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une influence considérable sur la vie de Mariamé. Ce jeune seigneur était naturellement mélancolique. Il avait peu de brillant dans l'esprit, mais du bon sens par-dessus toutes choses et une noblesse accompagnée d'un grand feu de cœur, qui en faisaient un de ces personnages tendres et chevaleresques à inspirer de fortes passions aux femmes. Ayant eu le loisir de juger les Français, il ne donna point dans le travers des gens de la Flandre, qui avaient alors la manie de singer notre cour le plus gauchement du monde. Il s'était dit souvent :
— Pour agir comme un Massaube , il faut être Massaube lui-même ou l'un de ses pareils. J'ai du sang flamand dans les veines, et je ne ferais que des sottises en me donnant les airs et les façons d'un Français. Demeurons tel que le ciel m'a fait.
Cinq ans après sa visite à Ruel, M. de Mariamé , ayant reçu le titre de marquis à la mort de son père, était devenu l'im des plus riches et des plus beaux cavaliers qui fussent a la
tour de l'infante d'Espagne, à Bruxelles. Il usait magnifiquement de ses biens, et donnait des fêtes. Ajoutez à cela qu'il avait lame fiére sans rodomontade, une majesté naturelle qui était fort de qualité , les yeux en amande , ce qui ne gâte rien , et vous comprendrez qu'il devait faire un Amadis accompli.
En ce temps-là on vit arriver à la cour des Pays-Bas une jeune dame espagnole renommée pour sa beauté. C était la femme d'un nouveau trésorier. Elle sappelait dona Marie de Cardone, et était nièce, par sa mère, des ducs d'Arcos, une fort grande maison. Don Antoine de Cardone l'avait épousée avant qu'elle eût ses quinze ans, et il en comptait plus de soixante. L'époux avait les cheveux blancs et le dos bien voûté, mais une belle réputation d'honnête homme et très-capable en politique, oe qui n'est point assez pour contenter une femme de dix-huit ans, avec des doigts divoire, une santé d'Espagne et des veux noirs à fleur de tête. Don Antoine avait beaucoup d'occupations, étant du conseil de régence et
trésorier compiahle. Il sortait de chez lui dès le matin, et n'y rentrait que la tête embarrassée d'affaires qui n'amusaient point doua Mai'ie ; mais comme il laissait une liljerté entière à sa jeune épouse, elle ne se plaignait point de ses absences. Elle était vertueuse, n'ayant pas eu occasion de faillir; si don Antoine n'avait jamais eu l'amour de sa femme, du moins il n'en recevait aucun désaprément, et il eut le bonheur d'un autre côté de gagner la confiance entière de 1 infante et le collier delà Toison d'or. On avait beaucoup glosé sur cette alliance, à cause de la différence d'âges qui existait entre les époux, et Ton assurait que dona Marie ne connaissait du mariage que la cérémonie nuptiale.
Dès le premier jour qu'elle parut à la cour, la jeuiie dame remarqua M. de IVlariamé pour le plus joli homme et le mieux fait qu'elle eût jamais rencontré. Les yeux d une honnête femme, quand elle est de race espagnole, parlent souvent plus haut qu'elle ne le voudrait. Le marquis s'aperçut de leffet qu'il venait de
pioduire, et comme il n'est rien tel que l'assU'rance de plaire pour devenir amoureux, il se prit incontinent d'une passion brûlante pour dona Marie. Sans échanger un mot , leurs regards se dirent pourtant furieusement de choses et ils s'allèrent coucher en pensant l'un à 1 autre.
Ce manège d'oeillades se poursuivit entre eux long- temps, à la promenade, aux ballets, à la comédie. Mariamé avait bonne envie de se déclarer ; mais, à cause de la violence même de sa flamme, il se sentait le cœur tout gonflé de craintes au moment d'approcher de sa belle.
Le seigneur de Cardone invita les jeunes ^ens de la cour à venir chez lui. Mariamé eut ainsi ses entrées dans la maison; mais il demeura encore un grand mois dans sa réserve, et dona Marie en était toute rêveuse. Cependant , un jour qu'il vint faire une visite du matin , je ne sais comment il arriva que la dame était seule. Nos amans se dirent mille sornettes, et vous les eussiez crus bien inrlif-
férens, si ce ii est qu'ils changeaient de couleur à tous propos , et que leurs mains tremblaient. La jeune femme était au supplice ; elle proposa une partie d'échecs pour reprendre contenance. Ils n'avaient point poussé quatre fois les pièces que, leurs genoux s' étant rencontrés sous le guéridon, Mariamé, hors de lui, jeta les échecs par la chambre et tomba aux pieds de dona Marie. Il fallait que cette aimable personne eût bien de la faiblesse pour le marquis, puisqu'au rebours de ce que font les femmes ordinairement, elle ne sut jouer ni l'étonnement ni la colère, et qu'elle reçut ses déclarations avec beaucoup de joie , en lui avouant qu'elle l'aimait de toutes ses forces. Pourtant, lorsqu'elle vint à se remettre dans l'esprit qu'elle appartenait à un autre , et que le monde parlait avec mépris des femmes qui trompaient leurs maris, elle pleura en disant qu'elle ne consentirait jamais à endommager l'honneur de don Antonio son époux. Mariamé était trop heureux de savoir que la tendresse de sa belle lui était donnée pour ne se pas con-
tenter d'une assurance aussi agréable. Il promit de ne rien demander de plus, et nos amans jurèrent ensemble de vivre honnêtement jus- ({u'à la mort du vieux Cardone.
Depuis trois cents ans qu'il y avait en Flandre des Mariamé, on n'en citait pas un qui eut manqué à sa foi , et le jeune marquis n'était pas pour faire une exception. H aurait pu sans doute abuser des bontés et de l'inexpérience de (lona Marie; mais il avait dans le sang une vieille loyauté qui l'arrêtait lorsqu'il s'agissait de tenter une vilaine action dont il se serait repenti sur l'heure. C'était un de ces véritables modèles des héros de roman d'alors, pour qui les sacrillces les plus pénibles avaient au fond quelque douceur, pourvu qu'on en retirât de la considération : or, comme dans cette circonstance , IMariamé n était payé de sa générosité que par l'estime de sa maitresse et la sienne propre, sa conduite fut vraiment fort méritante.
De son côté , doua Marie, qui était pieuse, se mit à faire assidûment ses dévotions, et ne
cacha aucune de ses pensées à son coiifesseui', afin d'avoir la conscience en repos, li arriva de ces beaux arrangemens que tous deux s'en allèrent languissant comme des plantes malades, perdant le rire et rappétit, devenant distraits et rêveurs avec des fronts tout chargés de nuages.
Us étaient trop jeunes pour savoir se mettre en garde contre la méchanceté du monde. On ne cache habilement, d ailleurs, que les passions qui ont du criminel. 11 se rencontre assez de gens qui veulent connaître ce dont ils n'ont que faire, et qui regardent les autres au blanc des yeux pour deviner leurs secrets. On comprit que ces jeunes gens s'aimaient, et pourtant on n'en osait pas encore médire. Dona Marie avait un étourneau de frère qui arrivait de France, et qui lui dit un soir devant bien de la compagnie :
— Ah ! ma sœur , que les femmes de ce pays-là savent mieux que vous ce qui est de bon ton ! Je gage que vous n'avez pas d'amant ! Prenez-en donc un si vous ne voulez avoir
l'air d'une sotte. Sachez qu'il n y a rien de si beau à Paris que d'être galante.
Le seigneur Cardone vint au secours de dona Marie en relevant ces propos ridicules avec sévérité ; mais des envieux firent réflexion que la jeune dame avait balbutié comme une personne démontée qui, sans être innocente, ne possède pas encore le grand jeu des femmes à expérience. Dona Marie s'apercevait souvent de certains regards curieux et perçans, qui lui donnaient de la peine. Heureusement à dixhuit ans on passe vitementdes larmes à la joie. Le chagrin ne durait guère dans le cœur de la belle enfant ; mais à force d'aller et de revenir, il finissait par lui faire quelquefois les yeux rouges, et Mariamé en avait lame fendue de douleur.
Malgré la liberté que lui laissait son mari, la dame ayant des devoirs de cour et une grande maison où venait une foule d'importuns, ne pouvait consacrer que peu d'instans à son ami. Mariamé commençait à trouver cette vie-là insupportable. Un matin qu'il se
promenait dans ses jardins, en rêvant à ses amours, il se ressouvint de l'aventure de Massaube :
— Hélas ! se disait-il en poussant de gros soupirs, que ces gens qui n'ont point de scrupules sont heureux! Si j étais du caractère de ce chevalier, j'enlèverais ma maîtresse; mais, de l'humeur dont je suis, je ne pourrais vivre en songeant qu'on écrit mon nom sur des papiers qui déshonorent. Je ne saurais affronter les bancs des tribunaux, ni me cacher comme un voleur, ou me laisser appeler traître el contumace. Si je faisais cela, mes neveux mettraient quelque jour un voile noir sur mon portrait, comme les Vénitiens sur celui du doge Faliero.
A force de repasser dans sa cervelle cette idée d'enlèvement, elle lui devint bientôt familière. Il s'indigna d'abord à la pensée que des recors voudraient peut-être mettre leurs mains sur sa noble épaule. Il se vit dans l'avenir misérable par suite d'une confiscation, portant son épée adaehée avec une licelle, près
(le sa maîtresse manquant du nécessaire 5 mais il fit aussi comme tous les jeunes gens, et ealessa volontiers l'espoir que les choses ne tourneraient pas si mal.
Un soir, en allant faire sa cour, il vit, au milieu des femmes , dona Marie qui était pâle d'ennui et de langueur. Il s'approcha d'elle, et lui parla long-temps à l'oreille d'un projet qu'il venait de concevoir.
— Il faut, lui dit-il, que vous demandiez à visiter la Hollande pendant un mois. Votre mari n'aura pas le loisir de vous y mener; vous partirez seule, et j'irai vous rejoindre.
