiselle Paulet ne pouvait plus que descendre. Elle le sentit , et résolut de vivre le plus sagement qu'il lui serait possible ; mais avec son caractère ardent et léger, et n'ayant plus la retenue qui précède la première faute, elle ne pouvait manquer de faiblir bientôt. Des circonstances singulières vinrent en outre rendre le terrain plus mouvant sous son petit pied ; on lui pardonnera de s'être laissée choir, si l'on songe qu'elle manquait d'une main ferme pour la soutenir, étant orpheline et abandonnée à elle-même.

Pendant les six mois que dura le deuil , elle vécut fort retirée dans un château situé sur la route d'Orléans , et que lui avait laissé le feu conseiller son père. Elle faisait exactement ses

dévotions, donnait aux pauvres , et ne voyait pour toute société que madame la baillive de Montlhéry, sa voisine.

Cette jeune dame lui demandait un soir si elle ne pensait pas au mariage.

— Vraiment , répondit-elle , je serais bien folle d'y penser jamais. On connaît mes fautes : je ne pourrais donc avoir qu'un mari qui se défierait de moi. Il serait jaloux ou bien indifférent ; il me mépriserait peut-être, ou m'accepterait pour ma fortune. Je serais donc malheureuse dans tous les cas. Dans ma position , il faut avoir le bon esprit de rester fille.

— Alors vous aurez d'autres amoureux ; car enfin à votre âge. . .

— Eh ! je n'y songe pas , Dieu merci !

— Vous en aurez infailliblement. Devinons un peu qui est le premier qui doit vous plaire.

— Quel enfantillage !

— Dites-moi cela. N'y avait-il pas à la cour quelque beau seigneur qui vous ait recherchée? Je parie qu'il y en avait.

— Pas un dont je me soucie , je vous le

jure. Le seul homme qui m'ait souvent fait rêver autrefois , c'est le maréchal de Biron.

— Cherchez liien , il doit en exister un autre.

— Il y en a encore un , en effet. Je ne l'ai jamais vu , parce qu'il était dans son gouvernement ; mais il porte l'un des noms les plus célèbres de la noblesse ; et puis l'ambition et le courage sont héréditaires dans sa famille.

— Le duc de Guise , n'est-ce pas ?

— C'est lui.

— Le fds aine du grand Balafré , un aimable et magnifique prince. Il vous consolera quelque jour.

— Il n'est guère probable que je le rencontre jamais; et d'ailleurs il aura bien autre chose à faire que d'être amoureux de moi.

— Qui sait ?

Dans ce moment , M. le bailli de Montlhéry se fit introduire.

— Mademoiselle, dit-il fort cérémonieusement , je viens vous présenter une requête de la part des notables de notre petite ville. Nous

devons loger demain un grand personnage , et nous n'avons pas de maison digne de lui. Nous vous supplions de l'héberger, pour un jour seulement, dans votre joli château...

— Quel est ce grand personnage ?

— Dans votre joli château , séjour des grâces et de la beauté. Vous êtes de la cour, et votre compagnie sera un charme bien attrayant pour le seigneur qui nous honore de sa visite en revenant de son gouvernement...

— Mais comment l'appelez- vous donc?

— De son gouvernement de Provence. C'est le duc Charles de Lorraine.

— Monsieur de Guise ! s'écrièrent à la fois les deux dames.

— Il me semble que je lis l'étonnement sur votre visage.

— Je ne puis le recevoir, dit vivement mademoiselle Paulet.

— 0 ciel ! quel obstacle s'y oppose donc?

— Y pensez-vous ? dit la baillive; vous feriez une impolitesse à M. de Guise parce que nous avons mêlé son nom à nos folies I Allons

donc ! ce que nous avons dit est entre nous deux. Je ne vous crois point perdue pour cela. Il ne restera qu'un jour. Nous le verrons , et nous pourrons parler de lui à notre aise. 11 ne se doutera pas que vous ayez rêvé de lui. Ce sera charmant. Il faut le recevoir. Monsieur le bailli , elle y consent.

— Vous y consentez , mademoiselle ?

— Au fait, pourquoi non?

— Je suis au comble de mes vœux. Demain soir, selon toute probabilité, vous aurez la visite de M. le duc. Son courrier m'annonce qu'il n'a dans sa suite que six personnes d'épée et son premier valet de chambre. Il voyage à cheval.

— C'est bien. Le souper sera prêt pour neuf heures.

Le lendemain , sur le soir, une demi-douzaine de jeunes gentilshommes dînaient ensemble à l'unique auberge de Montlhëry, après une partie de chasse. Le repas était bruyant, à cause du vin de Beaugency, qui avait fort échauffé toutes les cervelles. On en

était aux chansons grivoises, quand l'ordinaire de la poste vint à passer, et dit qu'il avait commission d'apprendre au bailli que M. le duc de Guise s'était arrêté à Étampes à cause de la pluie.

— Je me charge de le lui apprendre, dit un des gentilshommes ; ne perdez pas votre temps, brave bomme; le bailli est mon cousin. Il saura la nouvelle dans un moment.

L'ordinaire remonta dans sou coche et poursuivit sa route.

— Messieurs, dit le gentilhomme à ses amis, voici une occasion de nous divertir et de n.anger un excellent souper en société d'une femme charmante. Mademoiselle Paulet attend le duc ce soir. Elle ne le connaît pas. Je me présente à la place de son altesse , et vous êtes mes suivans. Nous allons chercher des chevaux pour y mettre quelques bagages. Nous faisons une entrée magnifique au château et je suis prince pour une nuit. Demain je pars pour mon régiment qui est en Navarre , et l'affaire s'arrangera toute seule.

La proposition fut accueillie avec enthousiasme. On posa des caisses vides sur des chevaux , pour représenter les mulets de coffre. Deux de ces jeunes fous retroussèrent leurs chausses et ôtérent leurs plumes et leurs épées pour figurer les laquais. Le premier acteur alla se vêtir à la hâte de ses plus beaux habits de fête. Les autres se placèrent derrière lui à la distance convenable, et on se mit en chemin le plus gravement du monde pour la maison de mademoiselle Paulet.

Celui qui s'était emparé du meilleur rôle était un gentilhomme de bonne mine, qui avait les manières excellentes , une audace à toute épreuve et de l'esprit comme un démon . Il était d'une famille riche et ancienne ; il s'appelait Lansac. Son père avait été dans les gardes de la reine Catherine.

Les fenêtres du château étaient éclairées , et on y pouvait remarquer un grand mouvement. L'un des cavaliers se détacha de la bande, et courut annoncer l'arrivée de M. de Guise. La châtelaine descendit au bas des de-

grés en cérémonie , et fit ses complimens de bienvenue avec sa grâce habituelle. M. de Lansac joua parfaitement son personnage de prince.

— Excusez-moi, belle demoiselle, dit-il en entrant au salon , si je ne vous demande pas le temps de changer de toilette. Je suis fatigué du voyage et pressé de jouir de votre conversation , dont on m'a dit fous les biens imaginables.

