TOME I
— Chez voas^ répondit le doc, laissant là le phébns. Ne yods effrayez pas. Nons allons à votre hôtel; je veux seolement faire la roote à vos côtés.
— Mais c*esl nne violence , monsieur !
— Hélas! qae je serai à plaindre si vous ne me la pardonnez !
Le carrosse s^arréta en effet devant la maison de mademoiselle Paulet.
— J'espère, monsieur le duc, que vous ne pousserez pas plus loin cette étrange façon d'agir.
— Je n*ai plus qu'à implorer ma grâce, mademoiselle, et me jeter à vos genoux; mais pour cela il faut bien que je vous conduise jusqu'à votre appartement , car je ne puis me prosterner au milieu de la rue, et je ne suis pas de ceux qu'on fait mettre dehors par ses gens. C'est une visite que je vous rends à une heure un peu avancée. L'amour est indiscret ; vous aurez pitié de ma folie.
Charles de Lorraine , au milieu d'un déluge d'excuses et de politesses, s'introduisit dans la maison, puis dans le salon de la demoiselle, et enfin dans la chambre à coucher, où il parait qu'il obtint son pardon avec la permission de demeurer longtemps, car il y était encore le lendemain au matin.
A quelques joars de là, mademoiselle Paulet aperçut à la cour un gentilhomme qui se tenait caché derrière les autres. C'était M. de Lansac; elle s'approcha de lui sans hésiter.
— Monsieur, lui dit-elle fort sèchement, votre conduite à mon égard vous pourrait faire , &i je voulais , un tort à ne vous en relever jamais. Je vous pardonne, à la seule condition de ne ni'adresser la parole de votre vie.
— Mademoiselle, j'étais venu dans Tespoir d'obtenir des conditions moins dures par mon repentir.
— N'en espérez pas d'autres. Si M. de Guise savait l'abus que vous avez fait de son nom , il vous ferait jeter par les fenêtres.
Le jeune homme voulut ajouter de nouvelles excuses ; mais on lui tourna le dos et on ne lui accorda plus un seul regard. La demoiselle n'était pas si méchante qu'elle le voulait paraître; car Lansac, étant demeuré amoureux d'elle, rentra ^ gfâce par la suite, comme on le verra bientôt.
M. de Rosny, qui s'intéressait à mademoiselle l^aulet, craignait pour elle l'humeur changeante âes Guises.
^Prenez garde, mon enfant, disait-il un jour à sa protégée ; cet homme-là est un brouillon comme son père et tous ses oncles. Ne vous
attachez pas trop fortement, le Bais sar lui de vilaines histoires. Il n'a de secret pour personne, et tient à honneur de imblier ses succès. On m*a conté qu*un jour, ayant obtenu les faveurs d'une dame , il se démenait chez elle avec impatience, en s*informant à chaque instant de Fheure qu*il était , et comme la dame lui demanda le motif de cette agitation : « C'est , dit-il , que je voudrais être à demain pour Taller dire à mes amis.
Mademoiselle Paulet tournait sa tête de côté en souriant malignement des craintes du vénérable grand maître. Ces inquiétudes n'étaient pourtant pas vaines ; car M. de Cuise ne prenait aucun soin de ménager la réputation de sa maîtresse. Il parlait d'elle avec une légèreté coupable, et s'il n'eût pas été si grand seigneur, les autres dames n'auraient pas manqué de saisir ce prétexte pour témoigner à la demoiselle moins de considération. Ce qui acheva de la compromettre , c'est qu'elle en vint à aimer le duc si tendrement, qu'elle n'avait pas même le courage de lui commander d'être plus soigneux de son honneur.
Un jour que M. de Guise et ie duc de Chevreuse chassaient ensemble dans un lieu sauvage qu'on appelait Versailles , ils s'arrêtèrent sous un arbre pour se reposer, et causèrent de leurs bonnes fortunes.
— SaTez-vons, disait M. de Chevrense, que voQS faites preuve, eette fois, d'une constance qui ne tous est pas habituelle? Voici tantôt un mois que vois ne hon%et de l*hôtel Paulet.
— Je n*en ai pas pour longtemps à présent » répoodit M. de Guise avec fatuité.
^^ Je gagerais que vous serez encore dans les filets de eette jeune fille dans deux autres mois encore.
