‹ Mignard et RigaudChapitre 21 sur 38 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

Il ne faut pas croire pourtant qae le mariage se soit conclu tout de suite. Fontenay avait encore de rudes épreuves à subir. La veuve était qnioteuse et fantasque. Elle se reprochait d'avoir cédé trop légèrement , et craignait qu*un mari libertin ne lui donnât des chagrins. Elle resta trois mois dans rindécision.

Un jour qu'elle se promenait dans son jardin, en compagnie de Fontenay, celui-ci, qui avait souvent des fantaisies d'écolier , monta dans an arbre.

— Vous me rendez si malheureux avec vos lenteurs, dit le chevalier, que je me jetterais volontiers à terre pour me rompre le cou.

— Je sais , répondit la dame , que, si je vous en défiais, vous vous jetteriez par méchanceté ou par entêtement; mais, si Tarbre menaçait de tomber par hasard , on vous verrait descendre au plus vite.

— Âh I vous croyez cela ? s'écria Fontenay ; eh bien ! je veux qu'on vienne scier cet arbre par le pied tandis que je suis dessus.

— Ce serait encore une sotte obstination , qui ne prouverait rien.

— Que cela prouve quelque chose ou rien , je veux qu'on scie cet arbre.

— Taisez-vous , chevalier ; vous êtes un fou.

— Fou, si vous voulez : on sciera 1*arbre. Âh! vous croyez que j'aurais peur de tomber! Ventrebleu ! je vous montrerai que je ne crains rien.

— Quelle tête vous avez!

— Comme il vous plaira. L'arbre sera scié. Fontenay appela maître Niquet à grands cris,

et lui commanda de scier Tarbre. Les prières de madame Descordes et les larmes du fidèle valet ne purent rien contre la volonté du chevalier. Il fallut scier le pied de Farbre. Fontenay tomba fort heureusement au milieu des branches sans se blesser.

La jeune dame n'était guère plus sage que le chevalier : elle prenait si peu de soin de le ménager qu'à tout propos il revenait au milieu de leurs conversations des défis de ce genre. Une autre fois, en passant un pont, Fontenay s'écria :

— Je sauterais bien dans la rivière à cheval , et botté comme me voilà, si vous en deviez devenir moins cruelle.

An lieu de chercher à le calmer, la dame répondit qu'il y regarderait à deux fois avant de se précipiter. Elle n'avait pas achevé , que déjà le galant était dans Feau. Les rives se trouvaient hautes en cet endroit; Fontenay, quoique nageur

intrépide, pensa se noyer. Il garda le lit trois jours à la suite de cette nouvelle folie; mais ce fut la dernière. Madame Descordes , touchée de tant d'amour, car le chevalier Taimait réellement, lui donna sa main et sa fortune.

Un an seulement de mariage suffit pour apporter un changement incroyable dans Thumeur et les habitudes de Fonlenay-Goup-d'épée. Sa femme prit tout doucement un empire absolu sur son caractère. Elle le rangea si bien qu'il en vint à ne plus quitter la maison et à vivre tranquille, en gentilhomme campagnard. Ses anciens amis ne le reconnaissaient plus. La cour l'appelait en Tain à ses jours de fêtes. Il n'aimait plus que le repos et les jouissances du bien-être intérieur. Il faisait valoir ses terres, et devint un cultivateur si passionné que la noblesse l'aurait méprisé sans ses antécédents glorieux. Il savait le prix d'un écuet ne prélait d'argent à personne.

Madame de Fontenay avait beaucoup de tendresse pour son mari ; mais elle était fort jalouse. Un jour qu'elje le trouva par hasard caressant une jolie chambrière, elle entra en fureur et le poursuivit, armée d'un bâton, pour Je battre. Il prit la fuite et se cacha. Des visiteurs arrivèrent au milieu de cette querelle. On cherchait vainement Fontenay par toute la maison. Enfin on le

trouva blotti dans un grenir à foin, où il pleurait de r^ret d'avoir mérité la colère d'une femme qu'il adorait. On réconcilia les époux ; mais oa tourna partout en dérison la faiblesse du mari. De mauvais plaisants voulurent changer son nom de Fontenay-Coup-d'épée contre celui de Fontenay- Cotillon. Il ne s'en embarassa point. Il laissa dire les rieurs et continua de vivre heureux et retiré du monde.

Fontenay mourut à trente-six ans des suites d'une blessure qu'il avait gagnée dans un de ses premiers duels. Sa veuve se remaria bientôt avec un gentilhomme plus jeune qu'elle, dont l'humeur semblait paisible et qui la tourmenta beaucoup.

En songeant à la destinée de Fontenay-Goupd'épée, on doit l'estimer bien heureux d'être né dans un siècle où il a ti^uvé le milieu qui lui convenait. S'il eût vécu de nos jours, l'homme le plus aimable de Paris , en 161 5, se serait vu fermer les p(#tes, et peut-être l'aurait-on traîné sur les bancs de la cour d'assises, pour l'envoyer ensuite passer dix ans dans une maison de force.

