‹ Mignard et RigaudChapitre 15 sur 38 · UN MAUVAIS SUJET · texte numérisé non relu

UN MAUVAIS SUJET

KN 1645.

Avant les grandes querelles de M. le cardinal Mazarin avec le parlement , il y avait à Paris un gentilhomme d'une humeur singulière , qui s'appelait Henri de Rénevilliers. Il était de bonne famille et avait du bien. Il ne lui manquait que de prendre soin de lui-même pour être le plus beau garçon de la ville ; mais il tenait de fei» madame sa mère un goût profond pour le désordre. Jamais on ne vit de cheveux si lAélés que les siens , de dentelles si chiffonnées, ni d'habits si mal brossés que ceux dont il s'affublait pour courir les mes « la comédie ou la promenade. Son épée seule était soigneusement entretenue, et il

s'en servit galamment en plusieurs rencontrés. Le reste allait au hasard.

Il aurait pu mettre le pied dans les meilleurs endroits et se marier avantageusement; mais scm bonheur était de faire une vie bizarre et d'aller en vrai bohème. Il demeurait dans la rue Villeneuve , au milieu d'un quartier fort désert qu'on avait incendié ou démoli aux trois quarts pendant la Ligue. Tout son domestique se réduisait à une seule servante, grande fille brunette, nommée Blanche, qui était assez belle, hors qu'elle avait la peau basanée comme une Égyptienne; avec cela pas un pauvre laquais chez M. de Rénevilliers. Blanche soignait les deux chevaux de son mafitre, portait les lettres , gouvernait le ménage avec économie. Elle était bonne à tout faire « et plus d'une fois il lui arriva de monter derrière un carrosse de louage, comme un valet de pied ; ce qui dut furieusement faire rire les passante

H. de Réneviliiers ne fréquentait guère la bonne oompagnie. On ne citait qu'une occasion où il se fût montré au bal. Il s'était vêtu cette fois-là plus magnifiquement qu'un prince, et avait danaé le mieux du monde. Il avait joué gros jeu el perda noblement, fait sa cour de bonne grâce aux dames , et s'était tenu en homme de bon lieu ; mais le bout de l'oreille du bobôme avait percé

par de petits âcoidents. Blanche, le vopnt de l'antichambre jeter des pièces d'or & belles poignées sor les tables, rélait Tenue tirer par son poorpoJni ei lui arait dit tout haut :

— Êtes-TOQS foQ, monsieur, de gaspiller ainsi notre argent?

Uo autre homme que Rénevtlliers eût voulu se eacber sous terre; mais lui ne se démontait pas facilemèni, et il arail répondu en riant :

**^ Va , ma fille , je te donnerai une robe nevve si je gagne.

A la sortie <m ataii encore retrouvé BlanciM , à cheval comme un dragon, tenant en bride la nion>lore de son ma! tre , avec un flambeau à sa main et une rapière pendue au cou.

NMre gentilhomme témoignait une horrevr natarelle pour h payement des detteset mémoires, et comme il courait après tous les jupons de son qnartier, on disait qu il faisait Tamour à sa boolangère et à sa bouebère, afin de ne leur rien <ionBer.Ges cfaoses>^là, qui endommageraient fort i'bonnenr d*un homme do nos jours, étaient regardées alors comoiedebons tours qui prouvaient <ieradres8e. On a même prétend» que Kéoevilliers payait les gages àé sa servante en celte monnaie; tnais cela B'est rien moins que certain.

M. de Rénevilliers ne savait jamais h compte

de «es écus , et il montra bien qo^il n'était pas avare, par les présents superbes qu'il envoya aui filles de la présidente Âubry, le jour des étrennes. Cette maison et celle de madame d'Agamy étaient les seules où il vînt familièrement, parce qu^on le recevait sans prendre garde à sa toilette. Madame d'Àgamy eût été bien aise de lui donner son aînée en mariage ; mais sitôt qu'il s'aperçut de celte intention, il changea de manières, et commença de faire des fredaines à le brouiller mortellement avec cette famille. Gomme il avait donné à mademoiselle Aubry une belle volière garnie d'oiseaux d'Afrique, madame d'Agamy lui demanda ce qu'il donnerait à sa fille ;Réneyiliiers répondit que le monde ne renfermait pas d^animaux assez rares pour une si aimable personne, mais qu'il tâcherait de trouver quelque merveille. Le lendemain il envoya une souris dans une cage d'osier avec une lettre fort polie où il disait qu'il n'avait pu rencontrer mieux, et jamais il ne reparut dans la maison. Chez madame Aubry les choses tournèrent à peu près de la même façon. Le mari était bavard et ennuyeux. Déjà Rénevilliers avait dit souvent :

— Si jamais le président me fait bâiller plus de trois coups dans le même jour, il ne me reverra plus.

Un soir que madame Aubry, malgré 6es quarante ans , se donnait des airs de jeune femme et prétendait être enceinte, cette comédie parut insupportable à M. de Rénevilliers. Sur ces entrefaites arriva un nouveau laquais que le président avait rintention de prendre.

— Je n'en veux point, dit madame Aubry , cet homme est trop laid; 's'il me jetait un regard, mon enfant aurait une vilaine figure.

Rénevilliers n'y put tenir davantage.

— Pardieu ! madame, dit-il en saisissant son chapeau , quand on a devant les yeux une face comme celle de M. le président, on ne risque rien de prendre le diable pour valet. Je suis le vôtre et vous tire ma révérence. Cherchez des gens pour regarder vos singeries; je m'en vais ailleurs.

Le monde n'a pas coutume de rechercher les gens qui ne veulent point faire de concessions. Rénevilliers devint plus vagabond que jamais. Les jeunes gens l'aimaient à cause de sa singularité. Si on riait de lui, c'était par derrière, car il avait le cœur très -haut. Gomme il ne faisait attention à personne, il ne pouvait non plus souffrir qu'on le gênât en rien.

