PAUL DE HVSSET. — TOMB I
A mesure que Massaube parlait ainsi , les rides s'étaient effacées du front de M. le cardinal ; ses yeux avaient pris de radoucissement, et, finalement , son air fâché avait fait place à quelque chose approchant d'un sourire.
Une députaiion des villes de Flandre venait d'entrer pour régler des affaires de commerce, et parmi les envoyés était un tout jeune homme, héritier d'une grande maison de Belgique :
*- Monsieur de Mariamé , dit le cardinal à ce jeune cavalier, les gens d'Église se connaisseot mal à juger les cas de galanterie. Donnez-moi, je vous prie , votre opinion sur l'affaire de Massaube, et parlez, non pas comme un Flamand, mais comme un gentilhomme favori des dames.
— Par ma foi ! monsieur le cardinal, répondit Mariamé , si la comtesse d'Isembourg vent retourner près de son mari , c'est un devoir que de la laisser partir, et je m'offre pour la reconduire; mais si elle préfère demeurer ici, la courtoisie française vous oblige à la garder. Quant à M. de Massaube, n'ayant rien autre chose à loi reprocher que d'avoir inspiré de l'amour à une belle personne, si j'étais le grand ministre qui gouverne la France, je vous le mettrais incontinent sur le pavé.
— Vous entendez, monsieur l'envoyé, reprit
Son ËmineDce. C'est oà sujet de TEsp^ne qui parle ainâi , et non un Français. Vous direz donc aa comte d'Isembourg que nous n'avons point retenu sa femme par force, et qu'elle lui reyiendra quand elle voudra. Tant pis pour lui s'il n'a pas su se faire aimer d'elle. Madame la comtesse mangera du pain de France aussi longtemps qu'elle le trouvera bon, et toi, Massaube, mon ami, tu peux aller rejoindre ta maîtresse.
Le chevalier de Massaube fit un bond de joie; et saisissant les mains du jeune Flamand , il lui dit avec effusion :
— Vous êtes un aimable seigneur! je vous dois la liberté ; ne craignez pas que je l'oublie jamais. Si vous avez besoin d'un coup de main pour vos affaires de cœur, songez à moi ; vous me verrez venir, fussiez- vous en Asie. Les femmes vous rendront le bien que vous me faites, monsieur de Hariamé. Demandez encore à M. le cardioal de l'emploi pour moi; je le veux servir jusqu'à ma dernière goutte de sang.
— Nous verrons cela, dit le ministre d'un ton bourru. Massaube, tu es un étourdi. Je te fournirai occasion de te faire casser la tète. Va , mon ami, laisse-nous.
A quelques jours de là, comme la dépntation du commerce de Flandre s'apprêtait à quitter
Paris, M. de Mariamé, eh traversant à cheval la me Saint-Denis, aperçut Massaube en piteux état. Le pauvre garçon montrait ia corde de son pourpoint, et son épée était suspendue après une jarretière en guise de baudrier.
— Comment vont les amours? lui dit Mariamé. La comtesse est elle heureuse?
•—Hélas! répondit Massaube , je crains fort qu'elle n*en soit bientôt à manier elle-même ses casseroles pour l'amour de nK)i , si le cardinal ne nous prête assistance.
— Permettez-moi , monsieur, de vous offrir ma bourse. J'ai emporté pour mon voyage dix mille écos dont je n'ai que faire. C'est à la comtesse dlsembourg que je les enverrai ce soir. Vous devez vous féliciter de la belle humeur où M. le cardinal s^est trouvé l'autre jour; car le roi lui a reproché tout haut de ne vous avoir pas mis devant la justice, mais Son Éminence à répondu : c II faudrait que tous les gentilshommes qui passent le Rhin enlevassent des princesses alle^ mandes. »
— Fi ! le vilain ! dit le chevalier. J'ai connu que ce cardinal était un méchant homme dans le fond , en voyant qu'il laissait impuni un aussi grand crime que le mien.