— Votre cheval contre le mien que j'en suis délié avant huit jours.
— Gela va. Votre cheval est à moi , j*en réponds. — G'est au contraire le vôtre qui nrappairtient, puisque je veux rompre à Theure même.
— Oh! n'allez pas si vite ; demain vous en seriez peut-être à vous mordre les ongles.
— Je vous prouverai tout de suite que ma gageure est gagnée.
— Gomment cela?
— En vous envoyant ce soir prendre possession de la belle en mon lieu et place.
— Gela me conviendrait fort, et je ne regretterais pas mon cheval si la chose était possible ; mais je me verrais fermer la porte sur le nez.
— Piar la balafre de mon père ! cette fille est à moi , et je puis disposer de mon bien , j'espère. Je vous en veux donner ici ma lettre de change,
et il ferait beau, voir ma signature aller aux mains d*un sergent faute de payement.
M. de Guise déchira une feuille de son agenda de poche, et traça au crayon une lettre de commerce ainsi conçue :
À la première vue^ ma mie, \v(ms payerez au dite de Chepreuse le montant complet de votre amour pour moi, que je lui transmets par la pré^ sente f valeur échangée,
Charles de Lorraine « doc de Guisb.
Des bois de Versailles.
A mademoiselle Paukt.
M. de Chevreuse n'attendit pas au soir pour se faire annoncer à Thôtel Paulet. Il se présenta le plus poliment du monde , en belle toilette et le maintien agréablement composé, tenant d'une main son chapeau et de Tautre son billet en règle.
— Mademoiselle , dit-il en arrondissant le bras et soulevant avec grâce le petit doigt, je suis possesseur d*une lettre de change sur vous dont j*ai bien à cœur d*étre payé.
En prenant lecture du billet, mademoiselle
Panlet ne put dissimuler uoe cerlaioe émotion , le coup étant rude et inattendu; mais elle ne se laissa pas démonter. Elle comprit que si ce papier courait le monde , on en pourrait faire des risées ; c'est pourquoi elle le déchira et en jeta les morceaux au feu.
— S'il était vrai , répondit-elle avec assez de calme, que j'eusse de Tamour pour Son Altesse le dac de Guise, ce serait une valeur immobilière, monsieur, et qui ne se devrait point transmettre comme des marchandises ; mais ce que M. de Guise réclame n'existe pas. Un pareil procédé me dégagerait d'ailleurs de toute obligation envers lai. Votre billet n'a donc qu'une valeur chimérique, et je vous conseille bien de ne plus faire ce commerce ; vous n'y gagneriez que des désagréments.
— Cependant, mademoisejle, le duc m'avait garanti un accueil favorable.
— Je l'estime trop, et vous aussi, monsieur, pour ne pas voir en ceci une plaisanterie. Il ne faut pas qu'elle aille plus loin , et c'est afin qu'il n'en soit plus question que je détruis cette pièce cuieuse. S'il en était mis une copie en circulation , j'en regarderais l'auteur comme un misérable.
^e ajouta ensuite avec une révérence :
— l'aurai toujours beaucoup de plaisir, mon-
siear, à recevoir une personne de yotre qualité, lorsqu*elle m'honorera de ses yisites; maiç , dans dans ce moment, tous avez trop les appareaces d*an faussaire et d*un malhonnête homme pour qae je sois tenue de vous faire compagnie.
Et la demoiselle se retira dans ses appartements avec une contenance fière , en fermant la porte derrière elle pour n*étre point suivie.
If. de Ghevreuse demeura fort décontenancé de cette brusque sortie. Il se promena un instant dans le salon en faisant craquer ses bottes sur le tapis et mordant ses moustaches , puis il s'en alla tout confus chez M. de Guise. En lui apprenant qu'on avait traité le porteur de son titre comme un sot et comme un homme de peu, il lui ôta Teavie de poursuivre cette fanfaronnade.
— Je pense , dit le duc , que le beau jeu n'est pas de notre côté. Je vous rendrai votre cheval ; nous agirons prudemment, je crois, en ne parlant pas de l'aventure. J*irai ce soir faire ma paît avec la petite.