En parlant ainsi , le jeune homme prit sans cérémonie le siège d'honneur. Il s'informa des nouvelles en seigneur qui savait son monde. Il nomma les premiers de la cour et raconta les affaires de son gouvernement. Au souper il prit la droite et le haut bout de la table , tandis qjie les gentilshommes de la suite se rangeaient modestement à l'extrémité ; il se laissa présenter la serviette par la maîtresse du logis, et se comporta noblement, avec une aisance et un sérieux imperturbables.

— Messieurs , dit-il à ses suivans au sortir du souper, vous devez être pressés de vous I. a

mettre au lit , je ne vous retiens pas. Soyez debout au point du jour.

Les gentilshommes, fort contrariés dêtre ainsi congédiés, n'osèrent pourtant élever la voix ; ils sortirent respectueusement , et gagnèrent les chambres qu'on leur avait préparées.

Après deux heures de tête-à-tête , le faux duc de Guise ne paraissait pas encore disposé à se retirer.

— Je vous gêne sans doute , dit-il. Je ne sais comment cela se fait , mais je n'ai aucune envie de dormir.

— Je vous tiendrai volontiers compagnie , répondit la demoiselle. J'aurai le loisir de me reposer après votre départ ; on ne trouve pas toujours l'occasion de veiller en aussi bonne société.

Charles de Lorraine avait la réputation d'être fort entreprenant près des dames ; on citait de lui d'assez méchans procédés envers le beau sexe. M. de Lansac ne risquait pas de démentir son personnage en donnant à la con-

versation une tournure de galanterie cavalière.

— J'ai bien entendu parler de vous en Provence , dit-il en s'asseyant prés de la châtelaine. Le bruit de vos succès est venu jusqu'à moi , et je ne m'étonne pas , en vous voyant, que vous ayez captivé le cœur d'un grand roi; mais parce que vous avez régné sur une tête couronnée , ce n'est pas une raison pour vous retirer ainsi de la cour et mépriser le reste des humains.

— Je devrais craindre plutôt d'en être méprisée.

— Oh ! voilà par exemple une étrange idée. Je me veux déclarer votre serviteur publiquement, pour montrer l'estime où je vous tiens ; et, afin que vous n'en doutiez pas, je prendrai dès à présent vos couleurs.

Le faux duc s'empara d'un nœud de rubans verts que la demoiselle portait sur son épaule.

— Ne vous pressez pas trop de vous ranger sous ma loi , répondit mademoiselle Paulet , car, de l'humeur ou je suis, il pourrait vous arriver de perdre vos peines.

— J'en veux courir les risques. Je me suis dit bien des fois en pensant à vous : « C'est la femme que je dois aimer ; » et j'y suis résolu , je vous aimerai comme un furieux.

— Je ne vous en empêche point.

— Je vous défierais de m'en empêcher, car je sens déjà que l'amour me tient à la gorge.

— C'est un mal qui, par bonheur, ne vous dure jamais long-temps.

— Ne riez pas. Je vous jure que j'en suis cruellement attaqué depuis que je vous vois. Ne le comprenez-vous pas, puisque je ne puis m'arracher de vos côtés malgré les fatigues de la route? Sur l'honneur! je ne mirai pas coucher de la nuit. Or çà, faisons jeu sur table, répondez franchement : me laisserez-vous languir long-temps.'*

— Sur l'honneur, je n'en sais vraiment rien.

— Les choses vont aller mal pour moi ; le métier de soupirant me rend triste à la mort. Du moins je ne voudrais pas soupirer à quinze lieues de distance. La cour de la reine-mère commence à se réveiller; vous y viendrez avec

moi demain. J'ai laissé mes carrosses à Orléans , mais nous irons dans le vôtre. Si vous avez des craintes sur l'accueil qui vous attend au Louvre, je vous garantis que je ferai en sorte qu'il soit bon.

— Je vous remercie de ces offres. Mon projet est de rentrer à Paris dans un mois ; vous pourrez d'ici là ménager mon retour au château.

, — A quoi bon différer 1 je ne voudrais plus vous quitter de la vie.

— Combien avez-vous déjà pris de ces engagemens éternels?

— J'en ai pris d'autres à la vérité , mais jamais avec autant de plaisir ni de sincérité qu'aujourd'hui.

— Nous verrons dans un mois si vous serez dans les mêmes dispositions.

— Et si mon cœur n'a pas varié, vous laisserez-vous attendrir i

— Peut-être.

— Vous vous laisserez attendrir, cela est certain. Je suis donc assuré de gagner vos bonnes grâces , car dans un mois je vous ai-

merai bien plus encore ; c'est une affaire convenue.

La demoiselle riait, en voyant l'empressement que le faux duc mettait à concevoir des espérances.

— Puisque vous devez me rendre heureux dans un mois, poursuivit M. de Lansac, il vaudrait bien mieux m'épargner un si long ennui , et conclure ce soir même. Il ne vous en coûtera pas davantage. Nous sommes seuls ; tout le monde dort autour de nous. La vie est courte et l'occasion rare. Tenez, je vais vous faire une proposition : nous passerons un trait de plume sur cette nuit demain au point du jour : nous supposerons qu'il n'est rien advenu et que je ne vous ai pas encore rencontrée. Vous serez maîtresse d'agir comme vous l'entendrez , et si même il vous prend envie d'être à l'avenir cruelle pour moi, je vous promets de ne pas me prévaloir des choses antécédentes.

— Je ne craindrais que trop de vous les voir oublier le premiei-.

■ — Si vous n'avez pas d'autre souci que celui-là, rassurez-vous bien vite ; je vous aimerai diablement fort et plus long-temps qu'il ne m'est jamais arrivé. Ce que j'en ai dit était pour vous mettre seulement l'esprit en repos; car je sais que la considération du lendemain est toujours ce qui effraie les dames. Que feriez-vous donc si vous étiez persuadée qu'il n'en peut rien résulter de fâcheux pour vous?

Dansée temps-là, l'amour ne marchait pas, comme de nos jours, enveloppé de ténèbres; il se pratiquait le plus souvent au grand jour. Le caprice était une chose permise. Les femmes n'étaient pas obligées de lui donner, comme aujourd'hui, les apparences d'une passion irrésistible ou d'une fascination. Elles pouvaient se dispenser de l'habiller d un costume mélodramatique, et d'arranger l'histoire entière de leur vie de manière à le rendre excusable à grand renfort de contes à dormir debout. Mademoiselle Paulet était une bonne fille, toute naturelle, ayant le cœur à la main, la tête lé^jére e( le pied tournant, aimant le

plaisir, parce qu'en effet le plaisir est une chose agréable. Elle s'arrêta quelques minutes à réfléchir aux suppositions que faisait le jeune homme, et le regarda en souriant d'un air irrésolu charmant à voir. Si elle était belle, il était aussi fort joli garçon. Cependant elle pensa que ce serait une chose dangereuse qu'une liaison avec un seigneur inconstant comme M. de Guise. Elle sentit qu'elle en viendrait bien vite à l'aimer de tout son cœur, et une voix intérieure l'avertissait que l'enjeu n'était pas égal des deux côtés. Craignant de céder à quelque tentation , elle ouvrit sans rien dire la porte d'un oratoire, en faisant signe à M. de Lansac de l'accompagner. L'étiquette obligeait la châtelaine à donner la porte à une altesse. Le jeune homme, pour agir princièrement, n'hésita pas à entrer le premier. Dés qu'il eut mis le pied dans l'oratoire, on ferma la porte derrière lui au double tour.

