‹ Mignard et RigaudChapitre 17 sur 38 · MICHEL LAMBERT · texte numérisé non relu

MICHEL LAMBERT

Pendant la première moitié du beau siècle où la poésie était si fort à la mode, on n'avait aucune estime pour les musiciens, quoique la musique fût assez recherchée. On considérait comme du plus mauvais ton de poser ses doigts sur un instrument ou de chanter autre chose que des vaudevilles et chansons à rire; quelques dames seulement cultivaient la musique sans qu*on leur en fît reproche ; mais un gentilhomme ne s'en serait pas avisé sous peine d'être bafoué par tout le monde. M. de Lenclos est le seul qu'on puisse citer comme exception ; aussi l'appelait-on maniaque , et ne voulait-il pas avouer

80D goût pour le lath » dont il joaait à ravir. Assez de gens ont parlé de lui avec mépris , parce qu'ils le savaient fort habile sur plusieurs instruments. Il n*était pas rare cependant qu'on voulût ouïr de la musique en société ou à la promenade; ceux qui n'étaient pas assez riches pour avoir des valets à violons, envoyaient à leurs maîtresses des musiciens gagés à la journée. Il en arriva que cet art, si longtemps abandonné aux laquais, demeura fort en arrière des autres qui étaient plus estimés. Le fameux Lambert , quoiqu'il fût de basse condition, a travaillé plus que personne à relever la musique, et on peut dire qu'elle lui est particulièrement obligée , car il a préparé les voies à M. Lulli, qui acheva de la remettre en

bons lieux.

Michel Lambert naquit en 1610, à Vivonne en Poitou. Sa mère , qui éuit une pauvre femme du peuple, avait, étant enceinte, une furieuse passion de musique, et ne bougeait d'une église où chantaient des religieuses aux sons de l'orgue. Nous ne savons si Ton doit attribuer à cela les grandes dispositions de son fils; quoi qu'il en soit , le petit Michel voulut aller au lutrin dès l'âge de dix ans, et fit bien parler de lui dans le pays, à cause de sa voix et de sa manière de chauter. Les bonnes gens le venaient écouter de

fort ioin. Mouliniez, maître de chapelle de Mon* siear , frère du roi , le voulut avoir parmi les pages de la musique , et Temmena au château de Ghampigny, où était le prince. Lambert apprit les règles de son art , et il eut bientôt fait de surpasser ses camarades.

Il y avait alors près du roi un homme dont il ne faut pas omettre ici le nom ; c'est maître De Niert. Cet homme était un ancien valet de M. de Gréqui, l'ambassadeur ; il avait suivi ce seigneur à Rome , et avait pris en Italie une façon de chanter nouvelle, qui plut merveilleusement à la cour lorsqu'il y revint. De Niert avait l'humeur bizarre, et se faisait un peu valoir. M. de Créqui ne lui commandait jamais de chanter; mais, lorsqu'il l'emmenait quelque part , De Niert demandait s'il devait prendre avec lui son luth : c Comme ta voudras, > répondait le duc; et il était convenu que ces mots voulaient dire qu'il le devait emporter.

C'était environ dans le temps que le roi avait saroélancolie, et qu'en se mettant aux fenêtres avec Monsieur le grand , il lui disait : c Ennuyons-nous , ennuyons-nous de toutes nos forces. >0r Sa Majesté eut toujours assez de goût en musique et jouait du téorbe. M. de Créqui, pour faire sa cour, lui amena De Niert , et le roi en fut si charmé qu'il le voulut

mettre de sa maison. An bout de six mois , notre liomme avait la charge de premier valet de chambre. C'eût été une espèce de favori, s*il D*eût commis la faute de s'amouracher d'une suivante de la reine. Louis XIII n'aimait point que ses gens eussent des femmes, et De Niert ne parlait pas de se marier ; mais le roi lui disait souvent avec humeur :

— Vous n'attendez que ma mort pour épouser cette fille.

Et la fortune du chanteur souffrit un peu de cette idée.

Loin de montrer de la jalousie contre le petit Michel , matire De Nicrt offrit de lui donner des leçons. Il s'en acquitta si bien , que Lambert en sut aussi long que lui en moins de deux ans. Les gens qui avaient quelque jugeaient se prirent bientôt de mépris pour ces misérables valets à violons qui écorchaient les oreilles. On railla fort ceux qui donnaient de ces musiques d'enfer, et la mode vint de n'écouter plus que de bons instruments. M. de Benserade , qui , n'ayant alors qu'un laquais , l'avait choisi joueur de flûte , amusa les rieurs à ses dépens.*De Niert et Lambert furent si recherchés , qu'on s'étouffait dans les salons où ils allaient chanter ; mais ils y étaient toujours sur le pied d'une infériorité qui sentait

de loin le domotique. Ils se faisaient, payer fort cher; mais on ne les eût point acceptés pour rien. À la yille même on ne pouvait se défendre de les traiter un peu comme des baladins; le moyen après cela de songer à mener le train de messieurs les poètes à la mode et de viser à se faire grands seigneurs! Les pauvres chanteurs n'y auraient gagné que du ridicule et des affronts.

