‹ Mignard et RigaudChapitre 23 sur 38 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

M. de Ramboaillet et plusieurs autres grands seigneurs, sachant que Gombauld n*avait plus aucunes ressources, imaginèrent de lui dire qu'ils avaient obtenu le rétablissement de sa pension ; quand Fëpoque des quartiers arrivait, ils lui faisaient donner sa quittance, et, soos couleur d*aller toucher Targent au trésor, ils le tiraient de leur poche. Ils mettaient beaucoup de soin dans cette supercherie , car le poète ne leur aurait pardonné de sa vie s'il Teût devinée.

Gombauld fut de TÂcadémie française après la mort du cardinal de Richelieu. II mit en terre ses amis et ses ennemis , car il vécut quatre vingtseize jins. Il avait encore bonne mine et se tenait droit , lorsqu'il se blessa en tombant d'ooe échelle dans sa bibliothèque. Il avait alors une pension de M. de Colbert, qui était chargé de distribuer les grâces du roi.

II mourut huguenot et fut enterré à Charentoo.

M. Tallemant des Réaui , qui a l'esprit méchant et ne l'avait point connu jeune, s^est amusé à écrire sur lui quelques histoires où il lui donne des ridicules. Il préiend que, sur ses vieux jours, le poète épousa sa servante. Nous avons peine à le croire en lisant ses ouvrages, où l'on voit une Ame noble , qui n'adresse jamais ses vœux qu'aux lieux les plus élevés.

Quoi qu'il en soit, Jean-^gier de Gombauld n'en esl pas moins Tun des ornements du grand siècle et le plus bel esprit de la première régence.

l'avocat patru.

On n'est pas obligé de savoir aujourd'hui que Favocat Patru fut un des jeunes gens les plus célèbres de son temps par sa jolie figure, par son esprit, qui était le plus beau du monde, et par sa pauvreté , qui passa^ en proverbe : perscone n'ignorait cela, dans Paris, il y a seulement deux cents ans. Quand on voulait dire qu'un homoie ne faisait rien comme tout le monde, on disait : Celui-là se comporte à la façon de Patru ; et, en effet , Olivier Patru agissait toujours au reboars des autres. Quand il s'était mis en tète une idée, le pape ne Ten aurait pas fait démordre. Il éCaîl galant à sa manière, et, comme il réussissait

dans toutes ses entreprises , on pourrait s^élonuer qa*il n'eût pas atteint la fortune; mais la fortune est la seule femme à laquelle Tavocat Patru n*ait jamais voulu dire une douceur, et si bienveillante que soit une dame, encore faut-il qu*un joli garçon lui fasse au moins le premier compliment.

Ce jeune homme gagna fort habilement les trois premières causes qu*il eut à plaider au palais, et, comme ses trois clients lui firent banqueroute de ses honoraires, il disait gaiement en faisant claquer ses doigts :

— Voilà un beau pronostic! vous verrez que je n'aurai le sou de ma vie ; mais je m'en moque^ pourvu que j'aie du pain et de jolies maîtresses.

Il touchait à ses vingt ans quand mourut son père, qui était le plus honnête avocat du barreau de Paris. L'héritage se composait d'un mobilier fort simple et d'une somme de huit cents livres , que le jeune homme employa utilement à faire no voyage en Italie , ce qui était une chose rare alors et donnait de la considération. Ce fut en 4625 qu'il revint de ce voyage. Comme il y eut, cette année-là, un jubilé, M. Patru mit un jour ses plus beaux habits pour aller voir la procession devant le parvis de Notre-Dame, où se trouvaient la cour et la ville en grande foule,

On parlait alors» dans la petite bourgeoisie, d*nne beaaté extraordinaire. C^élail la fille du procnrenr au Ghâtelet, Torpin. Elle s*appelait Marie. Jamais on n'avait rien vu d'aussi parfait que sa taille et ses mains , d'aussi éclatant que la blancheur de son teint, ni d'aussi doux que ses yeux bleus et tout son visage. Elle n'avait que seize ans, et déjà elle était connue delà capitale entière pour la plus belle iille qui fût en ce temps-là.

On savait que mademoiselle Turpin devait figurer à la procession parmi les vierges; c'est pourquoi les jeunes gens la cherchaient avec empressement. Un murmure universel d'admiratioD s'éleva quand elle parut, et les compliments les plus flatteurs parvenaient à son oreille.

— Voilà de si grands yeux, disait l'un, qu'on s'y pourrait mirer quatre amants à la fois.

— Ce sont des puits où l'on se noie, plutôt que des miroirs, disait un autre.