Depuis qu'il existe une société polie, on a toujours vu des originaux de l'espèce de Rénevil-

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liers. On en trouve même encore de uolre temps ^ quoique à un degré moins extrême. Ces hommes^ là sont, au fond, des orgueilleux avec uu fort grain de paresse, qui ne se veulent montrer que là où ils sont en première ligne , et le monde qu'ils feignent de mépriser serait bien leur fait s'ils étaient sûrs d'y briller tout d'abord autant qu'ils le désirent

Rénevilliers avait ce qu'il faut pour faire un beau chemin; il aurait pu être de la cour, et ne demeura pas même dans la bourgeoisie. Cependant, s'il ne voyait pas les dames de la ville, la compagnie des filles ne lui plaisait pas davantage. Il courait donc les boutiques , et se mettait en frais pour une petite marchande, comme si c'eût été une duchesse. Aussi n'en manquait-il pas une, et toutes les plus jolies y furent prises. Il lui arriva souvent de dépenser au fond d'un méchant comptoir cent fois plus d'esprit et de fine galanterie qu'on n'en faisait eu un mois à la ruelle de la reine«

Un jour qu'il passait à cheval sur le Pont-aux- Changeurs, notre gentilhomme s'arrêta devant renseigne d'un orfèvre nommé Cambrai. Rênevilliers se souvenait tout à coup d'une histoire sur madame Cambrai et l'avocat Patru, où il était dit que celui-ci n'avait pu arriver à rien , quoi*

qu'il fût amouréox de la joaillière, et qu'elle ne le vît pas avec indifférence. Rénevilliers attacha son clieval sous Tauvent» et entra dans la boutique. Madame Cambrai était justement seule à son comptoir.

— Que désirez-vous, monsieur? dit-elle d'un air accort.

•^- Je pourrais vous demander , répondit Rénevilliers en s'installant sur une chaise , de me montrer des plats d'argent de six marcs, sachant très-bien qu'on u'en fait de ce poids que par cooimande; mais je préfère vous dire ce qui m*amène. Je voulais savoir si vous étiez aussi jolie qu'on l'assure, et je reconnais qu'on ne m'a pas trompé.

— Vous êtes en train de badiner, à ce que je vois, mon gentilhomme.

— Pas le moins du monde.

En effet, Rénevilliers paraissait d'un sérieux extraordinaire.

— M. Patru m'a raconté , poursuivit-il , qu'étant pris un jour par la pluie , il se réfugia ici , et que voos chantiez dans le moment une chanson gaillarde. Je voudrais bien l'entendre.

— J'en ai chanté bien d'autres depuis lors , dit la marchande; je ne me souviens plus de celle dont vous parlez. Il y a six ans que je vis ppur

la première fois M. Patru : c^était en 1639.

— C'est cela ; et comme vous aviez vin|;t ans alors', vous en tenez vingt-six. On ne vous donnerait pas autant. Patru devint subitement amoureux de vous pendant que vous chantiez, et quand il m'a conté cela , j'éprouvai une furieuse envie d'entendre la même chanson. Ne me refusez pas ce plaisir, je vous en prie, madame Cambrai.

La marchande tourna sa tète sur son épaule d*un air fort coquet; et, après avoir hésité un instant, elle chanta je ne sais quoi de si drôle et de si grivois, que H. de Rénevilliers en fit un bond, et l'embrassa au dernier couplet.

— Me voilà justement amoureux comme Patru, dit-il; quand vous voudrez mettre les gens à vos pieds, vous en avez un moyen certain. Mais, dites-moi, madame Cambrai, puisque vous regardiez Patru d'un bon œil , et que M. Cambrai était en voyage ce jour-là, pourquoi, diable, avez-vous renvoyé ce pauvre avocat après le souper?

— C'est que ce cher garçon poursuivait trois ou quatre belles à la fois. Je me serais atuchée à lui , et il m'aurait donné du chagrin. J'ai préféré demeurer sage, par prudence.

— Et je gage que vous vous en repentez. Là!

en conscience, n*e8t-il pas vrai que vous en avei eu quelquefois du regret ?

Madame Cambrai se mit à rire, et ne répondit rien.

— y m étais sûr. Eh bien ! ne faites pas de m$me avec moi. Je ne suis pas aussi beau cava-i lier que Patru ; mais je ne recherche pas d*autre femme que vous, et, ma foi, vous me plaisez diablement fort. Si je suis à votre goût, diies-Ie tout franc, et accommodons-nous ensemble.

—r- Oh ! mon gentilhomme , cela ne va pas ainsi; mon mari est là-haut et non pas en voyage , et Voccasion ne le veut point.

— N'y manque«rt-il que Foccasion? dit Rénevilliers.

La marchande , qui était fort délurée , se mit s^ danser le pas de bourrée , en chantant :

— 11 n*y manque rien autre chose.

Rénevilliers s*avança aussitôt sur le devant de la boutique , et fit signe à des porteurs publios qui se tenaient sur la place ; on approcha une chaise.

— Appelez maintenant votre mari, dit-il à la marchande.

r— Maître Cambrai, dit Rénevilliers quand Torfévre fut descendu de son atelier, je suis complètement ruiné, mon pauvre mattre Cam-

brai. Il me faut vendre mon ài|;enterie, qui est considérable. C'est à vous que je ra^adresse, parce que vous éces un honnête homme. J'emmène dans cette chaise madame Cambrai , qui connaît fort bien la valeur de Targent. Nous partons , maître Cambrai ; ne vous dérangez pas de votre travail. Je sais que vous faites les ouvrages les plus beaux du monde.

— Pardon , monsieur, s*écria le marchand , où donc allez-vous mener ma femme ?

— Chez moi , maître ('ambrai , pour qu^elle examine ma vaisselle ; car il faut que je la vende» mon bon Cambrai.

— Mais , monsieur , je pourrais aller aussi bien avec vous; je m*y connais encore mieux que ma femme.

— Vous avez raison, maître Cambrai; je n'y songeais point ; vous pourriez venir au lien de madame Cambrai ; mais il^importe peu que ce soit elle ou vous. C'est de la belle argenterie que je vais vous vendre. Montez donc , madame Cambrai. Cette chaise est à mes ordres pour la journée. Partez devant; j'aurai bientôt fait de vous rejoindre avec mon cheval. J'ai de la vais* selle pour plus de cinq cents pistoles , maître Cambrai.

— Cela fait cinq mille livres , monsieur.

- ââ5 —

' — • Précisément. Allons ! monCei , madame Cambrai.

Cotre Tascendant naturel de la personne de qoalilé sur le petit boui^eois, notre gentilhomme avait le don particulier de savoir prendre un air si grave et d'une bonne foi si apparente qu'on ne s'en pouvait défier. L'orfèvre demeura interdit , n'osant se fôcher , tandis que Rêne? illiers offirait la main à la jolie marchande qui monta délibérément dans la chaise.

— - Conduisez madame Cambrai rue de Villeneuve, au coin de la porte Saint-Denis! cria RéDevilliers aux porteurs.

— Comment! murmura l'orfèvre elle s'en va ainai sans me demander la permission !

— > Vous n'avez donc pas entendu , inattre Cambrai ? C'est chex moi qu'on mène voire femme ; ainsi ne craignez rien.

— Mais, mon gentilhomme, je ne vous ai jamais vu de ma vie.

