‹ Mignard et RigaudChapitre 12 sur 38 · TOME I. i · texte numérisé non relu

TOME I. i

La circonstance ne souffrait pas d*hésitation.

— C'est moi' même , répondit la dame. J'ai une furieuse envie depuis hier de faire un petit voyage , et comme je sais que vos affaires ne vous permettent pas de m'accompagner , je m'en vais toute seule. Ces messieurs me conduisent hors la ville.

M. le trésorier n'avait pas Thumeur tyrannique, et il le montra bien en disant à sa femme d'an air tranquille :

— • Eh bien ! partez, Marie , et ne soyez point trop longtemps absente.

— Je compte demeurer un mois en Hollande.

— Un mois, soit. Je vous le permets. Allez, et conduisez-vous honnêtement.

Le vieux seigneur rentra chez lui , tandis que la cavalcade s'éloignait à grand fracas. Dona Marie avait failli s'évanouir des efforts qu'elle avait faits pour surmonter son trouble ; mais , après une lieue de route, elle se remit, et n'aurait plus songé qu'au plaisir de voir son amant en liberté, sans le dernier mot de don Antoine, qui lui laissa du sombre dans Tesprit.

L'escorte des cavaliers s'en alla diminuant d'heure en heure. Les plus galants restèrent encore pendant la seconde journée. A la troisième < ils n'étaient plus que troia) qui prirent congé

vers le soir, en abandonnant Mariamé, qui par- Uit d'aller jusqu'à la frontière.

Nos amants firent un voyage fort agréable, et vécurent ensemble un grand mois sans trouble ni gène, se parlant de leur passion le plus douce* ment du monde. La tentation était pressante pour le marquis de tâcher à déchirer le contrat du vieux Gardone ; 'mais la dame demeura fidèle à ses devoirs avec une belle obstination , peut-être i cause du dernier mot de don Antoine , qui lui revenait souvent à Timagination durant le chemin.

Si le moment du départ avait été délicieux , celui du retour fut bien moins charmant. Don Antoine avait appris que Mariamé conduisait sa femme. Les langues perfides avaient voulu exciter sa jalousie. On Tavait même raillé quelque peu. Un autre vieux seigneur, homme brutal, qui avait reçu de son épouse de gros désagréments pendant qu'il était à l'armée , dit un jour en face à don Antoine :

— Nous pouvons nous donner la main, seigneur Cardone; votre femme vous doit tailler de la rude besogne, depuis un mois qu'elle court la campagne avec un galant de vingt-cinq ans.

Cependant Mariamé déploya ses façons d*agir chevaleresques pour ramener sa belle au logis.

Il écrivit à ses amis de le venir chercher à une joornée de marche , et ils arrivèrent trois fois plus nombreux qu*ils n'avaient été au départ. Leur entrée dans la ville fut un véritable triomphe.

— Monsieur , dit Mariamé au vieux Cardone , dona Marie m*a fait Thonneur de me choisir pour l'accompagner dans son voyage. Je sais qu'il y a des gens disposés à en mal parler ; mais un homme de mon nom et de ma loyauté n'est pas fait pour supporter le soupçon. Si donc il vous revient aux oreilles quelque médisance , vous m'obligerez de m'en avertir, afin que je tue celui qui aura tenu de méchants propos.

Don Antoine remercia le marquis avec sa politesse et son flegme ordinaires; mais Mariamé apprit le lendemain que dona Marie était retirée au couvent desUrsuIines. Voilà notre amoureux aveuglé par la fureur, se disant offensé mortellement et ne faisant plus que des imprudences. Il envoya un défi au vieux Cardone : pour toute réponse il reçut un ordre en bonne forme de passer la frontière avant deux jours. Le marquis s'en alla droit au palais de Tinfante, flanqué de ses trois frères et de ses oncles, tous gens renommés pour leur grand courage , et , comme lui , un peu portés au roman.

