‹ Mignard et RigaudChapitre 22 sur 38 · PAUL DE BUSSET. ~ TOME II · texte numérisé non relu

PAUL DE BUSSET. ~ TOME II

tète cette chimère! Ce serait une lampe oà je mirais brûler les ailes.

Pendant la semaine qui suivit, les visites se multiplièrent singulièrement à Tauberge da Barillet; c*ëtait une procession. Le duc de Guise lui-même» passant à cheval dans la rue* Sain(- Honoré, entra dans celle des Étuves, et appela Gombauld jusqu*à ce qu*il Peut fait mettre à la fenêtre.

— Si je n^étais fort pressé, lui cria-t-il, je monterais chez vous , monsieur. }e n*ai pas tooIq venir si près de votre logis sans vous faire mon compliment. J'ai acheté votre ouvrage. Ah ! monsieur, que cela est beau! 11 n'y a que vous pour tourner galamment les vers.

Notre poète éprouvait de la honte en recevant de si grands personnages dans son taudis, et quoiqu*il ne fût pas vain, la pauvreté lui devenait tous les jours plus à charge.

— Croyez-vous , disait M. d*Uxelles, que tout ce monde vient pour votre poésie seulement? Il hui que la reine ait dit encore quelque mot obligeant sur vous.

Malgré ses sages résolutions, notre poète était bien forcé de convenir avec loi -même que les yeux royaux avaient semblé tenir pour lui seul «n antre langage que pour les autres. Marie de

Hédicis tooehail alors à ses trente-d^ux ans; sans être d'une grande beauté, elle avait des avantages particuliers à sa nation, des bras parfaits et la taille gracieuse , quoique un peu forte. Ses pru* nelles possédaient beaucoup d'éloquence , et si ce n*est qu'elle avait les joues un peu pendantes, son visage était agréable. D'ailleurs, comme disait le marquis j une reine n'est jamais laide. • Henri IV, malgré ses cinquante- trois ans, courait alors les champs, emporté par une passion romanesque. Certes , on était loin de prévoir qu'il dût bientôt mourir assassiné; mais les excès et la galanterie ne convenaient plus à son âge et ruinaient sa constitution. Sa femme.était altière et ambitieuse; aussi, quoiqu'elle fût délaissée complètement pour des maîtresses, les gens pré* voyants lui rendaient leurs devoirs exactement, dans la persuasion qu'il y aurait une régence. La reine soutenait fortement ses amis. Concini et la Galigai, Florentins de basse naissance, offraient un bel exemple de ce que pouvait Marie de Médias pour ceux qu'elle aimait. Le poète résolut pourtant d'attendre encore avant de se livrer à de folles espérances^ car la présomption n'était pas son défaut.

Lorsqu*il retourna au Louvre , les œillades de la reine continuèrent de plus belle, au point que

loote la cour les remarqua et que plusieurs en portèrent envie à Gombauld ; et cependant, quand M. d*Uxelles lui conseillait une démarche, il répondait :

— Il y a dans ceci quelque chose que je ne puis comprendre. A coup sûr, je ne suis pas indiffé* rent à la reine ; mais je sens qu'au fond elle n*a pas précisément de Tamour pour moi.

Alors le marquis haussait les épaules en disant qu'à force de raffiner sur les choses, cet hommelà n'arriverait à rien de bon.

Le fille d'honneur de confiance , qu'on a|^ lait Gadrina , ne protégeait pas Gombauld auprès de sa maîtresse, sans doute parce qu'elle s'intéressait à d'autres. Un jour de grand ballet, où il fallait des lettres pour être admis, cette fille garda l'invitation destinée à notre poète. Cet incident confirma les observateurs dans la persuasion que la reine était amoureuse de lui , parce qu'elle demanda vingt fois dans la soirée où il était et pourquoi on ne le voyait pas. Enfin , quand l'heure fut trop avancée pour qu'il pût venir , Sa Majesté interrompit la fête et renvoya la cour d'un air fort chagrin. On sut le lendemain qu'elle s'était mise au lit de mauvaise humeur , et les femmes s'en disaient la cause à l'oreille. L'affaire éclair^ cie, Gadrina se vH grondée si sévèrement qu'elle

'en prit le poète en aversion ; mais die n'aarait pas osé le desservir ouvertement.

