TO«B I
condoisil à la maison, «uivi par les deux prudes femmes, et des gens qui passaient se retournèrent en disant :
— Voilà bien le couple le plus charmant qui soit dans le monde entier.
Louise Roger était une fille sage , et qui avait de ces petits caractères qu'on ne mène point aisément. On Taccusait parmi ses égales de s'en faire accroire, et pour cette raison elle se gardait de laisser aucune prise à la médisance. Son brevet de chanoinesse, qu'elle devait aux services militaires de feu son père , la rendait fort contente, et, pour ne pas perdre cette position, elle disait qu'elle ne se voulait point marier ; mats au fond elle n'était pas bien assurée de tenir ferme dans ce dessein. Les vieilles gens qui vivent beaucoup dans les églises la caressaient fort à cause de sa dévotion , et l'appelaient Louison en y ajoutant quelque épithète amicale , comme la sage Louison , quand c'étaient des femmes; ou la gentille, la belle Louison , quand c'étaient des vieillards encore verts , ayant souvenir de leur jeunesse.
En arrivant chez elle, Louison donna permission aux deux prudes femmes de s'occuper du ménage, et demeura seule avec M. de L'Épine dans son petit salon , qui était fort propre et tout garni de fleurs. C'était une affaire de conséquence
pour elle que de rendre les honneurs à une AUesse Royale ; Louîson avait beaucoup à apprendre au sujet de Féiiquette. Heureusement l*envoyé du prince était fort versé dans ces matières. On régla toutes choses jusques aux moindres détails. Il fut convenu que la demoiselle donnerait le tapis au page qui viendrait annoncer Monsieur, c'est-à-dire qur'elle marcherait au-devant de lui jusqu'au bout de son tapis. Pour le frère du roi, ce n'était pas trop que d'aller au perron de la rue. Il fallait ensuite que la maîtresse du logis se mît à la gauche du prince , à chaque porte qu'on aurait à passer; puis elle devait offrir un siège à dos et à bras à Son Altesse Royale ; mais elle ne pouvait avoir qu'un pliant en face de Monsieur.
— A présent , demanda la demoiselle , ne savezvous point ce que Son AUesse Royale me veut dire?
— Cela n'est pas difficile à deviner, répondit L'Épine , et je vais vous en donner sur Theure la comédie. Le prince a l'esprit tourné au badinage; il tâchera de vous divertir et fera des jeux de mots ; puis il glissera parmi ces folies quelques douceurs sur vos beaux yeux, qui sont, il est vrai, bien charmants. Il vous dira que leurs flammes lui ont blessé le cœur, et cela ne vous étonnera pas, car elles en ont atteint bien d'autres.
— Vous croyez qu^il poussera la galanlerie jusqa^à ce point avec une paurre fille ?
— Gela est certain. Il demandera la permission de revenir vous voir, et soyez assurée qo*à la seconde visite il vous prendra la main comme ceci , eu la portante ses lèvres.
M. de L'Épine baisa fort gentiment la main de la demoiselle qui en changea de couleur, sans doute en pensant à Thonneurde recevoir ce baiser d'une Altesse Royale.
— Ce que vous m'annoncez 14 m'inquiète uq peu , dit-elle ; il ne faut pas donner à gloser aux méchants de la ville , et je ne veux pas que Monsieur prenne avec moi de ces libertés.
— Par ma foi ! vous n'êtes pas au bout, car je vous garantis que le prince désire en prendre bien d'autres. Â la troisième entrevue, il se mettrai ainsi à vos genoux , et vous regardant avec passion , il vous dira quelque chose approchant de ceci : Mademoiselle, dès le premier moment où je vous ai vue, je me suis senti blessé au fond du comr; je m'en vais partout traînant le dard dans la plaie ; je n'en guérirai pas si vous n'avez pitié de moi...
— Mais c'est une déclaration d'amour ! interrompit Louison.
— Hélas I mademoiselle, le prince est amoureux de vous.
— Ooi-dà 1 et il B^imagine pent-étre que je serai sa maîtresse? Je tous remercie de m*eii avoir aTertie ; j'y vais mettre bon ordre.
— Prenez garde ! point de brusquerie ; n*allei pas le Cacher, et surtout ne dites pas que je lovs en ai donné l'avis, car je serais perdu. .