Toot prince qu'il était , M. de Guise se vit fermer la ftorte de Thôtel Paulet, et s*en retourna fort courroucé. Après une affaire aussi fâcheuse, bien des femmease seraient retirées pour un temps dans leur château. Mademoiselle Paulet, ajaot heureusement pleuré pendant une grande heure,
se sentit le cœar fort soalagé. La nuit venue , el1« délibéra quelqne peo s'il convenait d*aUer ao LoQvre ; et pois, ne pouvant supporter Tidée qu*on s'informerait peut-être des causes de son absence, elle mit sa plus riche parure, et demanda son carrosse.
Il y avait comédie au château pour un nouveau Pantalon, arrivé de Venise , et qu'on disait fort divertissant. Mademoiselle Paulet trouva place au premier rang parmi les plus belles. M. de Gaise voulut se mettre dans son voisinage ; mais elle trouva moyea de l'éviter et d'attirer autour d'elle une douzaine de jeunes seigneurs des plus galants. Elle fit mille coquetteries, et sa mit si bien en frais d'esprit et de gentillesse, qu'elle eut bientôt une grosse cour.
— Il paratt, lui dit Son Altesse après le spectacle que vous avez résolu de me traiter comme le Cassandre de la comédie. Je n'ai pu voir enoore aujourd'hui de quelle couleur sont vos yeux.
— Vous pouvez voir qu'ils sont un peu rouges d'avoir pleuré ce matin; mais je ne m'affligerai pas pks longtemps pour un homme qui ne le mérite pas.
— £h ! là! ne nous fâchons pas pour une plaisanterie.
— Il est trop tard , monsieur le doc ; je n*ai plus de colère , ainsi nous ne pouvons plus nous accommoder. Trouve/ bon, je vous prie, que je rie de préférence avec les gens qui plaisantent d'autre façon que vous.
La demoiselle s'éloigna en jouant de Téventail et entraînant après elle une foule de jeunes cavaliers.
C'est une chose assez remarquable que Charles de Lorraine, qui était le plus inconstant des hommes, ait mis tout en œuvre pour se réconcilier avec mademoiselle Paulet, sans y réussir. C'était la première fois qu*une femme prenait rinitiative de la rupture avec lui , et peut-être ne tenait-il aussi fort à renouer cette intrigue que pour la rompre ensuite avec plus d'éclat. Quoi qu'il en soit , il échoua complètement et ne ren-* contra plus que du mépris dans cette jeune fille dont il se croyait le maître. On le vit un jour errer tristement par les escaliers du château , la face inclinée vers la terre et les yeux fixés sur les pointes de ses bottes, murmurant tout bas des paroles sans suite , comme aurait pu le faire un amoureux; ce qui parut étrange à ceux qui connaissaient ses allures.
— Eh ! qu'avez-vous donc? lui demanda M. de Chevreuse, le voyant en cet état.
— Je n'en sais rien, répondit-il; j^ignore ce que cela signifie; mais, depuis ce matin , j*ai comme une pesanteur sur la poitrine. Cette petite Paulet ne me sort pas de la pensée.* Je fredonne, malgré moi, les airs qu'elle chante; je vois partout ses dents blanches et ses cheveux dorés. J'étais habitué à entendre son rire franc qui TOUS réjouit le cœur, et cela me manque. Je crois que je sois un peu malade. Il faut que j'aille chez Gombauld le prier de me distraire avec sa guitare et ses jolis vers.
— Vous êtes amoureux ; vous enragez d'avoir perdu, par vdtre faute, un bien que vous ne saviez pas vous être si cher. Voilà votre mal , monsieur le duc.
— Morbleu ! ne me dites pas cela. Vous m'effirayez. 11 ferait beau me voir jouer le personnage d'an mourant y après avoir été l'amant en titre, laiine mieux croire que je suis malade. Je me souviens d'avoir poussé de ces soupirs un jour que j'avais gagné une fièvre. C'est sans doute de même aujourd'hui.
—Allez, vous êtes pris au trébuchet, et les drogues de maître Guillaume ne vous guériront point.
En efiet , Charles de Guise demeura triste une semaine entière , chose prodigieuse pour lui. Ce
qui achevait de l'accabler, c'était de voir Tenjouement et Tair insouciant de sa belle» qui semblait ne Tavorr jamais connu , et se faisait conter fleurette par tout ce qui avait six quartiers de noblesse et des habits de velours.
