‹ Mignard et RigaudChapitre 13 sur 38 · PAUL DE MUSSET. ~- TOHB I · texte numérisé non relu

PAUL DE MUSSET. ~- TOHB I

pliisîeora points de philosophie, et Ini ayait presque donné i comprendre qu^elle n'y entendait rien. M. Vossius avait mal fait sa cour, en disant à la reioe que ses armées étaient assez paissantes et sa gloire assez grande pour qu'elle n'eût point de honte à se voir un peu battue dans la conversation. Pour comble d'ennui, la danse grecque avait mal réussi à la répétition. M. Naudé , dont la langue était si déliée , n'avait rien su faire de bon de ses jambes, et M. Meibom dansait comme un emplâtre. On se moquait déjà de cette royale fantaisie, et le médecin Bourdelot, qui se donnait imprudemment ce parler-franc qui le fit bannir plus tard , osa dire que les danseurs athéniens montreraient bientôt qu'ils possédaient la sagesse d'Alcibiade, la grâce de Timon et les agréments de Socrate. La reine éprouvait de la confusion de ces sarcasmes , qu'elle feignait d'ignorer. Une des filles d'honneur, qui causait avec un gentilhomme qu'elle devait épouser bientôt, eut le malheur de regarder Christioe d'un air où Sa Majesté crut voir de la raillerie. Ce fut comme la goutte d'eau qui fait déborder le vase trop plein» ou comme le fameux biscuit qui servit plus tard de prétexte à Louis XIV pour soulager sa colère contre ses neveux , en brisant sa canne sur le dos d'un laquais ; Christine éclata

en reproehes terribles , disant qu^elle savait bîeu lesdiscoors moqueurs que tenaieut ces êtres sots et igoorauts qui portaient des jupons ; mais qu'elle les chasserait de sa maison et se ferait servir par des hommes.

— La nature, ajouta la reine, s*est trompée en faisant de moi une femme ; je saurai le prouver à TuniTers.

Christine était endore émue et la cour consternée de cet esclandre , lorsque l'ambassadeur d'Espagne entra, et pria Sa Majesté de lui accorder quelques minutes d'entretien. Il est rare que lesgrands emportements ne soient pas suivis ches ies princes d'un peu de confusion, à cause du oukQqse de d^nité qu'il y a toujours dans la colère; aussi la reine, dont le maintien était devenu embarrassé , futr-elle satis&ite de cette interruption. Elle parut écouter favorablement tout ce que l'ambassadeur lui voulut dire touchant la supplique de Mariamé. Elle consentit même à quitter les grands appartements pour se rendre dans un Sillon d'attente où dona Marie s'était arrêtée. Comme la prière du prisonaier lui sembla tout d'abord singulière, elle se fit suivre de M. Des- Cistes et du fameux général Torstenson, qu'on appelait le GoBdé dek Suède , a&i d'avoir au besoin quelqu'un à consulter.

— Vous me donnez de Inoccupation avec tos amoars, dit-^lle à dona Marie sans trop de sévérité.

— Hélas! madame, c*est que Theure presse et que ma vie se réduit à ces trois jours , dont le premier est déjà presque achevé.

— De quoi s'agit-il ? Vous voulez vous marier avec ce condamné que la mort va prendre et qui n*a qu'à peine le temps de s*y préparer?

— Je n'y aurais point. songé, madame; c'est lui qui le désire, et je veux tout employer pour répandre quelque douceur sur ses derniers moments.

— Voyons donc en quels termes il me fait cette étrange prière. Monsieur Descartes » donnezm*en lecture.

Desêartes ouvrit la lettre du marquis, et lut à voix haute :

c Avant d'oser rien demander à Votre auguste Majesté, je la dois remercier du fond de mon âme de m'avoir accordé une joie que je n'espérais plos goûter. Vous m'avez envoyé un ange qui a changé ma prison en un séjour plus beau que le palais des empereurs. Faites que cette insigne faveur soit complète. J'ai toujours brûlé du désir d'être uni à la personne qui vous remettra celte supplique; je puis encore voir réaliser mes espé-

raDces, si Votre Majesté le yeut bien permettre. Il faut que je sauve mon âme, et que je laisse doua Marie de Gardone pure de toute souillure ; cependant nous sommes jeunes tous deux , et la passion est si forte en moi que je n*ai plus le loisir de penser à la mort. Je suis catholique, et je n'aurais point le eourage , au pied même de récbafaud , de me repentir des péchés que Tamour me pourrait faire commettre. Daignez regarder avec attention celle que j'aime, et sans doute vous comprendrez, en la voyant belle comme elle est, que ces trois jours vaudront pour moi une vie entière. >

