‹ Mignard et RigaudChapitre 9 sur 38 · PAUL DE MUSSET. — TOME I · texte numérisé non relu

PAUL DE MUSSET. — TOME I

— Excusez-moi, belle demoiselle, dit>il en entrant au salon , si je ne vous demande pas le temps de changer de toilette. Je suis fatigué du voyage et pressé de jouir de votre conversation , dont on m'a dit tous les biens imaginables.

En parlant ainsi, le jeune homme prit sans cérémonie le siège d^honneur. Il s'informa des nouvelles en seigneur qui savait son monde. Il nomma les premiers de la cour et raconta les affaires de son gouvernement. Au souper il prit la droite et le haut bout de la table, tandis que les gentilshommes de la suite se rangeaient modestement à l'extrémité; il se laissa présenter la serviette par la maîtresse du logis, et se comporta noblement, avec une aisance et un sérieux imperturbables.

— Messieurs, dît-il à ses suivants au sortir du souper, vous devez être pressés de vous mettre au lit, je ne vous retiens pas. Soyez debout au point du jour.

Les gentilshommes, fort contrariés d'être ainsi congédiés, n'osèrent pourtant élever la voix; ils sortirent respectueusement, et gagnèrent les chambres qu'on leur avait préparées.

Après deux heures de têtè-à-tête, le faux duc de Guise ne paraissait pas encore disposé à se retirer.

— Je vous gêne sans doute ^ dit-il. Je ne sais

comment cela se fait , mais je n'ai aucune envio de dormir.

— Je vous tiendrai Tolontiers compagnie, répondit la demoiselle. J'aurai le loisir de me reposer après votre départ ; on ne trouve pas toujours Toccasion de veiller en aussi bonne société.

Charles de Lorraine avait la réputation d'être fort entreprenant près des dames; on citait de lui d'assez méchants procédés envers le beau sexe. M. de Lansac ne risquait pas de démentir son personnage en donnant à la conversation une tournure de galanterie cavalière.

— J'ai bien entendu parler de vous en Provence, dit-il en s'asseyant près de la châtelaine. Le bruit de vos succès est venu jusqu'à moi, et je ne m'étonne pas, en vous voyant, que vous ayez captivé le cœur d'un grand roi ; mais parce que vous avez régné sur une tête couronnée, ce n'est pas une raison pour vous retirer ainsi de la cour et mépriser le reste des humains.

— Je devrais craindre plutôt d'en être méprisée.

— Oh ! voilà par exemple une étrange idée. Je me veux déclarer votre serviteur publiquement , pour montrer l'estime où je vous tiens; et, afin que vous n'en doutiez pas, je prendrai dès à présent vos couleurs.

Le faux duc s'empara d'un nœud de rubans verts que la demoiselle portait sur son épaule.

— Ne vous pressez pas trop dé vous ranger sous ma loi , répondit mademoiselle Paulet , car, de rbumeur où je suis, il pourrait vous arriver de perdre vos peines.

— J'en veux courir les risques.- Je me suis dit bien des fois en pensant à vous : < C'est la femme (pie je dois aimer ; > et j'y suis résolu , je vous aimerai comme un furieux.

— Je ne vous en empêche point.

— Je vous défierais de m'en empêcher, car je sens déjà que Tamour me tient à la gorge.

— C'est un mal qui, par bonheur, ne vous dure jamais longtemps.

— Ne riez pas. Je vous jure que j'en Suis cruelloment attaqué depuis que je vous vois. Ne le comprenez-vous pas , puisque je ne puis m'arracher de vos côtés malgré les fatigues de la route? Sur l'honneur! je ne m'irai pas coucher de la nuit. Or çà, faisons jeu sur table, répondez franchement : me taisserez-vous languir longtemps?

— Sur l'honneur, je n'en sais vraiment rien.