La jeune dame s'enflamma aussitôt pour cette belle invention ; mais elle n'osait pas demander la permission à son mari. Sur ces entrefaites, don Antoine eut ordre d'aller .î Bruges pour affaires d'importance. La dame choisit ce moment pour s'éloigner. Elle ne cacha point ses préparatifs, et prit congé de ses amies en leur disant qu'elle avait une fantaisie de voir La Haye. On chargea les coffres en plein jour sur trois berlines. Dona Marie écri-
vh une lettre respectueuse pour le vieux Car- (loae, envoya six cents florins à son confesseur et monta en carrosse. Les postillons étaient en selle, lorsqu'une troupe de cavaliers encombra la rue. C'était l'élite des p-entilshommes de la
cour qui venaient, avec Mariamé à leur tête, faire escorte à la helle voyageuse. Ils étaieni pour le moins vingt-cinq. Tous les bourgeois s'en mirent aux fenêtres.
— C'est ainsi, pensait le marquis, qu'un liomme de ma sorte doit enlever sa maîtresse, à la face de l'univers, au grand soleil, et non pas de nuit, comme un fuyard.
Dona Marie, cbarmée de cette beureuse idée, donnait force sourires à ses compagnons en acceptant leurs services, et cette fois on allait se mettre en roule, quand un carrosse poudreux s'arrêta devant la maison. La portière s'ouvrit, et don Antoine parut.
— Est-ce vous qui partez .'^dit-il à sa femme qui le vint embrasser.
La circons(ance ne soulVrai( pas d hésitation.
— C'esl moi-même, répondit la clame. J ai une furieuse envie depuis hier de faire un petit voyajje, et comme je sais que vos affaires ne vous permettent pas de m accompagner, je m'en vais toute seule. Ces messieurs me conduisent hors la ville.
M. le trésorier n'avait pas l'humeur tyrannique, et il le montra bien en disant à sa femme d'un air tranquille :
— Eh bien î partez, Marie, et ne soyez point Irop long-temps absente.
— Je compte demeurer un mois en Hollande.
— Un mois, soit. Je vous le permets. Allez, et conduisez- vous honnêtement.
Le vieux seigneur entra chez lui, tandis que la cavalcade s'éloignait à grand fracas. Dona Marie avait failli s'évanouir des efforts qu'elle avait faits pour surmonter son trouble; mais, après une lieue de route, elle se remit, et n'aurait plus songé qu'au plaisir de voir son amant en liberté, sans le dernier mot de don Antoine, qui lui laissa du sombre dans l'esprit.
L'escorte des cavaliers s'en alla diminuant d'heure en heure. Les plus galans restèrent encore pendant la seconde journée. A la troisième, ils n'étaient plus que trois , qui prirent conp'é vers le soir, en abandonnant Mariamé, qui parlait d'aller jusqu'à la frontière.
Nos amans firent un voyage fort agréable , et vécurent ensemble un grand mois sans trouble ni p-êne, se parlant de leur passion le plus doucement du monde. La tentation était pressante pour le marquis de tacher à déchirer le contrat du vieux Cardone ; mais la dame demeura fidèle à ses devoirs avec une belle obstination, peut-être à cause du dernier mot de don Antoine , qui lui revenait souvent à l'imagination durant le chemin.
Si le moment du départ avait été délicieux, celui du retour fut bien moins charmant. Don Antoine avait appris que Mariamé conduisait sa femme. Les langues perfides avaient vouhi exciter sa jalousie. On l'avait même raillé quelque peu. Un autre vieux seigneur, homme brutal , qui avait reçu de son épouse de gros
désagrémens pendant qu'il était à l'armée, dit un jour en face à don Antoine :
— Nous pouvons nous donner la main, seigneur Cardone; votre femme vous doit tailler de la rude besogne, depuis un mois qu'elle court la campagne avec un galant de vingt-cinq ans.
Cependant Mariamé déploya ses façons d'agir chevaleresques pour ramener sa belle au logis. Il écrivit à ses amis de le venir chercher à une journée de marche, et ils arrivèrent dois fois plus nombreux qu'ils n'avaient été au départ. Leur entrée dans la ville fut un véritable triomphe.
— Monsieur, dit Mariamé au vieux Cardone , dona Marie m'a fait l'honneur de me choisir pour l'accompagner dans son voyage. Je sais qu'il y a des gens disposés à en mal parler ; mais un homme de mon nom et de ma loyauté n'est pas fait pour supporter le soupçon. Si donc il vous revient aux oreilles quelque médisance, vous m'obligerez de m'en avertir, afin que je tue celui qui aura tenu de médians propos.
Don Antoine remercia le marquis avec sa politesse et son flegme ordinaires; mais Mariamé apprit le lendemain que dona Marie était retirée au couvent des Ursulines. Voilà notre amoureux aveuglé par la fureur, se disant olTensé mortellement et ne faisant plus que des imprudences. Il envoya un défi au vieux Cardone : pour toute réponse il reçut un ordre en bonne forme de passer la frontière avant deux jours. Le marquis s'en alla droit au palais de Tinfante, flanqué de ses trois frères et de ses oncles, tous gens renommés pour leur grand courage, et, comme lui, un peu portés au roman.
Si M. de Mariamé se fût retiré sans bruit et qu'il eût envoyé sa famille parler en sa faveur, on Teût sans doute rappelé bientôt ; mais étant venu lui-même, le front haut et avec un cortège menaçant, on ne pouvait plus lui céder; on le força de partir. Il trouva néanmoins, à la frontière un courrier qui lui remit une lettre où Tinfante lui donnait , en termes obligeans, la promesse que son exil ne
durerait que six mois. Son altesse lui commandait de ne point sinquiéter de dona Marie et de patienter jusqu'à la mort du vieux Cardone. Il reçut encore à La Haye une épitre fort tendre de sa maîtresse, avec une belle mèche de cheveux qu'il posa incontinent sur son cœur, et qui le rendit presque joyeux.
Avec ses airs de héros, son véritable naturel
de grand seigneur, sa fortune et sa belle figure, M. de Mariamé trouva sur son chemin bien des dames qui l'auraient volontiers consolé de ses ennuis ; mais il aimait trop dona Marie pour songer à lui être infidèle. Il sVn alla, jetant à pleines mains l'or et les présens, donnant de la musique et des collations, sans demander jamais, en retour de sa magnificence, que l'amitié des plus belles, ce qui lui valut une réputation d'homme singulier partout où il passa. Comme il n'y avait encomque (rois mois d'écoulés après qu'il eut achevé de parcourir la Hollande, il se rendit en Danemarrk, et vouhil visiter la Suède, à caus.' du
bruit que faisait alors la sagesse précoce de la reine Christine.
La cour de Stockholm n'était composée que de philosophes et de vieilles gens qui maniaient des plumes. La reine s'était prise d'un amour extrême pour les lettres et les sciences. Le chancelier Oxenstiern se plaignait qu'on ne trouvât dans le conseil que des grammairiens. M. Descartes était en grande faveur. Christine, à peine âgée de vingt-quatre ans, se levait à cinq heures du matin pour causer avec lui des tourbillons et de cent choses dont , à son âge, on ne se doute point d'ordinaire.
Les jeunes gens n'ayant pour eux que leurs agrémens naturels n'étaient pas en faveur, et la reine affectait un mépris particulier pour les qualités brillantes qui les auraient fait réussir à d'autres cours. Toutes les dames ne partageaient point ces préventions royales; mais celles qui avaient de l'estime pour les gens de bonne mine s'en cachaient avec le plus grand soin , et les plus indifférentes aux belles choses feifljnaient de chérir tout
au moins Tastronomie et les mathématiques. Quoique la reine n"eût pas encore parlé de son abdication comme d'une affaire bien arrêtée, on prévit de loin, à ses autres bizarreries, qu'elle en viendrait à cette folle résolution. La jeunesse en accueillit l'idée avec plaisir, et se groupa aussitôt à l'entour du prince Charles-Gustave , cousin germain de Christine : ce fut de ce côté que Mariamé chercha des amis. Il en trouva peu , mais bien plutôt des envieux et des ennemis, à cause de ses richesses et de ses grandes manières, qui le faisaient bien voir des dames.
Les premières maisons de Stockholm s'ouvrirent pour le marquis , et il y fut d'autant mieux accueilli qu'il se fit précéder par quelques présens. Un jour qu'il était assis auprès d'une jeune veuve, à 1 une des réunions du grand-chancelier, Mariamé fut complimenté par cette dame sur un gros diamant qu'il avait à son chapeau, et qui jetait des feux admirables. Le marquis ôta sur-le-champ ce joyau du milieu de ses plumes et l'offrit gracieuse-
ment. Cette belle personne, qui était de Lithuanie, où les femmes aiment fort la parure, accepta le diamant et pria Mariamé de venir dîner chez elle le lendemain. Or il arriva qu'un gentilhomme, nommé Galéas Salvius, qui éiait des intimes du prince Charles-Gustave, recherchant depuis peu la main de cette veuve, conçut une furieuse jalousie contre le marquis. Il y avait nombreuse compagnie au dîner du lendemain , où Mariamé tenait la place d'honneur. Sa générosité lui valut bien des éloges; il répondit aux politesses de la jeune veuve par des complimens. Ce n'était que du savoir-vivre; mais le seigneur Galéas crut y voir de la galanterie, et il en fut au désespoir. Ce gentilhomme avait du sang italien dans les veines, par sa mère, qui était de Toscane ; il résolut de se défaire de son concurrent à la florentine, c'est-à-dire en l'assassinant.