A force de passer les journées en bonne com* pagnie ou bien à rêver sur sa position épineuse, Gombauld , n^écrivant rien, épuisa ses ressources. Il eût trouvé toutes les bourses ouvertes s'il eût voulu recourir aux emprunts ; mais , dansTincertitude que Ta venir lui présentait, il était trop bonnéte pour s*engager dans cette voie ; malgré l'économie la plus sévère , la gène augmenta si fort qu'on pouvait hardiment l'appeler la détresse la plus complète. Le soin extrême qu'il avait de ses bardes lui permettait encore de faire bonne contenance au dehors ; c'était seulement à l'heure des repas, lorsqu'il ne dtnait pas en ville, qu'il sentait la misère le prendre à la gorge.

M. d'Uxelles entra chez lui un matin qu'il était plongé dans de sombres réflexions.

— Voici enfin, dit le^marquis, une occasion de voir clair dans les pensées de la reine. 11 se trouve une vacance de deux mille livres parmi les pensions de sa cassette. Mettez votre nom sur la liste des concurrents. Il y a déjà une douzaine d'écrivains inscrits ; nous verrons bien si elle vous choisit, et j'espère que vous n'aurez plus alors aucun doute.

-rr Quand je serais choisi , répondit le poète ,

ce serait «ne preuve de générosUé; mais je ne vois pas de quel droit on viendrait assurer que e^est de i*ainour.

Gombauld se mit sur les rangs pour la pension, et dès le lendemain il apprit avec étonnemeot qoe le choix était tombé sur lui.

— Est-ce que le marquis aurait raison? mnrmurait-il en jetant un coup d'cail sur son miroir.

Le premier quartier, qu'il toucha sur-le-champ, lui servit à se débarrasser d'une foule de dettes qu'il n*avait pu éviter, et que leur esiguité même rendait insupportables. En attendant que le second payement arrivât, la génese faisait toujours sentir y mais au moins l'avenir n'était plus si noir.

 la suite d'une querelle entre la reine et Henri IV, au sujet d'une maîtresse du roi qai avait montré de l'insolence , Marie de Médicis fil un petit voyage en Touraine. Gombauld reçut Mrdre d'être de la suite. L'embarras était grand. Un voyage était alors une chose fort coûteuse, et notre homme n'avait pas d'argent. M. d'Uxelles en offrit; mais on ne faisait pas manquer aisément Gombauld à ses règles de conduite. Il avoua qu'il ne savait que faire, tout en refusant d'emprunter. L'excellent marquis courut au Louvre, presque en colère.

— Vous n'aurez pas H. de Gombauld , dîHl à

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la reine. G*est un origîuai qui sera tovîettrs imquQ en son espèce. Il esi pauvre comme Job et fier comme César. Il ne veut accepter d*ai|;ent que d*Hiie main royale.

La reine fit beaucoup d'exclamations en italien, dont le marquis ne put rien comprendre ; mais en questionnant Gadrtna il apprit qu'elle avait dit :

— Il est pauvre, et je l'ignorais ! C'est un noble cœur. Ma main royale le soutiendra.

Gombauld reçut un bon de buit cent livres sur le trésorier, et sa pension fut portée à mille écus.

Un bomme plus modeste encore que notre poète aurait bien pu finir par se laisser enflammer par tant de faveurs. Gombauld avait de trop bons sentiments pour ne pas éprouver une vive reconnaissance. Il frissonna de crainte en découvrant qu'il se laissait aller malgré loi à l'amour.

— Si je me trompe, pensait^il, je serai du moins excusable.