— Les choses vont aller mal pour moi ; le métier de soupirant me rend triste à la mort. Du moins je ne voudrais pas soupirer à quinze lieues de distance. La cour de la reine mère commence

k se réveiller; vous y viendrez avec moi demain. Tai laissé mes carrosses à Orléans, mais nous ifûBB dans le v^tre. Si voas avez des craintes sur raccueil qni voas attend an Louvre , je vous garantis que je ferai en sorte qu'il soit bon.

— Je vous remercie de ces offres. Mon projet est de rentrer à Paris dans un mois ; vous pourriez d^îci là ménager mon retour au château.

— A quoi bon différer? je ne voudrais plus vous quitter de la vie.

— Combien avez-vous déjà pris de ees engagonents étemels?

— Ten ai pris d'autres à la vérité, mais jamais avec autant de plaisir ni de sincérité qu'aujourd'hui.

— Nous verrons dans un mois si vous serez dans les mêmes dispositions.

-** Et si mon cœur n'a pas varié, vous laisseres-vous attendrir?

—Peut-être.

— Vous vous laisserez attendrir, cela est certain. Je suis donc assuré de gagner vos bonnes griees, car dans un mois je vous aimerai bien plus encore ; «'est une affiitre convenue.

La demoiselle riait en. vojant l'empressement que le faux duc mettait à concevoir des espé*

— Paîsqae vous devez me rendre heureux dans un mois, poursuivit M. de Lansac, il vaudrait bien mieui m'ëpai^ner un si long ennui , et conclure ce soir même. Il ne vous en coûtera pas davantage. Nous sommes seuls ; tout le monde dort autour de nous. La vie est courte et l'occasion rare. Tenez , je vais vous faire une proposition : nous passjerons un trait de plume sur cette nuit demain au point du jour; nous supposerons qu'il n'est rien advenu et que je ne vous ai pas encore rencontrée. Vous serez maîtresse d'agir comme vous l'entendrez, et si même il vous prend envie d*étre à l'avenir cruelle pour moi , je vous promets de ne pas me prévaloir des choses antécédentes.

— Je ne craindrais que trop de tous les voir oublier le premier.

— Si vous n'avez pas d'autre souci que celuilà , rassurez- vous bien vite ; je vous aimerai diablement fort et plus longtemps qu'il ne m'est jamais arrivé. Ce que j'en ai dit était pour vous mettre seulement l'esprit en repos; car je sais que la considération du lendemain est toujours ce qui effraye les dames. Que feriez-vous donc si vous étiez persuadée qu'il n'en peut rien résulter de fâcheux pour vous?

Dans ce temps-là» l'amour ne marchait pas»

comme de nos jours, enveloppé de lénëbres; il se pratiquait le plus souvent au grand jour. Le caprice était une chose permise. Les femmes n*étaient pas obligées de lui donner , comme aujourd'hui, les apparences d^une passion irrésistible ou d'une fascination. Elles pouvaient se dispenser de rhabiller d*un costume mélodramatique, et d'arranger Thistoire entière de leur vie de manière à le rendre excusable à grand renfort de contes à dormir debout. Mademoiselle Paulet était une bonne fille, toute naturelle, ayant le cœur à la main , la tête légère et le pied tournant, aimant le plaisir, parce qu'en effet le plaisir est une chose agréable. Elle s'arrêta quelques minutes à réfléchir aux suppositions que faisait le jeune homme, et le regarda en souriant d'un air irrésolu charmant à voir. Si elle était belle, il était aussi fort joli garçon. Cependant elle pensa que ce serait une chose dangereuse qu'une liaison avec un seigneur inconstant comme M. de Guise. Elle sentit qu'elle en viendrait bien vite à l'aimer de tout son cœur , et une voix intérieure l'avertissait quei'enjeu n'était pas égal des deux côtés. Craignant de céder à quelque tentation, elle ouvrit sans rien dire la porte d'un oratoire, eu foisant signe à M. de Lansac de l'accompagner. L'étiquette obligeait la châtelaine à donner la

porte à une Altesse. Le jeone homme, poar agir priacièrement, n hésita pas à entrer le premier. Dès qo*iI eut mis le pied dans Toratoire , on ferma la porte derrière lai aa double tour.