— Que vous êtes de drôles de corps , vous
aatres Français ! reprit M. de Mariamé en riant. Noos ne saurions jouter avec vous pour Tesprii. Adieu, monsieur. Si tous passez les frontières, souTenez-vQus que nous avons fait amitié ensemble.
— Je ne suis pas de ceux qui oublient les services. Tenez-moi poqr un homme qui vous appartient.
Cette aventure et ce voyage à Paris eurent une influence considérable sur la vie de Mariamé. Ce jeune seigneur était naturellement mélancolique. Il avait peu de brillant dans Tesprit, mais du bon sens par-dessus toutes choses et une noblesse accompagnée d*un grand feu de cœur, qui en faisaient un de ces personnages tendres et chevaleresques à inspirer de fortes passions aux femmes. Ayant eu le loisir déjuger les Français, il ne donna point dans le travers des gens de la Flandre, qui avaient alors la manie de singer notre cour le plus gauchement du monde. Il s était dit souvent :
— Pour agir comme un Massaube, il faut être Massaube lui-même ou Tun de ses pareils. J'ai do sang flamand dans les veines , et je ne ferais que des sottises en me donnant les airs et les façons d'un Français. Demeurons tel que le ciel m'a fait.
Cinq ans après sa visite à Rael, M. de Ma* riamé , ayant reçu le titre de marquis à la mort de son père , était devenu Tun des plus riches et des plus beaux cavaliers qui fussent à la cour de Finfante d'Espagne , à Bruxelles. Il usait magnifiquement de ses biens, et donnait des fêtes. Ajoutez à cela qu'il avait Tâme fière sans rodomontade , une majesté naturelle qui était fort de qualité, les yeux en amande , ce qui ne gâte rien, et vous comprendrez qu'il devait faire un Âinadis accompli.
En ce temps-là on vit arriver à la cour des Pays-Bas une jeune dame espagnole renommée pour sa beauté. C'était la femme d'un nouveau trésorier. Elle s'appelait dona Marie de Cardone , et était nièce, par sa mère, des ducs d'Arcos, une fort grande maison. Don Antoine de Cardone l'avait épousée avant qu'elle eût ses quinze ans, et il en comptait plus de soixante. L'époux avait les cheveux blancs et le dos bien voûté , mais une belle réputation d'honnête homme et très-capable en politique , ce qui n'est point assez pour contenter une femme de dix-huit ans, avec des doigts d'ivoire, une santé d'Espagne et des yeux noirs à fleur de tête. Don Antoine avait beaucoup d'occupations, étant du conseil de régence et trésorier comptable. Il sortait de chez lui dès le matin,
et n*y reotrait que la tête embarrassée d^affiiires qui D'amusaient poîni dona Afarte; mais comme il laissait une liberté eotière à sa jeune épouse , elle ne se plaignait point de ses absences. Elle était Tertueuse, n*ajant pas eu occasion de faillir; si doo Antoine n'avait jamais eu Tamour de sa femme, da moins il n*en recevait aucun désagrément, et il eut le bonbeur, d'un autre côté , de gagner la confiance entière de Tinfanteet le collier de la Toison d'or. On avait beaucoup glosé sur cette alliance , àcause de la différence d'âges qui existait entre les époux , et l'on assurait que dona Marie ne connaissait du mariage que la cérémonie nuptiale.
Dès le premier jour qu'elle parut à la cour, la jeune dame remarqua M. de Madame pour le plus joli bomme et le mieux fait qu'elle eût jamais rencontré. Les yeux d'une honnête femme , quand elle est de race espagnole , parlent souvent plus haut qu'elle ne le voudrait. Le marquis s'aperçut de l'efiét qu'il venait de produire, et comme il A*e8t rien tel que l'assurance de plaire pour devenir amoureux , il se prit incontinent d'une passion brûlante pour dona Marie. Sans échanger un mot, leurs regards se dirent pourtant furieusement de choses, et ils s'allèrent joncher en pensant Tun à l'autre.