Pendant le voyage en Touraine, les occasions ne lui manquèrent pas de faire sa cour. Il était toujours bien reçu. Les plus gracieux sourires étaient pour lui. La reine soupirait quelquefois en le regardant, mais il crut s'apercevoir qu'elle avait plus de plaisir à le voir qu'à lui parler. Il en retomba dans l'indécision. Les choses parais-

saieBl rester au même poini du côté de Marie de Mëdicis, tandis que lui, il devenait chaque jo«r plus amoureux, et souvent il répétait :

-* Dans tout cela, il y a quelque chose que je ne puis comprendre. Je commence à croire que cette femme ne vent m'aimer que du regard, comme la Lune aimait le berger de Lathmos endormi sous les feuilles.

En réfléchissant ainsi, Gombauld conçut Tidée hardie de faire un poème sur Ëndymion. Il en prépara les plans dans le voyage , et récrivit au retour à Paris en fort peu de temps. 11 sut eiprimer avec finesse et habileté lès doutes cruels qui le retenaient. Il eut la témériié de peindre Tamour muet et caché de la déesse , et il donna à cet ouvrage le titre de songe. C'était risquer beaucoup que de publier ce poème. Tout le monde devait reconnaître la reine dans le personnage de Pho^ : si elle venait à s'«n fôcher, Tauteur pouvait tout perdre; mais, une fois amoureux, le sage Gombauld lui-même n'avait plus sa prudence accoutumée ; il voulait , à tout prix, en finir avec la perplexité.

Le poème fut publié. Le libraire Courbé y gagna de Tor , car toute la cour Tacheu. On n*avait plus autre cliose à la main que ce petit livre. Les Mémoires du temps s'accordent à dire que Tou*

Vrage fit un furieux bruil, el que les vers en aoni admirables {*),

L'borome le plus paisible a des ennemis. Ceux de Gombauld prirent des airs d'importance et de mystère pour annoncer à la reine Tindiscrétion d« poète, mais ils demeurèrent fort sots quand Sa Majesté déclara qu*elle était ravie d'être immortalisée par un écrivain d*un si grand mérite, et qu'elle désirait entendre une lecture de VEndy^ ftiton de la bouche de Fauteur. Les ennemis ne se tinrent pas pour battus. Ils essayèrent d*éveiller la jalousie du roi ; mais Henri iV jura son ventresaint-gris, que 8*il était c..., ce qui arrivait aui^ plus honnêtes gens, ce ne pourrait être du fait d'un simple rimeur, et qu*il y aurait conscience de tourmenter un auteur au sujet de ses poèmes.

Il ne restait plus, contre un homme si favorisé , qu'une dernière arme, celle dp ridicule; une cabale d'envieux se forma au milieu de la cour pour en accabler Gombauld. Ces gens-là riaient

(1) SI Je ne cite rien de YEndymion de H. de Gombauld, c^«t parce que Je sait d^ayance que les gens d^auJourd*liai le trouveraient faible et le tourneraient peut-être en dérision. Nous avons si peu de respect pour ce qui enchantait nos pères ! On méprisera un Jour oe que nens aimons. Notre littérature vaut-elle mieu^ que celle du dix-septième siècle ? c^est encore une question. Je veux donc croire fermement V^eVBfiOjrmUm est une trèt-belle chose.

luulemeBl da poème à la mode; ils n^appelaient plus Tauteor autrement qu'Endymîon , ou bien l'amant de la Lune. On chuchotait à ses oreilles des propos insolents qu*il feignait sagement de ne pas entendre, par égard pour la reine, qui se fût trouvée de moitié dans la querelle.

Un soir qu*il se tenait à Fécart au château » pendant les danses, Marie s*approcha de lui et dit -en plaisantant :

— Qu^avez^TOus donc aujourd'hui , mon poêle? Vous êtes sombre comme un Amadis.

— Je pensais À faire mes adieux à Votre Majesté.

— Des adieux! et où voulez-vous aller?

— Je ne sais; mais il faut que je m'éloigne.

— Vous êtes de ma maison , monsieur, et je vous refuserai mon autorisation.