Ceux qui s'y connaissaient le moins comprirent bientôt que Michel avait laissé son maître derrière lui. D'ailleurs De Niert mourut jeune , et Lambert demeura seul en possession de toute la vogue. Sa voix , sans être des plus fortes , ni même très-belle » avait beaucoup de charme par le grand art qu'il savait mettre dans son chant. Il tirait le son de la poitrine le plus qu'il pouvait» rarement du gosier, et montait ainsi à des notes fort élevées; mais c'était par l'expression qu*il brillait surtout , et l'on disait qu'il n'était pas possible de savoir tout l'agrément d'une musique tant qu'elle n'avait point passé dans la bouche de Lambert*

Michel n'était pas beau. Il avait la taille petite et la tète grosse; mais, lorsqu'il chantait, on le regardait volontiers, à cause d'un certain air assuré qui tenait à l'aisance avec laquelle il se jouait des difficultés. Beaucoup de savants ont dit que les musiciens avaient toujours un grain

— géode folie. Nous ne sommes pas fixés sur ce peint; mais OD verra, par oette histoire, que Lambert n'était pas pour donner un démenti aux gens de cette opinion.

Le cardinal de Richelieu , qui ne se montra pas trop magnifique pour les poètes , le fut encore moins pour les musiciens. Lambert, il est vrai, ne lui demanda rien ; mais tout le monde pensait que le ministre le devait favoriser d'une pension. Noire chanteur n'était point intéressé ; il se troa* vait assez riche par les leçons qu'il donnait âox dames et ce qu'on lui payait pour aller dans les salons; s'il eût voulu y chanter plus souvent, il eût bientôt gagné de quoi rouler carrosse; mais on ne vit jamais de cervelle plus éventée que la sienne , ni d'homme plus inexact. Il donnait parole à tout le monde chaque matin pour le soir , et de meilleure foi possible; puis il n'allait chez personne. Celui qui le voulait avoir ne le devait point quitter d'une minute , autrement on ne le voyait plus. Ce n'est point trop dire, que d'assurer qu'il y avait bien tous les jours dix maisons dans Paris où l'on se flattait d'entendre Lambert; c'était miracle quand il allait dans une de celleslà. Ordinairement quelque passant assez heureox pour le trouver par hasard dans la rue , l'emmenait et profitait de la rencontre. Michel s*accoa-

tuma ainsi à faire une vie rompue et yagabdnde , qui Tamasait fort, mais où il dépensait tous ses profits. Une foule de vauriens s'accrochaient à lui dans les cabarets; le pl,us souvent il payait leur dépense, et leur faisait entendre gratis ce qu'on lui eût acheté ailleurs à beaux louis d'or. Ces gens du commun Técoutaient, à vrai dire, avec une joie frénétique, et Lambert disait quelquefois :

— Il n'y a que le populaire pour vous ap* plâudir comme il faut , sans crainte de chiffonner ses bardes ou de perdre son quant-à-soi.

Un autre chapitre de dépense considérable poor maître Michel était celui des femmes : il fut un peu libertin , comme tous ceux qui n'ont point d'ordre. Aujourd'hui les dames de la belle société se laissent prendre par la musique bien plus volontiers que par la poésie. Le moindre chanteur trouvera plus vite le chemin de leur coeur que le plus bel e^rit ou le premier poète. C'était justement le contraire dans le siècle dix* septième. Lambert n'eut donc point de bonnes fortunes parmi les femmes de haute volée ; mais il n'en manqua pas dans la petite bourgeoisie; car il était assez d'amoureuses manières. Il donnait beaucoup à ses maîtresses, et, par-dessus tout cela , il entretenait encore des ûiles. L'argent ne lui durait pas longtemps en poche ; mais il

8*estimait lieareui , et ne souhaitait rien. Pour ce qui est de la bonne chère , il ne la méprisait pas , et se mettait la tète en compote une fois on deux par semaine.

Un jour que bien des gens avaient parlé du petit Michel au déjeuner de M. le cardinal. Son Éminence promit à plusieurs dames, qui ne le connaissaient que par renommée , de leur faire entendre ce grand chanteur le soir même à Ruel, après la comédie. Le ministre envoya sur-lechamp le sieur de Bautru à Paris avec un carrosse pour ramener Lambert. M. de Bautru battit longtemps la ville avant de trouver son homme , qui courait alors pour donner ses leçons. Il le joignit enfin chez le président Lepailleur :

— Maître Michel, lui dit-il , nous irons ensemble à Ruel ce soir, s*il vous platt. M. le cardinal vous a promis à des dames de qualité.

— Je n'ai fait que chanter toute la matinée, monsieur, et je ne serai guère en voix ce soir; mais on ne peut manquer à M. le cardinal. Disposez de moi.

— Je vous viendrai prendre en carrosse chei vous à six heures précises. Tenez-vous habillé d'avance, et n'allez pas nous faire faux bond. Le Toi sera peut-être à Ruel , et la princesse Marie a fort envie de vous entendre.