— Ne craignez rien ; je ne voudrais pas vous causer de la peine , seulement j'aurai soin de me Cure garder par mes vieilles dames de compagnie. Elles demeureront près de moi pendant les visites de Son Altesse Royale.
— Gela est prudemment avisé..
n fut convenu que les duègnes se tiendraient debout à chaque c6té de la demoiselle, et qu'elles ne la quitteraient pas une minute. M. de L'Épine promit d'informer secrètement Louison des intentions de Monsieur.
— Vos avis me seront nécessaires, lui dit*eUe, je ne veux point appartenir au prince. Il faut que vous m'aidiez à me préserver de ce malheur.
— Je vais me trouver dans une fâcheuse alter* native, mademoiselle ; je serai le confident de Son Altesse Royale , qui m'enverra souvent vous parler po«r son compte; et cependant j'aurais aussi quelque chose à vous dire pour le mien.
— Revenez tant que cela vous plaira » reprit Louison en rougissant; je compte sur vos pro-
messes et sur la part que tous témoignez prendre à mes embarras.
— Je TOUS servirai de tout mon cœur ; mais |)0ur avoir une excuse à mes propres yeux de sacrifier les intérêts du prince aux vôtres, donnezmoi le titre de votre ami.
— Bien volontiers, je ne Tai jamais donné à personne qui m'en ait semblé plus digne.
M. de L'Épine pressa la main de Lonison et prit congé.
Entre gens beaux , jeunes et de sexes différents comme ils étaient, on sait ce qu'amitié veut dire. Si le lecteur a déjà soupçonné par leur conversation qu'ils déguisaient l'amour sous un nom plus modeste, à plus forte raison s'étaient-ils devinés l'un l'autre par ces feux que les yeux savent mal retenir, et par cent autres signes qui ne trompent jamais.
Cependant Gaston d'Orléans s'en vint faire sa visite le même jour. Il avait mis de beaux habits et plus de rubans qu'à l'ordinaire. Sa barbe rousse était bien peignée , ses cheveux bouclés et ses joues fort vermeilles. Les choses se passèrent comme l'avait prévu M. de L'Épine, et selon l'étiquette convenue d'avance. Monsieur laissa ses gentilhommes au dehors , et pénétra seul dans le salon ; mais il fit la grimace en voyant les deux
prades femmes 8*ëtablir gravement à leur poste. -—Il paraît, dît le prince en s'asseyant, que TOUS craignez les voleurs et Fescalade; vous voilà flanquée de deux tourelles comme une forteresse.
— Votre Altesse Royale m'excusera si je me fais assister par ces respectables dames. Ce sont elles qui m*ont élevée. S'il'm'arrivait de manquer en quelque point aux devoirs que je dois à Votre Altesse Royale, elles m'ea avertiraient bien vite.
— Nous n*avon$ pas besoin de tant de cérémonie. Vous me rendez plus d'honneurs que je n'en demande, et vous savez admirablement recevoir les gens.
Louison fit une grande révérence en disant :
— Votre Altesse Royale a bien de la bonté. Mais les deux vieilles demeurèrent immobiles
comme si elles eussent été de bronze.
— Gardez donc vos sentinelles si vous voulez , reprit Monsieur avec humeur.
Puis il ajouta entre ses dents :
— Voyez où va se nicher Tenvie de singer les demoiselles de qualité!
Le prince, une fois démonté par ce bel étalage de précautions, battit la campagne comme faisait le roi avec ses maîtresses. Il parla chiens, faucons et musique. Il s'embarrassa dans ses phrases, et
06 trouva rien à ëqnivoquer sar les nois , comme il arrive quand on n*a pas Tespril danason aplomb. Enfin, perdant patience et voulant prendre le dessus, il s'arrêta tout court, et s*écria :
— Savez-Tous, mademoiselle, que vous êtes fort jolie, et que je me veux déclarer votre serviteur ?
Louison se leva, et fit une nouvelle révérence.
— Je ne hadine point, reprit Son Altesse Royale ; je suis dès aujourd'hui admirateur passionné de vos appas.
Louison fit une troisième révérence plus pro^ fonde que les autres.
— Vous recevrez ce soir des confitures, et j'enverrai demain mes violons jouer dans votre jardin, si cela peut vous divertir.
— Je ne mérite pas tant de faveurs.