— Monsieur le duc, lui dit-on en riant, je vous souhaite bonne nuit. Vous tiouverez un

lit dans la seconde pièce. Demain je vous donnerai ma réponse, et nous poursuivrons cette conversation.

Le faux prince eut beau supplier et menacer, mademoiselle Paulet lui souhaita de nouveau le bonsoir et se retira dans sa chambre à coucher, où elle se mit à Tabri de toute surprise. Au point du jour , les valets ayant ouvert la prison de Lansac, il sortit à la hâte du château , de peur de rencontrer le véritable Guise , fort embarrassé de sa supercherie, amoureux de la demoiselle , et désespéré par ridée qu'il n'oserait plus reparaître devant elle.

Le jeune homme reçut fort brusquement ses amis lorsqu'ils demandèrent ce qui s'était passé entre la châtelaine et lui. Il témoigna beaucoup de regrets d'avoir abusé d'un nom qui ne lui appartenait pas , et ajouta que, par de semblables sottises, on compromettait son avenir et on se rendait indigne d'être compté pour un bon gentilhomme.

Sur le midi, M. le bailli de Montlhérv vint au château.

— Mademoiselle , dit-il , je suis désolé de vous avoir occasioné un dérangement inutile. Le duc ne s'est point an été dans notre ville. On a dû vous prévenir hier qu'il restait :\ coucher à Étampes. Je viens vous annoncer que son altesse a traversé Monllhéry ce matin sans s'y reposer.

Mademoiselle Paulet eut assez d'empire sur elle-même pour cacher sa surprise. Les mystifications étaient à la mode en ce temps-là. Il était à craindre que le faux duc ne se donnât les gants de sa bonne fortune manquée ; son audace n'annonçait pas un homme scrupuleux. La demoiselle se mordit les lèvres en pensant que son parti pris de vivre sage et retirée ne lui servirait peut-être de rien. Cinq minutes lui suffirent pour prendre une résolution : nier hardiment et démentir les bruits injurieux, poursuivre la calomnie et l'attaquer en face au lieu de la fuir ; aller sans retard à la cour et faire la conquête du véritable duc de Guise. Ce moment décida de la vie entière de mademoiselle Paulet. Son imagination

une t'ois excitée , son caractère fougueux reparut et l'emporta dans un tourbillon d'intrigues. Nous aurions hésité à écrire son histoire si nous n'avions su la belle Gn qu'elle a mise à ses erreurs.

Elle monta donc immédiatement en carrosse, et fit force de chevaux jusqu'à Paris. M. de Rosny la conduisit le soir même au Louvre. La reine régente témoigna d'abord un peu de hauteur à ia dernière maîtresse du feu roi ; mais mademoiselle Paulet savait être aimable pouf tout le monde : elle regagna promptement les bonnes grâces de sa majesté. Au premier coup d'œil qu'elle jeta sur M. de Guise, le rouge lui monta au visage en voyant qu'il ne' ressemblait en rien à l'hôte de la veille. Charles de Lorraine était petit, large el trapu ; il avait la barbe assez mal plantée , peu de régularité dans les traits ; mais il mettait plus fièrement que personne le poing sur la hanche , portait bien le manteau et avait un je ne sais quoi qui sentait particulièrement le prince.

Aucune femme, dans la position de mademoiselle Paulet et avec les mêmes projets en tête, n'aurait été en peine d'attirer à elle les hommages de M. de Guise. Le duc, arrivant après une longue absence , n'avait point encore lait de choix parmi les beautés; il se laissa prendre au premier piège qui s'offrit, et il était bien tombé, car il aimait beaucoup les dames d'humeur accommodante. Il s'attacha aux pas de mademoiselle Paulet, la mena plusieurs fois danser, et lui fit la conversation pendant une grande heure. Toute le monde remarqua entre eux la même familiarité que s'ils eussent été d'anciennes connaissances. M. de Rosny secouait la tête d'un air mécontent, parce que n'ayant pas l'oubli des injures aussi facile que Henri IV, il ne pouvait se défendre de regarder le duc comme un rebelle.

On chuchotta dans tous les coins. Mademoiselle Paulet tenait de la nature une belle dose d'assurance , et comme elle avait la langue prompte à répondre, on ne se hasardait

— Ul —

guère à la railler; mais on enrageait de lui voir faire incontinent de si rapides progrés sur le cœur d'un prince fameux et fort à la mode, car M. de Guise était un expert en galanterie, qui donnait des présens aux belles , organisait les parties de plaisir qu'on nommait des cadeaux , possédait à fond X Astrée et les amours de Caliste , et parlait surtout phébus avec une grande supériorité.

— Charmante demoiselle, disait le duc, vos yeux lancent de si cruelles arquebusades, que je me sens criblé de blessures. Mon cœur n'est pas à l'épreuve de traits aussi acérés. N'avez-vous pas scrupule de prêter vos appas à l'amour pour qu'il s'y cache et m'y tende un guet-apens ?

— L'amour n'est pas tant votre maître que vous voulez le donner à croire.

— En vérité, je suis son serviteur depuis qu'il vous a choisie pour son trône, et je voudrais devenir gentilhomme de sa chambre, afin d'y avoir les entrées.

— Il a bien d'autres trônes plus beaux que

moi dans ces lieux , et je suis le plus humble des sièges où il se pose.

— Bien au contraire; ce sont les autres belles qui ne sont que les tabourets , et vous seule êtes le siège à dos réservé au roi de nos âmes.

— Je vois bien qu'il a en vous l'un de ses plus habiles courtisans ; car vous parlez en homme qui fait métier de réussir.

— Hélas ! que m'importe si on fait état de moi en d'autres cours que celle où je voudrais parvenir? Je préférerais le dernier emploi dans la vôtre à l'honneur d'être le favori de la plus belle qui soit ici après vous.

— Je ne donne pas de mon sérieux dans la douceur de votre flatterie.

— Ah ! c'est être trop tigresse que de m'accuser d'être flatteur, alors que je me vais mourant des coups de votre beauté assassine! Faites que vos charmes suspendent leur feu meurtrier-, je me rends et demande quartier. Vous ne pouvez me refuser l'hospitalité, si je me présente comme prisonnier de guerre.

— Vous avez votre liberté sur parole.

— Je préfère demeurer près du vainqueur. De grâce , accordez-moi , dans votre estime , l'invitation à la petite entrée ; car vous avez dans la mienne , le dais , le cadenas * et le tapis de pied.