— Il suffit, monsieur, vous pouvez compter sur moi.

•—Je TOUS ai dit à six heures précises et chez vous.

— C'est convenu ; j'y serai.

Il pouvait être alors environ midi. M« do Baotru n'eut pas plutôt tourné les talons que Lambert ne songea plus à son engagement, et s'en fat chez ses bonnes amies. II y serait demeuré jusqu'à minuit , si un marchand de vin ne Veut envoyé avertir qu'il venait de recevoir un ton* neaa de muscat délicieux. Vers quatre heures, Micbel alla dtner chez ce marchand , qui avait sa cave à la Croix du Trahoir : c'était un endroit fameux par plusieurs cabarets où venaient des buveurs illustres (i).

Les dîneurs firent grande fête au petit maître Michel, et lui proposèrent une partie de boire. On se mit quinze ou vingt en même tablée. Le dloer dura trois belles heures, et pendant la dernière on vida un si fier chapelet de bouteilles que deux convives disparurent sous leurs chaises; mais Lambert , avec son air délicat et ses vingt* trois ans, tint ferme jusqu'à la fin. La plupart de ces bons vivants étaient des clercs ou des éco-

(1) u Croix du Tnboir était placée au coin de la me de l'irbre-sec et de la rue Saint-Honoré. G 'est sans doute pour purifier ce lieu souillé par nntempérance qu^on y a mit <iepuit une fontaine.

lien, qui n'avaient pas la tête phis forte que loi. Au dessert, on cria tout d'une voix que maître Michel devait chanter pour payer son écot, et il ne fallut pas le lui dire deux fois. Lambert eutonna une chanson joyeuse, de sa composition, où il avait imaginé , pour ces occasions, une accompagnement de gobelets d'étain , qui produisit an effet merveilleux. Le vacarme alla si grand train qu'on n'eût pas entendu le ciel tonner. L'auditoire n'était que cervelles naturellement chaudes; on applaudit avec une telle, fureur que les pas^ sants s'attroupèrent devant la maison.

— Qu'y a-t-il donc ici? demanda un monsieur par la glace de son carrosse.

— C'est, lui dit-on, le petit maître Michel qui chante dans ce cabaret.

— Dieu soit loué ! s'écria le monsieur.

Ce n'était antre que Bautru courant la ville pour trouver son musicien. Il s'élança an milieu de la compagnie :

— Êtes- vous fou, Lambert? dit-il tout essoufflé. Je vous cherche depuis une heure. M. le cardinal vous attend ce soir.

— Foin de moi ! je l'ai oublié. S'il en est encore tempsv» marchons ; je suis à vous.

— Venez au plus vite; allons! Malheureux! Vous êtes ivre comme un Suisse.

— Ce n'est rien. Je dormirai pendant k ronte. Michel monta en carrosse et ronfla en effet da

meilleur cœar jusqu'à Ruel. La comédie venait de commencer lorsqu'ils arrivèrent. On coucha Lambert sur un lit, dans un étage supérieur du château. Bautru , qui aurait empoché les gour* mades du cardinal si la musique avait manqué , veillait sur son homme, et tremblait qu'il ne fût malade. Heureusement on soupa en sortant du spectacle , ce qui traîna les choses en longueur. Dix heures étaient sonnées lorsqu'on vint avertir le musicien que la* compagnie l'attendait.

— Comment vous sentez-vous? demanda H. de Bautru avec inquiétude.

— Ëh! répondit notre homme en chavirant, les jambes seraient ibrt d'avis du repos, et la tête pèse cent livres; voyons un peu ce que dit la voix.

Lambert respira une grosse bouffée d'air, et lança uo son à pleine poitrine , qui fit vibrer les fenêtres.

— La voix est à son poste, ajouta-t-il , nous pouvons descendre sans crainte.

Les écrivains du temps ont parlé dans leurs lettres et mémoires de cette soirée chez M. le cardinal , et tous se sont accordés sur ce point que Michel n'avait jamais chanté avec plus d'agré-

TOSE I. 23

ment. Le premier morceaa qu'il fit entendre était un air militaire de sa façon , sur le mode phrygien; Mouliniez raccompagnait avec on téorbe , et préluda divinement par une manière de marche guerrière. Messieurs les ofiSciers en furent si transportés d*aise, qu'ils eurent toutes les peines imaginables à ne pas interrompre la musique parleurs cris. Le fameux colonel GassioD était présent, et s'écria au dernier accord :

— Mordieu ! je n*ai jamais ouï de bruit plus charmant ; ce morceau m*allait mettre hors de moi s'il eût continué sur ce ton. Voilà un petit homme qui doit avoir du cœur.

— Chantez-nous quelque chose de plus galaot, demanda M. le cardinal , pour voir si vous saurez attendrir Tâme sauvage de Gassion.