LE POËTE GOHBÂULD.

Jean-Ogier de Gombauld avait déjà trente ans quand il vint à Paris, eu 1606. M. de Gombaald le père avait mené si joyeusement son temps es sa province qu'il avait mangé tout son avoir. Jean, habitué à bien vivre dans sa première jeunesse , fut tout stupéfait de se trouver seul au monde et sans argent. Heureusement il tapait de la nature un trésor précieux : c'était Tordre, la patience, la faculté , rare chez les jeunes gens, de régler sa vie sur sa fortune. En outre , il avait une instruction solide, qu*il devait à son goût pour rétude. Il faisait de fort beaux vers pour Tépoque , et jouait de la mandore, sorte de gui-

tare à quatre cordes, qui n'était déjà plus de mode alors, mais dont il savait admirablement tirer parti.

Jean de Gombanld était an grand garçon bien fait, d*ane figure mélancolique , froid , en apparence , mais doué d*un cœur excellent et brave comme sa rapière qu'il portait avec une aisance remarquable. Il avait Tesprit modeste et Tâme fière.

£n arrivant à Paris, il aurait pu gagner beaucoup d'ai^ent à donner des leçons de musique , si sa qualité de gentilhomme ne lui eût interdit cette profession. Il alla donc chez un libraire nommé Courbé, qui lui acheta pour une bien faible somme un petit volume de sonnets. Ces vers eurent tant de succès que Fauteur se vit aussitôt recherché de tous les amateurs de poésie et enregistré parmi les beaux esprits du jour. Il n'en était pas plus riche , et faisait maigre chère dans son petit logement d0 la rue des Étuves, à l'auberge du Barillet; cependant M. Courbé lui paya raisonnablement la seconde édition de son volume et lui demanda la permission de s'intituler à l'avenir libraire de M. de Gombauld gentilhomme xaintongeois.

Les poètes étaient rares alors. Malherbe finissait, et Racan n'avait que vingt ans à peine.

Voiture et Chapelain n'écrivaient pas encore. Gombauld se trouva tout d'un coup au premier rang, n'ayant que des concurrents très-faibles. Un jour un carrosse à six cbevaux s'arrêta devant sa porte, et un peronnage de conséqueûce le vint saluer dans son modeste réduit.

— Monsieur de Gombauld , dit rétranger , vous avez fait des vers 8uperi>e8. J'aime avec passion la société des gens d'esprit; s'il vous convenait d'accepter le logis çt la table chez moi» je serais heureux de vous prendre pour secrétaire moyennant deux mille livres de pension. Je suis le marquis d'Uxelles.

Le rouge monta au visage du poète.

— Monsieur le marquis, répondit-il, je suis reconnaissant de vos bontés; mais je suis trop bien né pour être secrétaire. Si je ne puis vivre de mes talents, je servirai l'État en prenant le mousquet.

— Eh bien! touchez là, monsieur; je sub charmé de voir que vous avez le cœur bien placé. Le roi le saura, je vous en donne ma parole, et, s'il ne dépend que de moi, vous serez de sa maison.

Le marquis s'en fut tout droit à la cour, où il parla tant de Gombauld, qu'on envoya un ordinaire pour l'engager à venir le soir même au

Loavre. La garde-robe da poète n*éuit pas splendide. Quiconque Taurait vu jeter de tristes regards sur un manteau de velours et sur un pourpoint violet qui montraient la corde se serait senti attendri.

— 0 pauvreté! murmurait Gombauld en rajustant de son mieux ses habits, n'est-ce donc pas assez d'empoisonner ma vie sans que tu te cramponnes encore jusqu'à mes vêtements ?

Il s*effrayait trop légèrement; car il avait tant soin de sa mince toilette qu'en public on le croyait toujours beaucoup plus riche qu'il n'était. Sa bonne mine contribuait encore à lui dqnner de l'éclat. Â force d'étude et d'apprêts, il réussit à se faire, pour aller au château, une mise convenable. Les bas avaient bien quelques r^rises au talon ; mais un soulier fort propre les couvrait, et la jambe sur laquelle ils étaient tendus était fort bien tournée. Ses plumes étaient vieilles; mais il tenait le chapeau avec une simplicité si élégante qu'on n'y prenait pas garde. D'ailleurs sa barbe et ses longs cheveux noirs étaient arrangés avec recherche , et ses mains étaient de si belle forme , qu'il eût éléilommage d'y mettre des gants.

