TOME II
Eh bien ! lai dit Footenay quand il le vit revenir , m*apportes-tu de Fargent?
— Hélas! non, monsieur le chevalier; mais mon voyage ne vous sera pas inutile. Je vous donne ma foi qu'il vous vaudra plus de dix mille livres.
— Comment eela , maraud?
— C*est que votre débiteur m'a promené, payé de monnaie de singe et trompé de cent façons ; aussi je sais maintenant une foule d'échappatoires, à l'usage des créanciers, que j'aurais ignorées toute ma vie et qui nous profiteront.
Peut-être l'honnête Niquet avait-il touché l'argent et confisqué la somme à son profit, car il était le modèle de ces domestiques précieux qui servaient admirablement leurs maîtres en les volant , e^ dont le valet de chambre du chevalier de Grammont suivait les traditions trente ans après.
Une fois qu'il fut au su de tout le monde que Fontenay n'avait plus rien , on commença de le trouver moins aimable. Il fallait que dans ses calembourgs et facéties il rencontrât bien plus heureusement pour qu'on daignât l'applaudir. Les envieux le raillaient en arrière ; il ne se soutenait plus que par sa vieille réputation , car ce qui est passé en chose reçue ne se détruit jamais entiè-
rement. Cependant il s'en alla toujours perdant de son influence et de sa considération. Il n'avait plus de table , mangeait où il pouvait, fuyait les cartes pour les avoir trop aimées , et se voyait réduit à faire des mystiâcations qui ne coûtaient rien. Ses ennemis se hasardaient à l'appeler tout bas mauvais plaisant, et s'étonnaient qu'un tel homme eût obtenu des succès, comme il arriva plus tard au célèbre Bassompierre lorsqu'il s'en revint de la Bastille.
En outre, le chevalier, par suite de ses duels, était tout percé de coups. Il n'avait pas de membre qui n'eût reçu quelque estafilade. Il sentait que l'âge ne tarderait pas à le rendre maladif. Sa tête, plus active que jamais, l'avertissait du danger, il résolut de se relever d'une manière triomphante par tine action d'éclat, et de ramener à lui l'ingrate fortune par la dernière et la plus belle des folies , le mariage.
11 jeta les yeux sur madame Descordes, veuve d'un conseiller à la cour des comptes, et qui avait du bien. L'entreprise offrait mille difficultés ; la dame , quoique jeune et jolie , vivait fort retirée dans une maisonnette auprès de la forêt de Boulogne; elle venait rarement à la ville, ne recherchait point les fêtes, et se montrait seulement dans les endroits publics. Fontenay la rencontra
pinsîears fois au Cours, et commença par Tordinaire début des œillades. On ne prit point garde à lui. Le chevalier vit bien aux airs fiers de la jeune veuve, à ses yeux noirs et vifs , à son teiat haut en couleur, que c'était une personne à loi donner du tourment s'il venait à mal entrer en matière. Les renseignements lui apprirent qu'en effet c'était une maîtresse femme , qui avait mené son mari à la baguette , et se piquait de faire la tigresse. Elle répondait aux galanteries par des rebuffades, et se moquait des mourants à leor barbe.
— Elle est digne de mes attaques, pensa Fontenay sans s'effrayer.
Un jour qu'il la rencontra aux comédies do fameux Garguille, le chevalier, décidé à attirer l'atieniion de la dame, se plaça devant elle, ei feignant de ne l'avoir pas encore remarquée, il 8*écria tout haut :
— Vertudieul que voilà une jolie personne! Puis il s'en fut à l'autre extrémité de la salle et
ne tourna plus les yeux du côté de la veuve. Le lendemain, au Cours, il s'aperçut qu'on le reconnaissait, et comme madame Descordes le regardait en chuchotant avec l'une de ses amies, il lui adressa an salut respectueux qui lui valut on sourire.