Si M. de Mariamé se fût retiré sans brait et qu*il eût envoyé sa famille parler en sa favear , onTeûl sans doute rappelé bientôt; mais étant Tcna lui-même, le front haut et avec un cortège menaçant, on ne pouvait plus lui céder; on le força de partir. Il trouva néanmoins , à fa frontière, un courrier qui lui remit une lettre où Tinfante lui donnait , en termes obligeants , la promesse que son eTLÏl ne durerait que six mois. Son Altesse lui commandait de ne point s'inquiéter de dona Marie et de patienter jusqu'à la mort du vieux Gardone. Il reçut encore à la Haye une éphre fort tendre de sa maîtresse, avec une belle mèche de cheveux qu'il posa incontinent sur son cœur, et qui le rendit presque joyeux.

Avec ses airs de héros, son véritable naturel de grand seigneur, sa fortune et sa belle figure, M. de Mariamé trouva sur son chemin bien des dames qui Tauraient volontiers consolé de ses ennuis; mais il aimait trop dona Marie pour songer à lui être infidèle. Il s'en alla , jetant à pleines mains l'or et les présents, donnant de la musique etdescollations, sans demander jamais, en retour de sa magnificence, que l'amitié des plus belles, €8 qui lui valut une réputation d'homme singulier partout où il passa. Gomme il n'y avait encore que trois mois d'écoulés après qu'il eu( achevé

de parcourir la Hollande , il se rendit en Danemark, et voulat visiter la Saède, à casse du bruit que faisait alors la sagesse précoce de la reine Christine.

La cour de Slockbolm n'était composée que de philosophes et de vieilles gens qui maniaient des plumes. La reine s'était prise d'un amour extrême l)Our les lettres et les sciences. Le chancelier Oxensiiern se plaignait qu'on ne trouvât dans le conseil que des grammairiens. M. Descartes était en grande faveur. Christine, à peine âgée de vingt-quatre ans, se levait à cinq heures du matin pour causer avec lui des tourbillons et de cent choses dont, à son âge, on ne se doute point d'ordinaire.

Les jeunes gens n'ayant pour eux que leurs agréments naturels n'étaient pas en faveur, et la reine affectait un mépris particulier pous les qualités brillantes qui les auraient fait réussir à d'autres cours. Toutes l^ dames ne partageaient point ces préventions royales; mais celles qui avaient de l'estime pour les gens de bonne mine s'en cachaient avec le plus grand soin , et les plus indifférentes aux belles choses feignaient de chérir tout au moins l'astronomie et les mathématiques.

Quoique la reine n'eût pas encore parlé de son abdication comme d'une affiaiire bien arrêtée, on

prévit de loin » à ses autres biasarreries, qu'elle en fiendrait à celle folle résolution. La jeunesse en accueillit Tidée avec plaisir, et se groupa aussitôt à Tentour du prince Charles -Gustave, cousin germain de Christine : ce fut de ce côté que Mariamé chercha des amis. Il en trouva peu , mais bien plutôt des envieux et des ennemis , à cause de ses richesses et de ses grandes manières , qui le faisaient bien yoir des dames.

Les premières maisons de Stockholm s'ouvrirent pour le marquis, et il y fut d'autant mieux accueilli qu'il se fit précéder par quelques présents. Un jour qu'il était assis auprès d'une jeune veuve, à l'une des réunions du grand chancelier, Mariamé fut complimenté par cette dame sur un gros diamant qu'il avait à son chapeau, et qui jetait des feux admirables. Le marquis 6ta surle-champ ce joyau du milieu de ses plumes et l'offrit gracieusement. Cette belle personne , qui était de Lithuanie, où les femmes aiment fort la parure , accepta le diamant et pria Mariamé de venir diner chez elle le lendemain. Or il arriva qtt*nn gentilhomme , nommé Galéas Salvius , qui était des intimes du prince Charles -Gustave, recherchant depuis peu la main de cette veuve, conçut une furieuse jalousie contre le marquis. Il y avait nombreuse compagnie au dîner du len-

demain , où Mariamé tenait la place d'honneur. Sa générosité lui valut bien des éloges ; il répondit aux politesses de la jeune veuve par des compliments. Ce n'était que du savoir-vivre; mais le seigneur Galéas crut y voir de la galanterie , et il en fi|t au désespoir. Ce gentilhomme avait du sang italien dans les veines, par sa mère, qui était de Toscane; il résolut de se défaire de son concurrent à la florentine, c'est-à-dire en l'assassinant.