— Si fait, si fait; je voudrais vous donner bien d'autres douceurs, à cause de la douce heure que j'ai passée près de vous. Je vous en avertis; vous avez pbce de chanoinesse dans mon cœur comme dans celui de la cathédrale.
— Votre Altesse Royale entend la plaisanterie, répondit Louison avec une nouvelle révérence.
— Oui; mais vous savez bien démêler qu'il j a du sérieux parmi tout cela , et je vous en foar-« nirai des preuves une autre fois. Pour le présent.
il BQffit que vous me teniez poar un homme qui est à TOUS.
Monsieur leva le siège; la demoiselle le conduisit sans rien omettre du cérémonial, mais toujours escortée par ses deux gardes du corps.
— Ouf! s'écria le prince en arrifant à la rue, ce n*est pas une petite affaire que de courtiser une bourgeoise. Je crois que cette provinciale se Ta moquer de moij mais je la mènerai plus vite à la prochaine visite.
M. de L*Épine entendit ces paroles avec plaisir. &\6t qu'il eut rempli tous ses devoirs de cour , il quitta le chAtean pour voler chez Louison. Ces jeunes gens se consultèrent fort longuement sur les moyens d'éconduire Monsieur sans le fôcher. La demoiselle témoignait une grande frayeur des intentions de Son Altesse Royale, et tremblait fort pour sa vertu; mais elle ne prenait pas garde qu'en évitant un écueil elle se hasardait trop auprès d'un autreaussi périlleux; ou plutôt, disons le vrai, elle s'y jetait délibérément, les yeux ouverts, car elle aimait notre gentilhomme de tout son cœur, et quand il trahissait sa flamme naissante, elle ne prenait aucun soin de cacher le plaisir qu'elle en éprouvait.
On croira aisément que M. de L'Épine marcha grand train dans les bonnes grâces de Louison.
Monsieur en était encore aux cérémonies et aux révérences, que déjà son favori avait obtenu de la belle tout ce que Son Altesse Royale en désirait avoir. Au rebours des autres amants, qui se sont toujours perdus par leurs imprudences , ceux-ci goûtèrent leur bonheur fort doucement et sans accident fâcheux tant qu'ils s'aimèrent bien, c'est-à-dire pendant environ trois mois. L'Épine en usait le plus discrètement du monde avec sa belle, n'en parlant jamais, ne la voyant que de nuit, avec toutes les précautions imaginables. Cependant, comme il était poêle, et que ces esprits-là ont le travers de rimer sur les choses qui les touchent sans pouvoir résister à cette manie, il courut une chanson de lui parmi les jeunes gens, où il parlait de sa maîtresse, en la déguisant sous le nom de Francine. Nous en citerons les trois derniers couplets, qui sont fort au-dessus de ce que faisait alors le commun des beaux diseurs :
Qu^elle a bonne grâce à me dire Qu^ Amour n^avalt plus son bandeau Alors qu^eUe me trouva beau , Et que son cœur pour mol soupire Par raison et par jugement D^n amour sans aveuglement!
Que son excuse me contente.
Quand elle dit que ses glaçons
n^étaient que le» premiers friMont Be la fièvre qui la tourmente!
Je meure , je serais marri Que plus tôt elle m'eût cbéri !
Mais surtout Taise me transporte Lorsque cl\in amoureux liaiser La belle tâclie (Tapaiser Ha douleur qu^elIe voit trop forte.
A Theure je suis bien marri Qu'elle ne m'a plus tôt chéri.
Monsieur, ayant oui réciter cette poésie, fit querelle à son favori pour ne lui avoir point confié ses amours, demanda qui était cette Francine : noire galant promit qu'il la ferait bientôt connaître à Son Altesse Royale , et le prince n'y songea plus.
