PADL DE MUSSET. — TOME II
ce qu'elle pat au préjudice de son aîné. M. de Fontenay, le père, mourut à propos comme le chevafier n'avait plus ni argent ni crédit. On pense bien qu'il ne fut pas si sot que de payer ses créanciers; il vendit son patrimoine à la sourdine et partit pour Paris en grand équipage.
Dans son chemin M. de Fontenay rencontra , sur la place d'un méchant village, un pauvre diable de barbier qu'on menait pendre pour avoir épousé deux femmes. Les gens de l'endroit regrettaient fort la perte de ce barbier, parce qu^il n^y avait que lui de cet état dans le village.
— Mes amis, dit Fontenay aux soldats de la maréchaussée, si vous pendez ce garçon-là » il n'y aura plus personne pour vous raser. Je toîs là-bas deux charrons , prenez>en un à la place da barbier, la potence n'y perdra rien, et le canton trouvera du bénéâce.
— Ce n'est pas le compte de la justice « mon gentilhomme, répondirent les soldats qui entouraient le patient ; nous avons commission de mener pendre un barbier et non pas on charron.
— El moi je vous dis que vous pendrez un charron si voifs voulez ; mais que vous ne pendrez pas ce barbier ; car je le prends sous ma protection.
— Oui dà ! est-ce que vous êtes le roi pour lui faire grâce?
Fontenay se plaça sans répondre au milieu du chemin , Tépée à la main , avec les quatre estafiers qui marchaient à sa suite.
— Holà ! brave homme , dit-il au condamné , veux-tu être mon valet de chambre?
— Bien volontiers, si vous me tirez du mauvais pas où je suis.
— Je te donnerai deux écus par mois.
— Je suis à vous , monseigneur.
— A présent, bonnes gens, vous n'aurez pas l'audace de pendre un de mes laquais^ laissez aller ce brave homme, ou vous aurez affaire à moi.
— Et qui êtes-vous donc pour parler comme an prince?
Fontenay n*eut garde de dire son nom. Il tomba sur les gens du roi à Timproviste et les mit en déroute, avec Taide des paysans, qui le secondèrent à coups de pierres ; puis il emmena son barbier sur la croupe d'un de ses chevaux.
Après ce bel exploit, digne du héros de Cervantes, M. de Fontenay, jugeant que la grande route n'était pas sûre pour lui , prit les traverses et gagna Paris sans mauvaise rencontre. Avec de la dé|>ense, de l'esprit et une jolie figure, iin
gentilhomme fail vite son chemin dans la capi< taie ;. Fontenay se vit inviter partout où il y avait du vin , des cartes et des femmes. L'argent ne lai tenait pas aux doigts, et sa rapière voyait le jour deux fois le moins par semaine; il devint célèbre en peu de temps. 11 jouait en grand seigneur, 6e cachait hardiment sous les lits des dames, escaladait les fenêtres comme un démon, battait le guet quand il s'enivrait, et traînait à sa suite une escorte de beaux garçons que leur fortune incommodée lui rendait fort dévoués. Une douzaine de duels achevèrent de le mettre en renom ; il passa pour rfaomme le plus aimable qui fût alors. Les beautés à la mode en raffolaient ; c'était à qui lui ferait les plus doux yeux quand il étalait ses rubans et ses plumes sur le Cours. Il est vrai qu'il avait bon air et la tournure la plus cavalière qu'où pût voir. Rien ne lui coûiait quand il avait un caprice en tète; il donnait les plus beaux cadeaux du monde, et il aurait dépensé cent louis pour mener à bien une mystification.
Il y avait alors à Paris un duelliste fameux qu'on appelai! le chevalier Miraumont. Cet hoflome se rencontra un jour avec Fontenay à courtiser la même femme, et ils n'allèrent pas loin sans se proposer une partie de coupe-gorge sur le pré. Us se battirent un grand quart d'heure sans se blesser;
à la fin, Miraumont reçut un coup d*estoc dans la poitrine, dont il pensa mourir; il parait que la botte était de toute beauté, car on en parla comme d'une passe savante, et le vainqueur reçut le glorieux surnom de Fontenay-Coup-d'Épée. Miraumont se guérit et se lia intimement avec Fontenay ; mais notre chevalier posséda seul , depuis ce jour, le haut du pavé.