*— Votre Majesté sera la première à m'ordooner de partir quand elle saura...

— Qu'est*il donc arrivé, bonté divine!

— J'ai trouvé ce matin , sur les murs de ma maison , des placards injurieux qui m'ont mis au désespoir; une auguste personne s'y trouve lâchement calomniée.

— Je vous comprends. Cela me regarde, monsieur. Je donnerai des ordres pour que les auteurs de ces bassesses soient recherchés et

puma. Qaant à vous, ne yoos en mêles pas et ne parlez plus de nous quitter.

— Je supplie Votre Majesté de permettre que je parte.

— Non, TOUS dis-je. Quelle obstinationJ ponr de misérables propos !

— Encore, s*il y avait quelque chose de ▼rai!...

Gombauld s'arrêta , craignant d'avoir été trop loin.

— Se fosse vero? dit la reine en soupirant. Ne l'avez-vous pas écrit vous-même dans le titre de votre ouvrage : ce n'est qu*un songe, ce ne sera jamais qu'un doux songe?

— Au moins , si je pouvais donner une leçon à ces insolents!

— Encore! encore un duel pour moi?

— Je ne sache pas, madame, que déjà....

— Oh ! laissez-moi supposer que ce serait la seconde fois... Eh bien ! je vous le permets, châtiez ces impertinents; mais ne vous faites pas blesser, cela me causerait beaucoup de peine et dérangerait toutes mes idées.

Quand la reine se fut éloignée , Gombauld recueillit ses esprits pour bien retenir les moindres paroles échappées des lèvres royales.

— Ce fCest et ce ne sera jamais qu'un songe!

pcBBÙ^. — Aieoins «f» duel pour fRoî / — £«tisexHRoî n^fpoêer que €e$i la iee»nde foUÎ — W senbkrail que Marie troave, dans ce qoi arrive , la léalisalion d'on léye oa la reproduction d*un sovTenir. Âssurémeni il y a là-dessoas un mystère que je ne puis pénétrer.

La permission qui Tenait de lui être accordée le remplissait de joie; son orgueil avait souffisrt cruellement des sacrifices qu*avait exigés la pradence. L'occasion de se venger ne pouvait tarder à 8*offrir; car, suivant Tordinaire, sa patience ne faisait que multiplier les railleries*

En effet, quelques mauvais plaisants, passant près de lui, se mirent à critiquer tout haut sa toilette.

— Monsieur de Gombauld a des bas admirables, ce soir, dit le chevalier Miraumont. Dieu me damne! je crois qu'ils sontjertdemer. €*est, sans doute , pour aller faire sa cour à la lune dans les prairies, qu*il a choisi cette couleur.

Gombauld se tourna vers le chevalier et le regarda en face. L*autre, ne voulant pas avoir Fair de céder, continua ta plaisanterie.

— Monsieur de Gombauld, vous m'obligeriez en me donnant Tadresse du marchand qui voasa vendu ces bas. Us sont délicieux. Je les veax metire à la mode.

-^Monsîeurt répandit le poète, si Yotisoses me venir chercher demain matin , je yoos ferai rompre quelques- semelles devant mes bas.

— Oui-dà ! il se fâche, je crois.

— Est-ce que cela vous fait peur?

— Plaisir ! plaisir ! et non peur.

— £h bien donc! aurai- je Thonneur de vous voir demain matin?

— Certainement, monsieur ; où il vous plaira # et face à face , si cela vous convient.

— C'est ainsi que JQ Tentends, à moins que je ne vous force à tourner les talons.

— Corbleu î méchant rimailleur...

— Ne nous échauffons pas ici, de grâce !

— Pardieu ! Miraumont , s'écrièrent les jeunes gens, tu as trouvé à qui parler»

— Eh ! qu'y a-t-il là-bas? demanda le duc de Guise. Une querelle? C'est le sage M. de Gombauld I je ne souffrirai pas qu'un si bel esprit; s'expose à mourir ; messieurs, vous me ferez plaisir de vous accommoder.