M. de Rosny , qui se mêlait peu des intrigues, à cause de ses graves occupations, apprit le dernier Taventure de sa protégée. Il prit aussitôt le chemin de Thôtel Paulet , en préparant dans sa tête des consolations paternelles.
— Ces Guises, murmurait le grand maître en marchant le soir par les rues , sont d'une race turbulente et dangereuse. Je ne les aime point. Hélas ! si le feu roi m'eût voulu croire, ils seraient tous à la Bastille et mourraient sans progéniture» comme des bêtes malfaisantes. Ils gâtent tout ce qu'ils touchent. Je dirai à cette pauvre petite : Voilà ce que c'est que d'aimer les ennemis de l'État ! Ce n'est pas le grand Henri qui vous aurait traitée ainsi.
Et le bonhomme souriait dans sa barbe grise en songeant que sa mercuriale lui fournirait Toc* casion de dire un mot d'éloge sur le prince qu^il avait tant aimé. Huit heures venaient de sonner, lorsqu'il traversa la cour de l'hôtel du feu con* seiller Paulet. Il ordonna au suisse de ne point faire aller la clochette d'honneur, n'étant pas ae*
compagne. En suivant à petits pas le long des murailles, M. de Rosny passa sous une fenêtre éclairée ; il s'aperçut qu'on tenait encore la table, ce qui lui causa un moment d'hésitation , parce qn il ne voulait point que sa visite fût connue.
— Il me semble, pensa le vieux Sully, que, poar une personne dans Faffliction , cette clière enfant mène grand bruit chez elle.
La fenêtre s'ouvrit alors , et M. de Rosny entendit la voix de sa protégée. La demoiselle ne paraissait pas fort chagrine. Elle n'avait à sa table qa'un seul convive, maisqiii criait comme quatre. On se divertissait là haut de bon cœur. Le convive s'approcha de la fenêtre, tenant un verre d'une main et de l'autre une assiette qu'il jeta en riant dans la cour.
C'était M. de Lansac.
Le vénérable grand maître reçut, un blancmanger sur son épaule, et sa manche cramoisie en fut toute gâtée.
-- Je n'ai que faire ici , dit-il en regagnant la rue. Emportons bien vite nos consolations ; c'est à nous autred vieillards , qu'appartiennent les soucis de longue durée, et non pas à ce bel âge, où Von ne pleure que pour être plus joyeux après.
Il fallait que M. de Rosny eût bien de l'amitié pour sa protégée; car o'n voit qu'il prit la chose
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doucement; et cependant son pourpoint valait de l'argent , et le bonlionune devenait tous les jours plus avarîcieux.
La vilaine conduite de M. de Guise avait mis d*abord mademoiselle Paulet au désespoir; mais si cette jeune femme sentait fort vivement, elle savait aussi résister avec énei^ie à la douleur et prendre des partis extrêmes. Son aventure devait infaillibleineut la conduire à se jeter dans un couvent ou à devenir galante. Il paraît démontré que sa jeunesse Tentraina dans la dernière de ces voies. On assure qu'elle eut un grand nombre d'amoureux après le duc de Guise. On cite des seigneurs de toutes sortes, des étrangers, de minces gentilshommes^ et jusqu'à un évéque. Mais les gens de cour étaient alors si légers euxmêmes, et ils aimaient tant le scandale, qu'il ne faut pas trop se fier àxe qu'ils ont écrit. J'ai lu, je ne sais où, que le chevalier de Guise, frère du duc , avait obtenu d'elle un rendez-Vous ; mais cela n'a rien d'authentique, l'historien n'étant pas un contemporain , et les faiseurs de romans n'ayant ni scrupule ni ménagements pour la réputation des gens de qualité. Les femmes surtout ont médit do mademoiselle Paulet jusqu'au moment de sa réhabilitation. Comme il n'y a nul esprit de corps dans le beau sexe quand la jalousie
» * esi sous jeu , on ne peut encore rien affirmer sur
ces témoignages suspects.
Une chose pourtant donne du crédit aux méchaots propos : c'est que cette demoiselle est généralement désignée dans les lettres du temps parle sobriquet de la Lionne, et que son impétuosité n'était pas le seul prétexte de cet étrange surnom. Quoi qu'il en soit , nous ne chercherons pas à approfondir cette question , parce que trente années de vertu ont bien racheté de légères fautes, et que mademoiselle Paulet s'est rendue plus célèbre encore après sa réforme que dans le temps même où l'amour du feu roi l'avait mise si fort en évidence. D'ailleurs nous avons hâte d'en venir à cette époque intéressante de sa vie où efle montra tout ce qu'elle valait.