M. Descartes interrompit sa lecture à ce point pour jeter un regard sur dona Marie , que la douleur rendait plus charmante encore que d'habitude, et sa voix était notablement altérée lorsqu'il continua :

c Je n'accepterais point de rester sur la terre s'il me fallait renoncer à mon amour; je ne dirai donc pas que je me ris de la mort, mais que j'en voudrais souffrir mille fois les tortures pour qu'elle ne fût point une séparation. Il serait dommage pour la gloire de votre sexe que le beau dévouement dont ma maîtresse veut donner l'exemple rencontrât des obstacles. Votre Majesté se mariera quelque jour ; puisse-t-elle goûter pendant sa vie

— îm —

oMière le biBliew éont je nb Mtnré de joair si m prière etieiaiioée! >

— Qee deis-je fane, Deseartes? dit la reine. D y a, ce me semdile, daas ce jeone honoe une liberté d'esprit qni eienae les fiiiblesses et les ridicules de la passie*.

— Sî Fameor est «ne faîUesse lépoedic M. Descartes, il font aTovcr qo'il ii*en a point, cette feis , les apparences ; bien an contraire, ii donne à M. de MariaBé na conrage itmvqoaUe ponr affronter nne cinee asses généralcMeot redonlëe, la mort lîelente.

— Au diable tontes ces finesses ! s'écria Torstenson ; Votre Majesté n*a qne fiiîre d'éploeher adnsî les mois* U lant marier ces panvres jennes gens y les marier an pins irile. Je Tondrais être catboliqne ponr leur servir de témoin et voir la cérémonie. Ce garçon-là doit être nn bean catalier, s'il a le corps constmit comme l'âme. Je snj^ie Votre Majesté de se prêter à ses désirs.

— allons ! je donne mon consentenient La cérémonie se fera dans la citadelle. Noas cher* chmnsnn prêtre catboliqne.

M. DescartM ayant proposé son directenr, les mesnses fonent prises snr*le^cbamp peur qu'il n*y e^ aucun retard , et l'ambassadeur d'Espagne emmena dona Ibrie , qui pouvait à peine se son-

teoir, tant elle avait enduré de seeonsses pendant cette entretue.

En rentrant dans les salons, Torstenson et Descartes eontèrent ce qui venait de se passer. On en raisonna diTersement. Les philosophes y tronvèrent matière anx pliM J^avx discours, et les femmes s*y intéressèrent particulièrement. Or il y avait parmi elks une fort belle et fort yertueuse personne appelée la comiesse de La Gardîe , qui étak nièce du femeux courtisan Magnas de La Gardîe. Cette dame, en causant avec la reine, loi dit tout bas qu'elle serait corieœe de s'assurer si la» fermeté de Mariamé ne se démentirait pas un instant , et s'il aurait, pendant la? cérémonie, la con^nance d'un épouii heureux et: non celle d*un homme tont près de la mort.

— J'y pensais , répondit Christine , et je ehereliei nn moyen de voir ce spectacle sans que personne se doute qae j'y sois-présente.

— 11 doit y avoir dans la citadelle quelque logis où Ton puisse regarder les prisonniers sana en être aperçu. Donnez ordre qu'on y condutee H. de Mariamé.

*- Je vais faire appeler le commandant de 1» prison. Ne parkz.de ceci à personne. Vous viedi* dres. avec moi.

La reine avait qoitté les saloos depuis une heure environ, lorsquan de ses pages vint appeler la comtesse , et la conduisit à la chambre à coucher.

— Tout est prêt, dit Christine. On va donner à Marîamé le logement des prisonniers d'État , où nous aurons les commodités nécessaires pourvoir et entendre sans être remarquées. Partons. Un carrosse de louage nous attend.

L'auguste fille de Gustave-Adolphe et la comtesse de La Gardie s*en allèrent gaiement, comme deux aventurières, en compagnie du commandant de la citadelle. La reine se mit en humeur joyeuse, à cause du pittoresque de Taffaire , et parla des promenades que faisait le calife Haroun pour examiner le menu peuple de Bagdad. Le trajet fut assez long par les rues et les corridors de la prison ; de façon que la messe de mariage était commencée lorsque les deux grandes dames se glissèrent dans une petite loge fort sombre , où était une cloison remplie d'ouvertures pratiquées pour les yeux et les oreilles des espions.