Précisément à cause de la belle résistance que lui opposait son ingrate, Monsieur allait devenant chaque jour plus amoureux. 11 députait souvent M. de TÉpine et donnait ainsi de grandes facilités à son parlementaire, ne se doutant pas qu'il lui servit de couverture. On jasait par la ville des assiduités du prince chez une petite bourgeoise, tout en louant fort la demoiselle de sa vertu. I^a. cour en riait un peu par derrière , et disait que Gaston n'avait point hérité de la verdeur du feu roi , qui menait aussi ivemeot Tamour que la guerre. Son Altesse
Royale eat Vent de ces plaisanteries, et enrageait de toutes ses forces. M. de Gaise Faîne, qui vivait encore en ce moment , et était expert en galanterie, lui dit un jour :
— Mon cousin , si vous me permettez de vous donner un conseil, je vous indiquerai le moyen de réussir. Il y a trois endroits où les femmes sont particulièrement sensibles: ce sont les yeux, la vanité et Tavarice. Or, Votre Altesse Royale a bien attaqué sa belle aux deux premiers ; mais elle a trop négligé le troisième. Ce n'est pas la peine d'être frère du roi pour ne vouloir plaire qu'avec les agréments de sa personne. Envoyez des diamants, des colliers, de Targenterie, de bonnes grosses pièces d'or, et je vous assure que les rigueurs s'adouciront comme par magie.
Monsieur n'était pas généreux naturellement, mais il n'y regardait pas de trop près lorsqu'il s'agissait de contenter ses passions. Il résolut de mettre en pratique les avis du duc de Guise. Il envoya donc à Louison une agrafe de robe ornée de diamants magniûques.
Un soir M. de L'Epine trouva sa maîtresse fort pensive, et lui ayant demandé ce quelle avait :
— C'est, lui répondit-elle, que Monsieur m*a envoyé ce joli présent que vous voyez à mon
épaole, et je ne sais point si je dois Taccepter.
— Assurément, Louison, il le faut garder; car si je vous le faisais rendre , vous en auriez regret, et je ne pourrais vous rien donner d*aassî beau. Le prince n^est pas coutumier du fait ; profitez de cette humeur généreuse , et je m*en rapporte à vous pour le reste.
Le lendemain. Monsieur ne demanda pour prix de son présent qu*à baiser les mains qui rayaient reçu, et Louison n*eut point le courage de refuser une faveur qui lui coûtait si peu. A deux jours de là, des valets à la livrée d'Qr« léans apportèrent une corbeille remplie de den* telles flamandes et de soieries d'Angleterre, avec des gants de frangipane pour plus d*une année. Le premier présent ayant été accepté , il n'y avait pas moyen de faire la difficile pour le second. Loaison ne songea pas à le renvoyer, et passa une journée entière à essayer et à mettre ces belles choses dans les armoires. Il arriva de tout ceci que le prince ne trouva plus autant de sévérité dans les regards de la demoiselle ; qu'on ne l'ennuya plus avec les révérences, et qu'à la fin des entrevues , où la langue de Louison se déliait notablement. Monsieur s'en allait ayant gagné quelques pieds sur les terres qu'il convoitait. — Mon con^n de Guise, pensait-il, avait rai-
TOIE I. 3
son , et je sais maintenant comme il faut prendre ces filles de la bourgeoisie.
Et Son Altesse Royale redoublait de magnificence dans ses envois. L'Épine avait aplani les voies à son maître en formant la demoiselle aux jeux de Tamour : un beau matin, Monsieur obtint qu'on fit sortir les duègnes incommodes, et sa visite se prolongea plus tard que d'ordinaire. Le favori , qui attendait à la porte avec les autres gentilshommes, devina ce qui lui arrivait, et se mordit les doigts de fureur. Le soir il s'en vint chez sa maîtresse, et il s'apprêtait à lui parler bien cruellement pour la dernière fois , lorsqu'il la vit. toute en larmes :
— Hélas! s'écria Louison sans attendre ses reproches , je n'ai pas su résister aux séductions de Monsieur. Voilà ce que c'est que de mal faire une fois ; vous êtes cause de ma honte , car le prince seul n'aurait point réussi à me pervertir. Ce qui achève de me désespérer, c'est que vous allez me haïr et que vous en avez le droit.
La pauvre fille était éplorée tout de bon , et de plus si (charmante dans sa douleur, qu'au lieu de colère, notre gentilhomme ne sentit que de la pitié d'abord, et finalement de l'amour, comme s'il ne fût rien arrivé. Il ne songea qu'à lui donner des consolations, et demeura chez elle jus-
qaViQ poÎDt du jour, s^estimant encore heureux que là maîtresse d'uu si grand prince que le frère du roi voulût bien Tadmetire au partage. Il avait néanmoins quelques instants de jalousie et de dépit, où il se promettait d'abandonner Louison et de ne point aller chez elle le soir ; mais , une foisTbeure venue, il prenait la clef qu'il avait reçue d*une porte secrète, et rien ne pouvait renipécber de Taller mettre dans la serrure.