M. de Mariamé s'en revenait chez lui vers dix heures du soir, précédé de deux valets à flambeaux . lorsqu'il reçut par derrière un grand coup d'estoc, dont il fût resté sur la
j^lace si la lame, donnant à faux dans les plis de son manteau, ne lui eût passé sous le bras. Le marquis tira prestement son épée, en s'adossant à la muraille pour faire face aux assaillans, qui étaient au nombre de cinq et tous masqués. 11 était aussi babile que courageux , et fit si bien que les assassins, voyant leur coup manqué, làcbèrent pied après lui avoir tué ses deux laquais. Mais, comme cette vilaine attaque l'avait mis en colère, Mariamé poursuivit celui qu'il croyait le chef de la bande, et l'appela coquin > t poltron, en le frappant du plat de l'épée sur les épaules. Cet homme se retourna pour croiser le fer avec le marquis, et ils n'eurent pas fait trois passes que Mariamé lui donna delà pointe si avant dans la poitrine (|u'il le fit tomber à la renverse. En le voyant ])lein de sang et tout en convulsions, le mar- (|uis ne sentit plus de colère, et lui ôta son masque pour le secourir : il reconnut alors Galéas Salvius.
— Revenez à vous, seigneur, lui dit-il; la jalousie vous a égaré. Je ne songeais pas à vous
enlever votre maîtresse. Votre conduite n'est pas belle; mais je vous la pardonne de tout mon cœur. Prenez courage, votre jjlessure n'est peut-être pas dangereuse.
Cependant plusieurs bourgeois s'étaient assemblés , tandis que d'autres couraient au poste le plus voisin chercher main-forte. Mariamé se vit bientôt entouré d'un cercle de mousquetaires , et le lieutenant qui les commandait mit le chapeau à la main pour l'arrêter avec les égards dus à une personne de qualité.
— Vous parlez en vain à ce seigneur que vous venez de frapper, dit-il. Voilà une fort mauvaise renconfre pour vous, monsieur. Je m'y connais : ce gentilhomme ressemble diablement à quelqu'un qui s'en va mourant.
— Aidez-moi donc à lui donner secours , disait Mariamé.
— C'est l'affaire du chirurgien ; la mienne est de vous arrêter, si vous voulez bien le permettre.
Le seigneur Galéas roulait ses yeux conune
un homme plein de rage; il cria d'une voix étouffée :
— Ne le laissez pas échapper. Il m'a tué parce qu'il aime ma maîtresse. Ayez soin qu'il meure.
— Ne mentez pas en un pareil moment si vous voulez sauver votre ame, répondit le marquis. C'est vous qui m'avez attaqué lâchement et par derrière.
— C'est lui, dit encore le moribond; c'est lui qui m'a tué pour épouser ma maîtresse.
— Chien de traître, tu en as menti î s'écria Mariamé.
Mais Galéas rendit lame en répétant qu'on l'avait assassiné. Tout le monde eut pitié du trépassé. Ceux qui n'avaient rien vu jurèrent que le marquis était un imposteur, qui venait de frapper sous leurs yeux ce brave et aimable gentilhomme par une abominable perfidie, Mariamé eut beau protester , on ne le voulut pas croire, et la canaille l'escorta jusqu'à la citadelle avec un grand bruit d'injures.
Il y avait eu depuis peu dans Stockholm des
guets-apens de ce genre, et dont on n'avait pdint retrouvé les auteurs. La famille et les amis dé Salvius étaient puissans et jetèrent les hauts cris. Le prince Charles - Gustave leur promit qu'ils auraient la vie du coupable. Le marquis étant étranger et banni de son pays , ne pouvait espérer de grandes protections; il comprit qu'un terrible orage grondait sur sa tête. La reine le voulait faire juger par un conseil militaire, qui l'eût envoyé, dans les vingtquatre heures, aux fossés de la ville, pour être fusillé ; mais l'ambassadeur d'Espagne fit opposition à cette mesure, et obtint que le procès fût mis entre les mains du prévôt de l'hôtel, comme si ]Mariamé eût été de la cour de Suède. Les dernières paroles du défunt semblaient des preuves accablantes contre le marquis. Les valets du seigneur Galéas se gardèrent bien de démentir leur maîlre et d'avouer qu'ils avaient reçu de l'argent pour laider à tuer un homme. Ceux de Mariamé étaient morts dans la bataille. Le caractère chevaleresque de l'accusé n'était point connu dans ce pays, et les amis
qui pouvaient témoigner en sa faveur ou le soutenir par leur crédit demeuraient à plus de trois cents lieues, et ne songeaient point à traverser la mer Baltique.
M. de Mariamé n'avait, pour résister à ce terrible coup du sort, que sa fermeté, sa conscience pure et cet air de droiture qui brillait en lui par le regard, le geste et la parole. Malgré les preuves qui s'élevaient en grand nombre contre lui, les juges tombèrent dans une étrange perplexité dés le commencement du procès. Il en arriva que la cour et la ville s occupèrent de cette affaire. Les savans et grammairiens en firent le sujet de leurs conversalions ; la reine elle-même ne parla d autre chose, et comme on tardait beaucoup à prendre une décision, bien des lettres en furent écrites à des gens de tous les pays.
La fille de Gustave- Adolphe avait un génie fort éclairé; mais la flatterie l'avait déjà lui peu trop accoutumée à se croire infaillible dans* ses jugemens. Elle se prononça contre le mar- (|uis, un soir, en causant avec tous les beaux
esprits qui l'entouraient. Vossius ne partagea point son avis, et pensa que dans le doute on devait s'abstenir; M. de Saumaise croyait à l'innocence de Mariamé. Ce savant était fort orgueilleux, et soutenait toujours ses opinions avec aigreur; la reine s'emporla contre lui , et pour mieux prouver que la raison était de son cùté, elle jura que Wariamé serait mis à mort, parce qu'elle le voulait. La difficulté se trouva ainsi tranchée le plus nettement du monde, et le prévôt de l'hôtel se vit tiré de son embarras.
Tandis que le marquis de Mariamé défendait à grand'peine ses jours et son honneur, le ciel semblait se jouer de lui en le favorisant d'autre manière, sans qu'il en fut instruit. Le vieux seigneur Cardone, usé par le travail et les soucis de la vie politique, avait rendu l'ame. Doua Marie était sortie de son couvent. Assez de jeunes gens se montrèrent désireux d'entrer en possession de sa personne et de sa belle fortune; mais elle n'était point de ces femmes légères qui oublient qu'elles ont donné leuj"
cœur à un absent. Son premier soin fut d'obtenir le rappel de Mariamé. L infante, qui avait de l'amitié pour elle , ne la laissa pas prier long-temps; cependant dona Marie apprit avec bien de l'inquiétude que la famille du marquis ignorait ce qu'il était devenu. Ce fut un des jeunes gens dont elle avait refusé la main qui se chargea de l'en informer avec un zèle otïicieux. Il lui montra une lettre d'une personne de Stockholm, où l'aventure et le procès qui occupaient la cour étaient racontés tout au long. Après le premier moment de la douleur, dona Marie ne songea qu'aux moyens de sauver son amant. Elle courut chez l'infante, et en obtint une lettre pressante, adressée à la reine Christine, et puis elle partit pour la Suéde avec toute la diligence possible. L'arrêt qui condamnait M. de Mariamé à perdre la vie par la hache venait d'être prononcé le matin même du jour où dona Marie arrivait dans Stockholm, et ce fut la première chose qu'elle apprit en descendant de carrosse. Elle quitta ses robes de voyage en toute hâte pour prendre des ha-
bits de cour. Ses femmes ne purent empèclier (|u il y eût du désordre dans sa toilette; mais elle n'en était que plus charmante, et sans doute elle s'en aperçut elle-même vaguement, car elle murmura en jetant le dernier regard sur son miroir :
— Hélas ! pourquoi faut-il que mon sort dé- })eiide justement de cette reine qui étale un grand mépris pour les passions et les fail)lesses de son âge? J'aurais plus d'espérance si j'avais à prier un jeune prince. Mais il n'y a pas à balancer.
L'ambassadeur d'Espagne envoya chez la reine demander sur-le-champ une audience pour dona Marie. Bien en prit à la veuve du vieux Cardone de s'être munie d'une lettre au cachet royal, car on ne l'aurait point reçue sans cela. Sa majesté fit réponse qu'elle était en conférence avec deux savans , mais qu'elle interromprait ses occupations pour prendre connaissance de l'épître de l'infante. En effet, lorsque la jeune dame se présenta, la porte du < abinet de la reine s'ouvrit, et dona Marie sv
trouva en présence de Christine. Dans le désespoir où elle était, la maîtresse de Mariamé se sentait la gorge serrée au point de ne pouvoir prononcer une parole. Heureusement sa majesté lui donna le temps de se remettre, en lui disant de loin , sans la regarder :
— Asseyez-vous, madame, je vous écouterai dans un instant.
Dona Marie se retira dans un coin, et parvint tout doucement à surmonter assez son trouble pour faire attention à une scène comme on n'en voit guère chez les princesses.
La reine Christine avait le visage pâle et les traits fort marqués, le nez un peu lonp- et pointu. Ses yeux avaient de la dureté. Satailie était petite, et sa démarche ressemblait si peu à celle qui est ordinaire aux femmes, qu'on Teût prise volontiers pour un écolier en déguisement, ou pour une de ces fdles de Bohème qui font une vie libertine. Son costume offrait un mélange de ceux des deux sexes. Le principal vêtement, fendu sur le devant et fixé à la taille par une ceinture, était plus long que
les justaucorps des hommes, mais bien trop court pour qu'on pût l'appeler une robe. Làdessous on voyait des espèces de chausses longues. Sa majesté portait des bottines rouges garnies de fourrures, et avait sur la tête un bonnet à glands d'or, comme ceux des Moscovites. En voyant cetteétrange petite personne ainsi accoutrée , avec des mouvemens brusques et une voix perçante, dona Marie, habituée aux douces paroles et aux belles manières de l'Espagne, eut peine à se figurer que c'était là cette reine si renommée pour sa sagesse, et qui parlait de tout comme un docteur, en huit langues diflerentes , dont étaient le grec et le latin.