Maître Niquet mit aussitôt son plus bel habit pour porter une lettre à Boulogne. Géiaçii une déclaration délicatement tournée, à laquelle le poète Théophile avait ajouté à crédit un madrigal fort agréable. La veuve en prit lecture sans colère ; mais elle répondit en riant :
— Tu diras à ton maître que je ne veux point de son cœur à mes pieds ; cela me gênerait pour marcher, quoique je le sache plus léger que du liège. Je ne suis pas pour me donner à une tête sans cervelle.
— Eh! madame, s*écria TintelligentMiquet, c*est une belle et sage personne comme vous qui lui pourrait donner de la cervelle , si vous vouliez aimer monsieur le chevalier; mais si vous le maltraitez, vous lui ferez perdre le peu qu'il en tient du ciel.
— Ce n'est pas mon affaire de rendre la raison aux écervelés; la tâche serait trop rude. Qu'il s'arrange comme il pourra. Dis-lui qu'il me laisse en repos.
— Je ne lui porterai pas une réponse aussi cruelle. Il se jetterait dans la rivière, ou se percerait de son épée. Hélas! bon Dieu ! nous Tirions mettre en terre demain.
— Fais-lui donc la réponse que tu voudras. •*- Je n'ai point assez d'esprit pour en inventer
une, madame; il dut que vous m*y aidiez.
— Tu es UD rusé coquin ! Va dire au chevalier que je connais ses prouesses , que je le tiens pour un garçon digne de plaire aux personnes àlinmeur facile ; mais que je ne suis point de ces femmes-là ; que s^il a résolu de vaincre mon cœur, il vaudrait mieux pour lui avoir entrepris d'escalader le soleil ; que j*ai Pâme trop fière pour les libertins, et que je le défie ; que pour commencer je lui ferme ma porte et lui fais gageure qa*il n'arrivera pas jusqu'à moi.
— Âh! vous me transportez d'aise» madame, car mon mafire n'a jamais perdu de gageure qu'aux jeux de hasard.
— Ce sera donc la première fois.
— Il accepte le défi, madame; nous ne demandons que huit jours pour pénétrer dans votre maison par ruse ou par force.
— C'est entendu. Je ne crains pas la ruse. Aucun homme n'entrera chez moi cette semaine, et ton maître ne saurait se déguiser en femme avec sa longue taille. Quant à la force, s'il l'emploie contre moi, je l'avertis d'avance qu'il a trouvé , comme on dit, chaussure à son pied. Mes laquais auront de bonnes armes, et on lui cassera la tète sans façon.
— C'est ce qu'il faudra voir , madame. Je cours
porter le défi à M. le chevalier, et commander son pourpoint de noces , car avant huit jours il vous aura gagnée , ou bien il sera mort.
Dès le lendemain la jeune veuve prit chez elle un renfort de douze nouveaux domestiques, qu^elle paya généreusement de peur de la corruption. Elle les arma jusqu'aux dents comme des coupe- jarrets , et fit une provision de vivres pour la semaine , afin de n'avoir pas à sortir , ni même à ouvrir les portes, qui furent soigneusement barricadées.
Fontenay reçut avec ravissement la nouvelle du défi. Afin de laisser passer le premier feu de la vigilance ennemie , il demeura trois jours à Paris sans commencer l'attaque. L'ennui et la négligence s'introduisirent dans la place. La dame s'imagina que le chevalier ne songeait pas à gagner la gageure. Pour s'en assurer , elle vint un soir à la ville avec six estafiers autour de son coche. Fontenay apprit qu'on avait aperçu madame Descordes à la comédie. Il courut aussitôt, suivi de quatre soldats de sa compagnie, se mettre en embuscade dans la forêt. Vers onze heures du soir, le carrosse arriva de la capitale. Le chevalier tombe à l'improviste sur les laquais et les met en déroute , jette le cocher à bas de son siège , et tandis que maître Niquet retient les chevaux , il
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ornm la portiire et s'éhoee i c6lé de U jeoK
TeBTC.