Lambert prit lui-même le téorbe et chanta une sérénade dont les paroles étaient fort amoureuses et dues à la plume de Benserade. C'étaient des plaintes d'un amant sur les rigueurs de sa maltresse, où les antithèses, qu'on préférait alors à toutes choses, n'étaient point ménagées. Il y eut un frémissement de plaisir parmi les dames lorsque le chanteur fit entendre ces mots avec l'expression d'une extçéme douleur :

Non , je ne prétends pas > dégalgneuse Sylvie , One vous tevoiisles monamOttreui transport :

Seulement, en m*6tant la jie , Confessez que c'est vous qui me donnez la mort.

M. révéque de Lyon dit tout bas au cardinal , son frère :

— Cette musique est dangereuse ; elle pousse les femmes à mal faire en amollissant les cœurs, le gage que demain il y aura des maris dont Fhonneur sera endommagé à cause de cet air. Voyez les filles de la reine, elles en ont les yeux tout à Fenvers.

M. de Bussy a raconté quelque part , dans ses lettres, que plusieurs dames, qui tenaient rigueurs à leurs soupirants , s'étaient rendues après avoir écouté des chansons amoureuses du petit Michel. Il ne serait pas étonnant que ce fût à cette réunion chez M. le cardinal ; mais nous ne pouvons nous empêcher de plaindre Lambert de ce qu'avec un si beau talent il travaillait pour faire profit aux autres, et de ce qu'il ne trouva pas, au milieu àe toutes ces belles , une seule personne qui eût seulement Tidée de rêver au musicien.

À cause de l'avis donné par M. de Lyon, le concert fut terminé par une chanson populaire, que De Nîert avait rapportée dltalie. Elle ne causa qu'un médiocre plaisir , et ne put détruire l'impression laissée par la sérénade. M. Farche- ^êque de Reims, qui portait sa robe diablement

courte , et qui devînt par la suite ee fameux dac de Guise, le dernier, tomba en nne passion extrême pour la princesse Anne deGonsagne pendant ce morceau de Lambert, et commença, dès ce jour , tontes ses folies dont nous parlerons ailleurs. M. le cheTalier de Bois-Dauphin , à qui on refusait la main d*une grande dame, s*en fot droit à M. le cardinal et lui dit d*un ton fort animé :

— Cet air ne vous prouve- t-il pas que le cieloe veut point qu*on rende les amants malheureoi?

£t le ministre se tira d^affaire en riant de Tapostrophe; mais, en réalité, il n*avait sa que dire, car il aimait Bois-Dauphin, et le morceau Tavait aitendri* Ce ne fut qu'au bout de deux heures qu'il trouva une bonne réponse ; il prétendit même Ta voir faite sur le moment, bien qu'on sût que cela n'était pas vrai.

— Les raisons de Bois-Dauphin , disait-il, ne sont que chansons.

De tout son beau triomphe, Lambert ne tira qu'un rouleau de pièces d'or et des compliments, comme de maitre à valet; pas une caresse ni nne poignée de main. Si c'eût été un poète aussi grand qu'il était bon musicien , des princes l'eussent baisé aux deux joues, et le roi l'eût fait gentilhomme sur la place.

Il y avait alors une dame de la ville fort cour* tisée par la jeunesse galante. C'était la femme de M. Turcan, le conseiller au Châtelet. On n'avait pas encore fait, en ce temps-là , les malices qu'on débita sur elle depuis , et parmi ses adorateurs deux seulement pouvaient se flatter d'avoir quelques chances de réussir. L'un était Ganillac, chevalier d'Auvergne, qui venait de perdre beaucoup au jeu, et l'autre, M. d'Avaugour, qui se disait parent de M. l'archevêque. Or madame Turcan était tourmentée par deux désirs qui ne lai donnaient aucune trêve, et dont elle parlait sans cesse. Elle souhaitait passionnément d'entendre Lambert et de posséder un morceau de la vraie croix. C'étaient assurément là deux envies d'hoQoéte femme ; mais le démon tourne bien des choses à son profit , et madame Turcan avait de ces imaginations vives qui désirent ardemment et sur lesquelles la raison perd aisément son empire. Un jour que Canillac se consumait à lui conter son amour, elle commit l'imprudence de lui déclarer qu'elle ne saurait rien refaser à celui qui amènerait chez elle le petit Michel , et le lendemain, étant dans un accès de dévotiçn, elle avoua tout bas à d'Avaugour qu'elle aimerait quiconque lui apporterait un morceau de la vraie croix. Voilà nos deux jeunes gens en campagne ,

ron importunant M. rarcbeTéqne, et Fantre courant après maître Lambert.

M.deGanillac exposa franchement au musicien sa position cruelle : il avoua que le reste de son argent comptant ne faisait pas le prix que Lambert demandait ; mais il le supplia de ne point regarder à quelques pièces de plus pour rendre heureux un galant homme qui se mourait d*amour. Lambert était bon et point intéressé; il eut pitié du martyre de Canillac, et promit de chanter pour rien chez madame Turcan; seulement, comme il manquait de parole à un cardinal, premier ministre, il oublia trois fois de suite celle qu*il avait donnée au gentilhomme besoigneux : cela n'est pas surprenant. Canillac, tout en fureur, pensa que le chanteur se jouait de lui, et il l'attendit un matin dans le jardin du Luxembourg*^ pour Tassommer. Fort heureusement, Michel n*y passa point ce jour-là. L'amoureux em[^loya un dernier moyen, qui était meilleur. Il chilfonna ses rubans , ramena ses cheveux sur sa figure, et se frotta les joues avec du blanc, de façon à représenter un homme qui va se noyer de désespoir. Il se montra en cet état chez Lambert.