Christine dissertait dans ce moment avec deux hommes vêtus de noir , que dona Marie aurait pris pour de méchans scribes si elle les eût trouvés ailleurs. C'étaient le célèbre M. Meibom et le bibliothécaire, M. Naudé, qui venaient, le premier de Leipsick, et le second de Paris. Quoique la conversation se fit en allemand, et que cette langue fût familière
à dona Marie, elle n'en comprit pas la moitié, à cause du sujet, qui n'était point à sa portée, et de quelques mots grecs qui revenaient fort souvent : elle devina pourtant qu'il sagissait de la danse des Athéniens.
— Puisque les femmes de ma cour ne peuvent se passer de remuer leurs jupes, disait la reine, il faut bien que je leur accorde la permission de sauter ; mais comme ces futiles délassemens me sont fort ennuyeux, je veux du moins y trouver sujet à occuper l'esprit. Je laisse aux ignorans les courantes et les violons ; c'est avec vous, messieurs, que je prétends ouvrir le bal par la véritable danse grecque.
— Avec nous ! s'écrièrent les deux savans ; mais nous n'avons jamais su faire un pas de notre vie.
— Vous raisonnez si bien sur ces matières que la pratique vous sera facile. Vous me l'enseignerez de votre mieux , et nous trouverons bien un joueur de guitare en état de manier le tétracorde.
— Nous ne sommes plus à l'âge où l'on danse,
madame, et votre majesté court le risque d'avoir en nous de fort mauvais compagnons.
— Nous ferons mieux que vous ne pensez. J'étudierai avec soin ce que vous m'avez dit aujourd'hui , et je prendrai pour modèles les gravures que voilà. Le temps presse. Mettezvous au travail, et nous commencerons ce soir nos répétitions. C'est une faveur que je vous fais , messieurs ; je terminerai ainsi les querelles des trois princes qui se disputent l'honneur de me mener danser. C'est à la science que je donne la préférence. Allez, et soyez prêts pour ce soir.
La reine n'était pas fâchée sans doute de faire voir à l'étrangère qui devait porter chez l'infante les nouvelles de sa cour qu'on ne s'amusait point, à Stockholm, à des bagatelles, et que la fille du grand Gustave consacrait ses loisirs à des passe-temps homériques.
— Approchez-vous , madame, dit sa majesté à dona Marie quand les deux sa vans furent partis. N'avez-vous pas une lettre de son altesse l'infante.*
Dona Marie remit la lettre, et toute son ame passa dans ses yeux pour regarder la reine tant que dura la lecture. Christine parut demeurer indifférente, et releva la tête avec assez de fierté quand elle eut achevé. Elle fit ensuite un sourire malicieux en disant sur le ton du badinage :
— Notre sœur linfante prend fort à cœur les intérêts de ce Mariamé; mais elle ne me dit point les motifs de cette grande amitié. Je ne comprends pas non plus pourquoi elle a choisi une femme pour son courrier ; c est peut-être que vous avez d'autres confidences à me faire.
Dona Marie était parvenue à dominer son émotion dans ce moment critique; elle répondit sans hésitation :
— C'est autant par amitié pour moi que pour M. de Mariamé que son altesse a fait cette démarche auprès de votre majesté. Le marquis m'aime depuis plusieurs années, madame, et la hache qui doit trancher sa tête frappera deux personnes du même coup. Je ne lui sur-
vivrai pas. Voilà pourquoi je suis venue ici moi-même.
— J'entends ; c'est une affaire d'amour. Je vous avoue, ma chère, que je ne prends jamais conseil des passions ni des gens soumis à leur empire. Ce serait le moyen de gouverner fort mal. Ce Mariamé a commis un crime.
■— Il est innocent, madame, interrompit Marie avec force. C'est lame la plus généreuse qui soit au monde. C'est pour cela que je l'aime et que l'infante vous prie en sa faveur.
— C'est-à-dire que vous le croyez innocent, parce que vous l'aimez; mais le tribunal et moi , qui ne sommes point aveuglés , nous en avons jugé autrement.
—Vous avez été trompée par de fausses apparences, madame ; je ne sais point ce qui est arrivé, mais je connais Mariamé, je me connais moi-même ; je n'aurais jamais aimé un homme capable de commettre une lâche action. 11 me suflit de penser à la conduite du marquis dans nos amours, à sa loyauté qu'il a poussée jus-
qua l'héroïsme, pour assurer, sur le salut de mon ame, qu'il est innocent.
— Quelles sont donc ces héroïques façons d'agir ? demanda la reine dédaigneusement.
Dona Marie raconta naïvement toute Vhistoire de ses amours. Elle parla des scrupules qui avaient empêché le marquis de porter dommage à l'honneur du vieux Cardone. Elle peignit , avec les couleurs qu'on aimait alors , ce caractère de héros de roman, et se sacrifia elle-même, dans son récit, pour répandre plus d'éclat sur les mérites de Mariamé.
— S'il m'en avait pressée, disait -elle en baissant les yeux, je serais devenue coupable pour lui, madame, car je n'aurais su lui rien refuser; mais c'est à lui bien plus qu'à ma vertu que je dois d'être restée pure ; et cependant je n'ignorais pas combien il lui en coûtait de vivre ainsi, puisque je le voyais dépérir par l'ennui et la tristesse. Jugez de mon désespoir lorsque, après tant de peines, j'ai appris que la mort menaçait de m'arracher une personne qui m est si chère, et dans l instant où
nous allions enlin tire unis ! Son altesse linfante a été touchée de mon malheur : y serezvous insensible, madame ?
— Le crime pour lequel votre amant est condamné n'a pas été commis sur les terres de son altesse, et je n'ai pas les mêmes raisons qu'elle de m'intéresser à ce gentilhomme. Je ne suis pas une princesse comme les imagine M. de La Calprenède. Les jugemens de mes tribunaux seront respectés; M. de Mariamé mourra.
— Quoi! madame, vous renoncez donc à faire jamais grâce aux malheureux?
— Je n'y renonce pas ; mais il faudra, quand j'arrêterai l'épée de justice, que le coupable ait d'autres titres à mon indulgence; que ce soit un savant, un philosophe ou un bel esprit.
— Hélas ! madame , Mariamé n'est rien de tout cela ; mais il sera plus utile aux hommes que les savans par l'exemple de ses grandes qualités. Il est courageux, noble et magnifique, respectueux aux lois et pitoyable aux infortunés. Jamais condamné ne sera plus digne de votre clémence.
— Les têtes couronnées ne doivent point sentir comme le reste des humains. La faiblesse en elles est un crime. Je tiens du ciel la fermeté de mon père, le grand Gustave; sachez que si vous réussissiez à m'émouvoir au point de m'arracher la grâce de ce Mariamé, j'abdiquerais demain pour aller écrire des romans avec Scudéry. Je méprise ces passions qui troublent les sens et le jugement. L'amour est une mauvaise recommandation auprès de moi.
— Puissiez-vous le connaître bientôt ! puis^ siez-vous être dévorée de toutes ses flammes ! que le souvenir de celui que vous allez faire mourir vous accable alors et change vos délices en amertume !
— Imprudente ! vous ne savez pas ce qu'on risque à m oiTenser.
Dona Marie tomba sur ses genoux.
— Ah! pardonnez -moi, dit-elle en pleurant; votre majesté ne comprend pas ma douleur; mais la colère est une de ces passions dont elle no veut pas ressentir le (rouble.
— Je n'ai point de colère , reprit Christine en faisant un effort sur elle-même; relevezvous. La prière est inutile. Je ne veux pas être touchée. Je suis fâchée de ne pouvoir être agréahle à Tinfante dans cette occasion. Demain on vous remettra ma réponse à sa lettre.
— Accordez-moi du moins une grâce. Faites que je voie Mariamé; que je puisse le consoler et recevoir ses dernières pensées. Donnez-moi l'autorisation de le visiter dans sa prison à toute heure pendant le temps qu'il lui reste à vivre.
— Je vous l'accorde. Les ordres nécessaires seront donnés pour que vous demeuriez avec lui, si vous le désirez, pendant trois jours, car c'est le plus long délai qui puisse précéder l'exécution de la sentence. C'est par considération pour ma sœur l'infante que je fais cela. Quand voulez-vous aller à la prison 1
— A linstant même.
La reine écrivit un billet au commandant de la citadelle, tances -que dona Marje mar-
chait avec agitation par la chambre, en répétant :
— Je vais donc le voir ! ô triste et délicieux moment! Mon Dieu ! je vous donnerai ma vie entière après ces trois jours , si la douleur ne m'emporte point.
Quand le billet fut achevé, Marie s enfuit au plus vite, oubliant de prendre congé de la reine avec les formalités d'usage, quoiqu'elle n'ignorât point les détails de 1 étiquette. Christine haussa les épaules en disant :
— La malheureuse est folle d'amour!
Puis elle se mit à étudier gravement la danse
grecque d'après les instructions du bibliothécaire Naudé.
M. de Mariamé crut faire un songe quand la porte de sa prison s'ouvrit et qu'il vit dona Marie se jeter à son cou. Ils n'eurent dabord la force de parler ni l'un ni l'autre.
— Hélas ! dit enfin dona Marie toute en larmes, dans quel horrible lieu je vous retrouve I
— ^e m'en faites pas de reproches, Marie ;
je suis innocent. Le malheur seul m'a précipité où vous me voyez. Mais ne perdons pas un temps précieux dans les explications : resterezvous quelques heures dans ma prison?
— J'y resterai pendant ces trois jours. Je ne te quitterai plus d'un instant. Je te veux conduire jusqu'au pied de l'échafaud. J'y veux monter avec toi, s'il est possible, et mourir du coup qui te tuera.
— Comment ! tu peux demeurer ici jusqu'au dernier moment?
— Jusqu'au dernier moment; la reine le permet.
Le marquis leva ses bras en l'air en s'écriant :
— Soyez béni , mon Dieu ! vous me donnez plus que je n'aurais osé vous demander.