La foule était grande au Louvre , où il y avait quadrille ce soir-là ; de sorte qu'on fit à peine attention au nouveau venu tant que durèrent les

danses. La reine seule regarda le poète avec ca« riosité, et parut même le chercher souvent des yeux dans la foule. Il est probable que GomlMiuld n'aurait pas trouvé le mot à dire , si le duc de Guise , fils aine du défunt Balafré , entendant son nom prononcé dans un coin n*eût couru vers loi avec empressement.

— Eh quoi ! monsieur de Gombault^ s*écria-t-il en l'abordant, vous êtes Fauteur de ces jolis poèmes que je lis eu ce moment ! Je vous félicite de toute mon âme, monsieur. Mais dites-moi , là , franchement : n'y a-t-il pas un secret pour faire des sonnets?

— Un secret, monsieur le duc? je ne le pense pas , il y a seulement une règle à observer.

— Ali! une règle, fort bien; mais une recette, n'en connaissez-vous pas? Je ne puis croire que Pétrarque se fût ennuyé à écrire tant de sonnets s'il n'avait eu un petit moyen connu de lui seul.

— J'ignore si Pétrarque avait un moyen; ce qui est sûr , c'est que je n'ai pas le secret de Pétrarque , puisque mes sonnets sont bien aunlessous des siens.

— Cela vous plaît à dire. J'aime beaucoup celui où , parlant de l'ambitieux , vous terminez en disant :

La mort le vient saisir au plus fort de sa peine.

Savez-vous que cela est pensé grandement? Vous avez l*esprit fort beau , monsieur. Eh ! dites-moi sincèrement : est-ce qu'il ne serait pas possible que ce sonnet fût de moi? celui-là seulement?

— Je ne vois pas trop comment cela pourrait s'arranger, dit Gombauld en souriant; mais si monsieur le duc veut que je lui envoie demain un autre sonnet, il ne tiendra qu'à lui de dire qa*il Ta fait.

— Ce n*est pas ainsi que je Fentends. J'aurais désiré qu'il y eût moyen que j'eusse fait celui dont je vous parle ; mais je vois bien que cela ne se peut pas ; le roi lui-même y serait embarrassé. Âhl messieurs les poètes, vous avez de superbes privilèges!

Et le duc s'en alla par les galeries répétant à haute voix :

— C'est pourtant vrai cela, que moi, Charles de Guise , je voudrais en vain avoir fait ce vers :

la mort le ylent saisir au plus fort dé sa peine-

Non , je donnerais un royaume et je livrerais trois batailles, qu'il n'y aurait pas moyen; le vers n'en serait pas plus de moi pour cela : chose étrange !

Un cercle s'était formé autour de Gombauld ,

el ane conversation s*engagea , où les moindies paroles du poète étaient pesées avec soin. Une des femmes de Marie de Médicis vint le prendre {»r la manche et lui dit à Toreille :

— La reine ma commandé de m'informer de vous si vous parlez Titalien.

— Dites à Sa Majesté que je le comprends, mais que» Payant appris dans les livres, je le prononce fort mal.

La dame d'honneur avait à peine porté la réponse, que la reine traversa le salon et marcha droit à Gombauld.

— Verrete qui spesto^ lui dit -elle avec on sourire ; lo voglio.

Puis elle s'en retourna vivement , laissant le poète et les gens qui Tentouraient fort étonnés. Un courtisan qui avait compris se pencha vers Toreille de Gombauld :

— Vous viendrez souvent ici^ je le veuxl Monsieur de Gombauld , vous êtes favorisé. Vos vers ont plu à Sa Majesté.

Le marquis d'Uxelles entraîna son protégé dans un coin :

— Ne trouvez-vous pas, lui dit-il, que la reine vous regarde beaucoup ?

— C'est que je suis un visage noaveatt pour elle.

— 11 en arrÎTe tous les jours de nottfeaax auxquels elle ne fait jamais attention.

— C'est peut-être que je lui semble ridicule ; ma mise n'est pas recherchée.

— Elle vous regarderait autrement. Tenez, la: voilà qui se penche pour tourner les yeux de ce côté.

— Cest que je fais disparate ici. J*ai peut-être l'air d'un provincial.

— £h! non, vousdis-je. Elle ne vous quitte pas du regard. Dans cet instant elle parait réfléchir profondément. Voici ses paupières qui se relèvent; c'est encore pour vous chercher. Vous en penserez ce qui vous plâtra ; mais...

— Ne voulez- vous pas que je croie la reine amoureuse de moi?

— Si ce manège durait longtemps, cela ressemblerait fort à de l'amour.

— Allons! vous plaisantez.

— Je vous jure qu'à votre place je le croirais déjà tout de bon, et que j'agirais en conséquence.

— Permettez-moi d'attendre des preuves plus certaines.

— Comme il vous plaira ; mais songez-y.

— Non , par Dieu , pensait Gombauld en cheminant la nuit jusqu'à sa maison , je n'y veux pas penser. Il ne me manquerait plus que d'avoir en

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