On avait arrangé en manière d'autel une table sur laquelle étaient des reliques prêtées par le chapelain de l'ambassadeur d'Espagne. Le directeur de M. Descartes officiait ; plusieurs soldats

d an régimeot de Suisses étaient agenouillés sur (les chaises, et quelques gardes suédois se tenaient debout aux portes sans prendre part à la cérémonie, étant de la religion réformée.

M. de Mariamé avait mis des habits si magnifiqaes, et les portait si noblement, qu'on l'aurait pris volontiers pour un prince faisant un mariage secret; mais on n'aurait point osé dire que ce fût une mésalliance, à voir la riche parure, le bel air et la délicate personne de la fiancée , dont la beauté merveilleuse et qui sentait le terroir d'Espagne prenait un relief plus éclatant par l'entourage de toutes ces figures du Nord, Comme doua Marie avait l'âme dévote, et que c'est toujours une affaire de conséquence que le mariage , elle avait oublié pour un temps les lugubres circonstances qui accompagnaient cette union , pour ne songer qu'à l'importance du sacrement. Le prêtre parlait fort bas , et avait de l'émotion dans la voix; tout le monde était recueilli , et les visages mêmes des gardes, qui peignaient Tétonnement, donnaient à cette scène quelque chose de mystérieux et qui avait un goût de roman à frapper l'imagination. Les deux puissantes dames qui regardaient ce spectacle étaient venues là en badinant; mais elles devinrent tout à coup fort graves, et sentirent bien ce qu'il y avait de triste et de

Umchant dans œtte céréoioDie naptîale. La reine, dont le naturel étail on pen gllé pr ThabUnde de philosopher à lont propos et de hke examen de ses moindres sentiments, craignait sans doate de se trop livrer à ses impressions, car elle se pencha contre Toreille de la comtesse pour lai dire :

— Que TOUS semble de ceci?

— Vous ne voyez dans le ravissement, répondit la dame. Ce jeune couple est le plus charmant qu*ott puisse voir.

— Il est vrai qu'ils sont fort jolis tons deux.

— Ce goitilhomme ne saurait être un malfaiteur.

— Vous voilà bien, femme que vous êtes! vous vous laissez prendre à une mine heureosement douée. Souvenez-vous que Socrate était fort laid, et qu'il n'y eut jamais d'air plus doux que celui d'iiéliogabale , dont l'àme était affreuse.

Lorsque le prêtre s'approcha des époux, il y eut un léger frémissement dans l'auditoire à cause des paroles sacramentelles , où il était dit :

f Vous ne ferez plus qu'une même chair, et de deux que vous étiez, vous ne serez qu'un. L'homme ne doit pas séparer ce que Dieu a uni. >

Le souvenir de la terrible séparation qui devait

s'effectuer bientôt revint si cruellement en mémoire à dona Marie qu'elle pâlit singulièrement, et faillit s'éyanouir; mais la figure de Mariamé n'exprima rien autre chose que la peine de voir ainsi souffrir sa maîtresse.

— Votre Majesté n'aura point le courage de les séparer, dit madame de La Gardie.

— Les lois auront ce courage, répondit la reine.

La messe étant terminée, l'ambassadeur d'Espagne, qui avait assisté la mariée avec une bonté fort paternelle, la baisa sur le front. On s'aperçut alors qu'il avait de grosses larmes dans les yeux. Mariamé était ferme de contenance; il fit aux assistants un salut gracieux, qui était unemanière de les congédier. En effet, ils sortirent doucement à la suite du prêtre , qui se montra troublé à tel point qu'il pensa laisser choir les reliques et les ustensiles sacrés. Il n'était pas malaisé de titer un noir pronostic de ce trébuchement , et tOQt le monde en fut glacé jusqu'au fond de Tâme.

— Savez-vous, madame, dit la comtesse, que tout ceci n'est point gai? Nous prenons là un sombre divertissement. Remarquez-vous que le jeune homme seul n'a point l'air de savoir le sort qui l'attend?

— C*est qii*il se voit Tobjet de Fatteotion ; les regards des hommes donnent du courage au plus faible. Telle preuve de stoïcisme qui éclate en public tournerait souvent en lâcheté si elle devait demeurer inconnue. Maintenant que les témoins sont partis, nous allons juger ce Mariamé.

— Je ne pense pas qu'il tienne moins à Testime de sa maîtresse qu'à celle des étrangers.

Dès que la porte s'était refermée derrière le dernier garde, Mariamé avait mis un geoouen terre devant sa femme :

— Vous êtes à moi , Marie ! lui dit- il avec feu. Je ne changerais pas mon sort contre celui du roi d'Espagne. Ne pensons, je vous prie, qu'au bonheur d'être unis.

— Ah î si cela devait durer toujours...