M. de L*Épine fit ce métier durant un mois, pestant le jour contre sa belle et amoureux sitôt que la nuit venait ; mais il ne tarda pas à remarquer un changement dans les manières deLouison. La demoiselle prenait de Tambition. Elle parlait de la cour, où elle eût voulu paraître; de mariage avec un gentilhomme , et du bien que le feu roi avait fait à ses maîtresses. Il résolut alors de la quitter tout doucement, sans lui faire de peine, et en homme qui sait comme il faut vivre avec les femmes.
Un matin qu'il sortait de la maisonnette par le jardin, un gentilhomme qui appartenait au roi le vit refermer la porte derrière lui. L'Épine releva son manteau jusqu'à ses yeux ; mais non point assez vite pour éviter d'être reconnu.
£n moins de deux heures la nouvelle vola de bouche en bouche jusqu'au petit lever. Elle venait
d*étre contée à Sa Majesté, lorsque Monsieur entra. Lonîs Xill trouvait un plaisir particulier à apprendre aux gens les choses qui les devaient contrarier : il se mit à ricaner durant un gros quart d'heure à tout ce que lui disait son frère; si bien que Monsieur, perdant patience * demanda au matlre de la garde-robe si des écoliers ne lui avaient point mis du blanc sur le dos , pour que le roi se moquât ainsi de lui.
•--Non, dit Sa Majesté en éclatant, ce n'est pas du blanc que vous avez , mais un bois de cerf dix cors au milieu du front.
— Sur quelle herbe avez-vous donc marché cette nuit, mon frère, pour faire de ces plaisanteries de caserne ?
-^ Oh ! monsieur, ce n'est pas contre moi qu'il vous faut être en colère; mais contre votre favori, M. de L'Ëpine. Apprenez que ce jeune homine vous trompe et rit à vos dépens avec votre maitresse. On Ta vu sortir de chez Louise Roger ce matin par une porte de derrière.
•^ Les ennemis de ce garçon vous ont fait un conte. L'Épine est le confident de mes amours, ce dont les autres enragent. Je ne croirai à ces méchancetés que sur de bonnes preuves.
~ Nous aurons soin qu'elles vous soient données de façon à ne vous point laisser un doute.
Le dMYalîer de Brion , qui était aussi des gen-tilshoBunes de Monsieur, eut connaissance de cette conversation , et devina aux allures de Son Altesse Royale que le coup avait porté. L*Épine était de ses amis; mais il craignait de mettre les doigts sous uiie mauvaise écorce en se mêlant de cette affaire. Cependant il apprit en dessous main que le prince devait faire cerner pendant la nuit le logis de Louison , et que Tordre était donné de massacrer le favori , s'il cherchait à s*y introduire. Brion voulut sauver M. de L'Épine de ce mauvais pas. Il s*approdia de lui tandis que Monsieur tirait des oiseaux , et lui dit à Toreilte :
— N'allez pas ce soir où vous savez.
— J'irai, si vous ne parlez plus clairement, car je ne sais ce que vous voulez dire.
— Feignez tant qu'il vous plaira de ne point me comprendre ; mais mettez l'avis à profit.
— Quelle histoire me faites-vous là ?
— Morbleu ! laissez donc ces finesses, mon cher; il s'agit de votre maîtresse. La mèche est éventée. Pas de visite à Louison ce soir, ou vous êtes mort. Comprenez-vous à présent ?
— Qui vous a dit cela ? qu'est-il arrivé?
— Âtt diable l'imprudent !
M. de Brion s'enfuit à toutes jambes pour éviter les questions. Notre jeune homme demeura
bouleversé. Monsiear, qui avait natarelkment assez de ruse, lui voyant la mine fort rêveuse, dit à son capitaine des gardes :
— Je devine que vous ne prendrez pas mon gibier au gîte. Quelqu'un lui a parlé; mais je tiens ce qu*on m'a dit pour vrai. .
Le même jour, .vers dix heures du soir, le roi changeait ses rubans pour aller au souper, lorsque H. le cardinal entra fort essoufflé. Le ministre demanda la permission de s'asseoir, en prétextant sa courte haleine , et tira de sa poche une grosse poignée de lettres qu'il déplia par ordre '*ur la table.