Ce manège d'oeillades se poursuivit entre eux
longtemps, à la promenade, aux ballets, à la comédie. Mariamé avait bonne envie de se déclarer; mais, à cause de la violence même de sa flamme, il se sentait le cœur tout gonflé de craintes au moment d'approcher de sa belle.
Le seigneiir de Cardone invita les jeunes gens de la cour à venir chez lai. Mariamé eut ainsi ses entrées dans la maison ; mais il demeura encore un grand mois dans sa réserve, et dona Marie en était loute rêveuse. Cependant, un jour qu'il vint faire une visite du matin, je ne sais comment il arriva que la dame était seule. Nos amants se dirent mille sornettes, et vousies eussiez crus bien indifférents, si ce n*est qu ils changeaient de couleur à tous propos, et que leurs mains tremblaient. La jeune femme était au supplice; elle proposa une partie d'échecs pour reprendre coutenance. Ils n'avaient point poussé quatre fois les pièces que , leurs genoux s*étant rencontrés sous le guéridon, Mariamé, hors de lui , jeta les échecs par la chambre et tomba aux pieds de dona Marie. Il fallait que cette aimable personne eût bien de la faiblesse pour le marquis, puisqu'au rebours de ce que font les femmes ordinairement, elle ne sut jouer ni Tétonnement ni la colère , et qu'elle reçut ses déclarations avec beaucoup de joie, en lui avouant qu'elle l'aimait de touies ses forces.
Poartant, lorsqu'elle vint à se remettre dans reprit qu'elle appartenait à un autre, et que le monde parlait avec mépris des femmes qui trompaient leurs maris, elle pleura en disant qu'elle ne consentirait jamais à endommager Thonneur de don Antonio son époux. Mariamé était trop heureux de savoir que la tendresse de sa belle lui était donnée pour ne se^pas contenter d'une assurance aussi agréable. Il promit de ne rien demander de plus, et nos amants jurèrent ensemble de vivre honnêtement jusqu'à la mort du vieux Gardone.
Depuis trois cents ans qu'il y avait en Flandre desMariamé, on n'en citait pas un qui eût manqué à sa foi, et le jeune marquis n'était pas pour faire une exception. Il aurait pu, sans doute, abuser des bontés et de l'inexpérience de dona Marie ; mais il avait dans le sang une vieille loyauté qui Tarrétait lorsqu'il s'agissait de tenter une vilaine action dont il se serait repenti sur Theure. C'était un de ces véritables modèles des héros de roman d'alors, pour qui les sacrifices les plus pénibles avaient au fond quelque douceur, pourvu qu'on en retirât de la considération : or, comme dans cette circonstance, Mariamé n'était payé de sa générosité que par l'estime de sa maîtresse et la sienne propre, sa conduite fut vraiment fort méritante.
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De son cdté, doua Marie , qui était pieuse , se mit à faire assidament ses dévotions , et ne cacha aucune de ses pensées à son confesseur, afin d*avoir la conscience en repos. Il arriva de ces beaux arrangements que tous deux s'en allèrent languissant comme des plantes malades, perdant le rire et Tappétit, devenant distraits et rêveurs avec des fronts tout chargés de nuages.
Ils étaient trop jeunes pour savoir se mettre en garde contre la méchanceté du monde. On ne cache habilement, d'ailleurs, que les passions qui ont du criminel, il se rencontre assez de gens qui veulent connaître ce dont ils n*ont que faire , et qui regardent les autres au blanc des yeux pour deviner leurs secrets. On comprit que ces jeunes gens s'aimaient, et pourtant on n'en osait pas encore médire. Dona Marie avait un étourneau de frère qui arrivait de France, et qui loi dit un soir devant bien de la compagnie :
— Ah ! ma sœur , que les femmes de ce payslà savent mieux que vous ce qui est de bon ton ! Je gage que vous n'avez pas d'amant ! Prenez-en donc un si vous ne voulez avoir l'air d'une sotte. Sachez qu'il n'y a rien de si beau à Paris que d'être galante.