— Puisque vous ne voulez pas me tirer de peine, lui dit-il, avec une chanson qui vous coûterait bien peu, je viens vous faire mes

adieax, mattre Michel! vous voyez en moi on homme mort.

— Âh ! monsieur le chevalier , s*écria Lambert , ne croyez pas que ce soit par cupidité que je vous ai manqué. J'ai une tête si légère que je ne puis répondre de moi. Si vous le voulez , nous allons partir sur-le-champ et je chanterai pour votre maîtresse toute seule autant qu'elle le désirera.

— Vous me sauvez la vie, mon bon Michel. Prenez votre luth et venez avec moi.

— Faut-il , pensait Ganillac , que j'en sois rédoit à supplier ainsi un misérable baladin ! En quelles extrémités Tamour ne peut-il pas jeter un gentilhomme! '

Chemin faisant, le chevaUer pria bien fort mattre Michel de choisir pour madame Turcan sa musique la plus amoureuse et la plus propre à toocher le cœur.

— Votre maîtresse a-t-elle la voix juste ? demanda Lambert; sait-elle mettre un vaudeville sur Tair sans détonner?

— Elle chante admirablement la FeuiHan- Une (i).

— En ce cas, soyez assuré que je vous la rendrai plus douce qu'une tourterelle.

(I) Satire contre la présidente Lescalopler, et qui a fait du lirait.

Ils trottvèreot madame Turcan assise sur le gazon dans son jardin, et le seal nom de Lambert, que le chevalier prononça d*un air de triomphe , fit un effet prodigieux sur Tesprit de la belle , en la mettant aussitôt en humeur aimable. Notre Orphée savait à fond le chemin des cœurs les plus durs; il prépara la cruelle à Tattendrissement par des airs mélancoliques , et lui chanta ensuite les délices de deux personnes unies par la passion. La bonne musique ne courait point les rues alors : elle était rare, et d*ailleurs elle avait sans doute sur les âmes un empire qu*elle a perdu; car, dès le second morceau, la dame regarda le chevalier moins sévèrement. Au bout d'une heure , Lambert vit bien qu'il avait opéré un miracle , et que les amants auraient plus de plaisir à demeurer en téte-à*téte qu'à récouter plus longtemps.

— Il faut avouer, pensait Michel en sortant, que j'ai fait là un plaisant métier, et je conçois que les magistrats de Sparte aient condamné Timothée à l'amende pour avoir chanté des airs trop voluptueux devant la jeunesse.

Le lendemain, Ganillac, au cobble de ses vœux, rencontra Michel, et l'eût embrassé s'il n'eût été en pleine rue. Il voulait du moins le faire diner avec lui et le bien régaler; mais Lambert

s*excasa, ayant promis de se rendre ehez le président d'Émery, où on l'attendait II serait allé en effet chez le président, s'il n*eût trouvé, à deux pas de là, une troupe de bons vivants, qui lui offirirent sa part d'un godiveau de gibier ; ce qui Feutratna fort loin.

lia musique de maître Michel pensa être funeste k madame Turcan. Le mari entra en suspicion des visites de Ganillac. Un jour qu'il vit passer dans la rue un carrosse de louage , M. le conseil* 1er s'imagina, on ne sait pourquoi , que sa femme était dedans , bien que les stores en fussent baistés. Il monta subtilement derrière le carrosse, et aurait surpris les amants , s'ils ne se fussent'arré* tés par bonheur devant l'église de Saint-Severin. Ganillac assura qu'il avait mené madame Turcan faiife ses dévotions; mais le mari trouva l'explication mauvaise, et comme il s'emporta, le chevalier l'allait battre à grands coups de canne si on oe les eût séparés. Cette affaire a remué quelque peu la ville en ce temps-là ; mais elle n'a qu'un faible rapport avec l'histoire de Lambert , et pour cette raison , nous ne pouvons nous y arrêter.

Nous dirons cependant un mot de d'Avaugour et de son bois de la vraie croix. M. l'archevêque , ravi du désir que ce gentilhomme lui disait avoir

de posséder une si belle relique, et croyant k la conversion de ce jeune débaudié , remua ciel et terre pour le contenter. Depuis environ huit jours Ganitlac n'avait pas vu d*Avaugour chez madame Turcan , lorsqu'il le rencontra sur les escaliers. Il le salua d'un air fort ironique , et lui laissa volontiers le plancher libre, ayant sur lui de grandes avances; mais il se fourvoyait en cela lourdement, car d*Avaugour tenait en poche son morceau de la vraie croix , avec une lettre de M. Tarchevéque qui en garantissait Torigine. Madame Turcan tomba aussitôt dans les bras de d'Âvaugour, et ne se souvint plus ni de Ganillac ni des cbansons de Lambert.