— N'aide pas gagné, nudane? tni dii-U;iK Toîli parvenu justju'i vous.
— Ce n'est pas ainsi qaeje l'entends, cher». lier. C'est dans ma maison qn'il voBsfaal pénétrer.
— Ah ! Tons n'êtes pas de bonne foi,
— S lait : je me «nis expliquée. D'ailleors il me faut beau jeu. Ou ne gagne pas la première partie sans donner la revanche.
— Allonsl je tous l'accorde; mais puis^ j'ai la première manche, j'en réclame le prix.
— Que Toulez-TODS donc?
— Donnez-moi un baiser.
— Je ne puis le refuser; mais vous me himrei rentrer chez moi paisiblement.
— Il y aura trêve jusqu'au jonr.
Fonienay embrassa l'ennemi , et le coche se
remit en route.
La jeune veuve, de retour dans sa maison, ilets comme un général d'armée, s et misérables ; elle mit un poilare, et jura de luer de sa maio manquerait do courage, employa deux jours et deux nuits lu logis de la dame, pour trouver
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un moyen de s'y introduire. Il employa vainement le déguisement et rescalade. On le reconnut sous le costume d'un porte-balle ambulant Il se vit refuser l'entrée à trois reprises , et la veùve , qui parut elle-même au guichet , le railla si cruellement, qu'il en pensa mourir de dépit. Les murs du jardin n'étaient pas élevés; mais à la première tentative qu'il risqua par cette voie, des chiens de garde éveillèrent les laquais, et il fallut s'enfuir; à la seconde, Fontenay tomba dans un piège à loups qui lui eût brisé la jambe s*il n'eût porté ses grosses bottes de cheval. Il se retira tout écorché et au désespoir. La force seule restait donc ; il résolut de l'employer et de livrer un assaut furieux.
Comme il avait des amis partout, Fontenay obtint des officiers de l'arsenal qu'on lui prêtât deux petites pièces d'artillerie appelées fauconneaux. Il les plaça fort habilement à la lucarne d'an moulin qui dominait entièrement la citadelle assiégée. Le meunier éleva quelques difficultés ; mais on lui donna le choix entre de Fargent et des coups de bâton , et il entra bientôt en arrangement. Le chevalier fit d'abord jouer ses pièces chargées à poudre seulement , afin d'intimider l'ennemi et de montrer la belle position de ses batteries; puis il envoya maître Niquet
en parlementaire. La dame parut à une fenêtre :
— Ce n*est pas, répondit-elle, après dnq jours de résistance que je me rendrai. J'ai tonjours été curieuse de voir un siège et une bataille; dis à ton maître que je suis charmée d'en trouver une aussi bonne occasion. Dût-il ne pas laisser ici pierre sur pierre, je me donnerai le divertissement de tenir ferme jusqu'au bout.
— Prenez-y garde, reprit Niquet, il ne fait pas bon mettre des gens comme nous au pied dn mur ; le dégât sera grand , et nous sommes certains de réussir. Rendez-vous avant qu'on ne jette à bas votre logis.
— Nous ferons bonne contenance , vous dis-je; c'est moi-même qui dirigerai la défense. Ton maître n'en a pas fini, car je lui brûlerai la cervelle avec ce pistolet, et je veux me tenir pour cela sur la brècbe.
— Eh bien! nous allons nous amuser, repartit Niquet; aussi bien l'histoire sera pour produire sensation à la cour et faire honneur à M. le chevalier.
