PAUL DE MUSSET. — TOME II
~ Talions; et comme le genou de M. Patra effieun imperceptiblement le sien, elle donna le signal pour quitter la table.
En s*en retournant chez lui, vers minuit , Patra repassa dans son esprit tout ce qui s^était dit le soir. Il cherchait à deviner s'il avait produit quelque impression sur Tespritde la jeune dame. Tantôt il concluait pour Taffirmative et tantôt pour la négative , en sorte qu'il se coucha sans savoir à quoi s'en tenir, ce qui cause toujours une grande fermentation dans la tête d'un amoureux. En effet, il vit dans ses songes les cheveux blonds et le doux sourire de madame Lévéque, et se réveilla le lendemain tout rempli de l'image de cette aimable femme.
Ce fut sans doute encore par suite de ses fantasques idées que Patru demeura huit grands jours sans retourner chez son confrère. Il ne lais» sait pas de faire politesse à M. Lévéque lorsqu'il le trouvait au Palais ; il lui donnait des conseils au sujet de ses plaidoiries ; mais il ne parlait point de l'aller voir. Si c'était un calcul , il se trouva bon , car M. Lévéque, loin de se mettre en tète, que ce garçon pensât à sa femme , se prit pour lui d'une amitié extrême.
Un matin, notre jeune avocat , n'y pouvant plus résister , s'alla mettre en faction , le manteau sur
le nez, dans les arcades des MathurinsSainl- Jacques, où madame Lévéqae passait souvent pour aller faire ses dévolions à Saint-Severin, Du plas loin qu'il Taperçut il se dirigea vers elle de manière à la rencontrer face à face. S'il eût été moins troublé par Tamour, Patru aurait aisément reconnu, dès le premier mot de la conversation, qu on avait pensé à lui pendant ces huit jours. Par une vieille et innocente ruse, que les femmes ne manquant jamais d'employer, la jeune dame, feignant d'avoir pris au sérieux Thistoire de Venise, demanda si Patru avait songé à sa belle inconnue.
— Elle ne m'est pas sortie un instant de l'esprit, s'écria- t-il ; je l'ai vue nuit et jour, et je l'aime avec plus de passion que jamais.
— Pauvre jeune homme ! Mais avouez que vous avez agi avec elle d'une façon étrange ! Vous avez justement employé le meilleur moyen de ne pas lui plaire.
— Cela est vrai ; mais je vous jure qu'en agissant ainsi j'ai cru fiiire pour le mieux , et accomplir un sacrifice nécessaire qui me coûtera le bonheur.
— *£hl comment donc l'entendez-vous? demanda la dame désorientée.
— Je vais m'expliquer tout franchement. Sa-
chez que je ne possède absolument rien, et que cette divine personne n*avait pas de bien non plus; nous aurions formé le ménage le plus malheureux. En répousant, je Faurais plongée dans la gène. Le spectacle de sa misère ra*aurait assassiné chaque jour , car j*aurais voulu lui donner un royaume. J'ai préféré mille fois être le plus à plaindre des hommes que de lui faire partager mon triste sort. Je me suis toujours, dit qu*é(ant pauvre je ne devais point nie risquer près des demoiselles ; et , puisque j*ai manqué à mes résolutions, je saurai souffrir seul et avec courage.
Madame Lévéque marcha longtemps en silence, d'un air de réflexion; puis elle dit tout à coup:
— Â présent qu'elle est mariée avec un autre, vous pourrez du moins la revoir.
• — Je ne vous ai pas dit qu'elle fût mariée! 8*écria Patru ; mais aussi bien il est inutile de feindre , et, je le vois , vous savez que c'est vous que j'aime.
— Sans doute, répondit naïvement madame Lévéque en levant ses yeux bleus sur notre avocat, je l'ai deviné depuis longtemps.
Dans ce moment ils arrivaient ensemble au portail de l'église.
— Monsieur Patru , poursuivit la jeune femme.
je me suis trompée sur votre compte; ce que j'ai pris injustement pour de Torgueil et de Tinsolence était de la délicatesse; j\en suis honteuse; et je vous offre mon amitié , ne pouvant vous donner davantage.
On portait alors des mantes blanches , et les mains de madame Lévéqué étaient restées cachées dans ce vêtement de dessus; je ne sais comment il se fit qu'il en sortit une du milieu des larges plis. Patrn s*en empara , et la pressant avec ardeur :
—le suis fier de votre amitié, dit-il ; mais si je prends une fois Thabitude de vous aller voir, je ne pourrai plus m'en défaire.