M. de Mariamé s'en revenait chez lui vers dix heures du soir , précédé de (jeux valets à flambeaux , lorsqu'il reçut par derrière un grand coup d'estoc dont il fût resté sur la place, si la lame, donnant à faux dans les plis de son manteau, ne lui eût passé sous le bras. Le marquis tira rapidement son épée,en s'adossantà la muraille pour faire face aux assaillants, qui étaient au Dombre de cinq et tous masqués. Il était aussi habile que courageux, et fit si bien que les assassins, voyant leur coup manqué, lâchèrent pied après lui avoir tué ses deux laquais. Mais, comme cette vilaine attaque l'avait mis en colère , Mariamé poursuivit celui qu'il croyait le chef de la bande, et l'appela coquin et poltron, en lui frappant du plat de répée sur les épaules. Cet homme se retourna pour croiser le fer avec le marquis, et ils n'eurent

pas fait trois passes que Mariamé lai donna de la pointe si avant dans la poitrine, qu'il le fit tomber à la renverse. En le voyait plein de sang et tout en convulsions, le marquis ne sentit plus de colère , et lui ôta son masque pour le secourir : il reconnut alors Gaiéas Salvius.

— Revenez à vous, seigneur, lui dit-il, la jalousie vous a égaré. Je ne songeais pas à vous enlever votre maitresse. Votre conduite n'est pas belle; mais je vous la pardonne de tout mon cœur. Prenez courage , votre blessure n'est peutêtre pas dangereuse.

Cependant plusieurs bourgeois s'étaient assemblés, tandis que d'autres couraient au poste le plus voisin chercber main-forte. Mariamé se vit bientôt entouré d'un cercle de mousquetaires, et le lieutenant qui les commandait mit le chapeau à la main pour l'arrêter avec les égards dus à une personne de qualité.

— Vous parlez en vain à ce seigneur que vous venez de frapper , dit-il. Voilà une fort mauvaise rencontre pour vous , monsieur. Je m'y connais : ce gentilhomme ressemble diablement à quel qu'un qui s'en va mourir.

— Aidez-moi donc à lui donner secours, disait Mariamé.

— C'est l'affaire du chirurgien ; la mienne est

de vous arrêter , si vous voulez bien le permettre.

Le seigneur Galéas roulait ses yeux comme un

homme plein de rage ;il cria d*une vois étouffée :

— Ne le laissez pas échapper. Il m*a lue parce qu'il aime ma maîtresse. Ayez soin qu'il meure.

— Ne mentez pas en un pareil moment si vous voulez sauver votre âme, répondit le marquis. C'est vous qui m'avez attaqué lâchement et par derrière.

— C'est lui , dit encore le moribond ; c'est lui qui m'a tué pour épouser ma maîtresse.

— Chien de traître, tu en as menti! s'écria Mariamé.

Mais Galéas rendit l'âme en répétant qu*oa l'avait assassiné. Tout le monde eut pitié du trépassé. Ceux qui n'avaient rien vu jurèrent que le marquis était un imposteur, qui venait de frapper sous leurs yeux ce brave et aimable gentilhomme par une abominable perfidie. Mariamé eut beaa protester, on ne le voulut pas croire , et la canaille l'escorta jusqu'à la citadelle avec un grand bruit d'injures.