— Gela est pardien vrai ! J'ai oublié de vous dire mon nom. Je suis le chevalier de Rénevilliers.

— Je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

— Oui, mon brave maître Cambrai, RéneviU llers lui-même. Comme je vous le disais, je me suis ruiné au jeu. J'y ai perdu vingt mille écus.

— Cdâ fitti soixante HÛlIe livres, pensa Torféne. Le paaYre jeune homme ! Je lai achèterai sa Taisselle à an rabais eonsidérable.

— Allons ! poarsoiTÎt Rénevilliers , je retourne ehei moi. Si madame Cambiai m'oflfre on prix raisonnable V je toos eoTerrai demain tonte mon argenterie. Vous y troaYerei plasieors belles pièces. Adien, maître Cambrai,

A peine le cavalier fnt-il parti , que rorfévre, n*étant plus étourdi par le prestige des belles manières', comprit enfin qu*on s*était joué de lai.

-r- Il faot convenir, se dit-il à loi»méme, que ta es an grand fou, et que ta t'es laissé ensorceler d'une ridicule manière.

Comme la nuit approchait, le joaillier ferma aussitôt sa boutique pour courir de toutes ses jambes à la rue Villeneuve. Il trouva sans beau-* coup de peine la maison de Rénevilliers; mais la servante avait assurément reçu de bonnes instructions, et s'attendait à cette visite. Elle récurait tranquillement un vieux mors de cheval , et ne prit pas garde à l'air eSaré du mardiand.

— N'est-ce pas ici, dit l'orfèvre , que demeure un grand gentilhomme brun de visage, et qui a un manteau vert un peu râpé? J'ai oublié son nom.

•— Mon maître s'appelle le chevalier de Réne^

villiers. Son manteau est passablement râpé, comme Toas dites ; il le porte depuis longtemps et le mène beaucoup à la belle étoile; c*étail pourtant du beau velours à six écus Taune.

— r Gela fait dix-huit livres. C'est bien à votre maître que j'ai affaire. Conduisez^moi vitement là'baut.

— Si vous désirez le voir, revenez demain : il est occupé.

— Oui, je m*en doute : une belle chienne d^'occupatioD.

— Il est en train de vendre notre argenterie à une marchande joailliôre.

— Madame Cambrai! c*est ma fenime; ainsi vous pouvez me faire entrer.

— |l m'a défendu de le laisser déranger par personne. Il a fort à coeur de la bien vendre, notre argenterie.

— Quand je vous dis que je suis maître Cambrai, Torfévref , et que c'est ma femme qui est làrr haut avec M. le chevalier!

— Quand vous seriez le diable , je ne voudrais pas vous faire entrer, car je serais battue.

L^orfévre s'élança dans les escaliers ; mais il trouva les portes closes, et, voyant bien que le bruit ne servirait à rien, il s'assit sur une marche, en attendant qu'il plût à Rénevilliers de lui

— ZZD —

rendre sa femme. Une grande demi-heure s'écoala ainsi. Une porte s'ouvrît enfin , et la jeane marchande parut f accompagnée du mattre de la maison, qui la reconduisait fort poliment.

— Eh! mon cher Gamhrai, s'écria Rénevîlliers , je ne savais pas que vous fussiez ici. Je sois fâché qu'on vous ait tenu à Técart. Il fiillait m*appeler en criant de toutes vos forces. Madame Camhrai m*a offert deux cents louis d'or de mon argenterie.

— Cinq mille quatre cents livres? Gorblen! monsieur le chevalier, finissons celte comédie; vous vous êtes gaussé de moi d*une rude façon.

— Que dites-vous donc là, Gamhrai?

— Je dis... Eh hien ! oui , je dis que cela ressemble à un méchant tour.

— Vous croyez que je me moque de vous, Cambrai? Vous êtes un imbécile. N'avez-vous pas de honte, à votre âge d'être si soh Allons! taisez-vous. Cambrai, et préparez-moi de l'argent pour demain, je vous enverrai ma vaisselle. J'allais faire reconduire votre femme par mes porteurs; mais puisque vous voilà, je la remets entre vos mains.

— Décidément, disait l'orfèvre en s'en allant, cet homme est un démon : on ne peut pas le

regarder en face , et il vous entortitie les geos si bien qu'il est impossible de lui résister.

Le joaillier ne ménagea pas les questions à sa femme sur Tentrevue avec Rénevilliers; mais madame Cambrai n'avait pas la langue engourdie, et comme le mari se fâcha , elle lui rit au nez. Il rappela pécore , et elle lui répondit qu'il était un bélitre.Le soir, il leva une canne pour la battre; mais elle prit une chaise pour lui casser la télé, et ils se couchèrent les meilleurs amis du monde.

Cependant Rénevilliers n'envoya point d'argenterie et ne reparut pas à la boutique de toute la semaine. Un soir , la belle joaillière arrêta l'un des crieurs qui vendaient des oublies dans les rues, et lui acheta toute sa marchandise pour un petit écu, en lui commandant de porter ses gâteaux au chevalier, de la part de madame Cambrai. M. de Rénevilliers fut sensible à ce reproche fait avec modération. Il donna six livres à l'onl>lieur, avec l'ordre de retourner chez la joaillière pour lui dire que , le lendemain à huit heures du soir, il irait souper avec elle, et qu'elle eût à faire cuire deux perdrix. Le factotum Blanche portale lendemain au matin une lettre à l'honnête inari. Rénevilliers s'excusait de n'avoir pas encore envoyé son argenterie, et invitait le marcliand

è venir sooper le soir à hait heures , afin qu'il pût estimer lui-même , tout en mangeant, ce que valait la vaisselle, et aussi pour conclure le marché. Maître Cambrai réfléchit beaucoup avant de se décider; il retourna la lettre de tous côtés avec méfiance , la relut trois fois, et n'y trouvant riendont il pût prendre soupçon, il répondit qu'il acceptait l'invitation , et que M. le chevalier lai faisait beaucoup d'honneur.

Au coup de huit heures, Torfévre tira le cordon de la clochette, à la porte de Rénevilliers; la fidèle Blanche vint ouvrir.

— Vous venez de bonne heure, dit la servante. Vous ne savez donc pas qu'avec nous autres gentilshommes, quand on dit huit heures, il faut entendre neuf heures et demie? N'importe, entrez toujours. Vous prendrez l'air du feu dans la cuisine. M. le chevalier est sorti, mais il rentrera bientôt.