Ils s'assirent alors et se contèrent longuement tout ce qu'ils avaient souffert. Mariamé tenait entre ses mains celles de sa maîtresse; il sentait sur son épaule cette tète qu'il chérissait de toute son ame s'appuyer avec la tendresse et l'abandon de l'amour qui n'a plus
•il /
de contrainte. Des soupirs pleins de langueur et de tristesse caressaient ses joues, et des cheveux plus doux que la soie se mêlaient à ses cheveux. Le marquis promena des regards fort préoccupés sur le chétif mobilier de son cachot et sur son lit de prisonnier; son cœur bondissait de joie ; le feu courait dans ses veines. C'était assurément quelque piège de ces démons qui assiègent les condamnés pour les exciter à mal faire dans les heures suprêmes, et Mariamé comprit le danger où il était.
— Écoute-moi, Marie, dit-il ; je veux profiter de la faveur signalée que le ciel m'accorde. Tu es libre , nous nous aimons ; la mort va nous séparer; sois à moi ce soir même.
— Je le voudrais, mon ami; mais il faut aussi sauver votre ame par une vie exemplaire pendant ces derniers momens.
— C'est ainsi que je l'entends. Il faut que nous soyons unis par un prêtre avant la nuit. Il me reste encore trois jours, j'emporterai du moins une consolation ; je connaîtrai le bonheur que j'espérais goûter pendant bien des
années. Peut-être ne mourrai-je pas tout entier; au lieu de ne laisser qu'une amie sur la terre, j'y veux laisser une veuve. Ecrivons à la reine; tu porteras ma supplique. Si Christine a des entrailles , tu sauras l'émouvoir.
M. de Mariamé, comme tous les grands seigneurs, ne se piquait pas d'être fort versé dans l'éloquence ou les lettres; c'était assez alors de savoir apprécier les beaux esprits sans l'être soi-même. Il n'eut point recours aux finesses ni aux antithèses ; il écrivit à la reine tout naturellement ce que lui dicta son cœur , et comme il l'avait plus noble et mieux placé que personne , on verra tout-à-l' heure si les inspirations en étaient heureuses.
Vers cinq heures du soir environ , la reine Christine sortit de table ce jour-là, et fit ouvrir les portes. Sa majesté n'était pas en belle humeur. M. Descartes l'avait hardiment contredite sur plusieurs points de philosophie, et lui avait presque donné à comprendre qu'elle n'y entendait rien. M. Vossius avait mal fait sa cour, en disant à la reine que ses armées étaient
assez puissantes et sa gloire assez grande pour qu'elle n'eût point de honte à se voir un peu battue dans la conversation. Pour comble d'ennui, la danse grecque avait mal réussi à la répétition. M. Naudé, dont la langue était si déliée, n'avait rien su faire de bon de ses jambes, etM. Meibom dansait comme un emplâtre. On se moquait déjà de cette royale fantaisie , et le médecin Bourdelot, qui se donnait imprudemment ce parler-franc qui le fit bannir plus tard , osa dire que les danseurs athéniens montreraient bientôt qu'ils possédaient la sagesse d'Alcibiade, la grâce de Timon et les agrémens de Socrate. La reine éprouvait de la confusion de ces sarcasmes, qu'elle feignait d'ignorer. Une des filles d honneur, qui causait avec un gentilhomme qu'elle devait épouser bientôt , eut le malheur de regarder Christine d'un air où sa majesté crut voir de la raillerie. Ce fut comme la goutte d'eau qui fait déborder le vase trop plein, ou comme le fameux biscuit qui servit plus tard de prétexte à Louis XIV pour soulager sa colère contre ses neveux, en
brisant sa canne sur le dos d'un laquais ; Christine éclata en reproches terribles, disant qu'elle savait bien les discours moqueurs que tenaient ces êtres sots et ignorans qui portaient des jupons; mais quelle les chasserait de sa maison et se ferait servir par des hommes.
— La nature, ajouta la reine, s'est trompée en faisant de moi une femme ; je saurai le prouver à l'univers.
Christine était encore émue et la cour consternée de cette esclandre, lorsque l'ambassadeur d'Espagne entra , et pria Sa Majesté de lui accorder quelques minutes d'entretien. Il est rare que les grands emportemens ne soient pas suivis chez les princes d'un peu de confusion, à cause du manque de dignité qu'il y a toujours dans la colère; aussi la reine, dont le maintien était devenu embarrassé , fut-elle satisfaite de cette interruption. Elle parut écouter favorablement tout ce que l'ambassadeur lui voulut dire touchant la supplique de Mariamé. Elle consentit même à quitter les grands apparfemens pour se rendre dans un
salon d'attente où dona Marie s'était arrêtée. Comme la prière du prisonnier lui sembla tout d'abord singulière, elle se fit suivre de M. Descartes et du fameux général Torstenson, qu'on appelait le Condé de la Suède, afin d'avoir au besoin quelqu'un à consulter.
— Vous me donnez de l'occupation avec vos amours, dit-elle à dona Marie sans trop de sévérité.
— Hélas ! madame, c'est que 1 heure presse, et que ma vie se réduit à ces trois jours, dont le premier est déjà presque achevé.
— De quoi s agit-il .'' Vous voulez vous marier avec ce condamné que la mort va prendre et qui n'a qu à peine le temps de s y préparer ?
— Je n'y aurais point songé, madame; c'est lui qui le désire, et je veux tout employer pour répandre quelque douceur sur ses derniers momens.
— \ oyons donc en quels termes il me fait cette étrange prière. Monsieur Descartes> doniiez-m en lecture.
— 'in -
Descartes ouvrit la lettre du marquis, et lut à voix haute :
« Avant d'oser rien demander à votre auguste majesté, je la dois remercier du fond de mon ame de ni'avoir accordé une joie que je n'espérais plus goûter. Vous m'avez envoyé un ange qui a changé ma prison en un séjour plus beau que le palais des empereurs. Faites que cette insigne faveur soit complète. J'ai toujours brûlé du désir d'être uni à la personne qui vous remettra cette supplique; je puis encore voir réaliser mes espérances, si votre majesté le veut bien permettre. Il faut que je sauve mon ame , et que je laisse dona Marie de Cardone pure de toute souillure ; cependant nous sommes jeunes tous deux, et la passion est si forte en moi que je n'ai plus le loisir de penser à la mort. Je suis catholique, et je n'aurais point le courage, au pied même de léchafaud , de me repentir des péchés que l'amour me pourrait faire commettre. Daignez regarder avec attention celle que j aime, et sans doute vous comprendrez , en la voyant belle
comme elle est, que ces trois jours vaudront pour moi une vie entière. »
M. Descartes interrompit sa lecture à ce point pour jeter un regard sur dona Marie, que la douleur rendait plus charmante encore que d'habitude, et sa voix était notablement altérée lorsqu'il continua :
c( Je n'accepterais point de rester sur la terre s'il me fallait renoncer à mon amour; je ne dirai donc pas que je me ris de la mort, mais que j'en voudrais souffrir mille fois les tortures pour qu'elle ne fût point une séparation. 11 serait dommage pour la gloire de votre sexe que le beau dévouement dont ma maîtresse veut donner l'exemple rencontrât des obstacles. Votre majesté se mariera quelque jour; puisset-elle goûter pendant sa vie entière le bonheur dont je suis assuré de jouir si ma prière est exaucée! »
— Que dois-je faire, Descartes ? dit la reine. 11 y a , ce me semble , dans ce jeune homme une liberté d'esprit qui excuse les faiblesses et les ridicules de la passion.
— Si l'amour est une faiblesse répondit M. Descartes, il faut avouer qu'il n'en a point, cette fois, les apparences; bien au contraire, il donne à M. de Mariamé un courage remarquable pour affronter une chose assez généralement redoutée, la mort violente.
— Au diable toutes ces finesses ! s'écria Torstenson ; votre majesté n'a que faire d'éplucher ainsi les mots. Il faut marier ces pauvres jeunes gens, les marier au plus vite. Je voudrais être catholique pour leur servir de témoin et voir la cérémonie. Ce garçon-là doit être un beau cavalier, s'il a le corps construit comme lame. Je supplie votre majesté de se prêter à ses désirs.
— Allons ! je donne mon consentement. La cérémonie se fera dans la citadelle. Nous chercherons un prêtre catholique.
M. Descartes ayant proposé son directeur, les mesures furent prises sur-le-champ pour qu'il n'y eût aucun retard, et l'ambassadeur'' d'Espagne emmena dona Marie, qui pouvait à peine se soutenir , tant elle avait en-
duré de secousses pendant celte entrevue. En rentrant dans les salons, Torstenson et Descartes contèrent ce qui venait de se passer. On en raisonna diversement. Les philosophes y trouvèrent matière aux plus beaux discours, et les femmes s'y intéressèrent particulièrement. Or il y avait parmi elles une fort belle et fort vertueuse personne appelée la comtesse de La Gardie, qui était nièce du fameux courtisan Magnus de La Gardie. Cette dame, en causant avec la reine , lui dit tout bas qu'elle serait curieuse de s'assurer si la fermeté de Mariamé ne se démentirait pas un instant, et s'il aurait, pendant la cérémonie, la contenance d'un époux heureux et non celle d'un homme tout près de la mort.
— J'y pensais, répondit Christine, et je cherche un moyen de voir ce spectacle sans que personne se doute que j'y sois présente.
— Il doit y avoir dans la citadelle quelque •logis où l'on puisse regarder les prisonniers
sans en être aperçu. Donnez ordre qu'on y conduise M. de Mariamé.
. Je vais faire appeler le commandant de
la prison. Ne parlez de ceci à personne. Vous viendrez avec moi.
La reine avait quitté les salons depuis une heure environ , lorsqu'un de ses pages vint appeler la comtesse, et la conduisità la chambre
à coucher.
^Tout est prêt, dit Christine. On va donner à Mariamé le logement des prisonniers d'état, où nous aurons les commodités nécessaires pour voir et entendre sans être remarquées. Partons. Un carrosse de louage nous attend.