Il y avait eu depuis peu dans Stockholm des guet-apens de ce genre, et dont on n'avait point retrouvé les auteurs. La famille et les amis de Salvius étaient puissants et jetèrent les hauts cris. Le prince Charles-Gustave leur promit <p^^^

aaraient la vie da coupable. Le marquis étant étranger et banni de son pays, ne pouvait espérer de grandes protections ; il comprit qu'un terrible orage grondait sur sa tête. La reine le voulait faire juger par un conseil militaire, qui l'eût envoyé, dans les vingt-quatre heures, aux fossés de la ville, pour être fusillé; mais l'ambassadeur d'Espagne fit opposition à cette mesure , et obtint que le procès fût mis entre les mains du prévôt de rhôtel, comme si Mariamé eût été de la cour de Suède. Les dernières paroles du défunt semblaient des preuves accablantes contre le marquis. Les valets du seigneur Galéas se gardèrent bien de démentir leur maître et d'avouer qu'ils avaient reçu de l'argent pour l'aider à tuer un homme. Ceux de Mariamé étaient morts dans la bataille. Le caractère chevaleresque de Taccusé n'était point connu dans ce pays, et les amis qui pouvaient témoigner eu sa faveur ou le soutenir par leur crédit demeuraient à plus de trois cents lieues , et ne songeaient point à traverser la mer Baltique.

H. de Mariamé n'avait, pour résister à ce terrible coup du sort, que sa fermeté, sa conscience pure et cet air de droiture qui brillait en lui par le regard, le geste et la parole. Malgré les preuves qui s'élevaient en grand nombre contre lui , les

juges tombèrent dans une étrange perplexité dès le conomencement du procès. Il en arriva que la cour et la ville s'occupèrent de cette affaire. Les savants et granomairiens en firent le sujet de leurs conversations ; la reine elle-même ne parla d'autre chose , et comme on tardait beaucoup à prendre une décision , bien des lettres en furent écrites à des gens de tous les pays.

La fille de Gustave -Adolphe avait un génie fort éclairé ; mais la flatterie Tavait déjà un peu trop accoutumée à se croire infaillible dans ses jugements. Elle se prononça contre le marquis» un soir, en causant avec tous les beaux esprits qui Tentooraient. Yossius ne partagea point son avis, et pensa que danale doute on devait s'abstenir; M. de Saumaise croyait à Tinnocence de Mariamé. Ce savant était fort orgueilleux, et soutenait toujours ses opinions avec aigreur ;.]a reiiie s'emporta contre lui, et pour mieux prouver que la raison était de son côté, elle jura que Mariamé serait mis à mort, parce qu'elle le voulait. La difficulté se trouva ainsi tranchée le plus nettement du monde, et le prévôt de l'hôtel se vit tiré de son embarras.

Tandis que le marquis de Mariamé défendait à grand'peine ses jours et son honneur , le ciel semblait se jouer de lui en le favorisant d'autre

manière, sans qu*il en fût instruit. Le vieux seigneur Gardone, usé par le travail et les soucis de la vie politique, avait rendu Pâme. Dona Marie était sortie de son couvent. Assez de jeunes gens se montrèrent désireux d'entrer en possession de sa personne et de sa belle fortune; mais elle n'était point de ces femmes légères qui oublient qu'elles ont donné leur cœur à un absent. Son premier soin fut d'obtenir le rappel de Mariamé. L'infante, qui avait de l'amitié pour elle, ne la laissa pas prier longtemps; cependant dona Marie apprit avec bien de l'inquiétude que la famille do marquis ignorait ce qu'il était devenu. Ce fut an des jeunes gens dentelle avait refusé la main qui se chargea de l'en informer avec un zèle officieux. II lui montra une lettre d'une personne de Stockholm, où Faverfture et le procès qui occupaient la cour étaient racontés tout au long. Après le premier moment de la douleur, dona Marie ne songea qu'aux moyens de sauver son amant. Elle courut chez l'infante, et en obtint une lettre pressante, adressée à la reine Christine , et puis elle partit pour la Suède avec toute la diligence possible. L'arrêt qui condamnait M. de Mariamé à perdre la vie par la hache venait d'être prononcé le matin même du jour où dona Marie arrivait dansStockholm, et ce fut la première chose qu'elle