Le marchand eut un moment d'inquiétude; il se rassura pourtant devant les fourneaux allumés, et jeta des regards friands sur une grosse éclancbe de mouton qui tournait à la broche. Il pensa que le chevalier n'était pas, au fond , un homme tout à fait méchant; et pour de la fierté , a coup sûr on ne pouvait pas l'accuser d'en trop avoir à l'égard des petits bourgeois. La soirée s'annonçail bien

parla perspective d*un bon repas et d'une affaire avantageose; un noble, prodigue et ruiné, ne pouvait être bien retors, et se laisserait sans doute doper aisément. Maître Cambrai ne trouva pas le temps fort long jusqu'à neuf heures et demie ; niais, à dix heures , il se mit à bâiller cruellement. Le souper était prêt. Blanche s'étonnait <]Qe le chevalier n'arrivât pas. À dix heures et demie, l'orfèvre était fort agité. Il serait parti si b servante ne lui eût rendu le courage par une croûte de pain et un verre de Bourgogne. Il recommença ses murmures à onze heures, et il enfonça son chapeau sur ses yeux à onze heures et demie, pour s'en aller, lorsque Blanche assura que M. le chevalier ne rentrait jamais, au grand jamais, passé minuit. Une partie de brelan l'avait assurément retenu ; mais c'eût été folie que de reocncer au souper faute d'une demi-heure de patience. On prêta l'oreille au moindre bruit jus- <iu'à minuit ;» le découragement . s'empara du joaillier quand il eut compté le douzième coup de l'horloge. Il donna au diable tous les chevaliers de l'univers , et sortit à minuit et demi, la rage dans l'âme et l'estomac horriblement creux. Pendant ce temps-là M. de Rcnevilliers faisait chère lie dans l'arrière-boutique de l'orfèvre : il écoutait la voix fraîche de madame Cambrai, et

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▼idaît une bouteille de vin do Rhône que le marchand gardait depuis dix ans en cave sans oser y toucher. Il était une heure, et le cheyalier ne pensait pas à se retirer, lorsque maître Cambrai ouvrit la porte d'un air fort tragique^Rénevilliers chantait un refrain et tenait son verre en Tair. Il demeura dans cette posture , en riant de tout son cœur de la mine sombre et des yeux flamboyants du pauvre marchand.

— D*où donc sortez-vous, maître Cambrai? dit-il enfin. Pourquoi n*étes-vous pas venu che2 moi ? Le rendez- vous était pour six heures. Je vous ai attendu jusqu'à sept; et ne vous voyant pas, je suis venu ici. Madame Cambrai faisait cuire des perdrix ; ma foi , je me suis mis à table avec elle.

— Corbleu! monsieur, le panneau est trop visible. Trouvez bon , s'il vous plaît , que je n*y donne pas, et décampez de céans sur Theure.

— Vous êtes un drôle, et de plus un homme sans parole , de m'avoir fait attendre et de me vouloir chasser. Si nous étions au premier étage, je vous ferais sauter par votre propre fenêtre.

Rénevilliers , qui avait les oreilles échauffées , tira sa rapière , et porta deux bottes au marchand par^dessus la table. Maître Cambrai se crut mort.

— Holà! monsieur le chevalier « voulez-vous laer un pauvre joaillier qui ne vous a point offensé? Dieu me damne si ce n*est pas vous qui avez des torts vis-à-vis de moi ; car il est bien évident que je suis c...

— Je le croirais assez , mattre Cambrai , vous devez Tétre à vingt-deux carats.

— C'est le titre de Tor le plus fin.

— C*est bien cela; mais, rassurez-vous, ce n*est pas par moi. Allons! soyons amis : je vous pardonne votre impertinence.

— Soyons amis si vous voulez; mais moi , je ne pardonnerai pas à ma carogue de femme.

— Je vous défends de la battre, mattre Cambrai ; si j'apprends que vous ayez levé la main sur elle, je vous envoie trente de mes amis qui vous donneront chacun cent coups de bâton.

— Trois mille coups de bâton !

— Tout autant; ainsi faites bon ménage avec madame Cambrai.

Le chevalier sortit, et laissa les époux se quereller à leur aise. Tout autre que Thonnéte joaillier eût envoyé la femme au couvent, ou bien eût fait tuer M. de Rénevilliers an coin d'une rue, fiour de l'argent , et il faut avouer que le chevalier l'avait bien mérité; mais le bon marchand n'avait l>as de fiel , et puis on n'attachait pas alors aux

contrariétés conjugales autant d*importance qa*aajourd'hai. Madame Cambrai rachetait ses défauts de jeanesse par beaucoup de qualités : elle était économe, laborieuse, et toujours de bonue humeur. Son mari ne lui garda point rancune et fît bien, car elle passa bientôt la trentaine tout doucement, et devint une mère de famille excellente.

Après madame Cambrai Rénevillîers mit à mal une foule d'autres marchandes, en sorte qu'il était fort redouté du petit commerce. On ne lui voulait plus rien vendre, surtout à crédit, et quand il se présentait dans une boutique, il ne trouvait à parler qu'à des hommes. Il voulut donc retourner un peu dans la bonne société ; mais la chose n'était pas facile après toutes ses équipées; heureusement M. de Rénevilliers était habile à trouver des expédients, et voici comment il s'y prît pour se faire ouvrir la maison d'une veuve, madame d'Orgerès^ qui recevait de fort beau monde. Le jardin de celte dame n'était séparé de celui de notre gentilhomme que par un mur; Rénevilliers y jeta un matin trente lapins, qu'il avait tenus vingt-quatre heures sans nourriture. Ces animaux dévorèrent toutes les plantes, et mirent le jardin à sac. Madame d'Orgerès et ses gens poussaient de grands cris et donnaient la

chasse aoi lapins , lorsque Rëne?iltîers parut. Il se confondit en excuses, disant, avec un sérieux incroyable, qu'il était au désespoir de cet accident, et qu'il ne savait comment ces maudites bêtes avaient pu pénétrer dans le jardin. Il offrit de payer le dégât , et fit sa visite d'un si bon air , qu'on ne songea plus à se fôcher contre lui. Le lendemain , il envoya chez sa voisine une charrette pleine de fleurs et les trente lapins mis à mort , avec une lettre où il disait que les corps des coupables appartenaient de droit à la personne dont ils avaient gâté le bien. On lui répondit par une invitation à dîner. C'était justement là le compte de Rénevilliers. La compagnie fut nombreuse et le repas fort gai, à cause de l'aventure des lapins. Le chevalier se' mit en frais d'esprit; il ne dit rien d'inconvenant, fit admirablement sa cour à la maîtresse du logis, et s'ouvrit en même temps les salons de plusieurs gens de robe et de finance.