Le seigneur Gardone vint au secours de dona Marie en relevant ces propos ridicules avec sévé-
rite; mais des envieux firent réflexion que la jeune dame avait balbutié comme une personne démontée quif sans être innocente, ne possède pas encore le grand jeu des femmes à expérience. Dona Marie s'apercevait souvent de certains regards curieux et perçants, qui lui donnaient de la peine. Heureusement à dix-buit ans on passe Titement des larmes à la joie. Le chagrin ne durait guère dans le cœur de la belle enfant; mais à force d'aller et de revenir, il finissait par loi faire quelquefois les yeux rouges, etMariamé en avait Tâme fendue de douleur.
Malgré la liberté que lui laissait son mari , la dame ayant des devoirs de cour et une grande maison où venait une foule d'importuns, ne pouvait consacrer que peu d'instants à son ami. Mariamé commençait à trodver cette vie-là insupportable. Un matin qu'il se promenait dans ses jardins, en rêvant à ses amours , il se ressouvint de l'aventure de Massaube :
— Hélas! se disait-il en poussant de gros soupirs, que ces gens qui n'ont point de scrupules sont heureux! Si j'étais du caractère de ce chevalier, j'enlèverais ma mattresse; mais, de l'humeur dont je suis, je ne pourrais vivre en songeant qu'on écrit mon nom sur des papiers qui déshonorent. Je ne saurais affronter les bancs des
tribunaux , ni me cacher comme uo voleur, ou me laisser appeler traître et contumace. Si je faisais cela , mes neveux mettraient quelque jour un voile noir sur mon portrait , comme les Vénitiens sur celui du doge Faliero.
A force de repasser dans sa cervelle cette idée d'enlèvement, elle lui devint bientôt familière. Il s'indigna d'abord à la pensée que des recors voudraient peut-être mettre leurs mains sur sa noble épaule. Il se vit dans l'avenir misérable par suite d'une confiscation, portant son épéeattachée avec une ficelle, près de sa maltresse manquant du nécessaire ; mais il fit aussi comme tous les jeunes gens, et caressa volontiers l'espoir que les choses ne tourneraient pas si mal.
Un soir, en allant faire sa cour, il vil, au milieu des femmes , dona Marie qui était pâle d*ennai et de langueur. Il s'approcha d'elle, et lui parla longtemps à l'oreille d'un projet qu'il venait de concevoir.
— 11 faut, lui dit-il, que vous demandiez à visiter la Hollande pendant un mois. Votre mari n'aura pas le loisir de vous y mener; vous partirez seule , et j'irai vous rejoindre.
La jeune dame s'enflamma aussitôt pour cette belle invention ; mais elle n'osait pas demander la permission à son mari. Sur ces entrefaites , don
Antoine eut ordre cl*aller à Bruges pour affaires d'importance. La dame choisit ce moment pour s'éloigner. Elle ne cacha point ses préparatifs, et prit congé de ses amies en leur disant qu'elle avait une fantaisie de voir La Haye. On chargea les coffres en plein jour sur trois berlines. Dona Marie écrivit une lettre respectueuse pour te vieux Cardone, envoya six cents florins à son confesseur et monta en carrosse. Les postillons étaient eo selle, lorsqu'une troupe de cavaliers encombra la rue. Celait Télite des gentilshommes de la cour qui venaient , avec Mariamé à leur tête , faire escorte à la belle voyageuse. Ils étaient pour le moins vingt-cinq. Tous les bourgeois s*en mirent aux fenêtres.
— C'est ainsi , pensait le marquis , qu*un homme de ma sorte doit enlever sa maîtresse , à la face de l'univers, au grand soleil, et non pas de nuit, comme un fuyard.
Dona Marie, charmée de cette heureuse idée, donnait force sourires à ses compagnons en acceptant leurs services, et cette fois on allaitse mettre en route , quand un carrosse poudreux s'arrêta (levant la maison. La portière s'ouvrit, et don Antoine parut.
— Est-ce vous qui partez? dit-il à sa femme qui le vint embrasser.