—Venez toujours : mon mari vous estime fort, et je suis obsédée de visites.
Madame Lévéque, retirant sa main de celles d'Olivier, avait disparu par la porte de Téglise.
Changeant tout à fait de conduite à partir de ce moment, Tavocat , pendant trois ans entiers, ne laissa plus passer un seul jour sans aller voir madame Lévéque. Le mari en fut charmé ; il n'avait à la bouche d'autre nom que celui de Patni. Il est vrai que personne au monde ne savait être aimable comme ce garçon pour ceux auxquels il voulait plaire. Il sut inspirer à Lé^ véque une confiance si aveugle, que celui-ci lui
aurait volontiers donné sa femme à garder, et qu*il ne s*effrayait aucunement de les savoir tous deux ensemble pendant qu*il était hors du logis. Patru profitait de la permission , et si ses visites étaient quotidiennes, elle devinrent aussi fort longues ; de sorte qu'il eut tout le loisir désirable pour entretenir la jeune dame de soa amour.
En homme bien avisé , il prévit de loin que les petits avocats qui ne bougeaient du giron de sa belle , chercheraient bientôt à lui nuire par jalousie ; cela ne manqua pas d'arriver; mais, aa premier qui voulut le mettre en suspicion dans Tesprit de Lévéque , Patru n*eut qu'un miot à dire pour faire chasser la moitié de la bande galante, et il eut soin que la colère du mari tombât sur tous ceux qu'il craignait le plus. Une fois en cette excellente position , il n'eut pas de peine à inspirer quelque tendresse à sa belle, qui l'estimait déjà plus qu'aucun autre homme.
Les petits avocats congédiés se mirent à croasser de toutes leurs forces par la ville, et à tenir des propos outrageants contre Olivier et madame Lévéque. Ils désignaient entre eax le mari par un sobriquet que Molière â rendu impérissable en dépit des précieuses, et qui avait alors ses entrées partout, même dans les conversations de cour et la ruelle de la reine. On pro*
nonça ce mot, aujourd'hui proscrit, aux oreilles de M. Lévéque; mais, au lieu de s'en fôcher , il se mit à rire en disant :
— Ceux qui assurent que je le suis sont des sots, qui enragent de ce que je leur ai fermé ma porte parce qu'ils me le voulaient faire. Patru est mon ami, et je m'en vante, car c'est un homme qui ira loin , et qui tient ses lettres de noblesse au bout de sa langue.
Les médisances s'en allèrent, malgré tout, grossissant , et passèrent du Palais dans les salons ; sibien qu'elles arrivèrent jusqu'à madame Turpin. La bonne femme s'en vint fort essoufflée chez son gendre. Elle se plaignit , disant que les choses ne se passaient point comme il faut dans la maison de sa fille ; qu'on jasait par la ville sur les visites de Patru ; et elle fit tant de bruit que M. Lévéque finit par se rendre à sis remontrances. Le digne homme consentit. à faire prier Olivier de venir moins souvent chez sa femme ; et ne se sentant pas Te courage de remplir cette pénible négociation, il en chargea la redoutable belle-mère.
Notre avocat se présenta justement sur ces entrefaites. L'air contraint des assistants à son approche et un signe que lui fit madame Lévéque l'avertirent suffisamment de se tenir en garde. Le mari sortit bientôt, et la jeune femme aussi;
diez le doc, comut à Thôtel Montmorency. Le ^nd amiral de France dinait tout seul , et s'ennuyait ; il fit servir une perdrix à notre avocat, et le pria de lui conter une histoire. Patro conta ce qui venait de loi arriver. Le duc prit si gaiement la chose, qu'il voulut envoyer ses gentilsliommes aux deux dames pour les inviter avec autant de cérémonies que si elles eussent été des marquises. Gela fit du bruit an Châlelet , et nos jeunes amants en comptèrent des ennemis de plus. Madame Lévéqoe fut si belle au ballet de Tamirauié , elle s'y tint si décemment, qu'on n*osai pas rire de sa mère, et que les plus hauts seigneurs lui firent les doux yeux. La reine elle-même la remarqua ; et, s'étanl informée de son nom, dii, dans son jargon italien , M. le cardinal : c Eit belle , cette Lévéque; mi rissemble, t
Madame Turpin faillit en perdre la raison. Je vous laisse à penser si Patru et la jeune dame rirent de bon cœur ensemble , le lendemain , en causant du motif qui leur avait valu tant d'honneur. Ils n'étaient pas encore au bout. La bellemère, à peine arrivée à ne plus jurer que par Patru, voici le beau -père Turpin qui accoort, frappant la terre de sa longue canne et secouant sa perruque, crier chez son gendre qu'il fallait être fou pour prêter à gloser aux mauvaises
laDgaes comme il faisait. Cette nouvelle botte était cruelle, parce que M. Turpin vivait fort reclus, et qu'étant extrêmement ennuyeux, la tâche de lui plaire n'avait rien d*agréable. Patru y réussit pourtant à force de soins et de sacrifices; et, la famille entière se trouvant ainsi ensorcelée, notre avocat se vit si solidement installé dans la maison, que les jaloux et les médisants qui lui auraient voulu nuire se seraient fait arracher les yeux.