Si maître Micliel savait inspirer par sa musique les sentiments qu'il lui plaisait d'exprimer, il loi arriva aussi de se prendre dans ses propres filets. Il donnait des leçons à une certaine mademoiselle Lepuis, qui était sa meilleure écolière,et de plus assez jolie. Lambert en devint amoureux. Le père n'était pas à préjugés, ni d'une condition à faire trop le difficile. On accorda les jeunes gens ensemble ; mais Michel , tout épris qu'il se montrait, usait de sa négligence habituelle, et demeurait fort longtemps sans parler de la célébration. M. Lepuis crut qu'on se jouait de sa fille : il courut à la duchesse d'Aiguillon , qui le

protégeait , et fil ses plaintes^ Lambert reçut un matin des vers à mettre eu musique de la part de M. le cardinal. C'était uu duo pour Michel et son écolière. Tircis et Philis se promettaient au refrain de $* aimer ^^r jamais^ et le berger chantait :

Philis , J^arréte enfin mon humeur vagabonde.

— Il est temps en effet qu'elle finisse, maître Michel, dit le cardinal en faisant ses yeux. Vous a?ez annoncé partout votre mariage avec mademoiselle Lepuis ; il faut que ce qui a été beaucoup dit soit une fois fait.

Lambert s'inclina respectueusement, et le lendemain il se maria sans regrets , car il aimait son accordée. M. le cardinal avait une belle occasion d'être généreux; mais il ne savait pas toujours profiter de ces rencontres, et il ne donna soani maille aux jeunes époux. On l'en a blâmé généralement.

Madame Lambert essaya par mille moyens de ranger on peu son mari et de lui ôter ses goûts de vagabondage. Elle n'y put jamais réussir. Souvent il rentrait au logis fort avant dans la nuit, ayant dépensé tout ce qu'on lui avait donné pendant le jour, et c'étaient quelquefois de grosses sonunes. La pauvre femme aimait natu-

rellement Tarigenl, le bon ordre et réconomie. Lambert lui apprêta tant de Mueia par aes négligences, qu'elle en mourut de chagrin après trois ans de mariage.

Cette bonne dame ayait une jeune sœur, chei qui notre musicien découvrit un beau jour une Toix admirable et des dispositions extraordinaires. Il l'instruisit, tout enfant, aux secrets de son art, et en fit une chanteuse si habile, qu'elle eut bientôt une célébrité égale à la sienne. Ce n'était plus rien que d'entendre Lambert si Ton n'avait pas avec lui mademoiselle' Hilaire. Cette petite fille était jolie; Michel en devint amoureux; mais elle avait de la raison pour deux personnes , et ce fut elle qui opéra le miracle que madame Lambert avait demandé au ciel. Michel ne quitta presque plus le logis, pour demeurer près de son élève; et cependant on n'a jamais mal parlé de leur intimité. Ce n'était pas pour un pauvre diable de chanteur qu'on faisait des dispenses. Si Michel eût demandé la permission d'épouser sa belle-sœur, on l'eût excommunié pour toute réponse.

Un jour qu'on l'avait appelé à la cour avec Hilaire , M. le duc de Guise se mit à raiUer Michel sur son amour. Lambert perdit la patience et le respect :

— Par ma foi! monsîear le duc, rëponditîl, je De sais si les engagements des grands seigneurs sont moins que les nôtres par-devant le ciel; mais le pape pourrait bien , sans se faire tort , donner «ne dispense à un homme qui ne s*esl point dëmarié deux fois sans permission.

M. de Guise avait rompu ses deux mariages de sa propre autorité, sans attendre les bulles, et cette allusion de Lambert ne lui fit pas plaisir. Heureusement ses occupations ne lui lais- ^ sèrent pas le loisir de songer à procurer des coups de bâton k Michel.

Le cardinal Mazarin ne se montra guère plus généreux que Richelieu pour notre musicien. La protection du président d'Émery ne lui valut, à grande peine , qu'une pension de quatre cents livres , et autant pour la petite Hilaire. Michel prit de rage et se guérît insensiblement de son fol amour; mais il garda rancune à la cour des railleries que daignaient lui adresser ces grands à qui Rome n'avait rien à refuser, et qui usaient largement de leur crédit. Les divorces étaient fort communs depuis un demi-siècle, et Ton vît bien des scandales. Le jeune roi Louis XIV put seul y mettre un terme par sa fermeté.