M. de Guise, en parlant ainsi, pressait amoureusement le bras de mademoiselle Paulet.

— Eh! doucement! dit-elle en riant; vous m'estimez trop, monsieur le duc; je suis trop avant dans le rang favori de votre pensée ; retirez-moi des premières loges et me mettez au parquet.

Tout en débitant des fadaises, M. de Guise était de ces gens résolus qui vont droit au but. A la sortie du Louvre , il offrit la main à mademoiselle Paulet pour la conduire au bas des degrés. Lorsqu'elle fut entrée dans son carrosse, le duc y monta délibérément à sa suite et se plaça auprès d'elle. Tandis qu'elle le suppliait de sortir, on ferma brusquement

• Le cadenas était un coftrel de vermeil d'où on lirait le couvert de la reine au moment du repas.

la portière; un gentilhomme, qui était à M. de Guise, sauta sur le siège du cocher, d'autres arrêtèrent les laquais, et le carrosse partit au galop. ^

— Où me conduisez-vous ? cria la demoiselle.

— Chez vous, répondit le duc, laissant là le phébus. Ne vous effrayez pas. Nous allons à votre hôtel; je veux seulement faire la route à vos côtés.

— Mais c'est une violence , monsieur !

— Hélas ! que je serai à plaindre si vous ne me la pardonnez !

Le carrosse s'arrêta en effet devant la maison de mademoiselle Paulet.

— J'espère , monsieur le duc, que vous ne pousserez pas plus loin cette étrange façon d'agir.

— Je n'ai plus qu'à implorer ma grâce , mademoiselle , et me jeter à vos genoux ; mais pour cela il faut bien que je vous conduise jusqu'à votre appartement, car je ne puis me prosterner au milieu de la rue, et je ne suis

pas de ceux qu'on fait mettre dehors par ses gens. C'est une visite que je vous rends à une heure un peu avancée. L'amour est indiscret; vous aurez pitié de ma foHe.

Charles de Lorraine, au milieu d'un déluge d'excuses et de politesses, s'introduisit dans la maison , puis dans le salon de la demoiselle , et enfm dans la chambre à coucher, où il paraît qu'il obtint son pardon avec la permission de demeurer long-temps, car il y était encore le lendemain au matin.

A quelques jours de là , mademoiselle Paulet aperçut à la cour un gentilhomme qui se tenait caché derrière les autres. C'était M. de Lansac; elle s'approcha de lui sans hésiter.

- Monsieur, lui dit-elle fort sèchement , votre conduite à mon égard vous pourrait faire, si je voulais, un tort à ne vous en relever jamais. Je vous pardonne, à la seule condition de ne m'adresser la parole de votrevie.

— Mademoiselle, j'étais venii dans l'espoir d'obtenir des conditions moins dures par mou repentir.

— N en espérez pas d'autres. Si M. de Giiiso savait l'abus que vous avez fait de son nom , il vous ferait jeter par les fenêtres.

Le jeune homme voulut ajouter de nouvelles excuses ; mais on lui tourna le dos et on ne lui accorda plus un seul regard. La demoiselle n'était pas si méchante qu'elle le voulait paraître; car Lansac, étant demeuré amoureux d'elle , rentra en grâce par la suite , comme on le verra bientôt.

M. de Rosny, qui s'intéressait à mademoiselle Paulet, craignait pour elle l'humeur changeante des Guises.

— Prenez garde , mon enfant , disait-il un jour à sa protégée ; cet homme-là est un brouillon comme son père et tous ses oncles. Ne vous attachez pas trop fortement. Je sais sur lui de vilaines histoires. Il n'a de secret pour personne , et tient à honneur de publier ses succès. On m'a conté qu'un jour, ayant obtenu les faveurs d'une dame, il se démenait chez elle avec impatience, en s'informant à chaque instant de l'heure qu'il était, et comme

la dame lui demanda le motit' de cette agitation : « C'est, dit-il, que je voudrais être à demain pour l'aller dire à mes amis. »

Mademoiselle Paulet tournait sa tête de côté en souriant malignement des craintes du vénérable grand- maître. Ces inquiétudes n'étaient pourtant pas vaines; car M. de Guise ne prenait aucun soin de ménager la réputation de sa maîtresse. Il parlait d'elle avec une légèreté coupable, et s'il n'eût pas été si grand seigneur, les autres dames n'auraient pas manqué de saisir ce prétexte pour témoigner à la demoiselle moins de considération. Ce qui acheva de la compromettre, c'est qu'elle en vint à aimer le duc si tendrement, qu'elle n'avait pas même le courage de lui commander d'être plus soigneux de son honneur.

Un jour que JM. de Guise et le duc de Chevreuse chassaient ensemble dans un lieu sauvage qu'on appelait Versailles, ils s'arrêtèrent sous un arbre pour se reposer, et causèrent de leurs bonnes fortunes.

— Savez-vous, disait M. de Chevreuse,

que vous faites preuve, cette fois, d'une constance qui ne vous est pas habituelle ? Voici tantôt un mois que vous ne bougez de Thôtel Paulet.

— Je n'en ai pas pour long-temps à présent, répondit M. de Guise avec fatuité.

— Je gagerais que vous serez encore dans les filets de cette jeune fille dans deux autres mois encore.

— Votre cheval contre le mien que j'en suis délié avant huit jours.

— Cela va. Votre cheval est à moi, j'en réponds.

— C'est au contraire le vôtre qui m'appartient, puisque je veux rompre à l'heure même.

— Oh ! n'allez pas si vite ; demain vous en seriez peut-être à vous mordre les ongles.

— Je vous prouverai tout de suite que ma gageure est gagnée.

— Comment cela ?

— En vous envoyant ce soir prendre possession de la belle en mon lieu et place.

— Celia me conviendrait fort, et je ne re-

gretlerais pas mon cheval si la chose était possible ; mais je me verrais fermer la porte sur le nez.

— Par la balafre de mon père ! cette fille est à moi, et je puis disposer de mon bien, j'espère. Je vous en veux donner ici ma lettre de change, et il ferait beau voir ma signature aller aux mains d'un sergent faute de paiement.

M. de Guise déchira une feuille de son agenda de poche , et traça au crayon une lettre de commerce ainsi conçue :

A la première vue, ma mie , vous paierez au duc de Chevreuse le montant complet de votre amour pour moi , que je lui transmets par la présente y valeur échangée.

Charles de Lorraine, dcc de Guise,

Des bois île Versailles.

A mademoiselle Paulet.

M, de Chevreuse n'attendit pas au soir pour se faire annoncer à l'hôtel Paulet. Il se présentable plus poliment du monde, en belle

toilette et le maintien agréablement composé, tenant d'une main son chapeau et de l'autre son billet en règle.

— Mademoiselle, dit-il en arrondissant le bras et soulevant avec grâce le petit doigt, je suis possesseur d'une lettre de change sur vous dont j'ai bien à cœur d'être payé.