Une autre circonstance vint encore consolider le bonheur de M. Patru. La jeune bourgeoise avait produit un grand effet aux quadrilles de M. de Montmorency; plusieurs personnages IV vaient recherchée et s'étaient solennellement rangés sous ses lois. Le président Tambonneau lui faisait sa visite tous les soirs; le conseiller d*État de Mesmçs venait souvent en son carrosse , qui était fort connu dans la ville, et M. de Chandennier, celui qui fut plus tard capitaine des gardes, ne bougeait de chez elle. La dame en devint à la mode. Les seigneurs allaient faire leurs dévotions à Saint-Severin pour la voir , et son nom fut sou- Tent répété jusque dans les galeries du Louvre. Notre avocat voyait cela sans peine , étant sûr de la constance de sa belle, et M. de Montmorency, qui savait le fond des choses , disait tout haut à
la cour que le petit Patru avait trois belles couvertures. Tune d'acier, lantre de soie et la troisième de laine, voulaot désigner ainsi M. de Chandennier, qui était d*épée, le conseiller d'État de Hesmes, et le président à mortier Tambooneau. Ils pensèrent enrager tous trois des sarcasmes de M. Tamiral de France ; mais ils n'osèrent s'en fâcher.
Un quatrième galant se présenta bientôt plus ardent que les autres : c'était l'abbé Lenormand. Le père de celui-là avait appartenu au duc d'Angouléme, qui eût été l'un des premiers honunes de son temps s'il eût pu se défaire de l'babitade de voler ; et comme l'illustre prince enseigoait 1 ui-méme à ses gens la bonne manière de détrousser les passants, les Lenormand avaient toojoois conservé de ce patronage une certaine disposition à couper les jarrets. L'abbé était, du reste, on vantard qui disait encore plus qu'il ne faisait Un jour qu'il parlait avec exaltation de la belle bourgeoise devant M. de Chandennier, celuid s'écria :
— » Je vois bien que nous ne ferons rien qat vaille dans cette maison tant que le petit Pairn y viendra.
— Eh bien ! dit Tabbé, je vous en débairasserai» moi, et je vous demande quinze jours
d'avance pour faire ma cour, une fois que j'aurai mis rimportun dehors.
Le marché fut conclu. Notre avocat s'en allait de grand malin au Palais, quand un estafier, traînant sa rapière sur le pavé, se présenta devant lui au détour d'une rue. Patru recula de trois pas, et, mettant Tépée à la main, s'apprêtait à croiser le fer (i).
— Tout beau! monsieur, dit le spadassin. Ne vous fâchez pas encore. N*étes-vous pas monsieur Patru ?
— Lui-même, et prêta te jouer la tierce, grand drôle, si c'est à moi que tu en veux.
— Il est vrai que j'ai reçu vingt pistoles pour vous donner un mauvais coup, monsieur Patru ; mais, si je les ai acceptées, c'était seulement pour avoir le plaisir de regarder en face le plus joli garçon de Paris, celui qui fait tourner la tête à toutes les dames, et non pour lui faire mal , je 'VOUS assure. Je vous estime trop pour cela, monsieur, et suis votre serviteur. Ne craignez rien de moi : je vais percer mon pourpoint, afin de pou- Toir dire que nous avons lutté ensemble; soyez assez complaisant pour ne point me démentir, et je tirerai encore cent écus à ncyire homme
(I) Quelque» avocats portaient des épées, et H. Patru était de ce nombre.
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sans qu'il tous eo eoôle me goatte de sang.
A qvelqoe temps de là le traînear d*é|iée réparât encore :
— Monsieur Patm, dit-il en Atantson chapeau, je TOUS remercie bien : vos anioors m'ont yala cinq cents livres; vous poavez à présent dire ce qa*il vous plaira. Je me moque de votre ennemi, puisqu'il n*a plus d'ai^ent; c'est Tabbé Lenormand. Je vous souhaite bonne chance et voos en^ge à vous méfier de lui. Tète bleue ! si voos le désirez, je vous en délivrerai gratis, poar rbonneur seul d'avoir servi un aussi galant homme que vous.