Lambert se fit longtemps un malin plaisir de se jouer des gens de haut lieu. Il ne regardait pas à Toai I. * 24

laisser échapper de belles recettes, ni aux risques de perdre pensions et protecteurs, quand il s'agissait de. mettre un grand seigneur dans Temluffias. Tantdt il faisait le malade , on bien il feignait une extinction de Toix ; tantôt c*était Hilaire qu*il obligeait à prétexter un catarrhe oo une fièvre. Il se vengea ainsi selon ses petits moyens, et finit par ne chanter presque plus que pour la ville. Cependant, comme sa bourse en souffrait notablement, il imagina un moyen ingénieux de gagner de l'argent sans avoir affiiire à la cour; ce qui était chose réputée impossible. Plusieurs foisdéjàle traiteur Renard l'avait voulu engager, par un marché, à faire de la musique dans son jardin , où venait dîner la noblesse ; mais ce n'était pas le compte de Michel. Il donna la préférence au maître d'un mince cabaret situé dans le faubourg Saint-Germain. On n'y voyait guère que des écoliers , des avocats et des clercs; c^était justement cet auditoire jeune et passionné que notre homme aimait de prédilection. Lambert et sa belle-sœur prirent domicile dans cet endroit, et chantèrent tous les soirs devant les dîneurs, dont le nombre augmenta prodigieusement en peu de jours. Le gargotier en fit du coup une fortune, et Michel y trouva aussi un beau profit. La cour comprit enfin que ce petit musicien

lui Toolait faire pièce, et des gentilshommes parlèrent de le corriger séyèrement. Par bonheur, c*étaît pendant les troubles dé la régence, et beaucoup de nobles , qui flattaient le populaire pour se servir de lui, prirent fait et cause pour ledianteur, et déclarèrent que si on le battait, il faudrait leur en donner satisfaction. La grande Mademoiselle demeurait alors au Luxembourg , qui n*était pas éloigné du domicile de Lambert ; elle envoya un matin son secrétaire, M. de Serais, au cabaret, pour assurer le musicien de sa protection. La princesse était alors dans son bel accès de /roiu2ert6; elle avoue en ses gros Mémoires le plaisir que lui causaient les cris d*amour du menu peuple, tout en s*accusant de cela comme d^une faiblesse : car c'était la plus allière personne de la famille royale, après S. M. Michel fut sensible à tant de déférences, et malgré les rhumatismes dont il s'était dît affligé pour n*étre pas forcé de sortir, il se remit à parcourir la ville avec assurance, et chanta au Luxembourg autant que la princesse le désira. Il y gagna beaucoup parce que Mademoiselle tenait de son aïeul, M* de Montpensier, une générosité incroyable.

Quand les troubles furent apaisés, il se fît une réconciliation générale, et Lambert y prit part comme tout le monde, en reparaissant à la cour;

mais le roi ne loi aceordi jamais la eonsidération dont il favorisa les peintres %t les écrivains.

Un joar, une personne de qualité, à qui Lambert avait plus d'une fois manqué de parole , lui demandait avee impatience s*il voulait ou non venir chanter chez elle; il lui répondit comme Ninon de Lenclos faisait aux amoureux dont die n^avait pas les soins pour agréables : c Attendez mon caprice, t G*est, je crois, à un duc que Michel osa parler ainsi , et cette fois il fut en grand danger de recevoir une correction. M. de la Sablière, qui Taimait, s'employa pour obtenir son pardon , et y eut bien de la peine. Le duc lui voulait casser les épaules. Ninon s'amusa fort de cette réponse de Lambert , et témoigna le désir de voir le musicien. Michel, la sachant mal en cour, Valla visiter avec plaisir, et devint familier dans la maison. Il y diantait souvent, et y fit amitié avec beaucoup de gens de mérite , conune M. Molière, dont le nom devenait fameux; H. Despréaux, qui lisait de beaux vers à ses intimes; Jean La Fontaine, un chimérique d'humeur fantasque, et plusieurs gentilshommes que les galanteries de la demoiselle attiraient au logis. Cette coterie n'avait point le renom de l'hôtel de Rambouillet, ni dessamedisde Sapho (i) ;

(1) Hademotselle de Scudéry.

mais Lambert s'y plaisait bien davantage» et Testime qne la postérité a faite plus tard des amis de Ninon prouve assez que le goût de Michel n'était pas mauvais.

Lambert demeurait encore près du Luxem* bourg , lorsqu'un jeune homme » portant la livrée d'Orléans, se présenta devant lui un matin.

— Maître Michel , dit ce jeune homme avec modestie , je ne suis qu'un marmiton de cuisine de Mademoiselle , et je n'ai pas de quoi vous payer des leçons; mais j'ai si grande envie d'ap-* prendre» que je vous supplie de me donner seu^ lement quelques avis et de m'indiquer les éludes que je dois faire. Je chante peu » n'ayant point de voix ; mais je joue assez joliment du violon , et j'ai une idé du contre-point et de la composition.

— J'entends, mon garçon, tu es un vrai valet à musique. Tu sais de tout juste ce qui est néces» saire pour ne rien faire de bon ; mais voyons comme tu joues du violon , je te vais juger sur-^ le-champ.

Le marmiton prit son instrument et exécuta un morceau de sa façon. Dès les premières mesures, Lambert marqua les temps avec sa tète d'un air satisfait ; il s'anima ensuite peu à peu » et finit par s'écrier :

— Mais ceci est admirablement jouél Je n'ai

Jamais on! tirer si boa parti d'un violoD. Holà ! mon ami « tu es un excellent musicien. Il faut quitter le château. Viens demeurer avec moi, je me charge de te pousser; je t'enseignerai les règles, et te donnerai le tour qui te manque encore (i). Comment t'appelles tu ?