Un certain Prnnevaux, maître des requêtes, et qui était amoureux de madame d'Orgerès, essaya bien de nuire à M. de Rénevilliers par quelques médisances; mais il était trop tard, on ne l'écouta pas. Le chevalier garda ses entrées dans la maison , et, comme cela se voit souvent, il ne tarda pas à supplanter dans les bonnes

grà^s de la dame celai qui Tavait voula chasser. Ce n*était pas que madame d*Orgerès fût belle; hormis ses mains, qui étaient bien faites, elle n*avait rien de séduisant. Sa taille était trop grande; sa figure, ornée de moustaches un peu fortes , n*aurait pas mal été sur les épaules d'un mousquetaire; mais Rénevilliers tenait du ciel le don de savoir persuader aux femmes qu'il était tout près d^aToir de l'amour pour elles, et c'est un sûr moyen de se bien mettre dans les papiers de celles*-]à mêmes qui ne voudraient point de tous. Rénevilliers tenait la cheminée; il contait des histoires divertissantes , et avait le dé sur tous les autres visiteurs. Prunevaux, voyant qu'on ne faisait plus aucun état de lui, promit un soir à madame d*Orgerès de lui donner la comédie à l'hôtel de Bourgogne. C'était une dépense que de faire jouer ainsi pour une société particulière. Le maître des requêtes voulait se relever dans l'esprit de sa belle à coups d'argent; il n'invita qu'elle et les personnes qui étaient présentes. Cependant la sœur de M. Pru-^ nevaux engagea, de son cêté, beaucoup de monde , et comme c'étaient des gens qui ne savaient pas vivre , ils vinrent les premiers à l'hôtel de Bourgogne, et s'installèrent aux meilleurs endroits. Les places les plus recherchées étaient

le devaol da parterre, où l'on mettait des chaises. Quand madame d'Orgerès arriva , suivie de sa compagnie, elle ne trouva plus que des loges. Ce qui donna surtout de Thumeur à la dame, c'est que, ne pensant point qu'elle dût rencontrer des étrangers, elle était venue masquée, tandis que les autres femmes étaient en grandes parures. La représentation promettait pourtant d'être fort belle. Le lustre du milieu étditde vingt-quatre lumières ; il y avait , en outre , deux candélabres à douze bras aux deux côtés de la salle, et seize chandelles sur la planchette de la rarope : un grand seigneur n'aurait pas mieux fait les choses. Les comédiens devaient jouer la pièce nouvelle des tlngagements du hasard ^ qui était à la mode. On craignait que le méconten*^ tement de madame d'Orgerès ne fit manquer le spectacle, et plusieurs dames, placées sur le devant, lui allaient offrir leurs sièges, lorsqu'elle 8'écria d'un ton bourru :

— C'est une plaisante manière de donner la comédie aux gens, que de les inviter pour n'avoir pas une bonne place où les mettre. Mon* sieur de Rénevilliers, détachez, je vous prie , une de ces chandelles pour m'éclairer , et quittons la salle.

Rénevilliers, ayant pris une chandelle à l'un

des candélabres, offrit son bras à madame d'Orgerès pour descendre dans la rue.

— Si vous m*en croyez, dit le chevalier quand ils furent dehors, nous donnerons une leçon à Prunevaux en troublant la fête.

— J*en suis fort d'avis, répondit la dame. Reprenez un peu vos allures bohémiennes, et servez- leur un plat de votre métier.

— Rien n'est plus facile.

A rentrée de Thôtel de Bourgogne était une vieille barraque en planches vermoulues, que les valets de ipadame d*Oif erès entreprirent de démolir sous la direction du chevalier.

Cependant Prunevaux avait donné l'ordre de commencer le spectacle. Le rideau s*était ouvert, et mademoiselle Valiotie, qui était une actrice fort estimée, avait déjà débité quelques vers. Tout à coup il se fit à Textérieur un vacarme effroyable, comme si le bâtiment s*allait écrouler. Les acteurs avaient beau crier, ils ne pouvaient se faire entendre, et les spectateurs n'étaient pas trop rassurés. Ce fut bien pis encore au second acie. Rénevilliers s'animait des rires de madame d'Orgerès et de la compagnie, et trouvant que le bruit n'était pas assez grand, il porta sur l'escalier unegrande quantité depaille mouillée à laquelle il mit le feu. L'acteur qui jouait don

Fadrtqoe» levant les yeax aa eiel eC se dressant snr la pointe des pieds, s'écriait d^une voix flûtée :

Oui , mon ardeur pour elle â ce point est extrême , Que je U yeux aimer aana savoir ce que J^alme. C*est un effet d'amour assez rare et uouveau. Ce dieu veut qu^avec lui je porte son bandeau , St remplls^nt mon cœur de cette flamme oliscuve , ■^a choisi pour objet d^une étrange aventure.

Dans ce moment un nuage de fumée noire et puante entra dans la salle. On devina que c'était un tour de Rénevilliers. Quand la première frayeur fut dissipée, on se resserra tout près de la scène, et la comédie continua en dépit des interrupteurs. On aimait prodigieusement le spectacle en ce temps-là. Malheureusement, une fois que le cheyalîer avait la bride sur le cou, et des rieurs pour le mettre en verve, on ne pouvait plus Tarréter. La fumée redoubla' si furieusement, qu'on ne respirait plus et que les comédiens étaient pris d'une toux opiniâtre ; mais comme on persistait encore à rester , M. de Rénevilliers ordonna aux valets de crier au feu I Alors la terreur s'empara de la compagnie. On s'élança sur le théâtre, et OD s'enfuit par les petites portes , en si grand tumulte , qu'il y eut des gens bien empêchés et bien meurtris; encore Rénevilliers et ses aides eurentils la barbarie de jeter de l'eau à tous ceux qui sortaient, sous le prétexte de leur porter secours.

Le lendemain de cette bagarre, quelques jeones gens voulaient assommer Rénevilliers; mais c'étaient des avocats qui ne maniaient poioc les armes, et le chevalier affecta de les nai^er en se promenant à cheval, autour du palais de justice, d'un air fort rodomont. Le plus mécontent était Prunevaux, qui aurait parlé de se battre avec Rénevilliers, si celui-ci ne lui eût offert le premier une partie de coupe-gosier , avec un air tellement amical, qu*il n*y avait pas moyen de lui en vouloir. L*affaire s'apaisa ; mais le maître des requêtes vit bien qu'il fallait vider le plandier devant un pareil concurrent; aussi abandonna-t-il madame d'Orgerès, qui se prit de belle passion pour le chevalier. On ne sait pas précisément s'il y eut de l'amour entre eux. Ce qui est certain, c'est que Rénevilliers mît la veuve si fort en train de se divertir, qu^elle mangea en six mois la moitié de sa fortune. Il la laissa ensuite pour courir après une ch*anteuse qui donnait des concerts dans un cabaret du faubourg Saint-Germain.