— Garde-t'en bien, drôle, s'écria l'avocat: on nous pendrait tous deux, je ne suis pas gentilhomme.
— Vous avez raison ; que Dieu vous tienne en joie !
M. de Montmorency , qui était ambitieux, recevait chez lui grosse compagnie de jeunes gens. Pairu se trouva donc chez lui un jour en même temps que Tabbé Lenormand.
— Ëb ! monsieur l'abbé , lui va-t*il dire en face, où donc aviez-vous l'esprit, l'autre soir, de vouloir faire dévaliser un pauvre diable comme moi ? Je n'ai jamais plus de quatre écus en poche, et ce n'est pas de quoi risquer la potence. Je ne
pense pas que vous soyez mon ennemi , puisque j'ai à peine Tavantage de vous connaître.
L'abbé perdit la tôte complètement à cette brusque attaque, et, tous les rieurs se mettant en cercle , Patru poursuivit la plaisanterie.
— Si Tun de nous avait femme, monsieur l'abbé , ou bien si je vous avais enlevé une maîtresse, je concevrais votre acharnement ; mais je suis garçon , et notre mère l'Église est votre seule fiancée. Expliquez-moi donc, je vous prie, quel fut votre dessein en m'envoyantce grand maladroit tireur qui en voulait à ma peau. Serait-ce pour vous entretenir la main , afin de ne pas oublier les leçons de M. d'Angouléme ? Mais alors il fallait venir en personne. On voit bien que le feu duc n'est plus là pour vous indiquer les bons endroits; il ne vous aurait jamais décoché contre un pauvre avocat. Peut-être vous vous imaginez qu'il y a un talisman de cheveux de pendu dans la doU' blure de mes habits? Je suis bon prince, monsieur l'abbé; mon pourpoint est presque tout neuf, et je vous le .veux bailler à l'instant pour huit pistôles , si toutefois vous n'avez pas donné le fond de votre bourse à votre coupe-jarret.
L'abbé tout éperdu prit la fuite au bruit des éclats de rire. Le duc de Montmorency se tenait les côtes. La scène fut contée le soir, par Bois*
Roberl, aa cardinal de Richelieu. Dans son récit, Bois-Bobert appela Lenormand Don Scélérat; de sorte que le sobriquet en resta pour jamais à Tabbé , qui n^osa plus se montrer chez M. Lévéqoe.
Trois années s*écoulèrent ainsi, pendant lesquelles notre avocat, envié des jeunes gens, caressé par les grands seigneurs et fort recherché des dames, goûta un bonheur parfait dans les bonnes grâces de la plus belle personne qui fût au monde. Elle lui garda une fidélité bien méritoire; car le président Tambonneau lui fit , dit-on , offrir en secret une forte somme d'argent pour adoucir ses rigueurs. C'était F usage alors que les galants se ruinassent en cadeaux ; mais Patru » qui n'avait rien, se moquait de la mode et n'avait pas besoin de finances ponr plaire.
Les amours d'Olivier et de madame Lévéqoe auraient duré plus longtemps, si le hasard n'y eût mis fin par un événement qu'on aurait cru de nature à rapprocher davantage les amants ploti^t qu'à les séparer. Le mari mourut emporté par une fièvre épidémique.
Quinze jours après le convoi de M. Lévéqoe , Patru n'avait pas encore remis les pieds chez la ▼euve. H reçut une lettre de reproches où la dame le priait de la venir consoler. Il fit cette réponse laconique :
c Je sois le plus malheoreax des hommes. Je ne puis vous épouser sans vous mettre daas la gène, ii*ayant au soleil qve des dettes. Si je retourne chez TOUS , je vous perds en vous empêchant de vous remarier. Je renonce à vous ; j*en mourrai , mais il le fout. >
Ce fut bien plutôt la jeune dame qui en pensa mourir, car elle tomba malade de douleur. Elle envoya mille dépêches à Tingrat pour le supplier de revenir à elle ; jamais il n*y voulut rien entendre. Les jours qu'il plaidait , madame Lévéqué se tenait au premier rang à Taudience pour Técouter et le voir à son aise ; tantôt notre avocat en perdait le fil de ses idées; et tantôt il s'en échauffait davantage et parlait avec plus d'éloquence. La veuve pleurait alors, et tout le monde , qui corn* prenait son désespoir, disait :
— Pourquoi ce méchant Patru ne se rend «il pas à tant d'amour? Quel dommage de voir deux jeunes gens si bien faits Tun pour l'autre se tourmenter ainsi !