Un quart d'heure après ce pourparler, l'artillerie menait un bruit effroyable. Cependant une demi-journée s'écoula sans que la porte ni les murailles eussent l'air de vouloir tomber. Les boulets des fauconneaux étaient petits et prati-
quaient seulement des trous dans le plâtre, sans beaucoup endommager la citadelle. Encore la moitié des coups étaient-ils perdus à cause de rinhabileté des artilleurs. On avait garni les fenêtres avec des matelas, à Tabri desquels se cachaient les assiégés, qui tiraient plus sûrement contre Tennemi. Fontenay eut deux de ses gens blessés par les arquebuses , et voyant que la besogne n*avançait pas , il écumait de colère. Du côté de la citadelle on poussa des cris de triomphe quand le feu s'arrêta.
La maréchaussée, attirée de loin par le vacanne était venue s'interposer entre les combat* tants. Le chevalier crut un moment que ses plans étaient ruinés. Heureusement, comme il ^connaissait Dieu et le diable, Tofiicier du roi se trouva un de ses admirateurs.
— Monsieur , lui dit Fontenay , vous savez que la reine mère est malade et languissante. Personne hier n*a su lui donner la moindre nouvelle qui pût la distraire; j'ai imaginé ce moyen de lui prociirer un instant de plaisir. Gourez à Paris raconter ce qui se passe ici , et vous aurez des chances de grands succès dans toutes les ruelles. Je vous dirai même tout bas que des personnes de Ta meilleure qualité m'ont engagé à entreprendre celte folie pour le bien de l'auguste malade.
— Cesl différent, cbevalier, répondit Tofficier. Je n*ai garde de contrarier le gentilhomme le plus galant et le plus aimable de notre temps. Agissez comme vous Tentendrez; mais je vous engage à éviier Teffusion du sang , si cela ne vous gène pas trop.
— Soyez tranquille , nous ferons plus de bruit que d'ouvrage. S*il y a trois ou quatre manants de blessés, ce sera le pire qui puisse arriver.
— A la bonne heure.
Une fois qu'il eut ainsi le champ libre , Fontenay se mit en mesure de frapper un coup décisif. Il partit à franc étrier pour Paris, et s'en alla descendre à Tarsenal. Il obtint du grand maître de Tartillerie un pétard à faire sauter les portes des places de guerre. La belle résistance de sa maitresse l'avait tellement exaspéré qu'il ne songea pas à envoyer un nouveau parlementaire.
Le chevalier mit le feu tout d'abord à son pétard , et la porte vola en éclats par les airs. Alors les assiégeants entrèrent l'épée à la main dans la citadelle. Plusieurs décharges de mousquets furent encore échangées sans accident, et Fontenay pénétra le premier dans une salle basse qui précédait les cuisines. Il criait déjà : Ville conquise ! lorsqu'il aperçut la jolie veuve qui tenait deux pistolets dirigés contre lui , et
qui, de peur d'être saisie au corps , avait ouvert entre elle et Vassaillant la trappe d*UDe cave profonde.
— Si VOUS avancez vous êtes mort! dit la dame.
— Tuez-moi si vous voulez, répondit Fontenay» j'ai gagné.
— Vous avez perdu si je vous tue.
— J*ai gagné puisque j*ai pénétré jusqu'ici.
— Soit; mais rendez-vous , ou vous êtes mort, vous dis-je. Rendez-vous à discrétion.
— Que ferez-vous de moi si je me rends?
— Je vous garderai en ma puissance aussi longtemps qu'il me plaira , et je prendrai des délais pour vous donner le prix de la gageure.
— J'entends; vous me ferez languir éternellement. J'aime mieux la mort.
— Vous mériteriez qu'on vous la donnât, chevalier, dit la veuve en laissant tomber ses armes. Vous êtes bien le garçon le plus obstiné que je connaisse. Allons ! je vous accorde la vie.
Fontenay sauta par-dessus le gouffre de la cave, et tomba aux pieds de sa maîtresse. La paix était signée. Les combattants dînèrent gaiement ensemble , et le soir le chevalier conduisit sa maîtresse à la comédie, où l'histoire lit tant de bruit qu'on ne prêta aucune attention au spectacle.