Notre homme avait gagné , à toutes ces folies , une belle réputation de mauvais sujet. Quelques grands seigneurs aussi libertins que lui voulurent qu'il fût de leurs amis. Le duc de Brissac , qui pratiquait fort le upage nocturne, fit la dé-

baacbe par occasion avec Rénevilliers, c^e2 le traiteur Renard, et fut chariné de ses manières. Le prince d'Harcourt lui-même se mit avec eux^ et c'est à cette réunion qu'on dut la grande mode, qui régna pendant une partie de la minorité, de casser les vitres et débattre les passants et le guet. Il y avait alors un usage assez singulier. Les jeunes gens qui demeuraient dans la même rue que des demoiselles à marier devaient leur donner le bal une fois chacun à tour de rôle. C'était chez les parents des demoiselles qu'on dansait ; mais les jeunes gens payaient les frais. Or une certaine dame Roger, qui était voisine de Rénevilliers, avait une fille de dix-huit ans , à laquelle notre gentilhomme n'avait pas encore donné les vio- Ions. Souvent il avait rencontré ces dames, et les ayait toujours saluées fort poliment , mais elles ne s'étaient pas empressées de l'inviter à les venir voir. Le prince d'Harcourt en raillait un jour le chevalier, en lui disant qu'on ne voulait pas de loi dans cette maison. Rénevilliers se piqua au jeu , et fit gageure qu'avant une semaine il danserait une courante avec mademoiselle Roger. On paria un gros dîner de douze couverts , et M. d'Harcourt donna sa parole que si le bal du chevalier était accepté, il y mènerait les premiers noms de la cour.

Le prince ne songeait pas qoe cet engagement faisait beaa jea à M. de Rénevilliers. Madame Roger reçut une lettre portée par i'écuyerfilandie.

c Je réclame , disait le cheyalier, I^bonnenr de donner des violons à mademoiselle votre fille , en qualité de voisin. Le prince d'Harcourt, MM. de Roquelaqre et de Brissac demandent la permission de venir danser ce jour-là , si leur désir ne vous semble pas indiscret. »

Madame Roger, qui était fort vaniteuse et ne parlait d'autre chose au cours que des armoiries des carrosses, fut transportée d*aise à Tidée d'avoir chez elle de si hauts personnages. Elle répondit le plus gracieusement du monde, et mit une bonne heure à écrire son billet.

Les choses allaient bizarrement toutes les fois que Rénevilliers s*en mêlait : c'est pourquoi le bruit de ce bal s'étant répanda , on pensa que ce serait immanquablement la plus belle fête de la saison ou bien la plus vilaine, suivant le caprice du bohème. Des personnes craintives, qui savaient le tumulte qu'on avait fait à la comédie de Thôtel de Bourgogne, cherchèrent à effrayer madame Roger, en lui disant qu'il arriverait assurément quelque nouvelle échauffourée dans sa maison , ^ Rénevilliers y donnait les violons; mais rien ne put entrer en balance dans l'esprit de la dame

avee Tambilion de recevoir des ducs et des princes. Quand on eut 6xé le jour et envoyé les compliments d'invitation, des familles entières commencèrenl par déclarer qu'elles n'iraient point voir un homme sauvage , et qui faisait profession de jouer de méchantes pièces aux gens. Le prince d'Harcourt et M. de Boute vil le assuraient que le bal n'aurait pas lieu faute de danseuses, et offrirent à Rénevilliers de parier cent pisloles ooire le dîner. Le chevalier tint cette nouvelle gageure.

Malgré son air assuré ^ notre gentilhomme se trouva dans un grand embarras lorsqu'il fallut envoyer les tapissiers et décorateurs. Aucun marchand ne voulut le servir à crédit. On lui demandait le dépôt d'une forte somme en garautie du payement ; tant on savait hien sa manie de ne vouloir pas acquitter les mémoires. Or, comme les cartes et les dés avaient fort manqué de complaisance depuis longtemps , Rénevilliers n'était pas en fonds. Il s'en allait un matin , l'oreille basse , parla rue du Temple, et tout honteux de ne point trouver d'expédient , lorsqu'il vit cette inscription au-dessus d'une boutique : c La veuve de maître Jean Dufréne vend des meubles, tapis et mi- ; roirs. > I — Une veuve tapissière ! s*écria le chevalier;

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voilà qui est biea mon affaire. J'ai toujours eu de bons marchés des femmes.

Et il entra dans le magasin avec une défflarche de cour. Madame Dufréne était une commère de quarante ans, haute en couleurs, qui avait la bouche bien fendue, Tœil noir et furieusement d*embonpoint. Notre homme marchanda quelques tapis pour engager la conversation ; puis il glissa, au milieu de ses discours, des mots flaiteors pour les femmes sur le retour. Il fit compliment à la tapissière de la petitesse de son pied , du bon goût de ses ajustements et de tout ce que Tâge avait encore épargné de ses agréments naturels.

— Madame Dufréne, dit-il ensuite, vous voyez en moi Rénevilliers le bohème, celui qui ne paye jamais ses dettes. On a répandu le bruit que je faisais Tamour aux femmes de mes fournisseurs pour ne point leur donner d argent ; c^est ane noire calomnie, et afin de le prouver , je voos ferai Tamour d*abord et je vous donnerai de Tar-^ gent après. Corbleu ! vous me plaisez , madame Dufréne ; eh bien ! malgré cela , vous aureE de mes écus. Le monde est plein de canailles et d^imposteurs ; je vous prie , lorsque je vous aami payée, de le dire à tout le monde.

''— Je n'y manquerai pas, monsieur; mais Pargent suffît, et la galanterie est du superflu.

— L'aident sera votre profit et la galanierie le mien. Je donne à danser à oiademoiselle Roger tOQt exprès pour avoir affaire à vouSt II y aura de fort grands seigneurs à ce bal , madame Dufréne ; les trois MM. d'Harcourt, les Ëlbœuf, les Créqui» etœs personnes-là vous bâilleront leurs pratiques si vous me décorez les salons comme il faut. Parbleu! puisque les violons sont à moi, j*ai le droit d'engager qui je veux , et s'il vous plait de venir à la fête , je vous prie bien fort de ne pas ▼OQS en gêner , madame Dufrêne.

— Je ne Toserais pas, mon gentilhomme, on se moquerait de moi.

— Non point, je vous le jure; car on sait que je le souffrirais mal , et que mon épée est fort pointue.

—Eh bien ! cela n'est pas de refus.