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apprit en descendant de carrosse. Elle quitta ses robes de voyage en toute hâte pour prendre des habits de cour. Ses femmes ne purent empêcher qu'il y eût du désordre dans sa toilette ; mais elle n'en était que plus charmante, et sans doute elle s'en aperçut elle-même vaguement, car elle murmura en jetant le dernier regard sur son miroir :

— Hélas! pourquoi faut-il que mon sort dépende justement de cette reine qui étale un grand mépris pour les passions et les faiblesses de son âge ? J'aurais plus d'espérance si j'avais à prier un jeune prince. Mais il n'y a pas à balancer.

L'ambassadeur d'Espagne envoya chez la reine demander sur-le-champ une audience pour dona Marie. Bien en prit à la veuve du vieux Cardone de s'être munie d'une lettre au cachet royal , car on ne l'aurait pas reçue sans cela. Sa Majesté fit réponse qu'elle était en conférence avec deux savants , mais qu'elle interromprait ses occupations pour prendre connaissance de Tépître de l'infante. En effet, lorsque la jeune dame se présenta, la porte du cabinet de la reine s'ouvrit, et dona Marie se trouva en présence de Christine. Dans le désespoir où elle était, la maîtresse de Mariamé se sentait la gorge serrée au point de ne pouvoir prononcer une parole. Heureusement Sa

Ifajeslé lui donna le temps de se remettre, en lui disant de loin , sans la regarder :

— Asseyez-vous, madame, je tous écouterai dans un instant.

Dona Marie se retira dans un coin, et parvint tout doucement à surmonter assez son trouble pour faire attention à une scène comme on n*en voit guère chez les princesses.

La reine Christine avait le visage pâle et les traits fort marqués, le nez un peu long et pointu. Ses yeux avaient de la dureté. Sa taille était petite , et sa démarche ressemblait si peu à celle qai est ordinaire aux femmes, qu'on Teût prise volontiers pour un écolier en déguisement, ou pour une de ces filles de Bohême qui font une vie libertine. Son costume offrait un mélange de ceux des deux sexes. Le principal vêtement, fendu sur le devant et fixé à la taille par une ceinture y était plus long que les justaucorps des hommes, mais bien trop court pour qu'on pût rappeler une robe. Là-dessous on voyait des espèces de chausses longues. Sa Majesté portait des bottines rouges garnies de fourrures, et avait sur la tète un bonnet à glands d*or, comme ceux des Moscovites. En voyant cette étrange petite personne ainsi accoutrée , avec des mouvements brusques et une voix perçante, dona Marie, habi-

taée aux douces paroles et aux belles manières de TEspagne , eut peine à se figurer que c^éiait là cette reine si renommée pour sa sagesse, et qui parlait de tout comme un docteur, en huit langues différentes, dont étaient le grec et le latin.

Christine dissertait dans ce moment avec deux hommes vêtus de noir, que dona Marie aurait pris pour de méchants scribes si elle les eût trouvés ailleurs. Quêtaient le célèbre M. Meibom et le bibliothécaire, M. Naudé, qui venaient, le premier de Leipsick , 'et le second de Paris. Quoique la conversation se fît en allemand, et que cette langue fût familière à dona Marie, elle n'en comprit pas la moitié, à cause du sujet, qui n'était point à sa portée, et de quelques mots grecs qui revenaient fort souvent : elle devina pourtant quil s'agissait de la danse des Athéniens.

— Puisque les femmes de ma cour ne peuvent se passer de remuer leurs jupes, disait la reine, il faut bien que je leur accorde la permission de sauter ; mais comme ces futiles délassements me sont fort ennuyeux , je veux du moins y trouver sujet à occuper Tesprit. Je laisse aux ignorants les courantes et les violons ; c'est avec vous, messieurs, que je prétends ouvrir le bal par la véritable danse grecque.

