LES PRÉCIEUSES
Ah ! qa*on était heureux de se voir admis à rhôtel de Rambouillet, en 1638, lorsque la divine réunion des poètes et des précieuses briU laii de tout son éclat ! mais qu'il fallait se sentir de hardiesse , qu*il fallait être sûr de bien dire et maitre de tous ses moyens, lorsqu'on franchissait le seuil de ce temple. du beau langage! Malbeur à celui qui s'embarrassait dans ses phrases ! malheur à rimprudent qui hasardait une tournure triviale, un mot populaire ou grossier! Il ne trouvait sur les visages que la froideur la plus dédaigneuse, et regagnait honteusement la rue.
en se promettant de ne plos remettre les pieds de sa vie dans le sanctuaire du bel esprit.
G*élait une collection formidable de plaisants, de satiriques et de rimeurs, que la société d*irthénice, La marquise aimait la plaisanterie sans y exceller. Ce n'était pas sa partie : elle n*y mettait point ses prétentions ; mais qu^elle savait bien approfondir un sujet sérieux !. qu'elle montrait de sagacité dans Tanalyse, de recbercbe dansletoor et de finesse dans le choix des mots !
Le temps et le local étaient singulièrement distribués à rbôtel de Rambouillet, qu'on pourrait appeler, en style précieux , le pays de Conversatin. La première moitié du jour était consacrée aux badinages, aux malices , aux vers légers, aux pointes et facéties. On se tenait alors dans le petit salon. Le soir les rires n'étaient plus permis. On parlait sur des matières d'importance , on raffî* nait sur un sentiment; on imaginait des utopies, ou bien on écoutait la lecture de quelque grande production inédite. Le plus communément on adoptait un sujet pour la soirée entière ; il fallait répuiser et le couler à fond. Après cela, comme vous le pensez bien , aucun philosophe , présent ou à venir , n'avait plus à s'en occuper. On choisissait une passion ou une vertu , un caractère on une mode. La marquise disait , par exemple:
< Causons aujourd'hui de la bienfaisance » nous passerons demain à la jalousie. > Et je vous assure qu'il se débitait là de quoi faire un volume in-quarto. Cétait alors dans la chambre bleue qu'avait lieu la conférence. Cet eqdroit, où Arihénice recevait les visites de conséquence, est assez célèbre. On y voyait un ameublement de velours bleu rehaussé d'argent.
Parmi les habitués les plus éminents, il faut citer en première ligne madame la princesse de Condé (celle qui avait failli coûter la raison au feu roi Henri IV) et le cardinal de Lavalette, qui était homme de beaucoup d'esprit, amoureux de la princesse et dans ses bonnes grâces , disait-on. Parmi les gens de qualité figuraient encore M. d'AndiUy, M. Arnaud de CorbeviUe, M. l'évéque de Grasse, mademoiselle Paulet, ML le marquis de Montausier , qui devint gendre de la loarquise. Les poètes écrivains avaient tous des noms aujourd'hui fameux; ce sont MM. de Gofflbauld, Voiture, Conrart, Chapelain, Collelet, DesYveteaux.
La vicomtesse d'Auchy était une précieuse d'an genre particulier. Cette dame poussait l'amour des belles choses jusqu'à la fureur. Elle ne manquait pas une séance, et jouait plus volontiers le rôle du peuple athénien que celui
d orateur. Un jonr, saisie dn désir d*étre comptée pour bel esprit , elle acheta d*un docteor en théologie, nommé Maucors, un énorme manascrit de commentaires sur les Épitres de saint Paul, et le fit imprimer avec son portrait an frontispice. La nouveauté était si étrange devoir une d^me de la cour commenter un apôtre, que tout le monde acheta le livre. On devina bien qoe la vicomtesse ne savait pas le latin et ne connaissait saint Paul que de nom ; mais comme eile ae voulut jamais répondre aux questions qu*on loi fit sur son ouvrage et continua de rester muette aux entretiens de Thôtel de Rambouillet, on ne lui contesta pas ses droits à Timmortalité.
Voiture lui ayant demandé un jour sérieosement lequel elle mettait le plus haut de saint Thomas ou de saint Augustin, elle répondit avec assurance que c'était saint Thomas; mais elle refusa nettement d'en donner les raisons par des scrupules de dévotion.
Depuis sou grand succès la vicomtesse avait ua maître d'hôtel qui la servait à table avec le aiaftteau, les grandes chausses et Tépée au celé» suivant la coutume des princesses.
Les originaux étaient en nombre chez madame de Rambouillet; mais, avant les conviés, il est juste de faire connaître d'abord lemattredu logis*
Le marquis n'élait pas un mince personnage. Il avait près du roi Louis XIII la charge de grand maître de la garde-robe. Il montra longtemps une assiduité extrême à remplir ses fonctions. C*eût été lui faire un mortel outrage que d^empiëter sur ses droits : aussi ne souffrait-il jamais que, pendant la toilette de Sa Majesté, le plus simple vêtement parvint jusqu'à la personne royale sans avoir passé par ses mains. Il résultait de celte exactitude minutieuse que le premier valet de chambre n'avait presque plus rien à faire, ce qui le contrariait fort. Le marquis eut bientôt un ennemi au plus avant de là cour, chose dangereuse, dont il ne se garda pas assez. Le second valet de chambre s'unit contre lui au premier. Messieurs les ordinaires se mirent de la partie ; mais comme le marquis n'abandonnait pas la place et qu'il se tenait au beau de son emploi, on n'a vait que bien peu d'occasions de le desservir.
Pour son malheur, M. de Rambouillet avait la Toe très-basse. Il ne s'aperçut pas que sa ponctualité même ennuyait souvent le roi , qui aimait à voir de nouveaux visages. Les signes d^impatience qui se manifestaient dans le mouvement des épaules et les muscles de la figure échappèrent aux yeux myopes du marquis. Ce qui n'était d'abord qu'une manie d'un moment chez le