— Monsieur le duc , lui dit-on en riant , je Yous souhaite bonne nuit. Vous trouvecez un lit dans la seconde pièce. Demain je tous donnerai ma réponse , et nous poursuivrons cette conversation.

Le faux prince eut beau supplier çt menacer, mademoiselle Paulet lui souhaita de nouveau le bonsoir et se retira dans sa. chambre à coucher, où elle se mit à Tabri de toute surprise. Au point du jour, les valets ayant ouvert la prison de Lansac, il sortit à la hâte du château, de peur de rencontrer le véritable Guise, fort embarrassé de sa supercherie, amoureux de la demoiselle , et désespéré par Tidée qu'il n*oserait plus reparaître devant elle.

Le jeune homme reçut fort brusquement ses amis lorsqu'ils demandèrent ce qui s'était passé entre la châtelaine et lui. Il témoigna beaucoup de regrets d'avoir abusé d'un nom qui ne lui appartenait pas, et ajouta que , par de semblables sottises, on cmnpromettait son avenir et on se rendait indigne d'être eorapté pour «n bon gentilhomme.

Sur le midi , M. le bailli de Montihéry Tint au (àâieau.

— Mademoiselle, dit-il, je suis désolé de TOUS avoir occasionné un dérangement inutile. Le duc ne s*est point arrêté dans notre Tille. On a dû vous prévenir hier qu*il restait à coucher à Étampes. Je Tiens tous annoncer que Son Altesse a traTcrsé Montihéry ce matin sans s*y reposer.

Mademoiselle Paulet eut assez d'empire sur elleHuéme pour cacher sa surprise.' Les mystifications étaient à la mode en ce temps-là. Il était à craindre que le faux duc ne se donnât les gants de sa bonne fortune manquée ; son audace n'annonçait pas un homme scropuleui. La demoiselle se mordit les lèvres en pensant que son parti pris de vivre sage et retirée ne loi servirait peut* être de rien. Cinq minutes lui suffirent pour prefidre une résolution : nier hardiment et démentir les bruits injurieux , poursuivre la calomnie et l'attaquer en face au Heu de la fuir; aller sans retard à la cour et faire la conquête du véritable duc de Guise. Ce moment décida de la ^ie entière de mademoiselle Paulet. Son imagination une fois excitée , son caractère fougueux reparut et l'emporta dans un tourbillon d'intrigues. Noos aurions hésité à écrire son histoire û nous

n'avions su la belle fin qu'elle a mise à ses erreurs.

Elle monta donc immédiatement en carrosse , et fit force de chevaux jusqu'à Paris. M. de Rosny la conduisit le soir même au Louvre. La reine régente témoigna d'abord un peu de hauteur à la dernière maîtresse du feu roi ; mais mademoiselle Paulet savait être aimable pour tout*le monde : elle regagna promptement les bonnes grâces de Sa Majesté. Au premier coup d'œil qu'elle jeta sur M. de Guise, le rouge lui monta au visage, en voyant qu'il ne ressemblait en rien à l'hôte de la veille. Charles de Lorraine était petit , large et trapu ; il avait la barbe assez mal plantée, peu de régularité dans les traits; mais il mettait plus fièrement que personne le poing sur la hanche, portait bien le manteau et avait un je ne sais quoi qui sentait particulièrement le prince.