La marchande envoya, dès le lendemain, des tapisseries magnifiques et de beaux décors chez madame Roger ; mais, comme plusieurs fournis* seurs de ses amis lui dirent qu'elle n'obtiendrait jamais d'argent , elle s'en alla chez Rénevilliers, poor lui rappeler sa promesse de la payer. Notre homme était à déjeuner. Il fit servir un couvert à madame Dufréne , et lui donna les jgaeilleurs morceaux. On vida une bouteille de vin fin, puis de propos en propos le dievalier chiffonna la gorge-

— surette de la marchande comme si elle eût été une jeunesse, et l'amusa si bien en lui contant des drôleries , qu'elle n eut pas le courage de se fâcher lorsqu'il avoua tout net qu'il n'avait pas ud soo comptant.

^^ Ma foi , dit-elle en jetant son mémoire au feu, vous me payerez quand il vous plaira; je n'importunerai pas davantage le gentilhomme le plus aimable que je connaisse.

Rénevilliers n'était pas au bout. Il fallait encore pourvoir aux sucreries et rafraîchissements. Notre homme tourna ses batteries sur la femme d'un Lombard. Cette marchande avait bien la cinquantaine , et il paratt qu'elle fut plus difficile à manier que la tapissière; caries mauvais plaisants ont assuré que le chevalier avait été contraint de pousser la galanterie jusqu'aux dernières extrémités. On en fit une histoire, vraie ou fausse, où il était dit que la Lombarde avait aussi déchiré ses mémoires , en s'écriant :

— Allez I vous êtes un charmant garçon qui ne méprisez point vieillesse. Je vous fournirai des confitures autant que vous voudrez, et que je sois rouée si je vous demande jamais rien.

Mais on ajoutait que Rénevilliers, ayant trouvé le Galice amer, disait de son côté :

— Encore une folie de cette espèce , et je quitte

le métier pour me faire plas rangé qu'un ppocurenr. <

Quoi qn'il en soit, tout fut admirablement prévu pour le bal. On avait su dans le public les préparatifs , et aussitôt les gens les plus difficiles avaient changé de résolution. C'était à qui se ferait engager.

Le moment de la fête arrivé, on vit, dès six heures, une grande file de chaises, de chevaux et de carrosses dans la rue Villeneuve. Les salons «e remplirent bientôt de dames qui admirèrent le bel arrangement des décors. Les miroirs, le feuillage vert et les chandelles étaient à profusion chez madame Roger. Des tapisseries à personnages, tendues sur les murs et devant les portes, faisaient singulièrement bien; les guir* landes qui tournaient à Tentour des corniches donnaient aux appartements une apparence fort mythologique , et qui rappelait ces temples des anciens , dont le grand poète , M. Groisilles, avait fait des descriptions si fidèles dans ses Êpttres hér&iques.

Cependant les seigneurs de la cour n'étaient pas encore venus à sept heures , et on n'osait pas commencer les danses avant leur arrivée. Rêne* villiers» qui devait ouvrir le bal par une cou* rante avec mademoiselle Roger, perdait patience,

el Toalail donner le signai aux violons. Eoin , il se fit un grand bruit de chevaux dans ia me; tout le monde se reeueillit. Madame Roger courut au sommet de Tesealier.

Dix minutes s'écoulèrent ainsi dans ratlente. Les chevaux s'étaient bien arrêtés devant la porte. La lueur des flambeaux de main se voyait des fenôlres; des voix parlaient en nombre considérable* et pourtant les conviés n'entraient point encore. Tout à coup on entendit de grands cris, des pas précipités dans la cour et un cliquetis d'armes.

— Messieurs , dit un gentilhomme qui était fort agité, ayant avec lui sa famille entière, ceci nous annonce quelque tour de Rénevilliers. Au lieu de ducs et de princes , il nous amène sans doute des bohèmes comme lui , pour nous dévaliser. Nous sommes des fous d'avoir pu nous fier à un tel homme. Il faut maintenant faire bonne contenance. Quoique nous n'ayons que nos mé* chantes épées de bal, fermons les portes et défendons-'nous.

Mais on avait arraché les portes de leurs gonds pour danser plus commodément , et il semblait impossible d'éviter une bataille. Les hommes s'avancèrent jusqu'aux degrés, les armes au poing , pour faire lace aux assaillants , et les

dames se tinrent en arrière en grand désordre. Madame Roger apporta enfin des noavelles rassurantes, et raconta ce qai venait de se passer.

Des valets qui jouaient entre eux en étaient venus à se battre devant la porte de la rue. Un cuisinier avait mis une épée dans le trou de la serrure , et, par mégarde, il avait lardé le prince d'Harconrt, croyant adresser le coup à Tun de ses camarades. Si le noble seigneur ne se fût tourné par hasard, afin déparier à quelqu'un, la Jame lui eût traversé le corps. Heureusement il n'avait reçu qu'une égratignure dans les chairs; mais, se sentant blessé, il avait appelé du secours, et ses gens s'étaient jetés dans la maisoni, résolus à tout massacrer. Les deux frères du prince étaient en fureur. Un de leurs estafiers avait poursuivi un bourgeois en le couchant en joue avec un mousquet, et l'aurait tué, s'il ne se fût réfugié dans les genoux de madame Roger. Trois hommes avaient été abattus à coups de fusil dans la cour; mais, par bonheur, on dé* couvrit plus tard que c'étaient seulement des valets (i).

L'affaire aurait mal fini si M. d'Harcourt ne se fût donné beaucoup de peine pour calmer les

(1) G^est ainsi qoe s'expriment les écrivains du temps.

esprits. Tout rentra bientôt dans Tordre, la belle noblesse ayant fait son apparition dans les salons, on se mit à danser. M. d'Harcourt lui-méoie figura au premier quadrille.

Le bal n'aurait plus été troublé sans M. de Bouteville, qui s'était fort diverti de la bagarre, et qui ne cessait de répéter :

— Je voudrais voir encore un peu de nioQvement ici; je me sens une fière démangeaison d'amener un petit tumulte.

Comme M. de Roquelaure passait en dansani, Bouteville lui arracha sa perruque et la jeta aa plafond. M. de Roquelaure, tout en colère, riposta par un beau soufflet. Voilà les épées au vent; les deux champions s'allaient égorger si l'on ne se fût jeté entre eux. Il fallut encore une heure entière de cris et de débats pour les accommoder.

Il était bien évident que M. de Rénevilliers n'avait aucune part au^ accidents survenus dans son bal; malgré cela, on le voulut rendre responsable de tout.