En prenant lecture du billet, mademoiselle Paulet ne put dissimuler une certaine émotion , le coup étant rude et inattendu ; mais elle ne se laissa pas démonter. Elle comprit que si ce papier courait le monde , on en pourrait faire des risées ; c'est pourquoi elle le déchira et en jeta les morceaux au feu.

— S'il était vrai, répondit-elle avec assez de calme , que j'eusse de l'amour pour son altesse le duc de Guise , ce serait une valeur immobilière, monsieur, et qui ne se devrait point transmettre comme des marchandises ; mais ce que M. de Guise réclame n'existe pas. Un pareil procédé me dégagerait d'ailleurs de toute obligation envers lui. Votre billet n'a donc qu'une valeiu' chimérique , et je vous

conseille bien de ne plus faire ce commerce; vous n'y gagneriez que des désagrémens.

— Cependant, mademoiselle, le duc m'avait garanti un accueil favorable.

— Je l'estime trop , et vous aussi , monsieur, pour ne pas voir en ceci une plaisanterie. Il ne faut pas qu'elle aille plus loin, e( c'est afin qu'il n'en soit plus question que je détruis cette pièce curieuse. S'il en était mis une copie en circulation, j'en regarderais l'auteur comme un misérable.

Elle ajouta ensuite avec une révérence :

— J'aurai toujours beaucoup de plaisir, monsieur, à recevoir une personne de votre qualité, lorsqu'elle m'honorera de ses visites; mais, dans ce moment , vous avez trop les apparences d'un faussaire et d'un malhonnête homme pour que je sois tenue de vous faire compagnie.

Et la demoiselle se retira dans ses appartemens avec une contenance fiére , en fermant la porte derrière elle pour n'ètr<; point suivie.

M, de Chevreuse demeura fort décontenancé

de cette brusque sortie. Il se promena an instant dans le salon en faisant craquer ses bottes sur les tapis et mordant ses moustaches ,' puis il s'en alla tout confus chez M. de Guise. En lui apprenant qu'on avait traité le porteur de son titre comme un sot et un homme de peu , il lui ôta l'envie de poursuivre cette fanfaronnade.

— Je pense , dit le duc , que le beau jeu n'est pas de notre côté. Je vous rendrai votre cheval ; nous agirons prudemment , je crois , en ne parlant pas de l'aventure. J'irai ce soir faire ma paix avec la petite.

Tout prince qu'il était, M. de Guise se vit fermer la porte de l'hôtel Paulet , et s'en retourna fort courroucé. Après une affaire aussi fâcheuse, bien des femmes se seraient retirées pour un temps dans leur château. Mademoiselle Paulet, ayant heureusement pleuré pendant une grande heure , se sentit le cœur fort soulagé. La nuit venue, elle délibéra quelque peu s'il convenait d'aller au Louvre ; et puis, ne pouvant supporter l'idée qu'on s'informe-

rait peut-être des causes de son absence , elle mit sa plus riche parure , et demanda son carrosse.

11 y avait comédie au château pour un nouveau Pantalon , arrivé de Venise , et qu'on disait fort divertissant. Mademoiselle Paulel trouva place au premier rang parmi les plus belles. M. de Guise voulut se mettre dans son voisinage ; mais elle trouva moyen de l'éviter et d'attirer autour d'elle une douzaine de jeunes seigneurs des plus galans. Elle fit mille coquetteries, et se mit si bien en frais d'esprit et de gentillesse, qu'elle eut bientôt une grosse cour.

— Il parait , lui dit son altesse après le spectacle , que vous avez résolu de me traiter comme le Cassandre de la cîomédie. Je n'ai pu voir encore aujourd'hui de quelle couleur sont vos yeux.

— Vous pouvez voir qu'ils sont un peu rouges d'avoir pleuré ce matin ; mais je ne m'affligerai pas plus long-temps pour un homme qui ne le mérite pas.

— Eh ! là ! ne nous fàclions pas pour une plaisanterie.

— Il est trop tard, monsieur le duc; je n'ai plus de colère , ainsi nous ne pouvons plus nous accommoder. Trouvez bon , je vous prie, que je rie de préférence avec les gens qui plaisantent d'autre façon que vous.

La demoiselle s'éloigna en jouant de l'éventail et entraînant après elle une foule de jeunes cavaliers.

C'est une chose assez remarquable que Charles de Lorraine , qui était le plus inconstant des hommes, ait mis tout en œuvre pour se réconcilier avec mademoiselle Paulet, sans y réussir. C'était la première fois qu'une femme prenait Tinitiative de la rupture avec lui , et peut-être ne tenait-il aussi fort à renouer cette intrigue que pour la rompre ensuite avec plus d'éclat. Quoiqu'il en soit^ il échoua complètement et ne rencontra plus que du mépris dans cette jeune fdle dont il se croyait le maître. On le vit un jour errer tristement par les escaliers du château , la face

oo

hiclinée vers la terre et les yeux fixés sur les pointes de ses bottes, murmurant tout bas des paroles sans suite , comme aurait pu le faire un amoureux; ce qui parut étrange à ceux qui connaissaient ses allures.

— Eh ! qu'avez- vous donc? lui demanda M. de Chevreuse, le voyant en cet état.

— Je n'en sais rien , répondit-il -, j'ignore ce que cela signifie; mais, depuis ce matin , j'ai comme une pesanteur sur la poitrine. Cette petite Paulet ne me sort pas de la pensée. Je fredonne, malgré moi, les airs qu'elle chante ; je vois partout ses dents blanches et ses cheveux dorés. J'étais habitué à entendre son rire franc qui vous réjouit le cœur, et cela me manque. Je crois que je suis un peu malade. Il faut que j'aille chez Gombauld le prier de me distraire avec sa guitare et ses jolis vers.

— Vous êtes amoureux ; vous enragez d'avoir perdu , par votre faute , un bien que vous ne saviez pas vous être si cher. Voilà votre mal, monsieur le duc.

— Morbleu! ne me dites pas cela. Vous m'effrayez. Il ferait beau me voir jouer le personnage d'un mourant, après avoir été l'amant en titre. J'aime mieux croire que je suis malade. Je me souviens d'avoir poussé de ces soupirs un jour que j'avais gagné une lièvre. C'est sans doute de même aujourd'hui.

— Allez, vous êtes pris au trébuchet, et les drogues de maitre Guillaume ne vous guériront point.

En effet , Charles de Guise demeura triste une semaine entière, chose prodigieuse pour lui. Ce qui achevait de l'accabler, c'était de voir l'enjouement et l'air insouciant de sa belle , qui semblait ne l'avoir jamais connu , et se faisait conter fleurette par tout ce qui avait six quartiers de noblesse et des habits de velours .

M. de Rosny, qui se mêlait peu des intrigues , à cause de ses graves occupations , apprit le dernier l'aventure de sa protégée. Il prit aussitôt le chemin de l'hôtel Paulet, en préparant dans sa tête des consolations paternelles.