Mais rien ne put vaincre l'obstinaUon de l'avocat.
La dame , voulant essayer de tous les moyens, imagina de lui donner de la jalousie. Elle encouxagea les amoureux, se laissa baiser les mains par le président Tambonneau , et ne sortit plus
en ville sans avoir autour d'elle un essaim de galants. M. de Chandennier lui ayant dérobé ud mouchoir, elle lui permit de le porter à son bras durant un jour , à condition qu'il irait ainsi an Palais. Le pauvre Patru en avait les yeux brûlés, et pensait mourir de dépit.
M. d'Ablancourt , qui était son meilleur ami, le trouvant un jour tout pâle et les cheveux mal arrangés, le prit par le bras avec colère :
— Vilain fou, lui dit-il, veux-tu tuer la meilleure des femmes et périr d'ennui toi-même? Faut-il t'éclairer sur ta position ? Personne n'ignore que vous vous aimez, personne ne l'ignorait du vivant du mari. Ne crois pas qu'on s'y soit trompé un instant. A quoi donc servent tes sottes idées et ton sacrifice, je te le demande?
— Comment ! s'écria Patru ; on savait que j'étais son amant?
— Sans doute ; tout ne se sait-il pas ?
— Eh bien ! il est fort heureux que j'aie renoncé à elle , car tout le monde le saura aussi.
— Si telle est ta résolution , ne te laisse donc pas sécher de chagrin et fais la cour à une autre belle.
Dans ce moment ils se promenaient sur la Plaçe-Royale, où venait alors la bonne compagnie. Patru s'écriait de temps à autre , en soupirant do fond de son cœur :
— Ah ! que je sois donc malbeureax !
Un gentilhomme qui passait s'avança poliment ▼ers notre avocat.
— Monsieur Patru , lui dit-il , que vous est-il donc arrivé de fâcheux? Aurîez-vous besoin d'argent? ma bourse est à votre service. Si vous vous ennuyez, venez chez moi; nous viderons une bouteille d'excellent vin ; je vous ferai de la musique, et ma fille nous servira.
C'était M. de l'Enclos. Patru accepta l'invitation , et on assure que la belle Ninon , qui devint si célèbre et qui n'avait alors que quinze ans, le eonsola de ses malheurs. Cette nouvelle fut le dernier coup pour madame Lévéque ; elle se retira en Champagne chez une parente, et y mourut.
Ces aventures rendirent M. Patru fort coquet. Il vola de belle en belle; mais il n'aima jamais aussi bien que la première fois.
Comme on en faisait le héros d*une foule d'his* toires, et que Richelieu aimait les gaillardises, Bois-Robert parlait souvent de lui. M. le cardinal désira que Patru lui fût présenté. La fortune de notre avocat semblait en bon chemin, lorsque cet étourdi s'avisa de rédiger un mémoire en faveur du poète Gombauld, qui venait de perdre sa pension pour avoir publié des vers à la louange de la reine mère exilée en Fladdre.
— Je vois bien , dit le cardinal en fiiisant ses gros yeux à Bois-Roberl, que votre protégé a la tète mauvaise. Il viendrait ici me dire en face quelque impertinence. Vous pouvez vous dispenser de l*amener. Que les esprits indépendants se tirent d'affaire tout seuls.
Et en effet Patru se soutint toujours par ses talents. A trente-cinq ans, s'étant fort amendé dans sa conduite , il prit un peu d'ambition. Ce fat alors qu'il écrivit de très-belles choses que personne ne lit aujourd'hui, mais qui le firent beaucoup admirer de ses contemporains , et loi valurent une réputation presque égale à celle du grand M. de Voiture. Il eut l'honneur d*étre reçu membre de l'Académie française ; mais il eut le travers de ne vouloir pas aller aux samedis de mademoiselle de Scudéryetde tourner en ridicule l'hôtel de Rambouillet. Il disait en parlant du langage des précieuses :
— Je ne suis pas assez bien né pour comprendre d^aussi beaux discours que ceux-là.
Sur ses vieux jours il devint Tami de Despréaox et de Racine, qui lui lisaient leurs vers et l'appelaient le Quintilien modeme,à cause de la grande pureté de son style.
Patru mourut à soixante et dix-sept ans, pensionnaire de M. de Golbert et fort estimé.