— Avec nous ! s^écrièrent les devx savants ; mais nous n'avons jamais su faire an pas de notre vie.

— Vous raisonnez si bien sur ces matières que la pratique vous sera facile. Vous me renseignerez de voire mieux, et nous trouverons bien un joueur de guitare en état de manier le tétracorde.

— Nous ne sommes plus à Fâge où Ton danse, madame , et Votre Majesté court le risque d*avoir en nous de fort mauvais compagnons^

— Nous ferons mieux que vous ne pensez. J'étudierai avec soin ce que vous m'avez dit aujourd'hui, et je prendrai pour modèles les gravures que voilà. Le temps presse. Mettez-vous au travail, et nous commencerons ce soir nos répétitions. C'est une faveur que je vous fais, messieurs ; je terminerai ainsi les querelles des trois princes qui se disputent Tbonneur de me mener danser. C'est à la science que je donne la préférence. Allez, et soyez prêts pour ce soir.

La reine n'était pas fâchée sans doute de faire voir à Fétrangère qui devait porter chez l'infante les nouvelles de sa cour qu'on ne s'amusait point , à Stockholm , à des bagatelles, et que la fille du grand Gustave consacrait ses loisirs à des passe-temps homériques.

— Approehei-voos, madame, dit Sa Majesté à dona Marie quand les deux saTants furent partis. N*avez-vous pas une lettre de Son Altesse l'infante?

Dona Marie remit la lettre , et toute son âme passa dans ses yeux pour regarder la reine tant que dura la lecture. Christine parut demeurer indifférente , et releva la tête avec assez de fierté quand elle eut achevé. Elle fit ensuite un sourire malicieux en disant sur le ton do badinage :

— Notre sœur Tinfante prend fort à cœur les intérêts de ce Mariamé; mais elle ne me dit point les motifs de cette grande amitié. Je ne comprends pas non plus pourquoi elle a dioisi une femme pour son courrier; c'est peut-être que vous avez d'autres confidences à me faire.

Dona Marie était parvenue à dominer son émotion dans ce moment critique ; elle répondit sans hésitation :

— C'est autant par amitié pour moi que pour M. de Mariamé que Son Altesse a fait cette démarche auprès de Votre Majesté. Le marquis m'aime depuis plusieurs années, madame , et la hache qui doit trancher sa tête frappera deux personnes du même coup. Je ne lui survivrai pas. Voilà pourquoi je suis venue ici moi-même.

— J'entends ; c'est une affaire d'amour. Je

ToasaTOoe, ma chère, que je ne prends jamais conseil des passions ni des gens soumis à leur empire. Ce serait le moyen de gouverner fort mal. Ce Mariamé a commis un crime.

— Il est innocent, madame, interrompit Marie avec force. C'est Tâme la plus généreuse qui soit au monde. ' C'est pour cela que je Taime et que riniânte vous prie en sa faveur.

— C'est-à-dire que vous le croyez innocent, parce que vous Faimez ; mais le tribunal et moi , qui ne sommes point aveuglés , nous en avons jagé autrement.

— Vous avez été trompée par de fausses apparences, madame ; je ne sais point ce qui est arrivé , mais je connais Mariamé , je me connais moi-même; je n'aurais jamais aimé un homme capable de commettre une lâche action. Il me suffit de penser à la conduite du marquis dans nos amours, à sa loyauté qu'il a poussée jusqu'à l'héroïsme, pour assurer, sur le salut de mon âme , qu'il est innocent.

— Quelles sont donc ces héroïques façons d'agir? demanda la reine dédaigneusement.