L'auguste fille de Gustave -Adolphe et la comtesse de La Gardie s'en allèrent gaiement, comme deux aventurières, en compagnie du commandant de la citadelle. La reine se mit en humeur joyeuse, à cause du pittoresque de l'aflaire, et parla des promenades que faisait le calife Haroun pour examiner le menu peuple de Bagdad. Le trajet fut assez long par les rues et les corridors de la prison ; de façon que la messe de mariage était commencée lorsque les deux grandes dames se glissèrent dans une
petite loge fort sombre , où était une cloison remplie d'ouvertures pratiquées pour les yeun et les oreilles des espions.
On avait arrangé en manière d'autel une table sur laquelle étaient des reliques prêtées par le cbapelain de l'ambassadeur d'Espagne. Le directeur de M. Descartes officiait ; plusieurs soldats d'un régiment de Suisses étaient agenouillés sur des chaises, et quelques gardes suédois se tenaient debout aux portes sans prendre part à la cérémonie, étant de la religion réformée.
M. de Mariamé avait mis des habits si magnifiques, et les p0rt9.it si noblement, qu'on l'aurait pris volontiers pour un prince faisant un mariage secret ; mais on n'aurait point osé dire que ce fût une mésalliance, à voir la riche parure, le bel air et la délicate personne de la fiancée, dont la beauté merveilleuse et qui ^entait le terroir d'Espagne prenait un relief plus éclatant par l'entourage de toutes ces figures du INord. Comme dona Marie avait l'ame dévote, et que c'est toujours une affaire de
eonséqiience que le mariage , elle avait oublié pour uu temps les lugubres circonstances qui accompagnaient cette union , pour ne songer qu'à l'importance du sacrement. Le prêtre parlait fort bas, et avait de l'émotion dans la voix ; tout le monde était recueilli, et les visages mêmes des gardes , qui peignaient l'étonnement, donnaient à cette scène quelque chose de mystérieux et qui avait un goût de roman à frapper l'imagination. Les deux puissantes dames qui regardaient ce spectacle étaient venues là en badinant; mais elles devinrent toutà-coup fort graves, et sentirent bien ce qu'il y avait de triste et de touchant dans cette cérémonie nuptiale. La reine, dont le naturel était un peu gâté par l'habitude de philosopher à tout propos et de faire examen de ses moindres sentimens, craignait sans doute de se trop livrer à ses impressions, car elle se pencha contre l'oreille de la comtesse pour lui dire :
— Que vous semble de ceci ?
— Vous me voyez dans le ravissement , ré-
pondit la dame. Ce jeune couple est le plus charmant qu'on puisse voii'.
— 11 est vrai qu'ils sont fort jolis tous deux.
— Ce gentilhomme ne saurait être un malfaiteur.
— Vous voilà bien, femme que vous êtes! vous vous laissez prendre à une mine heureusement douée. Souvenez-vous que Socrate était fort laid, et qu'il n'y eut jamais d'air plus doux que celui d'Héliogabale, dont lame était affreuse.
Lorsque le prêtre s'approcha des époux , il y eut un léger frémissement dans l'auditoire à cause des paroles sacramentelles , où il était dit :
(( Vous ne ferez plus qu'une même chair, et de deux que vous étiez, vous ne serez qu'un. L'homme ne doit plus séparer ce que Dieu a uni. »
Le souvenir de la terrible séparation qui devait s'effectuer bientôt revint si cruellement en mémoire à dona Marrie qu'elle pâlit singulièrement, et faillit s'évanouir; mais la figure deMariamé n'exprima rien anirc chosi^ que
la peine de voir ainsi souffrir sa maîtresse.
— Votre majesté n'aura point le courage de les séparer , dit madame de La Gardie.
— Les lois auront ce courage, répondit la reine.
La messe étant terminée , l'ambassadeur d'Espagne, qui avait assisté la mariée avecun« bonté fort paternelle, la baisa sur le front. On s'aperçut alors qu il avait de grosses larmes dans les yeux. Mariamé était ferme de contenance; il fit aux assistans un salut gracieux, qui était une manière de les congédier. En effet, ils sortirent doucement à la suite du prêtre, qui se montra troublé à tel point qu'il pensa laisser choir les reliques et les ustensiles sacrés. 11 n'était pas malaisé de tirer un noir pronostic de ce trébuchement, et tout le monde en fut glacé jusqu'au fond de lame,
■ — Savez-vôus, madame, dit la comtesse, que tout ceci n'est point gai.-* Nous prenons là un sombre divertissement. llemarquez-vouS que le jeune homme seul nu point l'air de savoir \v sort qui l'attend.'
— C'est qu'il se voit l'objet de l'attention ; les regards des hommes donnent du courage au plus faible. Telle preuve de stoïcisme qui éclate en public tournerait souvent en lâcheté si elle devait demeurer inconnue. Maintenant que les témoins sont partis, nous allons juger ce Maria mé.
— Je ne pense pas qu'il tienne moins à l'estime de sa maîtresse qu à celle des étrangers.
Dés que la porte s'était refermée derrière le dernier garde, Mariamé avait mis un genou en terre devant sa femme ;
— \ous êtes à moi, Marie! lui dit-il avec feu. Je ne changerais pas mon sort contre celui du roi d'Espagne. Ne pensons, je vous prie, qu'au bonheur d'être qnis.
— Ahl si cela devait durer toujours...
— Durer toujours, Marie ! rien ne dure éternellement. Qui sait si je ne dois point mourir avant demain ? Cest une chose fragile que la vie. Qu'importent quelques jours de plus ou de moins! Nous sommes liés par l'église, nous nous retrouverons ailleurs où il n v aui*a ni
prisons ni juges aveugles. Nous n'allons point avoir le temps de nous voir vieillir, ni de sentir l'amour s'éteindre en nous, toutes choses qui doivent être fort tristes.
■^ — Tristes , si vous voulez , mais non pas aussi horribles que la violence qui va briser nos liens.
— Allons ! reprit Mariamé presque gaiement , voyons les choses de leur meilleur côté. Nous pouvons tenir pour certain que nous serons comptés parmi les époux qui se seront demeuré fidèles. Je vous laisserai mon nom, Marie. Ce sera une consolation pour tous deux. Vous le garderez aussi long-temps que mon souvenir vous sera cher. J'ai confiance en vous; je ne doute point que vous ne deviez encore porter ce nom lorsque vous arriverez dans le monde où je vais vous attendre.
La marquise de Mariamé jeta ses bras au cou de son mari, et se mit à pleurer.
— Essuie ces larmes , reprit le marquis ; ne tenons plus de ces discours qui attristent. Goûtons le bonheur présent. En vérité, je me
sens ivre de joie, Marie. Je te veux laisser ua gage précieux de mon amour.
Le marquis, passant son bras gauche autour delà taille de sa femme, l'avait fait asseoir sur son genou. Les sanglots se calmèrent lorsqu'il appliqua tendrement ses lèvres sur celles de Marie. M. de jVIariamé défit négligemment la boucle de ceinture de la marquise. D'autres craintes et d'autres sentimens s'introduisirent alors dans le cœur de la nouvelle épousée.
— Il est évident, dit la comtesse de La Gardie avec embarras, qu'il ne se démentira point. iNous pouvons quitter la place, si votre majesté le trouve bon.
— Nous le pouvons, répondit la reine.
Sa majesté retira fort lentement, et comme à regret , ses yeux de l'ouverture. Elle sortit ensuite en compagnie de la comtesse , et retourna dans son palais sans dire mot pendant le voyage.
Peut-être Christine n'avait-elle témoigné du mépris pour les passions que par cette raison qu'elles lui étaient encore inconnues , et que
jamais elle n'en avait eu le spectacle ni écouté le langage. La comtesse vit bien que la scène de la prison avait produit une forte impression sur l'imagination de la reine. Christine ne parla point aux savans, comme dordinaire; elle parut rêver profondément , mais non point à un article de grammaire, ni même à la danse grecque.
— Il faut que je soumette à votre majesté une fantaisie qui me vient à l'esprit , dit madame de La Gardie. Je voudrais envoyer des fleurs à ces jeunes époux, afm d'embellir leur «ombre séjour.
— Je vous le défends ! s'écria la reine.
11 n'était pas neuf heures quand sa majesté congédia la cour, qui avait habitude de rester plus tard. Le savant M. Meibom, tenant un gros manuscrit, sur lequel il frappait à petits coups d'un air satisfait, s'approcha de Christine.
— J'ai mis aujourd'hui la dernière main à mon grand ouvrage , que votre majesté est si désireuse de connaître. Je puis lui en lire ce $oiî la dédicace.
— • Ce sera pour un autre jour , dit la reine; je n'ai pas le temps.
Puis elle s'éloigna sans attendre les compiimens d'usage, laissant la cour saisie d'effroi, et M. Meibom, particulièrement, fort bouleversé.
Cet ouvrage était cependant le beau traité des Poisons^ écrit en latin d'un bout à 1 autre, et portant ce titre ingénieux : De Mitkridato et Theriacd.
La fille du grand Gustave ne savait point quelle agréable lecture elle venait de refuser; mais elle avait en tète un caprice qui 1 entraîna encore une fois loin de son palais. Elle sortit à la dérobée , marcha précipitamment par les rues jusqu'à la citadelle, traversa les rangs des sentinelles étonnées , et se glissa de nouveau , seule et haletante, dans la loge aux espions. Il était bien minuit lorsqu elle quitta ce lieu mystérieux. Christine avait dans ce moment les attitudes les plus réfléchies qu'on eût encore remarquées en son auguste personne, et il semblait qu'une révolution s'opérât dans sai\ ame.