— Durer toujours, Marie! rien ne dure éternellement. Qui sait si je ne dois point mourir avant demain? C'est une chose fragile que la vie. Qu'importent quelques jours de plus on de moins ! Nous sommes liés par l'Église, nous nous retrouverons ailleurs où il n'y aura ni prisons ni juges aveugles. Nous n'allons point avoir le temps de nous voir vieillir, ni de sentir l'amour s'éteindre en nous , toutes choses qui doivent être fort tristes.

— Tristes, si vous voulez, mais non pas aussi

horribles que la violence qui va briser nos liens.

— Allons ! reprit de Mariam'é presque gaiement, voyons les choses de leur meilleur côté. Nous pouvons tenir pour certain que nous serons comptés parmi les époux qui se seront demeuré fidèles. Je vous laisserai mon nom , Marie. Ce sera une consolation pour tous deux. Vous le garderez aussi longtemps que mon souvenir vous sera cher. J'ai confiance en vous ; je ne doute point que vous ne deviez encore porter ce nom lorsque vous arriverez dans le monde où je vais vous attendre.

La marquise de Mariamé jeta ses bras au cou de son mari, et se mit à pleurer.

— Essuie ces larmes, reprit le marquis ; ne tenons plus de ces discours qui attristent. Goûtons le bonheur présent. En vérité , je me sens ivre de joie, Marie. Je te veux laisser un gage précieux de mon amour.

Le marquis , passant son bras gauche autour de la taille de sa femme , Tavait fait asseoir sur son genou. Les sanglots se calmèrent lorsqu'il appliqua tendrement ses lèvres sur celles de Marie. M. de Mariamé défit négligemment la boucle de ceinture de la marquise. D'autres craintes et d'autres sentiments s'introduisirent alors dans le cœur de la nouvelle épousée.

TOSE I. 17

— Il est évident , dit la comtesse de La Gardie avec embarras, qa*il ne se démentira point. Nous pouvons quitter la place , si Votre Majesté ie trouve bon.

— Nous le pouvons , répondit la reine.

Sa Majesté retira fort lentement, et comme à regret, ses yeux de Fouverture. Elle, sortit ensuite en compagnie de la comtesse, et retourna dans son palais sans dire mot pendant le voyage.

Peut-être Christine n avait-elle témoigné do mépris pour les passions que par cette raison qu'elles lui étaient encore inconnues, et que jamais elle n*en avait eu le spectacle ni écouté le langage. La comtesse vit bien que la scène de la prison avait produit une forte impression sur l'imagination de la reine. Christine ne parla point aux savants, comme d'ordinaire; elle parut rêver profondément, mais non point à un article de grammaire, ni même à la danse grecque.

— Il faut que je soumette à Votre Majesté une fantaisie qui me vient à Tesprit , dit madame de La Gardie. Je voudrais envoyer des fleurs à ces jeunes époux , afin d'embellir leur sombre séjour.

— Je vous le défends! s'écria la reine.

Il n'était pas neuf heures quand Sa Majesté congédia la cour, qui avait habitude de reste*-

plo8 tard. Le savant M. Meibom , tenant un gros manuscrit » sur lequel il frappait âi petits coups d'an air satisfait, s^approcha de Christine.

— ^ J*ai mis aujourd'hui la dernière main à mon grand ouvrage, que Votre Majesté est si désireuse de connaître. Je puis lui en lire ce soir la dédicace.

•r— Ce sera pour un autre jour, dit la reine ; je a'ai pas le temps.

Puis elle s'éloigna sans attendre les complimeiits d'usage, laissant la cour saisie d'effroi, et M. Meiboai, particulièrement, fort bouleversé.

Cet ouvrage était cependant le beau traité des Poisons, écrit en latin d'un bout à l'antre, et portant ce titre ingénieux : De Mithridato et Theriacâ.

La fille du grand Gustave ne savait point quelle agréable lecture elle venait de refuser ; mais elle avait en tète un caprice qui l'entraîna encore une fois loin de son palais. Elle sortit à la dérobée, mardia précipitamment par les rues jusqu'à la citadelle, traversa les rangs des sentinelles étonnées, et se glissa de nouveau , seule et haletante, dans la loge a|ix espions. Il était bien minuit lorsqu'elle quitta ce lieu mystérieux. Christine avait dans oe moment les attitudes les plus réfléchies f a*oii ete encore renmrquées en son auguste per-

sonne, et il semblait qu'une révolution s'opérât dans son âme.