Le lendemain on fit grand bruit de cette affaire par la ville, et les gens qui n'étaient point venus contèrent les choses d'une manière exagérée. Les dames qu'on avait vues danser, et qui s'étaient fort diverties, n'osaient point l'avouer, et disaient

qii*oii ne les reprendrait plus à pareilles fêtes. Pendant le temps de la fronderie, lorsqa^on voulait parler d'one maison forcée on d*on pillage , on appelait cela , donner les violons comme RéneviUiers.

Le renom de mauvais sujet que le chevalier s*étak acquis bien justement prit un nouveau lustre, une fois que Tattention publique se tourna vers lui. Tout ce qui fut brisé de vitres, tout ce qui fut donné de coups de bâton à la maréchaussée, tout ce qui se coupa de jarrets pendant trois mois dans les rues de Paris , fut mis sur le compte de Rénevilliers ; et voyez comme le monde est souvent mal informé ! huit jours après le bal de madame Roger, notre gentilhomme avait changé ses manières de vivre et s*était merveilleusement amendé par une faveur particulière du ciel.

Il passait un jour dans la rue des Prou vaires, entre deux vins et cherchant aventure. On voyait alors beaucoup de ^visages sombres, à.caused*une épidémie qui tuait bon nombre de gens. L*air était vif et le brouillard incommode ; mais tandis que les autres se couvraient le nez de leur manteau, Rénevilliers eutr'ouvrait sa chemise pourrespirer plus à Taise , et se faisait un éventail des plumes de son chapeau. Depuis le Retour de la

rue, le dieyalier voyait deyani lui une jeane Aile vêtue de deuil, qui s'en allait toute seule faire ses dévotions à Saint-Eustache. Il doubla le pas aâu de la rejoindre, et quand il fut près d^elle, il lui prit la taille sans façon et lui demanda poliment la permission de lembrasser.

Soit que M. de Rénevilliers s*y fût pris avee moins de galanterie que d'habitude, soit que la jeune fille fût en fâcheuse disposition , elle jela sur le chevalier un regard fort indigné en di* sant :

— Hélas I si monsieur mon père n*étaic pas mort de la fièvre rouge , ce vilain homme*Ià ne m'insulterait point.

Le chevalier n'était pas habitué à recevoir des réponses de ce genre ; il demeura tout rêveur du regard courroucé de la jeune fille, qui était belle et avait Tair fort décent.

— Par le diable! pensait-U en se mordant les lèvres, cette jolie enfant me tient pour un manant et un animal. Je lui veux prouver qu'elle se trompe et lui faire réparation.

Notre homme entra dans l'église; mais il chercha vainement la demoiselle. Il y avait à l'entoar de la chaire une grande foule écoutant un prédi* cateur. Rénevilliers, après avoir rôdé dans les chapelles, prêta un moment l'oreille au sermon ;

le prêtre commentait ces ])arole8 de rÉvangile t I La conversion d'une âme égarée cause pias de joie dans le ciel que les prières de cent âmes fidèles. »

-*- S*il en est ainsi, pensait le libertin , il ne tiendrait qu'à moi de mettre le paradis en une furieuse allégresse, et si jamais je me convertis « il sera heureux que j'aie commencé par être un impie.

Le sermon touchait les auditeurs; car les bonnes gens pleuraient de tout leur cœur; le chevalier lui-même se sentit fort troublé à plusieurs reprises. Il prit une chaise et demeura jusqu^àla fin du discours. On chanta ensuite un salut en musique avec des orgues qui jouaient divine* ment bien. Rénevilliers n'hésita pas à croire que son émotion était un rayon de la grâce ; il s'ache** mina vers un confessional , et fit au tribunal de Dieu la confession de toutes ses folies.

Le lendemain il était parti pour sa terre de Rénevilliers , en Picardie , afin d'éviter la compagnie de la jeunesse débauchée , car il comprenait bien que l'occasion amènerait une rechute.

Rénevilliers demeura trois ans retiré à la campagne, et se confirma chaque jour davantage dans son beau dessein de se réconcilier avec le ciel. Il mena une vie exemplaire , suivit assidûment les

offices, et observa les jaineset le <^ine; il fut nommé marguîilier de sa paroisse , à laquelle il ûi du bien. Ayant eu querelle avec le chapitre de Beauvais, il montra une modération qui acheva de lui gagner Testime de tout le monde. On le vit même supporter publiquement des paroles injurieuses, ce qui est bien étrange d*un cœur aussi haut placé que le sien ; mais il s'était mis en tète de se conduire en vrai chrétien dans cetie rencontre , et il s'en acquitta de façon à édifier jusqu'à ses ennemis. Pendant son dernier séjour à Paris, ses anciens compagnons le raillèrent fort de sa conversion et d'une petite croix en or qu'il portait à son cou , mais sa patience ne se démeout pas un instant.

Cependant la fin de M.' de Rénevîlliers prouve bien que les mauvaises habitudes ne se perdent jamais entièrement, et que celui qui a longtemps lâché la bride à ses passions ne peut guère être assuré de les dompter tout à fait.

Un jour qu'il chassait sur son domaine, le chevalier rencontra un gentilhomme du voisinage, qui prenait le même plaisir sans se gêner et comme s'il eût été chez lui ; Rénevilliers envoya un de ses piqueurs donner Tordre à cet étranger de quitter la place. Le voisin fit une réponse impertinente, et continua de courir un lièvre que ses

chiens avaient levé. Les choses se seraient passées tranquillement , si le hasard n'eût amené les deux chasseurs en présence Tun de l'autre. Une querelle s'éleva , dans laquelle le voisin eut tons les torts imaginables. Cet homme poussa l*impudence jusqu'à lever le bâton sur Rénevilliers, qui le tua d'un coup de mousquet à bout pourtant. Il s'ensuivit u« procès dont notre chevalier ne se tira qu'avec grande peine. Cette fâcheuse affaire causa tant de chagrin à M. de Rénevilliers qu'on ne sait pas bien s'il n'en eut pas la cervelle un peu dérangée. M. de Brissac , dans un voyage qu'il fit auHavre-de-Grâce, reconnut son ancien ami qui montait sur un vaisseau en charge pour l'Amérique,

— Eh! où allez-vous donc comme cela? lui cria le duc.

— Je vais au Canada épouser la reine des i| HuroDs, à laquelle je suis fiancé, répondit notre gentilhomme.

Et jamais on ne l'a revu. Il est probable qu'il mourut aux Indes ; car on ne reçut point de ses nouvelles.

Le coadjuteur de Retz, qui l'avait connu» disait un jour :

— Ce garçon-là n'a jamais fait rien à propos : il fut débauché quand il fallait être sage , et s'est

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