Dona Marie raconta naïvement toute l'histoire de ses amours. Elle parla des scrupules qui avaient empêché le marquis de porter dommage à l'honneur du vieux Cardone. Elle peignit , avec

les couleurs qu*oii aimait alors , ce caractère de héros de roman, et se sacrifia elle-même , dans son récit, pour répandre plus d*éc1at sur les mérites deMariamé.

— S'il m'en avait pressée , disait-elle en baissant les yeux , je serais devenue coupable pour lui, madame , car je n'aurais su lui rien refuser ; mai» c*est à lui bien plus qu'à ma vertu que je dois d'être restée pure; et cependant je n'ignorais pas combien il lui en coûtait de vivre ainsi, puisque je le voyais dépérir par l'ennui et la tristesse. Jugez de mon désespoir lorsque , après tant de peines , j'ai appris que la mort menaçait de m'arracLer une personne qui m'est si chère « et dans l'instant où nous allions enfin être unis ! Son Altesse l'infante a été touchée de mon malheur : y serez-votts insensible, madame?

— Le crime pour lequel votre amant est condamné n'a pas été commis sur les terres de Son Altesse, çt je n'ai pas les mêmes raisons qu'elle de m'intéresscr à ce gentilhomme. Je ne suis pas une princesse comme les imagine M. de La Calprenède. Les jugements de mes tribunaux seront respectés; M. de Mariamé mourra.

— Quoi ! madame , vous renoncez donc à faire jamafs grâce aux malheureux ?

— Je n'y renonce pas ; mais il faudra , quand

j'arrécerai I*ëpëe de justice , que le coupable ail d'autres titres à mon indulgence ; que ce soit on savant, un philosophe ou un bel esprit.

^ Hélas! madame, Mariamé n'est rien de tout cela; mais il sera plus utile aux hommes que les savants par Texemple de ses grandes qualités. Il est courageux, noble et magnifique, respectueux aux lois et pitoyable aux infortunés. Jamais condamné ne sera plus digne de votre clémence.

—Les tètes couronnées ne doivent point sentir comme le reste des humains. La faiblesse en elles est un crime. Je tiens du ciel la fermeté de mon père , le grand Gustave ; sachez que si vous réus> sissiez à m*éaiouvoir au point de m*arracber la grâce de ce Mariamé, j'abdiquerais demain pour aller écrire des romans avec Scudéry. Je méprise ces passions qui troublent les sens et le jugement, l'amour est une mauvaise recommandation auprès de moi.

— Puissiez-vous le connaître bientôt! puissiez-vousétre dévorée de toutes ses flammes! que le souvenir de celui que vous allez faire mourir vous accable alors et change vos délices en amertume!

— Imprudente! vous ne savez pas ce qu'on 'isque à m'offenser.

Dona Marie tomba sur ses genoux.

— Ah! pardonnez-moi, dit-elle en pleurant; Votre Majesté ne comprend pas ma douleur; mais la colère est une de ces passions dont elle ne veut pas ressentir le trouble.

— Je n ai point de colère , reprit Christine en Diisant un effort sur elle-même; relevez-vous. La prière est inutile. Je ne veux pas être toudiée. Je suis fâchée de ne pouvoir être agréable à Tinfante dans cette occasion. Demain on vous remettra ma réponse à sa lettre.

— Accordez-moi du moins une grâce. Faites que je voie Mariamë ; que je puisse le consoler et recevoir ses dernières pensées. Donnez-moi Fautorisation de le visiter dans sa prison à toute heure pendant le temps qu'il lui reste à vivre.

— Je vous raccorde. Les ordres nécessaires seront donnés pour que vous demeuriez avec lui , si vous le désirez , pendant trois jours , car c'est le plus long délai qui puisse précéder Texécution de la sentence. C^est par considération pour ma sœur Tinfante que je fais cela. Quand voulezvous aller à la prison?

— A rinstant même.

La reine écrivit un billet au commandant de la citadelle , tandis que dona Marie marchait avec agitation par la chambre , en répétant :

— Je vais donc le voir ! à triste et délicieux i

moment! Mon Dieu! je vous donnerai ma TÎe entière après ces trois jours, si la douleur ne m'emporte point.