Le lendemain un dérangement eonsidérable mit le palais en rumeur. Lorsqu*on vint réveiller la reine à cinq heures du matin, et l'avertir que M. Descartes était arrivé pour l'entretenir de sa philosophie , elle se retourna dans le lit , et répondit quelle voulait dormir, et que M. Descartes était le mal venu de troubler son repos. Après les doctrines cartésiennes, ce furent les danses grecques, puis les lectures savantes de Meibom , puis les critiques de Saumaise, puis enfin les conférences théologiques de M. Yossius, qui furent envoyées à tous les diables. Les affaires de l'État n'eurent pas un meilleur sort : Sa Majesté ne voulut point aller au conseil. S,ur le midi on apporta des lettres. Il y en avait une du fameux Balzac, avec des vers latins, et une fort longue de M. Ménage. La reine n'en regarda que les signatures, et les jeta sur sa table sans les lire. Celle de mademoiselle Scudéry eut plus de faveur; Sa Majesté prit quelque plaisir aune dissertation fort raffinée sur l'amour et les généreux mouvements que cette aimable passion fait naître dans les âmes où elle règne. Christine demeura ensuite longtemps enfermée. Les filles d'honneur, qui épiaient aux portes .s'aperçurent qu'elle était dans

une étrange agitation , que son visage était fort animé, son humenr si impatiente et si emportée, qu'on n'approchait point d'elle sans voir s'élever aussitôt une bourrasque. Elle ne pouvait tenir en place, et faisait de gros soupirs à fendre les murailles. On l'entendit murmurer des mots sans suite, et le nom de Mariamé fut prononcé maintes fois par les lèvres royales. Enfin Sa Majesté quitta le palais par les petits degrés , et s'en retourna encore à la citadelle , où elle resta pendant une grande partie de la journée.

Si le lecteur a pris intérêt aux infortunes de Mariamé , il a conçu l'espérance d'un amendement en sa faveur dans les cruautés du sort, en voyant la reine offrir ces signes diagnostiques d'une crise favorable , comme aurait dit le docteur Meibom. Mous nous ferions un scrupule de le hisser dans une erreur qui pourrait lui devenir désagréable, et nous sommes forcés , à regret , de loi apprendre que cette fièvre n'était qu'un accès de jalousie qui donnait à Christine un furieux désir de troubler le bonheur de nos amants. Sans doute toute autre femme se fût laissé attendrir par la noble passion et la belle fermeté du marquis; mais la fille du grand Gustave avait un caractère plein de bizarreries et de contrastes. Elle prétendait à une entière abnégation des fai-

— las —

làÊÊÊfB de «M seae, el lonlait dais d*a«ties iaiblesKs, eMue il arrive à œn qn s^kigèiet de forcer oa de eoalrarier mue. Oo aVchiype pointaiséncDtà ces rwMînesqmBièaeol le a— de. Christiiie ne Tcmlail peiat comailre Tanov ; ottis elle avait peine à voir les aatres s*j adonner, e& , lofs^'elle se cropit snpérieare an eonunnn , elle œ songeait pas qu^elle s*abaissait à de mêffcantffl tyrannies. L^envie des talents» des vertos et d« génie est ordinaire : Christine était ane envieuse de passions. Cependant, si la reine se laissait aller à de vilains sentiments, et si elle avait des fantaisies de tourmenter les gens, elle le voulait fiûre avec des dehors de grandeur et de magittioence. C'était pour elle une pensée gênante que ce dévouement de doua Marie , ce mépris de la mort de Mariamé , ce monde amoureux où vivaient ces jeunes gens, oubliant Tautre monde. Leur bonheur lui donnait du souci ; mais elle n'aurait pas osé le détruire petitement; elle voulait seulement avoir raison de la noblesse d'âme du marquis, et lui aurait volontiers fait grâce de la vie, pourvu qu'il s'humiliât devant elle et qu'il montrât des craintes du supplice. D'un autre côté, elle comprenait bien qu'en abaudonnantles choses k leur cours » Mariamé s'en irait mourir sans dira mot, et qu*il porterait cavalièrement le manteau

à%9A fierté jusque soos le coup de la hache; que le beau rdle resierail ainri à cet homoie, et qa*oa pourrait reprocher à la souveraine d^avoir iiéglif[é •oegrandeoecasioB d^élregénéreuse et applaudie : ce a*élaitpas là non plus le compte de Ghristine. Il est probable aussi que le spectacle dont elle Tenait de se repattre solilaîrement avait frappé ton imaginaCioB et jeté quelque trouble dans ses seos; iln*esldoncpas surprenant qu'elle éprouvât des combats intérieurs. Au rebours de la plupart des femmes, qui sont irrésolues et laissent soutent aller à Tau-Feau ce qui les touche le plus , Christine avait du moins la force de vouloir. On va voir comment elle s'y prit pour mettre fin à ses perplexités.