Aucune femme , dans la position de mademoiselle Paulet et avec les mêmes projets en tête, n'aurait été en peine d'attirer à elle les hommages de M. de Guise. Le duc, arrivant après une longue absence , n'avait point encore fait de choix parmi les beautés ; il se laissa prendre au premier piège qui s'offrit , et il était bien tombé , car il aimait beaucoup les dames d'humeur accommodante. Il s'attacha aux pas de mademoiselle Paulet, la mena plusieurs fois danser et lui fit la

— liO —

conversation pendant une grande heure. Tout le monde remarqua entre eux la même familiarité que s'ils eussent été d'anciennes connaissances. Sf . de Rosny secouait la tête d'un air mécontent, parce que , n'ayant pas l'oubli des injures aussi facile que Henri IV , il ne pouvait se défendre de regarder le duc comme un rebelle.

On chuchotta dans tous les coins. Mademoiselle Paulet tenait de la nature une belle dose d'assurance, et comme elle avait la langue prompte à répondre, on ne se hasardait guère à la railler; mais on enrageait de lui voir faire incontinent de si rapides progrès sur le cœur d'un prince fameux et fort à la mode , car M. de Gnise était un expert en galanterie, qui donnait des présents aux belles, organisait les parties de plaisir qu'on nommait des cadeaux, possédait à fond VÀstrée et les amours de Galiste , et parlait surtout phébus avec une grande supériorité.

— Charmante demoiselle, disait le duc, vos yeux lancent de si cruelles arquebusades, que je me sens criblé de blessures. Mon cœur n'est pas à l'épreuve de traits aussi acérés. N'avez-vous pas scrupule de prêter vos appas à l'amour pour qu'il s'y cache et m'y tende un guet-apens?

— L'amour n'est pas tant votre maître que vous voulez le donner à croire.

— En vérité , je suis son senriteur depuis qu'il vous a choisie pour son trône , et je Toudrais devejfîr gentilhomme de sa chambre, afin d*y ayoir les entrées.

— Il a bien d'autres trônes plus beaux que moi dans'ces lieux, et je suis le plus humble des sièges où il se pose.

— Bien au contraire; ce sont les aiftres belles qui ne sont que les tabourets, et vous seule êtes le siège à dos réservé au roi de nos âmes.

— Je vois bien qu'il a en vous l'un de ses plus habiles courtisans ; car vous parler en homme qui fait métier de réussir.

— Hélas ! que m'importe si on fait état de moi en d'autres cours que celle où je voudrais parvenir? Je préférerais le dernier emploi dans la vôtre à Thonneur d'être le favori de la plus belle qui soit ici après vous.

— Je ne donne pas de mon sérieux dans la douceur de votre flatterie.

— Ah ! c'est être trop tîgresse que de m'ac- Guser d'être flatteur, alors que je me vais mourant des coups de votre beauté assassine! Faites que vos charmes suspendent leur feu meurtrier; je me rends et demande quartier. Vous ne pouvez me refuser l'hospitalité, si je me présente comme prisonnier de guerre.

— Voo8 avez votre liberté sur parole.

— Je préfère demeurer près du vainqueur. De grâce, accordez-moi, dans votre estime, l'invitation à la petite entrée ; car vous avez dans la mienne, le dais, le cadenas (i) et le tapis de pied.

M. de Guise, en parlant ainsi, pressait amoureusement le bras de mademoiselle Paulet.

— £h! doucement! dit-elle en riant! vous m'estimez trop, monsieur le duc; je suis trop avant dans le rang favori de votre pensée ; retirez-moi des premières loges et me mettez au parquet.

Tout en débitant des fadaises , M. de Guise était de ces gens résolus qui vont droit au but. k la sortie du Louvre, il offrit la main à mademoiselle Paulet pour la conduire au bas des degrés. Lorsqu'elle fut entrée dans son carrosse, le duc y monta délibérément à sa suite et se plaça auprès d'elle. Tandis qu'elle le suppliait de sortir, on ferma brusquement la portière, un gentilhomme, qui était à M. de Guise, sauta sur le siège du cocher, d'autres arrêtèrent les laquais , et le carrosse partit au galop.

— Où me conduisez-vous? cria la demoiselle.

(1) le cadenas était un coffret de vermeil d*oû on tfrait le couvert de la reine au moment du repas.

Page 1