— Ces Guises , murmurait le grand-maitre en marchant le soir par les rues , sont d'une race turbulente et dangereuse. Je ne les aime point. Hélas ! si le feu roi m'eût voulu croire, ils seraient tous à la Bastille et mourraient sans progéniture, comme des bétes malfaisantes. Ils gâtent tout ce qu'ils touchent. Je dirai à cette pauvre petite : Voilà ce que c'est que d'aimer les ennemis de l'état ! Ce n'est pas le grand Henri qui vous aurait traitée ainsi.

Et le bonhomme souriait dans sa barbe grise en songeant que sa mercuriale lui fournirait l'occasion de dire un mot d'éloge sur le prince qu il avait tant aimé. Huit heures venaieni de sonner, lorsqu'il traversa la cour de l'hôtel du feu conseiller Paulet. 11 ordonna au Suisse de ne point faire aller la clochette d'honneur, n'étant pas accompagné. En suivant à petits pas le long des murailles, M. de Rosny passa sous une fenêtre éclairée ; il s'aperçut qu'on tenait encore la table , ce qui lui causa un moment d'hésitation , parce qu'il ne voulait point que sa visite fut connue.

— 11 me semble , pensa le vieux Sully, que, pour une personne dans l'affliction , cette chère enfant mène grand bruit chez elle.

La fenêtre s'ouvrit alors , et M. de Rosny entendit la voix de sa protégée. La demoiselle * ne paraissait pas fort chagrine. Elle n'avait à sa table qu'un seul convive , mais qui criait comme quatre. On se divertissait là-haut de bon cœur. Le convive s'approcha de la fenêtre , tenant un verre d'une main et de l'autre une assiette qu'il jeta en riant dans la cour.

C'était M. de Lansac.

Le vénérable grand-maître reçut un blancmanger sur son épaule , et sa manche cramoisie en fut toute gâtée.

— Je n'ai que faire ici , dit-il en regagnant la rue. Emportons bien vite nos consolations; c'est à nous autres vieillards qu'appartiennent les soucis de longue durée , et non pas à ce bel âge, où l'on ne pleure que pour être plus joyeux après.

Il fallait que M. de Rosny eût bien de l'amitié pour sa protégée; car on voit qu'il prit

la chose doucement ; et cependant son pourpoint valait de l'argent, et le bonhomme devenait tous les jours plus avaricieux.

La vilaine conduite de M. de Guise avait mis d'abord mademoiselle Paulet au désespoir ; mais si cette jeune femme sentait fort vivement, elle savait aussi résister avec énergie à la douleur et prendre des partis extrêmes. Son aventure devait infailliblement la conduire à se jeter dans un couvent ou à devenir galante. Il paraît démontré que sa jeunesse l'entraîna dans la dernière de ces voies. On assure qu'elle eut un grand nombre d'amoureux après le duc de Guise. On cite des seigneurs de toutes sortes, des étrangers, de minces gentilshommes, et jusqu à un évéque. Mais les gens de cour étaient alors si légers eux-mêmes , et ils aimaient tant le scandale , qu'il ne faut pas trop se fier à ce qu'ils ont écrit. J'ai lu , je ne sais où , que le chevalier de Guise , frère du duc , avait obtenu d'elle un rendez-vous ; mais cela n'a rien d'authentique, Ihistorien n'étant pas un contemporain,

et les faiseurs de romans n'ayant ni scrupule ni ménagemens pour la réputation des gens de qualité. Les femmes surtout ont médit de mademoiselle Paulet jusqu'au moment de sa réhabilitation. Comme il n'y a nul esprit de corps dans le beau sexe quand la jalousie est sous jeu , on ne peut encore rien affirmer sur ces témoignages suspects.

Une chose pourtant donne du crédit aux méchans propos : c'est que cette demoiselle est généralement désignée dans les lettres du temps par le sobriquet de la Lionne , et que son impétuosité n'était pas le seul prétexte de cet étrange surnom. Quoi qu'il en soit , nous ne chercherons pas à approfondir cette question, parce que trente années de vertu ont bien racheté de légères fautes, et que mademoiselle Paulet s'est rendue plus célèbre encore après sa réforme que dans le temps même où l'amour du feu roi l'avait mise si fort en évidence. D'ailleurs nous avons hâte d'en venir à cette époque intéressante de sa vie où elle montra tout ce qu'elle valait.

Mademoiselle Paulet ayant visite par hasard la marquise de Rambouillet , comprit tout-àcoup un beau jour que les plaisirs de l'esprit et de la conversation sont mille fois préférables au tumulte des cours et au trouble des passions. Sa jeunesse était cependant encore dans tout son éclat; elle n'avait jamais été plus jolie que lorsqu'elle s'enrégimenta parmi les habitués de l'hôtel Rambouillet. Long-temps elle fut la plus jeune et la plus belle des précieuses. Elle travailla puissamment à la révolution qui s'opéra dans le langage de la bonne société, n'ayant plus d'autre désir, d'autre occupation, que de chercher à bien dire, d'ad- ^mirer et d'encourager les poètes et les beaux- ' esprits. Elle apprécia Gombauld , se passionna pour Voiture , et contribua fort à donner au grand Chapelain la réputation qu'il méritait si bien. Personne, dans cette coterie recommandable , ne sut comme elle raffiner sur les sentimens, s'exprimer avec délicatesse, et rendre aimable la tigrerie , cette pudeur coquette qui provoque les hommages sans don- I 11

ner d'espérance , et qui a fait des Français le peuple le plus poli de TEurope.

C'est aux charmes de mademoiselle Paulet et à la célébrité dont elle jouissait qu'on doit en partie l'empressement que mirent certains grands seigneurs à s'introduire dans le cénacle des précieuses , circonstance qui accéléra le triomphe du bon goût. Comme le disait judicieusement mademoiselle Paulet : Ja pays de dames , il n'y a pas de ducs ni de princes, j^ous ne prétendons pas la placer au-dessus de madame de Rambouillet. La marquise avait montré une vocation extraordinaire , un amour furieux des belles choses. A vingt ans, elle allait apprendre le latin, rien que pour lire Virgile , si une maladie ne l'en eût empêchée. Depuis, elle s'était contentée de l'espagnol, et naturellement elle savait dessiner. La première place, après cette femme remarquable , revient de droit à mademoiselle Paulet , à cause de l'utilité dont elle fut dans la réforme et 4u grand nombre de prosélytes qu'elle se ï\\, C'est à elle que la coterie dut l'acquisition

de M. Godeau, Tévéque de Grasse. Un jouiqu'il s'était trouvé assis prés d'elle , il avait été si charmé de son esprit, que bientôt, ne pouvaut plus se passer de sa conversation , il avait recherché tous les endroits où elle allait. Il s'était ainsi habitué chez la marquise.

~ Mademoiselle, disait un jour Voiture à mademoiselle Paulet^ ne pouvant être le soleil, que préféreriez-vous être après ce bel astre?