Le marquis de Mariamé dînait patsiblemenl dans sa prison , comme si le compte des heures qai hii restaient n*eût pas été réduit à trente-six environ , et son plus grand soin était d*éearter de ta femme les pensées lugubres. Il affectait un calme qu'il n'avait point ; car s'il ne craignait pas la mortf cepen«Lant l'idée d'une séparation lui causai! au fond une peine amère. Tout a coup quatre mousquetaires le vinrent chercher» en lui disant qu'ils l'aikient mener chez le commandant de la citadelle. On le conduisîA en efiet dans le legis du commandant; mais ce fut la reine qu'il

y trouva ; et dés qae le prisonnier lut entré » Sa Majesté fit sortir loos les assistant»» à Texception de Mariamé.

— Monsieur, dit Christine d*on ton qn*eUe voulait rendre sévère et qui ne Tétait pas, on m'a beaucoup priée de vous faire grâce ; vous avez gagné Fintérét de plusieurs gens de qualité; je consentirai peut-être à vous donner la vie si vous acceptez les conditions que je vais vous imposer. On m'a vanté votre courage; on assure que vous êtes un bon militaire, et si je me décide à vous soustraire aux lois qui vous ont condamné , je veux que ce soit d'une manière qui profite à mes États. Sachez que je déclare la guerre à l'Espagne, monsieur, et que je l'attaque par ses possessions de Flandre. Vous êtes de ce pays, vous pourrez me servir utilement. Vous aurez un régiment dans mon armée, avec la haute solde étrangère; vous deviendrez sujet de la Suède, et je vous prendrai dans ma maison. Cela vous convient-il?

— Vous me mettez an désespoir, madame ; je ne puis me rendre à vos désirs. Après le rot mon maître , Votre Majesté est la personne que j'aurais le plus de joie de servir; car je lui serais dévoué du plus fort de mon âme ; mais il s'agit de mériter le nom de traître; cela m'est impossible. Je sup-

plie Votre Majesté de m'employer dans quelque autre guerre.

— Je ne changerai rien à mes conditions. Vous les accepterez ou vous irez à Téchafaud.

— Il me faut donc songer à mourir, madame.

— Cependant , monsieur, je passerai peut-être sur ce premier article , si vous me cédez sur le second point. Votre femme est Espagnole , et je chasserai de mon royaume tous les sujets de ce pays avant deux jours; la marquise partira ; vous ne la reverrez de votre vie ; il faut vous y résoudre. Je n'aime point que mes sujets soient empêchés par le mariage. Vous divorcerez demain.

—Que je suis malheureux! s*écria le marquis; je ne puis rien accepter de ces conditions. La mort est mille fois préférable à ce que vous me proposez ; mais ce n'est pas sérieusement que Votre Majesté me demande une lâcheté pour ma rançon.

— Vous apprendrez à vos dépens que ceci Q'est point une plaisanterie. Je vous donne une heure pour vous décider.

— 11 n'est pas besoin d'une minute. 841 y a d'antres conditions, je ne veux pas les connaître.

Mariamé fit un profond salut, et se retirait vers la porte, lorsque la reine reprit d'un ton ^lus doux :

-- Vous n'avez rien à ajouter, monsieur?

Il reTint alors près d^elle, et posa un genoa en terre avec une aisance qui donnait à cette posture quelque chose approchant de la galanterie.

— J'ajouterai, dit-il fort tristement , qu'il n'est point de malheur ni de regrets comparables aux miens; que je verserais volontiera tout mon sang pour pouvoir vous être agréable; que je voudrais quitter le roi d'Espagne et servir Votre Majesté contre toute la terre à Texceptioa de l'Espagne, et que je briserais avec joie tous les liens pour vous consacrer ma vie entière, si je n'avais pour ma maîtresse un amour qui est bien plus que ma vie. J'ajouterai encore que, malgré la rigueur dont vous m'allez accabler, je vous dois de la reconnaissance pour le grand bonheur que vous m'avez donné dans mes derniers jours, et que, tout innocent que je suis du crime dont on va me punir, je ne maudirai point le nom de Votre Majesté.

Tandis que Mariamé parlait, le visage de la reine avait pris un air de bienveillance qu'on ne lui connaissait point encore. Elle tendit involontairement une main que le marquis porta aussitôt à ses lèvres; mais cet adoucissement passa plus vite qu'un éclair; Christine retira sa main brusquement, comme si le baiser de Mariamé lai eût brûlé les doigts.