— Baptiste Lulli.

— Eh bien ! Baptiste , je te prédis que tu feras ton chemin.

Lambert s'en fut demander audience à Mademoiselle, et déclara devant Son Altesse qu'on garçon de ce talent ne devait point rester enfoui dans les cuisines. Malgré son amitié pour Lambert, la princesse, charmée d'avoir un bon musicien parmi ses valets , ne voulut point donner congé au petit Baptiste ; mais elle lui permit de quitter aussitôt le tablier pour les chausses retroussées. Elle autorisa Lulli à voir Michel autant qu'il le voudrait, et donna sa parole que, s'il profitait bien des leçons, elle prendrait une troupe de musiciens dont il ferait partie.

Au bout de six mois, Baptiste portait le pourpoint noir comme les secrétaires, et avait sons ses ordres douze violons qu'il conduisait , et qui jouaient si joliment ses compositions, que Sa

(1) Michel voulait dire' sans doute ce que nous appelons aujourd'hui le ttxl^'

Majesté elle-même en fut étonnée. Lambert n'était pas jaloux : il diisait partout que ce petit Baptiste, qu'on traitait encore comme un baladin, ferait un jour de si belles choses, que les princes Ini porteraient respect. En effet , après avoir composé des sérénades et des airs de danse pour les ballets du Luxembourg, Baptiste fut enlevé à Mademoiselle par le roi. Il dirigea les fameux vingt-quatre petits violons ; puis il fonda rOpéra, et la musique devint entre ses mains un art de premier ordre , à cause des chefs-d'œuvre qu'il composa sur les poèmes de M. Quinault. On peut juger de tout ce qu'il eut à faire, puisqu'on lui doit non -seulement d'avoir écrit ces beaux ouvrages, mais aussi d'avoir formé les chanteurs, les chœurs et les orchestres.

Lambert avait eu de sa femme une fille dont Baptiste était devenu amoureux comme elle n'avait que quatorze ans. Il l'épousa dès qu'elle fut nubile , et prit chez lui son beau-père. Maître Michel , à soixante ans , ne chantait plus guère ; mais il aida merveilleusement Lulli ' à créer un théâtre lyrique, et sa vieillesse fut fort adoucie par cette pensée que la musique , dont il avait ùît sa vie , allait enfin marcher de pair avec l'art de Raphaël et celui de Corneille. Il disait en écoutant les premières pièces de son gendre :

— Âh ! si j'avaû encore mes trente ans , comme je chanterais ces belles mélodies !

Le célèbre médecin Fagon emplop plusieurs fois avec succès la mnsiqne dans la gnérison de certaines maladies des nerfs, comme la catalep* sie, le mal caduc et rbystérie. Il eut à ce sujet des conférences avec Lulli et Lambert , qui le secondèrent puissamment dans ses expériences. Uilaire , dont la voix avait une douceur et un charme particulier, fut d'un grand secours à messieurs de la faculté dans leurs essais.

11 se forma bientôt à Paris des écoles de chant et de composition , pour fournir des sujets au théâtre lyrique. La musique prit, en quelques années , un essor prodigieux. Lambert mourut dans rinstant où cette révolution achevait de s*opérer. Il n*en jouit pas longtemps; mais il eut du moins la consolation de voir son gendre recevoir du roi les compliments les plus flatteurs après la représentation de Topera d'Àrmide.

— Monsieur Lulli, dit Sa Majesté, voilà un ouvrage qui s'en ira devant la postérité; je tiens mon r^ne pour honoré par votre beau génie.

— Je le crois bien! s'écria involontairement Lambert ; c'est un chef-d'œuvre à mettre auprès dnCid.

— Vous allez loin, mattre Michel, reprit le roi

en souriant; mais nous vous accordons que la musique doit beaucoup à Baptiste.

Peu de temps après cette soirée de triomphe , Michel n'existait plus.

Tout le monde sait quel grand relief avait alors le nom de Lambert , par ces vers de M. Despréaux ;

HoUère avee Tartufe y doit Jouer son r6le ,

Et I.ainbert, quipiusett, m'a donné sa parole. —

Quoi ! Lambert? — Oui Lambert. — A demain , c'est assez.

S'il ne se fallait pas défier des vers en matière de renseignements, et si on avait Tassurance que le qui plus est de M. Boileau n*est point là pour la mesure » à cause de ses trois syllabes , on en pourrait conclure que Michel avait plus de célébrité que Molière lui-même ; cependant la chose n*est pas suffisamment établie par ce passage de la satire du dîner pour que nous l'osions garantir. Aujourd'hui on ne connaît Lambert que de nom , et chacun a répété cent fois ces vers de M. Despréaux sans penser seulement à demander qui donc était cet homme plus recherché que Molière. Si quelqu'un m'adressait cette question, je n'hésiterais pas à dire :

— Michel Lambert fut le père du chant en France aussi bien que Corneille le fut de la tragédie.

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