Le lendemain un dérangement considérable mit le palais en rumeur. Lorsqu'on vint réveiller la reine à cinq heures du matin, et l'avertir que M. Descartes était arrivé pour l'entretenir de sa philosophie, elle se retourna dans le lit, et répondit qu'elle voulait dormir , et que M. Descartes était le mal venu de troubler son repos. Après les doctrines cartésiennes, ce furent les danses grecques, puis les lectures savantes de Meibom , puis les critiques de Saumaise, puis enfin les conférences théologiques de M. Vossius, qui furent envoyées à tous les diables. Les affaires de l'état n'eurent pas un meilleur sort : sa majesté ne voulut point aller au conseil. Sur le midi on apporta des lettres. Il y en avait une du fameux Balzac , avec des vers latins, et une fort longue de M. Ménage. La reine n'en regarda que les signatures, et les jeta sur sa table sans les lire. Celle de mademoiselle Scudéry eut plus de faveur; sa majesté prit quelque plaisir à une dissertation fort raffinée sur l'amour et les généreux mouvemens que cette aimable passion fait naître dans
les aines où elle régne. Christine demeura ensuite long-temps enfermée. Les filles d'honneur, qui épiaient aux portes, s'aperçurent qu'elle était dans une étrange agitation, que son visage était fort animé, son humeur si impatiente et si emportée, qu'on n'approchait point d'elle sans voir s'élever aussitôt une bourrasque. Elle ne pouvait tenir en place, et faisait de gros soupirs à fendre les murailles. On l'entendit murmurer des mots sans suite, et le nom de Mariamé fut prononcé maintes fois par les lèvres royales. Enfin sa majesté quitta le palais par les petits degrés , et s'en retourna encore à la citadelle , où elle resta pendant une grande partie de la journée.
Si le lecteur a pris intérêt aux infortunes de Mariamé, il a conçu l'espérance d'un amendement en sa faveur dans les cruautés du sort, en voyant la reine offrir ces signes diagnostiques d'une crise favorable , comme aurait dit le docteur Meibom. Nous nous ferions un scrupule de le laisser dans une erreur qui pourrait lui devenir désagréable , et nous sommes for-
ces, à regret, oe lui apprendre que cette fièvre n'était qu'un accès de jalousie qui donnait à Christine un furieux désir de troubler le bonheur de nos amans. Sans doute toute autre femme se fût laissé attendrir par la noble passion et la belle fermeté du marquis ; mais la fille du p-rand Gustave avait un caractère plein de bizarreries et de contrastes. Elle prétendait à une entière abnégation des faiblesses de son sexe, et tombait dans d'autres faiblesses, comme il arrive à ceux qui s'ingèrent de forcer ou de contrarier nature. On n'échappe point aisément à ces routines qui mènent le monde. Christine ne voulait point connaître l'amour; mais elle avait peine à voir les autres s'y adonner, et, lorsqu'elle se croyait supérieure au commun , elle ne songeait pas qu'elle s'abaissait à de méchantes tyrannies. L'envie des talens, des vertus et du génie est ordinaire : Christine était une envieuse de passions. Cependant, si la reine se laissait aller à de vilains sentimens, et si elle avait des fantaisies de tourmenter les gens , elle le voulait faire avec des
dehors de grandeur et de magnificence. C'était pour elle une pensée gênante que ce dévouement de dona Marie, ce mépris de la mort de Mariamé, ce monde amoureux où vivaient ces jeunes gens, oubliant l'autre monde. Leur bonheur lui donnait du souci ; mais elle n'aurait pas osé le détruire petitement ; elle voulait seulement avoir raison de la noblesse dame du marquis, et lui aurait volontiers fait grâce de la vie, pourvu qu'il s'humiliât devant elle et qu'il montrât des craintes du supplice. D'un autre côté, elle comprenait bien qu'en abandonnant les choses à leur cours, Mariamé s'en irait mourir sans dire mot , et qu'il porterait cavalièrement le manteau de sa fierté jusque sous le coup de la hache; que le beau rôle resterait ainsi à cet homme, et qu'on pourrait "''reprocher à la souveraine d'avoir négligé une grande occasion d'être généreuse et applaudie : ce n'était pas là non plus le compte de Christine. 11 est probable aussi que le spectacle dont elle venait de se repaître solitairement avait frappé son imagination et jeté quelque trouble
dans ses sens; il n'est donc pas surprenant qu'elle éprouvât des combats intérieurs. Au rebours de la plupart des femmes, qui sont irrésolues et laissent souvent aller à vau-l'eau ce qui les touche le plus, Christine avait du moins la force de vouloir. On va voir comment elle s'y prit pour mettre fin à ses perplexités.
Le marquis de Mariamé dînait paisiblement dans sa prison , comme si le compte des heures qui lui restaient n'eût pas été réduit à trentesix environ, et son plus grand soin était d'écarter de sa femme les pensées lugubres. II affectait un calme qu'il n'avait point; car, s'il ne craignait pas la mort, cependant l'idée d'une séparation lui causait au fond une peine amère. Tout-à-coup quatre mousquetaires le vinrent chercher, en lui disant qu'ils l'allaient mener chez le commandant de la citadelle. On le conduisit en effet dans le logis du commandant; mais ce fut la reine qu'il y trouva; et dès que le prisonnier fut entré, sa majesté fit sortir tous les assistans, à l'exception de Mariamé.
— Monsieur, dit Christine d'un ton qu'elle voulait rendre sévère et qui ne l'était pas, on m'a beaucoup priée de vous faire grâce ; vous avez gagné l'intérêt de plusieurs gens de qualité ; je consentirai peut-être à vous donner la vie si vous acceptez les conditions que je vais vous imposer. On m'a vanté votre courage; on assure que vous êtes un bon militaire , et si je me décide à vous soustraire aux lois qui vous ont condamné, je veux que ce soit d'une manière qui profite à mes états. Sachez que je déclare la guerre à l'Espagne , monsieur , et que je l'attaque par ses possessions de Flandre. Vous êtes de ce pays , vous pourrez me servir utilement. Vous aurez un régiment dans mon armée, avec la haute solde étrangère; vous deviendrez sujet de la Suède, et je vous prendrai dans ma maison. Cela vous convient-il?
— Vous me mettez au désespoir, madame ; je ne puis me rendre à vos désirs. Après le roi mon maître, votre majesté est la personne que j'aurais le plus de joie de servir; car je lui serais dévoué du plus fort de mon ame ; mais il
s'agit de mériter le nom de traître, et cela m'est impossible. Je supplie votre majesté de m'employer dans quelque autre guerre.
— Je ne changerai rien à mes conditions. A^ousles accepterez, ou vous irez àl'échafaud.
— Il me faut donc songer à mourir, madame.
— Cependant, monsieur, je passerai peutêtre sur ce premier article, si vous me cédez sur le second point. Votre femme est Espagnole, et je chasserai de mon royaume tous les sujets de ce pays avant deux jours ; la marquise partira ; vous ne la reverrez de votre vie ; il faut vous y résoudre. Je n'aime point que mes serviteurs soient empêchés par le mariage. Vous divorcerez demain.
— Que je suis malheureux ! s'écria le marquis; je ne puis rien accepter de ces conditions. La mort est mille fois préférable à ce que vous me proposez ; mais ce n'est pas sérieusement que votre majesté me demande une lâcheté pour ma rançon.
— Vous apprendrez à vos dépens que ceci
n'est point une plaisanterie. Je vous donne une heure pour vous décider.
— Il n'est pas besoin d'une minute. S'il y a d'autres conditions , je ne veux pas les connaître.
Mariamé fit un profond salut , et se retirait vers la porte , lorsque la reine reprit d'un ton plus doux :
— Vous n'avez rien à ajouter, monsieur? Il revint alors prés d'elle , et posa un genou
en terre avec une aisance qui donnait à cette posture quelque chose approchant de la galanterie.
— J'ajouterai, dit-il fort tristement, qu'il n'est point de malheur ni de regrets comparables aux miens ; que je verserais volontiers tout mon sang pour pouvoir vous être agréable; que je voudrais quitter le roi dEspagne et servir votre majesté contre toute la terre à l'exception de l'Espagne, et que je briserais avec joie tous les liens pour vous consacrer ma vie entière, si je n'avais pour ma maîtresse un amour qui est bien plus que ma vie. J'ajouterai
encore que, malgré la rigueur dont vous m'allez accabler, je vous dois de la reconnaissance pour le grand bonheur que vous m'avez donné dans mes derniers jours, et que, tout innocent que je suis du crime dont on va me punir , je ne maudirai point le nom de votre majesté.
Tandis que Mariamé parlait , le visage de la reine avait pris un air de bienveillance qu'on ne lui connaissait point encore. Elle tendit involontairement une main que le marquis porta aussitôt à ses lèvres; mais cet adoucissement passa plus vite qu'un éclair ; Christine retira sa main brusquement, comme si le baiser de Mariamé lui eût brûlé les doigts.
— Relevez-vous, monsieur, dit-elle d'une voix tremblante. Puisque vous repoussez la grâce que je vous offre, je vous punirai de votre obstination. Vous ne méritez plus les faveurs que je vous avais accordées. Vous mourrez sans revoir votre femme.
— Sans la revoir ! Ah ! madame , faites-moi donc mourir à Tinstant. Par pitié! avancez
Texécution d'un jour; c'est là toute la faveur que je vous demande.
Nous devons informer le lecteur d'une particularité qui mérite attention. La reine avait quitté pour cet entretien les habits presque masculins dont elle était toujours vêtue, et les avait remplacés par une robe à queue, d'étoffe fort riche, qui lui allait à merveille. Soit que les dernières paroles du marquis l'eussent troublée, ou bien que sa colère ne fût point un jeu, elle parut très-agitée en répondant :
— Adieu ! monsieur, vous apprendrez toutà-l'heure mes intentions !
Puis elle se tourna, pour sortir, vers une porte qui menait à l'intérieur de l'appartement. Elle avait fait à peine quatre pas , que ses pieds s'embarrassèrent dans les plis de sa grande robe; elle chancela et perdit l'équilibre. Sa majesté serait tombée de son haut par terre , si Mariamé, s'élançant avec agilité, ne l'eût saisie par la taille. Dans l'effroi que cause toujours une chute, Christine se retint aussi après le premier objet qui s'offrit, et il se trouva que
c'était le cou du marquis; elle y passa son bras royal. Les joues de la jeune reine devinrent fort rouges ; mais ce pouvait être par suite du saisissement. Quoi qu'il en soit , le bras fut retiré lentement, et Mariamé ayant demandé avec inquiétude si sa majesté ne s'était point fait de mal, Christine répondit avec une émotion extrême :
— Allez ! je suis plus malheureuse que vous ! Elle sortit alors en cachant son visage dans
son mouchoir , et laissant le marquis étonné , mais disposé à tirer un bon augure de cette circonstance.