Un matin pourtant Fontenay , en traversant le pont Notre-Dame, vit .venir en face de lui un gentilhomme de bonne mine , qui tenait aussi le poing sur la hanche et occupait bien quatre pieds en largeur par Tétalage de S9n manteau. Le galant ne paraissait pas disposé à céder le pas ; et comme Fontenay, ne se serait pas dérangé pour un royaume, ils se coudoyèrent de toutes leurs forces»
— Voilà un hardi gaillard? s'écria le chevalier.
— Cet impertinent medéplatt, répondit Tautre.
— Apprenez que je suisFontenay-Goup-d'Épée.
— Goop-d'Épée si vous voulez; en ce cas je me baptise Lachapelle-Coup-de-Canon.
— Gorbleu! je serai pour toi un coup de tonnerre.
— G*est ce que nous allons voir. J'en ai déjà tué neuf, tu feras le dixième.
— Et moi quinze, cela va faire seize.
Ils mirent flamberge au veut, et s'allaient trans-
daines ; pois oo 8*y ludbîtoa pea k pea, on finit par en rire et Ini tonl pardonner. Les portesn de nouvelles étaient mal reçus dans les ruelles dn matin quand ils n'avaient pas à raconter quelque folie de Fontenay. Tout le monde rechercha Thonneur de sa connaissance, et ii devint tout à fait à la mode.
Un matin que Miraumont Tétait venu voir, et qu'ils ne savaient à quoi passer le temps , ils imaginèrent d'attacher un grand panier de guerre à la poulie du grenier à foin et de* poster deux commissionnaires dans la me , au pied de la maison , avec ordre de saisir les jolies filles qai viendraient à passer et de les faire monter par la corde jusqu'au grenier. Une fois qu'elles avaient perdu terre, les filles ne songeaient plos qu'à se bien tenir et se laissaient hisser docilement jusqu'en haut. Celles qui ne se trouvaient pas au goût de nos galants étaient renvoyées par le même chemin ; les autres, ils les gardaient, leur donnaient la collation et en faisaient ensuite ce qu'ils pouvaient, selon l'humeur où elles étaient. Celte plaisanterie dura plusieurs jonrs, de sorte qu'on le sut par la ville, et il n'y avait plus que les filles délurées qui eussent le courage de passer devant la maison de Fontenay. Cependant un teinturier, dont la femme avait fait le
voyage el dëcoaobë da domicile conjagal , voalot porter plainte contre le chevalier. Le bourgeois fat mal reça des gens de loi ; on lui prouva que sa femme devait être honorée d'avoir eu , par occasion, le même sort que tant de belles dames, qui ne songeaient pas à s'en fâcher :on lui dit que si c'était tout autre que Fontenay on lui ferait justice, mais que l'homme le plus aimable de son siècle méritait bien d'avoir quelques petits privilèges. On lui conseilla même de ne pas crier trop fort , de crainte des coups de bâton , et le teinta> rier finit par s'apaiser.
Une autre fois, ayant traité ses amis dans ao cabaret isolé , Fontenay donna des vins si excellents que les convives s'échauffèrent prodigieuse-* mcDt. L'un d'eux jeta, sans crier gare, une bouteille par la fenêtre, et le hasard conduisit méchamment le projectile au milieu d'une troupe de marchands forains , dont il y eut un pauvre diable fort endommagé. Les passants entrèrent en fureur, et, sans égards pour la qualité des gentilshommes, les voulaient assommer à coups de pierres. La maison du traiteur fut assiégée chaudement et défendue avec courage. Fontenay et ses amis avaient des armes à feu ; ils tuèrent deux marchands, et la maréchaussée accourut au bruit de la bataille. Par bonheur l'officier
qui la commandait élait un ami du chevalier.
— Pardieu, monsieur de Fontenay, dit-il, vous êtes plus heureux que sage ! Voilà une aventure qui pourrait vous faire jaser avec la justice, si je ne savais trop ce que je vous dois. Sauvez-vous avec vos convives, j'arrêterai seulement vos valets, et nous dirons que ce sont eux qui ont eu querelle avec les marchands.
Le barbier Niquet , qui avait déjà échappé miraculeusement à la potence, fut mis une seconde fois en jugement; mais le crédit de son mattre lui sauva encore la vie. A Texception des parents que laissaient les deux morts, tout le monde s'amusa beaucoup de cette histoire. Cependant d'autres équipées de ce genre finirent par mettre Fontenay en mauvaise odeur auprès du menu peuple ; on lui tendit plus d'un guet-apens où il gagna de gros coups d'épée.