— C'est impossible, monsieur le duc, dit Gombauld. J'ai supporté mille insolences. Le vase est plein. Le chevalier payera pour les autres.

— Je serai votre second , dit le marquis de Racan.

— Point de seconds! je ne veux pas que

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d^Mlres 8'eDlretiieiit pour moi. Cet usage esi absirde. M. Hiraamont m'a offensé , €*esc à loi seil que faorai affaire, demain à 8lx faeoies do matin. Vous y ponvex tous venir, messieurs. J'attendrai le chevalier chez moi. Pas de brait surtout , je vous en prie. G*est arrêté ; je n'éoooterai aucune proposition d'accommodement.

— Bien dit , mon cher Gombauld , s'écria le duc de Guise. En vérité , je ne Taurais pas cm d'un poète. Vous êtes un garçon accompli; je n'ai plus le courage de m'opposer à la bataiUe, et j'y assisterai peut*être.

Gombauld sortit en faisant un signe de la roaio au chevalier Miraumont.

— C'est charmant, répétait le duc; le plas bel esprit de la France va se battre ! Je suis sâr q8*il a un cœur de lion. Il est fâcheux seulement que, pour la première fois, il se mesure avec Miraumont, qui est une fine lame.

— Madame, dit M. de Guise à la reine, Gombauld se bat demain. Votre Majesté désirera sans doute que je m'oppose au duel ?

— J'ai donné mon autorisation, monsieur le due. Veillez seulement, je vous prie , à ce qu'on ne les laisse pas se tuer ; et que le ciel protège la bonne cause I

Le lendemain , dès cinq heures , il y avait bien

trente jeunes gens à Ffaôtel du Bartllet, où noire poète occupait depuis peu un assez joli appariement. La nie des Étnves était encombrée de chevaux et de laquais. Miraumont 'étant arrivé , on parlait de se rendre sur le pré , lorsqu^un gentilhomme, appartenant à M. de Guise, vint ordonner qu'on attendit encore. Quand le duc parut, un silence respectueux régna dans rassemblée.

— Çà, dit le prince, étes-vous toujours en humeur guerrière, mon poète? J'aimerais mieux vous voir tendre la main à Miraumont, qui est un bon diable après tout.

-^ Je vous supplie, monsieur le duc, de ne pas me donner occasion de vous répondre par un refus.

— N*en parlons plus. Où allons-nous prendre le champ ?

— Si vous m'en croyez, dit Gombauld, nous n irons pas loin. Le terrain de ma rue est excel* lent. Ce sera fini dans cinq minutes.

— Quel gaillard vous êtes, mon poète I eh! cela me platt. Les juges se mettront aux fenêtres ; mais je n'autorise le combat qu'à une condition, c'est qu'on s'arrêtera aussitôt que je le commanderai* Rapportez-vous-en tous deux à moi.

— Noos vous obéirons, répondirent les deux champions.

— Si —

Left manieaox furent déposés, les épées mesorées, el les combaltants descendirent- au roiliea de la nie. An signal donné par le duc , ils s'avancèrent Ton contre Tautre, Tarme an poing.

Dès les premières passes tout le monde recoonut que Gombauld tirait Tépée d'une manière supérieure. Son adversaire s'enaperçut aussi, et, se mettant sur la défensive, il se vit obligé de rompre devant une attaque dont il sentait toute l'habileté. Un duel était alors une affaire fort simple. A Texception de celui qui demeurait sur le carreau, on y plaisantait comme ailleurs.

— Bien joué ! disaient les jeunes spectateurs à chaque botte que portait Gombauld. Ah ! Miraumont, tu en liens. Voiià ton mattre. Regardez on peu ce grave rimeur; il ne rêve point à la Inné dans ce moment. Qui aurait cru cela ? ce marcheor si soigneux, qui va sur les pointes de ses souliers •de peur de la boue, le voici qui pousse son homme au travers du ruisseau comme un furieux. Eh ! le chevalier est mal engagé! Holà! Miranmool! lâche pied, mon cher, ou tu vas être transpercé!