En effet, les mousquetaires le vinrent bientôt chercher et le reconduisirent à sa prison , où il trouva la marquise toute éplorée d'une si longue absence. Mariamé était trop sincère pour songer à taire aucun détail de la scène qui venait de se passer. Dona Marie, en apprenant l'aventure de la robe à queue et le dernier mot de sa majesté , s'écria tout d'un coup :
— Ah ! sainte Vierge ! voilà que la reine est amoureuse de toi! Qu'allons-nous devenir?
— Amoureuse de moi ! répondit le marquis en éclatant de rire ; étes-vous folle , Marie ?
— Êtes-vous aveugle, vous, de ne le pas voir ? Cette femme vous aime, et c'est pourquoi elle veut que vous divorciez. Ses offres et ses raisons d'état ne sont que supercheries. Bonté divine ! il ne manquait plus que cela !
— Ne vous effrayez pas , Marie ; laissez seulement la reine me faire grâce , et tout ira bien.
— Bien , pour vous , qui deviendrez roi de Suède ; mais moi je retournerai au couvent ; je mourrai de douleur.
— Vous êtes une enfant, marquise.
— J'ai deviné juste, monsieur, vous le verrez bientôt. Hélas ! que je suis malheureuse !
Dans cet instant la porte s'ouvrit et des laquais entrèrent, qui déposèrent dans la chambre des corbeilles de fleurs et des rafraichissemens. Ces gens gardèrent le silence malgré les questions de dona Marie, et sitôt qu'ils furent sortis :
— Que vous disais-je? s'écria-t-elle. Quelle
autre personne que la reine peut vous envoyer ce cadeau?
Mariamé commençait à trouver la chose bizarre. Il eut toutes les peines imaginables à rassurer sa femme , qui pleurait chaudement , et se voyait déjà répudiée. Le commandant vint à propos faire une interruption. 11 pria les deux époux de le suivre. Un carrosse aux armes de Suéde attendait dans les cours de la citadelle. Ils y montèrent et furent menés au palais dans la salle des audiences, où il y avait nombreuse compagnie.
Christine était assise sur le trône du grand Gustave. Autour d'elle se tenaient le chancelier et les membres du conseil ; mais on n'y voyait pas , comme d'habitude , les savans ni les gens de plume. On fit avancer le jeune couple jusqu'au pied des degrés.
— Monsieur de Mariamé, dit la reine, je vous fais grâce de la vie; ne vous trompez point sur les motifs de cette faveur. Vous la devez aux prières de messieurs les députés de Moscovie.
C'était la vérité.
—Vous voyez, ajoiUa-t-elle en s'adressant aux députés , que je ne vous refuse aucunes choses, pas même celles qui touchent à mes affaires intérieures. Monsieur de Mariamé, vous quitterez Stockholm avant trois jours.
La reine avait ainsi parlé sans jeter un seul regard sur le marquis; elle tourna enfin les yeux vers lui, et reprit d'une voix un peu émue :
— C'est une grande faveur du hasard qui vous sauve des mains de la justice, monsieur. Lorsque vous parlerez de cette aventure, faitesle avec réserve.
Le marquis et sa femme comprirent seuls le véritable sens de ces paroles. Elles avaient trait à la scène de la prison , à la chute de sa majesté , ainsi qu'aux ruses employées pour tenter les vertus chevaleresques du condamné.
— Mon langage , répondit Mariamé , sera toujours celui du respect, de l'admiration et de la reconnaissance, quand je parlerai de votre majesté.
— C'est bien, monsieur, reprit Christine
d'un ton fort gracieux. Allez , et que le ciel vous favorise.
L'ordre de quitter la Suède était loin de déplaire à dona Marie, car elle ne voulait pas attendre au lendemain pour partir , tant elle craignait un changement dans les volontés de la reine! Mariamé consentit à se mettre en chemin à l'instant même. Cependant on ne s'éloigna pas assez tôt pour ne point recevoir un message que Christine envoya dés qu'elle eut congédié les envoyés moscovites. La comtesse de La Gardie vint embrasser dona Marie, et lui remit, de la part de la reine, un collier de diamans d'une grande valeur, avec le portrait de sa majesté. Christine n'avait point voulu se montrer généreuse à demi.
En sortant de Stockholm pour n'y jamais revenir, Mariamé rencontra un cavalier qui lui cria d'arrêter. C'était Massaube, arrivant en Suéde avec l'ambassadeur de France M. de Chanut.
— J'ai appris vos malheurs et leur fin agréable, dit-il au marquis. 11 paraît que vous avez
fait tout comme moi vos petites fredaines. Nous avons enlevé une dame et tué un importun.
— Je n'ai point assassiné Salvius, chevalier ; j'étais innocent.
— Oui-dà ! et vous fuyez ainsi sans avoir tiré cela au clair?
— 11 le faut bien , puisqu'on m'ordonne de partir.
— Vous vous êtes laissé condamner comme un écolier, marquis ; cela n'est pas bien. Laissez-moi le soin de faire réparation à votre honneur.
■! — Je vous donne mes pouvoirs. Eh ! que sont devenues vos amours?
— La comtesse d'Isembourg s'est ennuyée de moi comme elle avait fait de son mari, et je l'ai galamment renvoyée dans sa famille.
— Cela est beau , chevalier. La fortune vous a souri , à ce que je vois ; vous êtes en bon équipage.
— J'ai gagné soixante mille écus au jeu, par mon habileté à manier les cartes.
— J'entends.
— Et puis je me suis donné à M. de Chanut, pour être à quelqu'un.
— Adieu ! je vous enverrai de mes nouvelles.
Massaube était un garçon à expédiens. 11 imagina bien vite un moyen d'éclaircir le démêlé que Mariamé avait eu avec la justice. Il rechercha les valets du seigneur Salvius, et les ayant trouvés, il posa Tépée sur la gorge à l'un de ceux qui avaient témoigné contre le marquis. Cet homme avoua ses mensonges, et donna explication de la manière dont les choses s'étaient passées. On révisa le jugement, et la réhabilitation se fit en bonnes formes. Dans une de ses lettres, le bibliothécaire Naudé parle de cette histoire , et ajoute qu'on pendit le valet pour lui apprendre à dire la vérité.
La reine écrivit de sa main à Mariamé, afin que la réparation fût éclatante, et lui permit de revenir à la cour de Suède ; mais la marquise assura qu'elle mourrait infaiUiblement si elle revoyait des lieux si pleins de cruels souvenirs.
Il n'est pas besoin de dire que dona Marie et M. de Mariamé vécurent le plus délicieusement du monde à s'aimer de toutes leurs forces. Je ne sais point s'ils eurent beaucoup d'enfans; maison voit par les correspondances que , vingt-cinq ans plus tard, il vint à Paris un jeune seigneur flamand du nom de Mariamé, qui plut fort aux dames par des airs d'Amadis, et qui faisait des folies de roman. Il est probable que c'était un fds de notre marquis. M. de Brissac ayant servi de second à un gentilhomme que ce Mariamé avait tué en duel, le regardait avec ravissement et disait :
— Ce jeune homme-là est un aimable cavalier , bien mis, riche, de mine galante, et qui tue admirablement son monde.
C'étaient de bien beaux éloges et qui eussent fait plaisir au père de ce jeune seigneur.
Ce que fit la reine Christine par la suite des temps a donné trop d'occupation aux historiens pour que nous ayons à en parler. On connaît ses paroles remarquables aux grands de son royaume, qui la pressaient de se marier :
— Peut-être, leur dit-elle, ce que vous désirez si fort serait -il un malheur pour la Suède, car il se pourrait aussi bien qu'il sortît de moi un Néron qu'un Auguste.
Mais comme les sujets ont souvent plus de souci de savoir à qui donner leur amour que les princes n'en prennent de le conserver, les représentations des Suédois se renouvelèrent en beaucoup d'occasions. Christine répondit une autre fois, en particulier, au général Torstenson , de façon à ne lui laisser aucun espoir:
— Si vous tenez à mon gouvernement , lui disait-elle, gardez-vous de souhaiter que je prenne un mari. Je ne suis point de ces gens qui peuvent mener de front leurs passions et les affaires d'un royaume. Il me faudrait choisir entre les deux , et sitôt que l'amour aura une pîace dans mon cœur , il étouffera tous les autres sentimens. Je voudrais être aimée pour moi et non pour ma couronne. Celui qui recevrait ma main se devrait résoudre à l'accepter toute seule, car j'abdiquerais la veille
de la célébration. Tenez cela pour certain.
Il ne serait pas impossible que le souvenir des amours de dona Marie et du marquis de Mariamé fut entré pour quelque chose dans les résolutions de la jeune reine. Du reste elle a bien prouvé qu'en parlant ainsi elle disait sincèrement , puisqu'elle abdiqua cinq ans après, non pour une passion, mais pour se livrer simplement à son goût des sciences et du bel esprit.
On a beaucoup écrit sur ces événemens extraordinaires et sur les voyages de Christine. La grande Mademoiselle nous apprend, par ses gros mémoires, que cette reine fut regardée en France avec plus d'étonnement que d'admiration.
Si les passions ont un peu tardé à prendre racine dans le cœur de Christine, elles y ont rapidement poussé. La fille de Gustave- Adolphe a montré qu'elle sentait avec assez de vivacité, le jour qu'elle fit massacrer impitoyablement Monaldeschi dans la galerie des Cerfs de Fontainebleau. Elle eût mieux fait, à mon sens.
d'agir, en cette occasion, comme le commun des femmes, qui pleurent d'une infidélité d'abord, et finalement la pardonnent ou s'en consolent par un autre amour.
Un [fHauTais Sujet