— Monsieur, répondit-elle, je choisirais d être montagne, afin de le voir la première à son lever, et la dernière quand il se couche.

Cette réponse eut un prodigieux succès , et donna la plus haute idée de ce qu'on faisait à l'hôtel Rambouillet.

M. de Brancas estimait mademoiselle Paulet celle de toutes les dames qui disait le mieux , et on peut s'en rapporter à lui. C'est ce marquis célèbre qui, en faisant ses prières, parlait ainsi à Dieu :

— Seigneur! vous pouvez assurément me tenir pour un homme bien à vous. Jesuis votre serviteur de toute mon amephis qu'à personne.

On a prétendu que M. Godeau était amoureux de mademoiselle Paulet, et nous sommes assez disposé à le croire. Il lui écriv ait de belles dissertations sur Tamitié, où ce sentiment était poussé jusqu'aux limites les plus proches de la passion. On lui répondait par des tirades d'une délicatesse superfme. Il faut plaindre le digne homme d'être tombé en des mains si habiles ; car, après avoir mené l'amour grand train, une femme qui s'est amendée, comme mademoiselle Paulet, vous sait traîner les gens en longueur, de façon qu'ils n'avanceraient pas d'un degré par siècle, dussent-ils soupirer trois mille ans, etl'objetde leur flamme fût-il d'aussi bonne conservation que les pyramides d'Egypte.

M. de Grasse possédait un portrait de mademoiselle Paulet; c'était une image un peu bien mondaine pour le cabinet d'un prélat. Il avait mis au-dessous des vers dont la célébrité seule était l'excuse ; ils sont pris d'un sonnet adressé à la reine-mère :

En vain je voudrais fuir bien loin de ses appas , Je ne m'en puis sauver, je ne m'en puis distraire.

L'Amour dedans mon cœur l'a si bien su pourlraire , Que même je la vois quand je ne la vois pas.

Ce joli quatrain aurait bien pu sortir de la plume de M. Godeau, qui savait aussi versifier admirablement; mais l'estimable évêque ne rima que des choses saintes , et nous n'avons pas besoin de rappeler combien sa pièce du Benedicite lui a fait d'honneur.

Le goût de mademoiselle Paulet pour le bel esprit devint son unique plaisir, sa pensée dominante. Il lui tint lieu de tout, et l'empêcha de songer au mariage. Sa passion ne fut pas malheureuse, car, sans avoir rien produit que des lettres familières, cette personne spirituelle s'est fait une réputation européenne. C'est par elle et par ses amis que le style de mademoiselle Scudéry devint si fort à la mode. Elle a su créer enfin un nouveau langage, qui était le plus charmant du monde, puisqu'on l'admirait, et M. de Molière avait bien mauvaise grâce à critiquer impertinemment l'hôtel Rambouillet.

Du reste, mademoiselle Paulet eut l'appro-

bation d'une assez jolie réunion d'écrivains immortels. Chapelain la considérait singulièrement , des Iveteaux lui fit des vers , Théophile la chanta plusieurs fois , et son nom est répété obligeamment dans les œuvres du poète Sigogne, ce fameux satirique ! Non seulement elle regagna l'estime de la cour, mais elle se vit recherchée , admirée par tout le monde ; tant il est vrai que c'est une puissance et un grand bonheur que d'avoir l'esprit vraiment beau.

Une fois retirée de la galanterie , mademoiselle Paulet se réconcilia volontiers avec le duc de Guise, par l'entremise de Gombauld, qu'ils voyaient intimement tous deux; mais il ne fut question de l'amour entre eux que pour raisonner et rafhner divinement sur ce sentiment.

Personne ne possédait comme cette demoiselle l'art d'appeler les choses autrement que de leur nom. Vous ne lui auriez pas fait dire pour cent mille écus un siège ou des chaises , mais bien les commodités de la conversation.

C'est elle qui baptisa la promenade du Cotti's l'empire des oeillades. Peut-être cette manièt'e de s'exprimer n'est-elle pas étrangère aul beautés de la littérature dramatique du dixhuitième siècle , où la périphrase est fort de mise, et Voltaire ne s'est jamais douté que, sans mademoiselle Paulet , il n'aurait peutêtre point fait dire à Zaïre :

Son sup?rbe courage

A mes faibles appas adresse un pur liommage.

Ce qui annonce, par un tour infiniment agréable , que l'intention d'Orosmane est d'épouser sa maîtresse , et non pas d'en faire une odalisque.

Mademoiselle Paulet n'était plus de la première jeunesse lorscjue le duc de Montmorency lui fit la cour; et cependant on a dit que ce seigneur avait eu ses bonnes grâces 5 mais il est probable que s'il n'eût pas été décapité à Toulouse, par ordre de M. le cardinal , il aurait démenti ces discours, que nous tenons pour mensongers et invraisemblables. Cette

intéressante demoiselle mourut à cinquante ans, à la suite d'un gros mal de gorge qu'elle gagna aux samedis de mademoiselle Scudéry. Elle laissa beaucoup de son bien aux écrivains les plus en renom , et emporta les regrets de tout ce qui aimait le fin du langage.

lie Iflarqiiis de Marianié

EX LA REINE CHRISTIIfE.

Peu de temps avant la mort de M. le cardinal de Richelieu , il y eut un matin bien du vacarme dans le cabinet de travail à Ruel. Un envoyé d'un petit prince allemand, qui était venu avec un sauf-conduit, attendait, pour la troisième fois, à la porte du ministre. Cet homme cria si fort contre les gardes, que M. le cardinal lui donna audience pour se dé-

barrasser de ses importunités ; mais son éminence lui montra une mine si grise, que si c'eût été une personne de la cour de France , elle en eût éprouvé une cruelle peur.

— Monsieur, dit le ministre, qu'avez-vous à me demander? Vous avez vu le roi ; il vous a promis justice; il vous l'accordera, s'il lui plaît. Je n'ai pas le loisir de songer à des affaires de cotillon.

— Monsieur le cardinal , répondit l'Allemand sans s'effrayer , c'est le roi qui promet et c'est vous qui tenez parole. Nos états sont en guerre; mais si un ravisseur amenait chez nous une princesse de France, le comte d'Isembourg, mon maître, est homme d'honneur, et il vous donnerait satisfaction.

— Eh bien ! trouvez-moi donc le chevalier de Massaube , et je le punirai.

— Si votre police le voulait, elle aurait bientôt découvert le coupable. On l'a vu, il y a trois mois , à Orléans avec madame la comtesse. Je ne puis concevoir que vous donniez protection à ce misérable, qui fut pendu en ef-

figie pour avoir volé la solde de sa compagnie, quand il était à votre service.

— Ouais ! il a volé nos troupes ! s'écria le cardinal en relevant ses sourcils gris jusqu'à sa calotte de velours. J'ignorais cela. Attendez ici un moment , je vous prie , on va vous donner satisfaction sur Theure.