Au milieu de ces extravagances , le chevalier vit sa fortune couler entre ses doigts, comme Teau dont il se parfumait. Les quinze bonnes mille livres de revenu que lui avait laissées monsieur son père avaient disparu complètement. Il jeta un regard calme sur les derniers mille écus qui restaient encore dans son tiroir, et s'écria en se frottant les mains :
— Qu'est-ce que je pourrais faire avec cela pour me bien divertir?
Dans ce moment nn personnage assez ridicule se fit annoncer. C'était M. Petit-Paîts, espèce de grotesque enrichi par le commerce et qui voulait trancher de Thomme comme il faut.
— Monsieur le chevalier, dit le visiteur, je donne dans trois jours une grande fête à ma terre de Palaiseau , et je prends la liberté de vous y engager. Nous aurons le divertissement d'une grande pèche dans mon étang ; et puis la danse en plein air dans mes jardins. Me ferez-vous l'honneur d'y venir?
— Monsieur, répondit Fontenay, je n'aurai garde d y manquer.
Le chevalier avait déjà conçu le plan d'une admirable mystification. Le père de Petit-Puits avait gagné sa fortune à fournir des éperons aux armées ; Fontenay courut la ville pour acheter tout ce qu'il y avait d'éperons chez les selliers, et comme il n'en trouva pas encore un nombre suffisant pour ce qu'il désirait, il fit travailler eztraordinairement des ouvriers pendant la nuit. Il commanda des éperons de forme gigantesque, en bois et en métal , et il envoya secrètement ses laquais jeter une énorme cargaison dans l'étang de M. Petit-Puits.
Le jour de la fête arrivé, la compagnie se trouva nombreuse et brillante ; le maître du logis
se donnait des airs de grand seigneur. Après la collation , qu'on trouva servie dans une tle charmante, on voulut prendre les plaisirs de la pêche. Les filets furent jetés de tous les côtés à la fois; nais à la grande surprise des pécheurs , on ne tira de Teau que des éperons. Un éclat de rire général gagna rassemblée. M. Petit -Puits se frottait les yeux et croyait à un prodige. Il ea demeura un mois malade» et on crut qo'il en deviendrait fou. La ville et la cour ont fait long* temps leurs délices de cette aventure, et la reine voulut que Fontenaj vint lui-même au diâteau pour la raconter dans tous ses détails.
Si la plaisanterie était bonne , elle coûtait cher, car le chevalier y avait mis sa dernière pièce; heureusement il restait la vaste carrière des dettes. Fontenay s'était ouvert par ses dépenses un s«perbe crédit , et puis la coujr était pleine de gens n'ayant d'autre mérite que leur argent, et qui, pour en tirer quelque honneur, étaient ravis de le partager avec l'homme le plus aimable de la terre; mais il est un terme aux meilleures choses. Fontenay ne se lassait pas d'emprunter, et on commençait à ne lui plus prêter avec autant de plaisir. Ses amis s'éloignèrent un à un, les fenmies seules ne l'abandonnèrent pas. C'était la mode, il est vrai, de donner des présents à ses mat-
tresses; mais comme il gouvernait les modes, bien loin d*en être Tesclave, les belles ne lai surent pas trop mauvais gré de ses infractions aux lois de la galanterie ; bien plus , il se laissa régaler sans scrupule, et son orgueil n'eut pas la permission d'en être contrarié. Cependant il baissa peu à peu 'dans Teslime publique ; il gagna la trentaii^e sans s'en apercevoir, et de vagues inquiétudes vinrent un beau jour voltiger, comme des oiseaux sinistres, à Tentour de son chevet.
Dans son malheur, Fontenay ne s'amusa point à faire le misanthrope , ni à se promener en désordre par les rues comme feu Timon l'Athénien; il prit conseil du barbier Niquet , son valet de chambre , imagina des expédients, remua ciel et terre pour parer aux difficultés et arracher de l'argent aux riches et des délais aux créanciers. 11 gagna encore ainsi une année de répit.
Une chose qui paraîtra incroyable , c'est que le chevalier se trouvait avoir un débiteur en ce monde. Un propriétaire normand lui avait acheté un reste de terrain et ne l'avait pas encore payé. Il envoya en province l'ingénieux Niquet avec ordre de tirer de la créance ce qu^il pourrait en écus comptant.
Le barbier demeura fort longtemps en campagne.