En effet, Gombauld, profilant d'une imprudence de son adversaire , s'était fendu impétueusement, et la pointe de son épée avait effleuré la poitrine du chevalier, qui fût resté sur la place s'il n'eût fait un saut prodigieux en arrière.

— Il paratt, monsieur; dît le poète, que vous voulez me conduire hors des enceintes de la capitale? La promenade sera fatigante pour vous, si vous courez ainsi à reculons. Reposez-vous un moment.

--^ Miraumont , dit le duc de Guise, c'est à vous que je défends de continuer le combat. Il faut faire des excuses à Gombauld, non parce qu'il est le meilleur tireur et que vous avez le dessous, mais parce que les torts sont de votre côté. Allons, messieurs, qu*on se donne la main.

— La main ! la main ! crièrent les assistants.

Les deux batailleurs s'embrassèrent et devinrent amis. Miraumont, au bout de trois jours, eut un autre duel en l'honneur de Gombauld, dont il s'était déclaré publiquement l'admirateur passionné.

On pense bien qu'à son retour au château notire poète trouva plus de tendresse que jamais dans les regards de sa souveraine. Il devint le héros du moment. Marie fixa un jour de la semaine suivante pour la lecture de VEndymion en petit comité. Il ne devait y avoir que des dames et les gens qui avaient les entrées de la ruelle. On sollicitait de tous côtés des billets d'admission. Gombauld, pour se préparer à cette solennité importante, étudiait sa diction, et les contem-

ponins assureot qii*il saYait réciter à merveille, r^e joar da triomphe était proche, lorsque Tassassifiat du roi plongea la France entière dans le deuil. Cet événement causa un tort irréparable à la fortune de Gombauld. La lecture fut d*abord renvoyée aux calendes grecques. La reine, occupée des affaires de TÉtat , de sa régence et de ses projets en faveur de Concini, parut oublier ses amours poétiques.

Comme elle était au plus fort de sa puissance, Marie aperçut un soir le visage mélancolique de Gombauld , qui ne s'était pas montré à la coar depuis longtemps, par discrétion. Elle 8*approclia de lui en souriant avec sa bienveillance accoutumée.

— Vous voici donc, bel Endymion? lui dit-elle en badinant; on ne vous voit plus ici. Nos malheurs ne nous ont pas laissé le loisir de réjouir nos esprits par la lecture. Nous avons laissé dormir le berger dont Phœbé fut amoureuse.

— Madame, le sommeil d'Endymion a doré trente ans, suivant la Fable. Quand Votre Majesté le désirera, nous le réveillerons; mais il a déjà vieilli et perdu dans Testime publique.

— £b bien! composez un autre poème, et je vous donne ma parole que nous le ferons valoir. Ëii attendant , je vous autorise à m'en voyer demain

quelques vers pour moi seule. Vous pouvez prendre pour sujet les ennuis qui m ont accablée pendant que notre deuil vous tenait éloigné de la cour.

Le lendemain, Gombauld envoya le sonnet suivant, qui fit, dans la suite, un grand bruit, et faillit coûter la liberté à sou auteur quand on le trouva dans les papiers de la reine.

S'U est vrai que PhUis ne regarde personne Lorsqu'elle ne voit point Tobjet de son amour; S'fl est yral qu'elle est seule au milieu de sa cour Et ne s'aperQoit pas de ce qui Penvironne ;

Amant, heureux amant, digne d'une couronne, Dont ses augustes yeux demandent le retour, Qui retarde tes pas? quel aimable séjour, Quel pouvoir te retient? quelle main Temprisonne?

Non , tu ne manques pas ni d'amour ni de foi ; Tu sais bien que Pbilis n'a des yeux que pour toi , Et que chacun se plaint de son IndifTérence ;

■ais un secret elfrol cause tes déplaisirs :

Tu sens que son amour n^a rien que l'apparence ;

Que son cœur est contraire à ses propres désirs (1 ).