— Relevez-Toas, monsieur, dit -elle d'ane ▼oix tremblante. Puisque vous repoussez la grâce que je vous offre, je vous punirai de votre obstination. Vous ne méritez plus les faveurs que je TOQS avais accordées. Vous mourrez sans revoir voire femme.

— Sans la revoWl Âh! madame, faites-moi doncmouriràTinstant. Par pitié! avancez Texécution d*un jour; c'est là toute la faveur que je Yous demande.

Nous devons informer le lecteur d'une particolarité qui mérite attention. La reine avait quitté pour cet entretien les habits presque mascolins dont elle était toujours vêtue, et les avait remplacés par une robe à queue, d'étoffe fort riche, qui lui allait à merveille. Soit que les dernières paroles du marquis l'eussent troublée, on bien que sa colère ne fàt point un jeu , elle parut très-agitée en répondant :

— Adieu ! monsieur, vous apprendrez tout k l'heure mes intentions !

Pois elle se tourna, pour sortir, vers une porte qui menait à l'intérieur de l'appartement. Elle avait fait à peine quatre pas, que ses pieds s'embarrassèrent dans les plis de sa grande robe ; eOe chancela et perdit l'équilibre. Sa Majesté ferait tombée de son haut par terre, si Mariamé,

s'élançaol avec agilité, ne Teût saisie par la taille. Dans Teffroi que cause toujours une chute, Christine se retint aussi après le premier objet qui s'offrit, et il se trouva que c'était le coa du marquis ; elle y passa son bras royal. Les joues de la jeune reine devinrent fort rouges; mais ce pouvait être par suite du saisissement. Quoi qu'il en soit, le bras fut retiré lentement, et Mariamé ayant demandé avec inquiétude si Sa Majesté ne s'était point fait de mal , Christine répondit avec une émotion extrême :

— Allez ! je suis plus malheureuse que vous ! Elle sortit alors en cachant son visage dans son

mouchoir, et laissant le marquis étonné , mais disposé à tirer un bon augure de cette circonstance. En effet, les mousquetaires le vinrent bientôt chercher et le reconduisirent à sa prison , où il trouva la marquise tout éplorée d'une si longue absence. Mariamé était trop sincère pour songer à taire aucun détail de la scène qui venait de se passer. Dona Marie , en apprenant l'aventure de la robe à queue et le dernier mot de Sa Majesté, s'écria tout d'un coup :

— Ah ! sainte Vierge ! voilà que la reine est amoureuse de toi ! Qu'allons-nous devenir?

— Amoureuse de moi, répondit le marquis eo éclatant de rire; étes-vous folle, Marie?

~ Êles-Tous aveugle, tous, de ne le pas voir? Cette femme tous aime, et c'est pourquoi elle veut que tous dÎTorciez. Ses offres et ses raisons d'État ne sont que supercheries. Bonté divine! il ne manquait plus que cela !

^ — Ne vous effrayez pas , Marie ; laissez seule-

, neot la reine me faire grâce , et tout ira bien.

^ —Bien, pour vous, qui deviendrez roi de Saède; mais moi je retournerai au couvent; je mourrai de douleur.

— Vous êtes une enfant , marquise.

-— J'ai deviné juste , monsieur, vous le verrez bientôt. Hélas ! que je suis malheureuse !

Dans cet instant la porte s'ouvrit et des laquais eotrèrent, qui déposèrent dans la chambre des corbeilles de fleurs et des rafraîchissements. Ces gens gardèrent le silence malgré les questions de dona Marie , et sitôt qu'ils furent sortis :

— Que vous disaifr-je? s'écria-t-elle. Quelle antre personne que la reine peut vous envoyer ce cadeau?

Mariamé commençait à trouver la chose bizarre.

H eut toutes les peines imaginables à rassurer sa

femme, qui pleurait chaudement, et se voyait

I déjà répudiée. Le commandant vint à propos faire

' one interruption. Il pria les deux époux de le

snivre. Un carrosse aux armes de Suède attendait

TOHV I. 18

dans l«s cours de la citadelle. Ils y montèrent et furent menés au palais dans la salle des audiences , où il y avait nombreuse compagnie.

Christine était assise sur le trône du grand Gustave. Autour d'elle se tenaient le chancelier et les membres du conseil ; mais on n'y voyait pas, comme d'habitude , les savants ni les gens de plume. On fit avancer le jeune couple jusqu'au pied des degrés.

— Monsieur de Mariamé , dit la reine , je vous fais grâce de la vie; ne vous trompez point sur les motifs de cette faveur. Vous la devez aux prières de messieurs les députés de Moscovie.