Mademoiselle Paulet ayant visité par hasard la marquise de Rambouillet, comprit tout à coup, nn beau jour, que les plaisirs de l'esprit et de la conversation sont mille fois préférables au tumulte des cours et au trouble des passions. Sa jeunesse était cependant encore dans tout son éclat ; elle n'a?ait jamais été plus jolie que lorsqu'elle s'enrégimenta parmi les habitués de l'hôtel Rambouillet. Longtemps elle fut la plus jeune et la plus belle des précieuses. Elle travailla puissaminent à la révolution qui s'opéra dans le langage
de la bonne société, n*ayant plus d'antre désir, d'autre occupation, que de chercher à bien dire, ^'admirer et d'encourager les poètes et les beaux esprits. Elle apprécia Gombauld, se passionna pour Voiture , et contribua fort à donner au grand Chapelain la réputation qu'il méritait si bien. Personne, dans cette coterie recommandable, ne sut comme elle raffiner sur les sentiments, s'exprimer avec délicatesse, et rendre aimable la tigrerie, cette pucfeur coquette qui provoque les hommages sans donner d'espérance, et qui a fait des Français le peuple le plus poli de l'Europe.
C'est aux charmes de mademoiselle Paulet et à la célébrité dont elle jouissait qu'on doit en partie l'empressement que mirent certains grands seigneurs à s'introduire dans le cénacle des précieuses, circonstance qui accéléra le triomphe du bon goût. Comme le disait judicieusement mademoiselle Pauiet : Au pays de dames, il n'y a pas de duQS ni de princes.
Nous ne prétendons pas la placer an-dessos de madame de Rambouillet. La marquise avait montré une vocation extraordinaire., un amour furieux des belles choses. A vingt ans, elle allait apprendre le latin, rien que pour lire Virgile, si une maladie ne l'en eût empêchée. Depuis» elle s'était contentée de l'espagnol , et naturellement
die savait dessiner. La première place, après cette femme remarquable, revient de droit à mademoiselle Paulet, à cause de Futilité donc elle fut dans la réforme et du grand nombre de prosélytes qu'elle se fit. C'est à elle que la coterie dat Tacquisilion de H. Godeau , . Tévéque de Grasse. Uo jour qu'il s'était trouvé assis près d'elle, il avait été si charmé de son esprit, que bientôt, ne pouvant plus se passer de sa conversation , il avait recherché tous les endroits où elle allait. Il s'était ainsi habitué chez la marquise.
— Mademoiselle, disait un jour Voiture à mademoiselle Paulet , ne pouvant être le soleil , que préféreriez- vous être après ce bel astre?
—Monsieur, répondit-elle, je choisirais d'être montagne , afin de le voir la première à son lever, et la deraière quand il se couche.
Cette réponse ept un prodigieux succès, et donna la plus haute idée de ce qu'oo faisait à l'hôtel Rambouillet.
H. de Brancas estimait mademoiselle Paulet eelle de toutes les dames qui disait le mieux, et on peut s'en rapporter à lui. C'est ce marquis célèbre qui, en faisant ses prières, parlait ainsi à Dieu :
— Seigneur! vous pouvez assurément me tenir pour un homme bien à vous. Je suis votre séria.
viteùr de toute mon âme plus qu*à personne: On a prétendu que M. Godeau était amoureux de mademoiselle Paulet , et nous sommes assez disposé à le croire, il lui écrivait de belles dissertations sur Tamitié , où ce sentiment était poussé jusqu*aux limites les plus proches de la passion. On lui répondait par des tirades d^une délicatesse superfine. Il faut plaindre le digne homme d*étre tombé en des mains si habiles; car, après avoir mené Tamour grand train , une femme qui $*est amendée , comme mademoiselle Paulet, vous sait traîner les gens en longueur, de façon qu'ils n'avanceraient pas d'un degré par siècle, dussentils soupirer trois mille ans, et l'objet de leur flamme fût-il d'aussi bonne conservation que les pyramides d'Egypte.