Après avoir envoyé ce sonnet à la reine, Goin-

(1) ceux qui ne font pas profession de se connaître en poésie n'ont qu'à lire les lettres de H. de Gombauld : on y ▼erra combien ces vers lui valurent de compliments, et qoe, par conséquent, Us sont très-beaux .

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bauld» effrayé de sa hardiesse, n^osa reparaître au Louvre qu*au bout de trois jours. Dès qu'elle l'aperçut Marie le fit appeler.

— Mon cher poète , dit-elle d*un air sérieux, je vous dois une explication. Mes yeux vous ont parlé plus que je oe le voulais. Bien d'autres que vous s'y seraient trompés et auraient eu moins de modestie. Il faut cesser cet enfantillage, car, je le vois, il mettrait votre repos en danger.

— Il est déjà trop tard pour me le vouloir laisser, interrompit Gombauld; je Tai perdu, madame.

— Eh bien ! il faut donc que je vous le rende.

— Si c'est en m'ôtant l'espérance, Votre Majesté réussira fort mal.

— Écoutez-moi : un root suffira pour vous fdire comprendre ce qui s'est passé. Autrefois, chez le duc mon père, j'ai aimé, étant enfant, un gentilhomme floreniin auquel vous ressemblez prodigieusement. Il s*est battu en mon honneur, comme vous avez fait. Je n'ai pu cacher rooo trouble en vous voyant; mais sachez que, si c'eût été lui-même, et non sa ressemblance parfaite, je n'aurais pas eu pour lui plus de faiblesse que pour vous. Je suis reine de France, monsieur. Je ne veux pas pourtant que vous soyez malheureux. Ha puissance vous dédommagera du mal

que meâ regards peavent vous avoir fait. Demandez une faveur, et je vous promets d'avance qu'elle vous sera accordée.

Gombauld était accablé, une larme tomba de ses yeux , et sa mâle figure trahissait T^^ngoisse de son âme.

— Hélas! madame, répondit-il, pourquoi ne m'avoir pas dit cela plus tôt? Que vous demanderais-je à présent? Des honneurs me perdraient en me fixant près de vous. De l'argent ? je n'en ai pas besoin ; ma pension me suffit. Je ne suis qu'un portrait où vos regards aiment à se fixer; il n^est pas nécessaire d'y mettre un riche cadre. Donnez-moi donc aussi votre image, madame; c'est tout ce que je veux avoir ; mais en la regar- ' dant c^est à vous-même que je penserai,

La reine fut si flattée de la demande, qu'elle . ne put réprimer un sourire de plaisir.

— Je vous donnerai mon portrait, monsieur. Allons, remettez-vous, et appelez l'ambition à votre aide , elle vous consolera.

Gombault fut si triste de cette déception que ses amis le crurent inconsolable. Il demeurait enfermé chez lui et ne voulait recevoir personne. L'ambition ne lui venait pas. Les Muses seules et son goût pour la musique le soutenaient. C'est en ce temps-là qu'il écrivit un grand nombre de

scMinels qui ont été lus avec ane grande curiosité lorsque le besoin le força de les livrer as public 11 suffira d'en citer les premiers vers pour qu'on voie que son amour pour la reine les a tons dictés !

Sitôt que je la yIs, je devins ImmobUe , Comme si toas mes sens m^avaient abandonné. Quelles sévères lois ont jamais ordonné Que le mal soit extrême et quMl soit Inutile?

Il y en a un qui donnerait à croire que Marie ne cessa pas entièrement ses œillades y même après avoir enlevé tout espoir au pauvre poète. Il commence ainsi :

Prétendez- vous de moi , beaux yeux cruels et doux , Un tribut étemel de soupirs et de larmes ?

Celui qui fit parler le plus est le troisième da recueil publié en 1646, chez Courbé :

C'est trop dlssimular une douleur profonde.

Tous ces morceaux sont également remarquables. On serait embarrassé de dire lequel est le plus beau.