— Non, assurait un troisième, je les tiens pour des arquebuses assassines , qui couchent eo joue tons les cœurs.

Mademoiselle Turpin , entendant ces propos , baissait avec embarras ses paupières; mais elle les releva par hasard en pssant devant M.Patru; et comme il ue parlait point phébus, éunt

iostroic et avocat, il porta tout unîmenl la main à son chapeau et fit un saint auquel on répondit d'un air fort mélancolique.

— D'où connaissez -vous ce jeune homme?

demanda madame Turpin à sa fille.

— C'est M. Patru , ma mère, ce jeune avocat dont on dit tant de bien , et que mon père nous fit entendre Tan passé.

— Il a si bon air que je Taurais pris pour un gentilhomme.

Dans ce moment la foule devint très*épais8e , et la mère, qui n'avait pas le pied léger , se serait laissée choir, si Patru ne Teût retenue dans ses bras. Madame Turpin était de naissance assez' commune ; elle remercia le cavalier avec une politesse familière, et rappelant dix fois par son nom:

— Vous êtes bien aimable , monsieur Patru , je vous suis fort obligée, monsieur Patru , sans vous je m'allais blesser. Mon mari vous ira voir pour vous rendre grâce , monsieur Patru. Je suis madame Turpin, et voici ma fille. Dites donc quelque chose à monsieur Patru , Marie.

Mais la fille rougissait de la sottise de sa mère, et ne voulut dire root pendant un quart d'heure que dura la conversation. La procession étant rentrée dans l'église, le jeune homme s'éloigna

en proaMtUDt d'aller rendre ses Uetotrs à b ramille Taipto, et de plvs irés-ameareux de Ii demoiselle.

Tout antre que notre avocat aurait fait sa visiie dès le lendemain ; maia Patrn était ud homme singulier, qui raisonna il toujours avec lui-même, et sa première biiarrerie fut de se mettre dans l'esprit qu'il devait bien &e garder de paratire chez M. Turpin. En vain le procureur au Chdlelel le fit engager à venir par d'autres jeunes gens ; il n'y voulut jamais mettre les pieds; de sorte que mademoiselle Marie s'imagina que les ridicules discours de sa mère étaient la cause de cet éloignement, ce qni lui fit beaucoup de chagrin. Cependant Palru passa un jour dans la rue Saîni- Jacques , où demeurai| Turpin , et comme la jeune fille se tenait sur sa porte , il la salua poli' ment de loin, et lui jeta involontairement des oeillades fort lendres.Depuis ce jour, noire avocat s'arrangea pour revenir souvent près de cette maison.

Ce manège dura plusieurs semaines.

La main de mademoiselle Turpin était promise il un antre avocat nommé Lévéque. Cètaii un petit homme, laid, bavard et crépu, mauvais ulaisant, et qui perdait ses causes, mais grand

ivailleur et qui avait un peu de bien. Soit que

la demoiselle ne vit pas Patru avec Indiil^rence, soit que rapproche du mariage Veut fail réfléchir, elle ne se souciait plus d'épouser son prétendu. Son père l'y décida pourtant, non sans peine , et on dit qu'elle fut trois jours à pleurer avant de vouloir admettre son mari dans sa chambre à coucher , ce qui fit rire les commères.

A peine marié, l'avocat Lévéque vit sa maison pleine de garçons attirés par la beauté de sa femme. Tout le barreau s'y donnait rendez-vous. Patru seul n'y paraissait point encore^ et Ton s'étonnait qu'il ne voulût pas venir chez son confrère.

— C'est donc un bourru et un sauvage? de*^ manda madame Lévéque;

— Point du tout, lui réponditroo.

— Alors c'est donc un libertin qui n'aime pas la compagnie des dames honnêtes?

— Pas le moins du monde : c'est l'homme qui sait le mieux vivre et qui a le plus de galanterie; mais il est original et sujet à des manies.

— Parbleu ! s'écria M. Lévéque , je veux éclaircir ce point. Je vous invite à souper pour demain, messieurs, et je vous donne ma parole que nous aurons M. Patru , dussé-je le saisir au eoHet et l'amener de force.

Le lendemain, au palais, Olivier, suivant sa

coatume, se tenait éloigné de M. Lévèque; mais celui-ci vint Faborder, et, Ten traînant près d*ane fenêtre :

— Monsieur , lui dit-il , je n'y tiens plus; il faut absolument que j*aie Tavantage de tous connaître. On m'a dit de vous toutes sortes de biea. Vous passez pour le convive le plus aimable qui soit à Paris, et d^ plus vous avez parcouru l'Italie, dont vous parlez à ravir, h v<ms supplie d'honorer de votre présence un petit souper que je donne ce soir, et qui sera fort triste si je ne pais remplir l'engagement que j'ai pris de vous y amener.