M. de Grasse possédait un portrait de mademoiselle Paulet ; c'était une image un peu bien mondaine pour le cabinet d'un prélat. Il avait mis au-dessous des vers dont la célébrité seule élait r«xcuse ; ils sont pris d'un sonnet adressé à la reine mère :
En vain je Tondrais falr bien loin de sea appas , Je ne m*en puis sauver. Je ne m?en puis distraire. L*Amour dedans mon cœur I^a si bien su pourtralre, Que même Je la vois quand Je ne la vois pas.
Ce joli quatrain aurait bien pu sortir de la
plume de M. Godeau, qui savait aussi versifier admirablemeiit ; mais Festimable évéque ne rima que des choses saintes , et nous n'avons pas besoin de rappeler combien sa pièce du Benedicite lui a fait d'honneur.
Le goût de mademoiselle Paulet pour le bel esprit devint son unique plaisir , sa pensée dominante. Il lui tint lieu de tout» et Tempécha de soDgçr au mariage. Sa passion ne fut pas malheureuse, car, sans avoir rien produit que des Jettres familières » cette personne spirituelle s'est fait une réputation européenne. C'est par elle et par ses amis quB le style de mademoiselle Scudéry devint si fott à la mode. Elle a su créer enfin un nouveau langage, qui était le plus charmant du monde , puisqu'on l'admirait , et M. de Molière avait mauvaise grâce à critiquer impertinemment l'hôtel Rambouillet.
Du reste, mademoiselle Paulet eut l'approba-. tion d'une assez jolie réunion d'écrivains immortels. Chapelain la considérait singulièrement , des Ireteaux lui fit des vers, Théophile la chanta plusieurs fois, et son nom est répété obligeammjent dans les œuvres du poète Sigogne, ce fameux satirique! Non-seulement elle regagna l'estime de la cour, mais elle se vit recherchée , admirée par tout le monde; tant il est.vrai que c'est une
puissance etvn iprand bonheur que d*a¥oir Tesprit ▼raimentbeau.
Une fois retirée de la galanterie , mademoiselle Paulet se réconcilia volontiers avec le duc de Guise , par Pentremise de Gombauld , qu*ils voyaient intimement tous deux; mais il ne fut question de i*amour entre euK que pour raisonner et raffiner divinement sur ce sentiment.
Personne ne possédait comme cette demoiselle Fart d'appeler les choses autrement que de leur nom. Vous ne lui auriez pas fait dire pour cent mille écus un siège ou des chaises , mais bien les ccmimodités de la conversation. G*est elle qui baptisa la promenade du Cours Fempire des œilîadei. Peut-être cette manière de s'exprimern'estelle pas étrangère aux beautés de la littérature drâi»atique du dix-huitième siècle , où la périphrase est fort de mise, et Voltaire ne s*est jamais douté qpe , sans mademoiselle Paulet, il n'aurait peut-éire point fait dire à Zaïre c
..,,... Soo amperbe courage
A mes faibles appât adresse un pur hommage.
Ce qui annonce > par un tour inâniment agréable, que t*intentioii d'Orosmane est d'épouser sa mat- ^esse , et non pas d'en faire une odalisque.
Mademoiselle Paulet n'était plus de la ff^
oûère jeunesse lorsque le duc de Montmorency lai fit la cour; et cependant on a dit que ce seigneur avait eu ses hronnes grâces ; mais il est probable que s'il n'eût pas été décapité à Toulouse , par ordre de M. le cardinal , il aurait démenti ces discours , que nous tenons pour mensongers et invraisemblables. Cette intéressante demoiselle mourut à cinquante ans, à la suite d'un gros mal de gorge qu'elle gagna aux samedis de mademoîselle Scudéry. Elle laissa beaucoup de son bien aai écrivains les plus en renom , et emporta les regrets de tout ce qui aimait le fin du langage.
LE MARQUIS DE MARlÀHE
BT LA KEINB CHRISTIMB.
Peu de temps avant la mort de M. le cardinal de Richelieu , il y eut un matin bien du vacarme dans le cabinet de travail à Ruel. Un envoyé d'un petit prince allemand, qui était venu avec un sauf-conduit, attendait, pour la troisième fois, à la porte du ministre. Cet homme cria si fort contre les gardes, que M. le cardinal lui donna audience pour se débarrasser de ses importunités; mais aon éminence lui montra une mine si grise, que si c'eût été une personne de la cour de France, elle en eùt éprouvé une cruelle peur.