La reine, voulant tenir sa promesse, avait fait appeler le célèbre peintre Du Moustier; mais le

portrait ne fol pas achevé. Le jeane roi Louis Xllt, étant devenu majeur, fit assassiner le maréchal d*Ancre, et chassa les autres favoris de sa mère. La reine se retira au château de Blois , et se vit abandonnée, dans sa disgrâce, par tous ses amis. L'évéque de Luçon, sa créature, devenu cardinal de Richelieu , s'empara du pouvoir, et la fit maltraiter, tout en feignant de la vouloir réconcilier avec le roi. Gombauld perdit sa pension. S*il eût voulu adresser quelques vers à Sa Majesté ou à M. le cardinal, il aurait pu aisément se faire ouvrir la cassette royale; mais il était trop peu courtisan. Il n'écrivit que pour vivre.

C'était un crime alors que de bien parler de la reine. Gombauld lui dédia publiquement un poème pastoral qu'il appelait jémarante. On parla de mettre l'auteur à la Bastille.

Marie n'avait plus , dans son exil , que sa suivante Gadrina et six laquais seulement. On la laissait manquer presque du nécessaire. Elle était à table lorsqu'on lui annonça que notre poète lui dédiait un ouvrage. Elle fondit en larmes en s'é'' criant :

— Je savais bien que celui-là ne m'abandonnerait pas!

En effet, Gombaolt éleva toute sa vie la voix en faveur de ses amis malheureux. Lorsque M. de

MonttDOKocy, dosl il a?ait reçu quelques aer- TÎoes, fat arrêté et nis à mort» CÙimbaaId seol déplora haotement sa perte. Cette hardiesse n'élait pas laite poor le remettre bieo en coar. Il ne fot pas heoreox taot que dora la paissaoce do cardioaL

Les dames de l'hôtel Ramhooillet firent de si grandes avances à Gombaold , qo'il se rendit à ces réonions littéraires, dont il devint an des premiers personnages. S*il avait en Pintrigoe de M. de Voilure» il Taurait aisément surpassé en réputation , car il avait plus de talent.

Toujours fier, toujours proprement vêtu et de plus en plus misérable, Gombaold ne voulait avouer à personne qu'il ne savait de quel bois faire flèche. Le marquis de Rambouillet s*ea doutait bien et n'osait lui ofirir sa bourse. On Faccablait de caresses pour le garder tous les jours à dtner. Quand ce n'était pas chez Arihé' nke, c'était chez la vicomtesse d'Âuchy on chez mademoiselle Paulet. Il vivait ainsi, s'inquiétant toujours pl.us pour les autres que pour lui.

Gombauld cultivait la musique, maison secret, à cause d'une sotte réprobation qui existait alors contre ceux qui exerçaient cet art divin. La marquise de Rambouillet ne put jamais obtenir de lui qu'il vint jouer chez elle de la mandore.

On raconte qa*nn joar qu'il s'ennuyait/ Gombauld s*en alla chez H. de TEncloSt le père de Ninon, qui était particulièrement yersé dans Fart du luthier et maniait habilement plusieurs instruments, mais sans oser le dire. Après les premiers compliments, notre poète s'approche doucement d'une guitare qui était pendue à la muraille :

— Est-ce que vous touchez encore à ces vile-»nies ? dit-il en faisant sonner une corde.

— Moi! répondit TEnclos, fi! cela est bon pour des goujats.

— ^ A la bonne heure. Cependant cette guitare est d'accord. Elle parait avoir un son exquis.

— C'est une belle pièce ; cela vient de Bologne. Prenez-la un peu. Ne savez-vous pas en jouer ?

— ■' J'y ai mis les mains quelquefois en mon enfance.

— Eh bien ! essayez-la.

— Non pas ! à moins que vous ne consentiez à d'accompagner.

-^ Je le veux bien. Voici un autre luth de ma façon, dont je recommande les basses à votre oreille. Écoutez cela. Gomme ce son est rond et parfait !

Ils se mirent tous deux à Toeuvre , et y restèrent douze heures sans boire ni manger.

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