Quand le billet fut achevé , Marie s*enfuit au plus vite , oubliant de prendre congé de la reine avec les formalités d'usage , quoiqu'elle n'ignorât point les détails de l'étiquette. Christine haussa les épaules en disant :

— La malheureuse est folle d'amour!

Puis elle se mit à étudier gravement la danse grecque d*après les instructions du bibliothécaire Naudé.

M. de Mariamé crut faire un songe quand là \\OTte de sa prison s'ouvrit et qu'il vit dona Marie se jeter à son cou. Ils n'eurent d*abord la force de parler ni l'un ni l'autre.

— Hélas ! dit enfin dona Marie toute en larmes, dans quel horrible lieu je vous retrouve !

— Ne m'en faites pas de reproches, Marie; je seis innocent. Le malheur seul m'a précipité où vous me voyez. Mais ne perdons pas un temps précieux dans les explications : resterez-vous quelques heures dans ma prison?

— J'y resterai pendant ces trois jours. Je ne te quitterai plus d'un instant. Je te veux conduire jusqu'au pied de Téchafaud. J'y veux monter avec toi , s*il est possible , et mourir du coup qui te tuera.

— Gomment! tu peux demeurer ici jusqu^au dernier moment?

— Jusqa*au dernier moment ; la reine le permet.

Le marquis leva ses bras en Tair en s*éeriant :

— Soyez béni, mon Dieu! tous me donnez plus que je n'aurais osé vous demander.

Ils s'assirent alors et se contèrent longuement tout ce qu'ils avaient souffert. Mariamé tenait entre ses mains celles de sa maîtresse; il sentait sur son épaule cette télé qu'il cliérissait de toute son âme s'appuyer avec la tendresse et l'abandon de l'amour qui n'a plus de contrainte. Des soupirs pleins de langueur et de tristesse caressaient ses joues , et des cheveux plus doux que la soie se mêlaient à ses cheveux. Le marquis promena des regards fort préoccupés sur le chétif mobilier de son cachot et sur son lit de prisonnier; son cœur bondissait de joie; le feu courait dans ses veines. C'était assurément quelque piège de ces démons qui assiègent les condamnés pour les exciter à mal faire dans les heures suprêmes, et Mariamé comprit le danger où il était.

— Ëcoute-moi, Marie, dit-il ; je veux profiter de la faveur signalée que le ciel m'accorde. Tu es libre, nous nous aimons; la mort va nous séparer; sois à moi ce soir même.

— Je le voudrais , mon ami ; mais il faut aussi saaver votre âme par une vie exemplaire pendant ces derniers moments.

— C'est ainsi que je Tentends. fl faut que nous soyons unis par un prêtre avant la nuit. Il me reste encore trois jours, j'emporterai du moins une consolation; je connaîtrai le bonheur que j*espérais goûter pendant bien des années. Peutêtre ne mourrai-je pas tout entier;, au lieu de ne laisser qu'une amie sur la te^re , j'y veux laisser DDe veuve. Écrivons à la reine ; tu porteras ma supplique. Si Christine a des entrailles, tu sauras rémouvoir.

M. de Mariamé , comme tous les grands seigneurs y ne se piquait pas d'être fort versé dans Téloquence ou les lettres ; c'était assez alors de savoir apprécier les beaux esprits sans l'être soimême. Il n'eut point recours aux finesses ni aux antithèses ; il écrivit à la reine tout naturellement ce que lui dicta son cœur, et comme il Pavait pins noble et mieux placé que personne, on verra tout à l'heure si les inspirations en étaient heureuses.

Vers cinq heures du soir environ, la reine Christine sortit de table te jour-là, et fit ouvrir les portes. Sa Majesté n'était pas en belle humeur. M. Descartes l'avait hardiment contredite sur

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