. — Monsieur, répondit notre avocat, je ne mérite pas que vous fassiez un si grand état de moi, et, comme je suis ennemi des cérémonies, j'accepte votre invitation.

Le soir, vers sept heures, Patru se présenta donc chez M. Lévèque. Il avait peigné avec soio ses cheveux noirs, partagés sur son front, et portait si bien le simple manteau de laine, qa*OD l'aurait pris pour un homme de cour déguisé eu costume de palais. De son côté, la jeune dame, piquée au jeu depuis longtemps, avait résolu d'être furieusement séduisante, ne fût-ce que pour faire sentir à Patru tout ce qu'il avait perda par sa faute. Comme elle était la seule femme.de

la réanîon , la nécessité de tenir tète à une dizaine de jeunes gens Tanima prompieraent et la mit si bien en gaieté, qu'elle ne cessa de sourire et de montrer ses belles dents, ce qui lui allait à merveille. Elle s'acquitta des honneurs du repas avec la grâce d'une Circé. On fit chère-lie jusqu'à onze heures. Patru , qui était assis à côté de la mattresse du logis, recevant toujours les meilleurs morceaux et les plus grosses rasades, conta des histoires plaisantes, qui divertirent fort la société.

Après avoir vidé plusieurs verres de vieux bourgogne , M. Lévéque commençait à s'échauffer. Il aimait les équivoques, et s'écria en frappant sur la table :

— Messieurs, écoutez, je vous prie ; je suis le maître de la maison; écoutez, messieurs, que je fasse une proposition. Mon hôte, M. Patru, a la réputation d'être un expert en affaires de galan« terie : je vote pour qu'il nous raconte l'une de ses amourettes.

La proposition fut appuyée avec grand bruit. Madame Lévéque faisait mine de vouloir se retirer ; mais le mari déclara que sa femme n'était plus une petite fille, et qu'il ne souffrirait pas qu'elle fît la mijaurée comme les dames de l'hôtel Rambouillet, ajoutant qu'il lui avait déjà conté

■^li —

bonne histoire dont elle ne s'élait pas - rire de bon cœur.

ieurs, dit Patru, afin de satisfaite loat en ménageant les oreilles de madame je vous ferai le récit d'une amoureUe ne m'avoir conduit ù rien, ne m'en a tenu au cœur plus qu'aucune autre, rocat commenta son histoire par um étaillée des mœurs et de l'aspect jitle la seigneurie de Venise, où il avait lans son voyage.

■egardais un jour, poursuivit-il, une

qui traversait la place Sainl-Harc au milieu des jeunes vierges , oae fiUe que toutes ses compagnes, et je senbs, d qu'elle jeta sur moi par distraction percé si cruellement, que j'en fusiont :. Je ne négligeai pas néanmoins de U j'en reçus une inclination de léte qui

perler le trouble dans mon âme. La !tte adorable personne marchait à côté

3ur a déjà deviné que Patra racontait e reneoDlre avec la fille du procurear ladame Lévéque seule pouvait coinintention du oarraleur et reconnattre e des détails. Patru avait beau jeu ponr

parler de son amoor et de sa discrétion. Il en profita ponr se faire valoir le mieux qu*il pot. Quand Ihistoire fut achevée, le mari prit la parole.

— Est-ce là tout? demanda-t-il ; n'avez-voos fait que saluer cette belle fille quand elle était devant sa porte?

— Rien autre chose.

— Quoi ! vous ne lui avez parlé que cette seule fois?

— Rien qu'une fois.

— Allons donc! vous ne dites pas le fond de l'affaire, ou bien, ma foil votre histoire n'est pas bonne.

— Je vous la dis comme elle est.

— Elle ne vaut rien.

~ Et vous, madame, demanda Patru, la trouvez- vous mauvaise? -"

— Elle m'a intéressée; mais je ne comprends pas pourquoi vous n'avez pas essayé de vous faire recevoir chez la demoiselle.

— Il serait trop long de vous en dire les raisons ; croyez pourtant qu'elles sont bien fortes , puisque je me suis privé d'un si grand bonheur, malgré toute l'ardeur d'un amour qui n'est pas ' éteint à cette heure où je vous parle.

La dame baissa les yeux et ne fit plus de ques-

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