Son éminence parla bas à l'oreille du capitaine des gardes, et environ dix minutes après cela, deux porte-piques amenèrent un garçon mal accoutré, qu'on reconnaissait néanmoins pour un gentilhomme à sa bonne tournure.

— Monsieur de Massaube , dit le cardinal , voici l'envoyé du comte d'Isembourg, dont vous avez enlevé la femme. Je vous aurais peut-être pardonné cette escapade; j'aurais peut-être répondu qu'on ne saurait faire trop de mal de toutes les façons à des ennemis éternels, comme le sont pour nous les impériaux; mais j'apprends que vous étiez passé en Allemagne avec l'argent de votre compagnie. Votre affaire est mauvaise , monsieur.

— Permettez-moi de dire im mot , mon-

sieur le cardinal, reprit le gentilhomme. Je suis passé en Allemagne, il y a dix ans, sans emporter une maille de la solde de mes troupes. Il manquait trois hommes dans le cadre de ma compagnie, lorsqu'un officier du roi vint faire une revue. Je remplaçai ces trois hommes par de faux soldats. On prétendit que c'était un jeu pour toucher plus d'argent qu'il ne m'en revenait ; mais c'était pour la bonne mine du corps. L'inspecteur me dit des injures ; je lui cassai sur les épaules une fourchette à mousquet. Il fallut passer le Rhin à la hâte. Voilà toute l'affaire, je vous le jure, monsieur le cardinal, par l'honneur de mon oncle, le marquis de Massaube , qui mourut à Coutras sous les yeux du feu roi. En arrivant à Cologne, je fus bien reçu du duc de Lorraine, qui me donna un régiment ; mais je n'aimais pas à tourner la pointe de mon épée du côté de mon pays, et j'ai saisi l'occasion de quitter le service. Son altesse le comte d'ïsembourg me voyait avec plaisir. Sa femme conçut de l'amitié pour moi parce que je jouais proprement du téorbe et

qu'un Français a toujours meilleur air qu'un Allemand. Madame la comtesse s'ennuya de son vieux seigneur de mari, et me fit la faveur insigne de fuir avec moi. Je pris un faux nom, et je rentrai dans le Languedoc , où je me cachais depuis six ans, lorsque votre éminence a bien voulu m'y faire arrêter. La comtesse avait emporté pour un million de pierreries ; nous avons tout mangé, monsieur l'envoyé, jusqu'à ses boucles d'oreilles. Si je mens^ je veux être roué. Maintenant qu'il ne nous reste plus rien , c'est un coup heureux du sort que d'avoir été découverts, car la misère de ma maîtresse m'aurait transpercé le cœur. Au lieu de cela , je serai pendu tout tranquillement , et la comtesse retournera dans sa principauté ; mais, je vous en supplie, monsieur le cardinal , dites un mot pour que cette aimable personne ne soit point maltraitée.

A mesure que Massaube parlait ainsi, les i-ides s'étaient effacées du front de M. le cardinal; ses yeux avaient pris de radoucissement, et, fmalement, son air fâché avait fait

place à ([uelque chose approchant d'un sourire.

Une députation des villes de Flandre venait d'entrer pour régler des affaires de commerce, et parmi les envoyés était un tout jeune homme , héritier d'une grande maison de Belgique :

— Monsieur de Mariamé , dit le cardinal à ce jeune cavalier, les gens d'église se connaissent mal à juger les cas de galanterie. Donnezmoi, je vous prie, votre opinion sur l'affaire de Massaube , et parlez , non pas comme un Flamand, mais comme un gentilhomme favori des dames.

— Par ma foi! monsieur le cardinal, répondit Mariamé, si la comtesse d'Isembourg veut retourner près de son mari , c'est un devoir que de la laisser partir, et je m'offre pour la reconduire; mais si elle préfère demeurer ici, la courtoisie française vous oblige à la garder. Quant à M. de Massaube , n'ayant rien autre chose à lui reprocher que d'avoir inspiré de l'amour à une belle personne, si j'étais le

grand ministre qui gouverne la France, je vous le mettrais incontinent sur le pavé.

— Vous entendez , monsieur l'envoyé , reprit son éminence. C'est un sujet de l'Espagne qui parle ainsi, et non un Français. Vous direz donc au comte d'Isembourg que nous n'avons point retenu sa femme par force, et qu'elle lui reviendra quand elle voudra. Tant pis pour lui s'il n'a pas su se faire aimer d'elle. IMadame la comtesse mangera du pain de France aussi long-temps qu'elle le trouvera bon, et toi, Massaube , mon ami , tu peux aller rejoindre ta maîtresse.

Le chevalier de Massaube jfit un bond de joie, et saisissant les mains du jeune Flamand, il lui dit avec effusion :

— Vous êtes un aimable seigneur ! je vous dois la liberté; ne craignez pas que je l'oublie jamais. Si vous avez besoin d'un coup de main pour vos affaires de cœur, songez à moi ; vous me verrez venir, fussiez-vous en Asie. Les femmes vous rendront le bien que vous me faites , monsieur de Mariamé. Demandez en-

core à M. le cardinal de l'emploi pour moi; je le veux servir jusqu'à ma dernière goutte de sang.

— Nous verrons cela , dit le ministre d'un ton bourru. Massaube, tu es un étourdi. Je te fournirai occasion de te faire casser la tête. Va , mon ami , laisse-nous.

A quelques jours de là , comme la députation du commerce de Flandre s'apprêtait à quitter Paris , M. de Mariamé , en traversant à cbeval la rue Saint-Denis, aperçut Massaube en piteux état. Le pauvre garçon montrait la corde de son pourpoint, et son épée était suspendue après une jarretière en guise de baudrier.

— Comment vont les amours ? lui dit Mariamé. La comtesse est-elle heureuse?

— Hélas ! répondit Massaube , je crains fort qu'elle n'en soit bientôt à manier ellemême ses casseroles pour l'amour de moi , si le cardinal ne nous prête assistance.

— Permettez-moi, monsieur, devons offrir ma bourse. J'ai emporté pour mon voyage dix

mille écus dont je n'ai que faire. C'est à la comtesse d'Isembourg que je les enverrai ce soir. Vous devez vous féliciter de la belle humeur où M. le cardinal s'est trouvé l'autre jour; car le roi lui a reproché tout haut de ne vous avoir pas mis devant la justice; mais son éminence a répondu : « Il faudrait que tous les gentilshommes qui passent le Rhin enlevassent des princesses allemandes. »

~ Fi ! le vilain î dit le chevalier. J'ai connu que ce cardinal était un méchant homme dans le fond, en voyant qu'il laissait impuni un aussi grand crime que le mien.

— Que vous êtes de drôles de corps, vous autres Français! reprit M. de Mariamé en riant. Nous ne saurions jouter avec vous pour l'esprit. Adieu , monsieur. Si vous passez les frontières , souvenez- vous que nous avons fait amitié ensemble.

— Je ne suis pas de ceux qui oublient les services. Tenez-moi pour un homme qui vous appartient.

Cette aventure ot ce vovage à Paris eurent

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