C'était la vérité.

— Vous voyez, ajonta-t-elle en s'adressant aux députés, que je ne vous refuse aucunes choses, pas même celles qui louchent à mes affaires intérieures. Monsieur de Mariamé , vous quitterez Stockholm avant trois jours.

La reine avait ainsi parlé sans jeter un seul regard sur le marquis ; elle tourna enfin les yeux vers lui, et reprit d'une voix un peu émue :

— C'est une grande faveur du hasard qui vous sauve des mains de la justice, monsieur. Lorsque vous parlerez de cette aventure, faites-le avec réserve.

Le marquis et sa femme comprirent seuls le

vériiaUe sens de ces paroles. Elles ayaient Urait à la scèoe de la prison , à la chute de Sa Majesté » ainsi qu'aux ruses employées pour tenter les vertus chevaleresques du condamné.

— Mon langage , répondit Mariamé , sera toujonrs celui du respect, de Tadmiration et de la reconnaissance « quand je parlerai de Votre Majesté.

— C'est bien , monsieur, reprit Christine d'un tOD fort gracieux. Allez, et que le ciel vous favorise.

L'ordre de quitter la Suède était loin de déplaire à dona Marie , car elle ne voulait pas attendre au lendemain pour partir , tant elle craignait UQ changement dans les volontés de la reine ! Mariamé consentit à se mettre en chemin à liostant même. Cependant on ne s'éloigna pas assez tôt pour ne point recevoir un message que Christine envoya dès qu'elle eut congédié les envoyés moscovites. La comtesse de La Gardie vint embrasser dona Marie « et lui remit , do la part de la reine, un collier de diamants d'une grande valeur, avec le portrait de Sa Majesté. Christine n'avait point voulu se montrer généreuse à demi.

En sortant de Stockholm pour n'y Jamais revenir, Mariamé rencontra un cavalier qui lui cria

d*aiTéCer. C'était Massaube, arrivaDt ea Suède avec Vanidassadeur de France M. de Ghanut.

J*ai appris vos malheurs et leur fin agréable , dit-il au marquis. Il parait que vous avez fait tout comme moi vos petites fredaines. Nous avons enlevé une dame et tué un importun.

— Je n'ai point assassiné Salvius, chevalier ; j'étais innocent.

— Oui-dà ! et vous fuyez ainsi sans avoir tiré cela au clair?

— Il le faut bien, puisqu'on m'ordonne de partir.

— Vous vous êtes laissé condamner comme un écolier, marquis; cela n'est pas bien. Laissezmoi le soin de faire réparation à votre honneur.

— Je vous donne mes pouvoirs. Eh ! que sont devenues vos amours?

— La comtesse d'Isembourg s'est ennuyée de moi comme elle avait fait de son mari , et je Tai galamment renvoyée dans sa famille.

— Cela est beau , chevalier. La fortune vous a souri, à ce que je vois; vous êtes en bon équipage.

— J'ai gagné soixante mille écus au jeu , par mon habileté à manier les cartes.

— J'entends.

— Et puis je me suis donné à M. de Chanut , pour être à quelqu'un.

— Adieu! je voas enverrai de mes nouvelles.

Massaube était un garçon à expédients. IL imagina bien vite un moyen d^éclaircir le démêlé que Marîamé avait eu avec la justice. Il recber* cha les valets du seigneur Salvius, et les ayant trouvés, il posa Tépée sur la gorge à Tun de ceux qoi avaient témoigné contre le marquis.. Cet homme avoua ses mensonges , et donna explica^ tioQ de la manière dont les choses s'étaient passées. On revisa le jugement, et la réhabilitation ^ fit en bonnes formes. Dans une de ses lettres, le bibliothécaire Naudé parle de cette histoire, etajoatequ^on pendit le valet pour lui apprendre à d^e la vérité.

La reine écrivit de sa main à Marîamé, afin que la réparation fût éclatante , et lui permit de reTeoir à la cour de Suède ; mais la marquise assura qu'elle mourrait infailliblement si elle fCToyait des lieux si pleins de cruels souvenirs.

Il n'est pas besoin de dire que dona Marie et M. de Marîamé vécurent le plus délicieusement dn monde à s'aimer de toutes leurs forces. Je ne ^ point s'ils eurent beaucoup d'enfants; mais ^ voit par les correspondances que , vingt-cinq ^plos tard, il vint à Paris un jeune seigneur bmand du nom de Marîamé, qui plut fort aux ^es par des airs d'Âmadis , et qui faisait des

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