— HoDsieur, dit le ministre, qu*avez-vous a
me demander? Vous avez vu le roi ; il voas a promis justice ; il vous Taccordera, s'il lui platt. h n*ai pas le loisir, de songer à des affaires de cotillon.
— Monsieur le cardinal , répondit TAllemand sans s*effrayer, c'est le roi qui promet et c'est TOUS qui tenez parole. Nos États sont en guerre; mais si un ravisseur amenait chez nous une princesse de France» le comte d'Isembourg, mon maître, est homme d'honneur, et il vous donnerait satisfaction.
— Eh bien ! trouvez- moi donc le chevalier de Massaube, et je le punirai.
— Si votre police le voulait, elle aurait bientôt découvert le coupable. On l'a vu , il y a trois mois , à Orléans avec madame la comtesse. Je ne puis concevoir qup vous donniez protection à ce misérable, qui fut pendu en effigie pour avoir volé la solde de sa compagnie , quand il était à votre service.
— Ouais! il a volé nos troupes ! s'écria le cardinal en relevant ses sourcils gris jusqu'à sa calotte de velours. J'ignorais cela. Attendez ici on moment , je vous prie , on va vous donner satisfaction sur l'heure.
Son Éminence parla bas à l'oreille du capitiine des gardes , et environ dix minutes après
cela, deux porte-piques amenèrent un garçon mal accoutré , qu'on reconnaissait néanmoins pour un gentilhomme à sa bonne tournure.
. — Monsieur de Massaube, dit le cardinal, voici renvoyé du comte dlsembourg, dont yous avez enlevé la femme. Je vous aurais peut-être pardonné cette escapade; j'aurais peut-être répondu qu'on ne saurait faire trop de mal de toutes les façons à des ennemis éternels , comme le sont pour nous les Impériaux; mais j'apprends que vous étiez passé en Allemagne avec l'argent de votre compagnie. Votre affaire est mauvaise, monsieur.
— Permettez- moi de dire un mot , monsieur le cardinal , reprit le gentilhomme. Je suis passé en Allemagne, il y a dix ans, sans emporter une maille de la solde de mes troupes. Il manquait trois hommes dans le cadre de ma compagnie, lorsqu'un officier du roi vint faire une revue. Je remplaçai ces trois hommes par de faux soldats. On prétendit que c'était un jeu pour toucher plus d'argent qu'il ne m'en revenait , mais c'était pour la bonne mine du corps. L'inspecteur me dit des injures; je lui cassai sur les épaules une fourchette à mousquet. Il fallut passer le Rhin à la hâte. Voilà toute l'affaire, je vous le jure, monsieur le cardinal , par l'honneur de mon oncle, le
marquis de Massaube» qni mourut à Contras sous les yeux du feu roi. En arrivant à Cologne, je fus bien reçu du duc de Lorraine, qui me donna un régiment ; mais je n'aimais pas à tourner la pointe de mon épëe du côté de mon pays, et j'ai saisi Toccasion de quitter le service. Son Altesse le le comte d'Isembourg me voyait avec plaisir. Sa femme conçut de Tamitié pour moi parce que je jouais proprement du téorbe, et qu'un Français a toujours meilleur air qu'un Allemand. Madame la comtesse s'ennuya de son vieux seigneur de mari, et me fit la faveur insigne de fuir avec moi. Je pris un faux nom, et je rentrai dans le Languedoc, où je me cachais depuis six ans, lorsque Votre Éminence a bien voulu m'y faire arrêter^ La comtesse avait emporté pour un million de pierreries ; nous avons tout mangé , monsieur l'envoyé, jusqu'à ses boucles d'oreilles. Si je mens, je veux être roué. Maintenant qu'il ne nous reste plus rien , c'est un coup heureux du sort que d'avoir été découverts, car la misère de ma maîtresse m'aurait transpercé le cœur. Au lieu de cela, je serai pendu tout tranquillement, et la comtesse retournera dans sa principauté; mais, je vous en supplie, monsieur le cardinal, dites un mot pour que cette aimable personne ne soit point maltraitée.