— Est-ce que vous croyez que je vais lire tout ceci ? dit le roi.
— Ce n'est pas nécessaire, j'en donnerai succinctement connaissance à Votre Majesté. Il y a du nouveau : le maréchal de Marillac conspire. Voici la copie d'un morceau où vous reconnaîtrez son éloquence. Il s'adresse à vos soldats et tâche de les égarer.
^-Et que veut-il donc, ce maudit homme?
— Il veut forcer la main à Votre Majesté et la contraindre à changer de ministre.
— Vous allez donc être cause d'une guerre civile, monsieur le cardinal?
— Pour cela, non, sire; je vous remettrais
platdt mon portefeuille. Ce n*est là qa*ane cabaie. M. de Marillac doit être arrêté à cette heare.
— S*il est arrêté, tout est pour le mieux. Qu*en ferons-nous?
— Il faut le mettre en jugement et qu'il paye de sa tête...
— Arrangez cela comme vous Tentendrez. Ce que TOUS ferez sera bien.
— Votre Majesté doit désigner elle-même les joges. En voici la liste que j*ai préparée.
— Donnez ; j'y vais mettre ma signature. Dans ce moment , Monsieur entr'ouvrit la
porte, et demanda au roi s'il pouvait entrer.
— Vous êtes occupé, dit-il en voyant le ministre; je reviendrai tout à Theure.
— Nous avons fini, monsieur, cria le roi en achevant son paraphe.
Le prince entra en hésitant. Il salua H. le cardinal, et se promena de long en large devant la table , en sifflottant entre ses dents ; ce qui était son habitude. Voyant que le ministre ne songeait pas à se retirer. Monsieur s'approcha du roi comme un homme qui prend un grand parti :
— Sire, lui dit-il, vous êtes amoureux de mademoiselle d'Hautefort, n'est-ce pas? Eh bien! si l'un de vos serviteurs en faisait sa maltresse i
votre barbe, n'en tireriez-Toas pas yeogeance?
— Si fait, mon frère. Je donnerais ordre de tuer le trattre.
— £h bien! je viens demander la permission de faire tuer ce coquin de L'Épine. J'ai reconnu qu'il me trompait depuis longtemps.
— Rien de plus juste , monsieur mon frère. Traitez-le-moi comme un Bussy. Cet exemple me servira pour éloigner ceux qui eu voudraient conter à mademoiselle d'Hautefort.
M. le cardinal venait de se lever et se promenait de Tantre côté de la table.
^- La maîtresse de Votre Altesse Royale est sans donte une personne de la cour? dit-iU
— Votre Éminence sait bien que ce n*est qu'une bourgeoise; mais qu'importe sa qualité? c*estmoi qui ai reçu l'outrage.
— Si le roi veut me permettre de lui donner mon opinion , voici ce qoe je dirai : Il ne faut pas que les princes s'accoutument à faire tuer ainsi le monde pour des amourettes. Le roi et Monsieur ont tous deux besoin de la jeunesse noble; il faut la prendre avec ses défauts et ses passions. Quand un gentilhomme a commis une bute, renvoyez-le de la cour; obligez-le de servir dans les derniers rangs de l'infanterie ; mais ne vous privez point d'un bras de vingt-cinq ans »
d'on €œur courageux et d'une souche à fournir lignée d'enfants utiles à TÉtat. Je Terrais avec beaucoup de peine qu'on fit massacrer M. de TÉpine. L'exemple en peut devenir funeste. Il n'y aura plus de duc ni de comte qui, s'estimant autant qu'un prince du sang, ne se croie en droit de faire bon marché delà vie des autres. Cela ne vaut rien, sire. Croyez-moi, retirez votre permission.
— Vous n'aviez pas tant de scrupules à propos du maréchal de Marillac.
— Votre Majesté aurait peut-être dû garder cette parole ; mais puisque voilà Monsieur dans le secret, je lui dirai tout. Le maréchal a voulu porter le trouble dans le royaume, armer les sujets contre le roi, et les pousser à s'égorger entre eux. Le cas est grave. D'ailleurs on jugera le maréchal , et je gage que Monsieur n'oserait Tabsoudre.
Gaston d'Orléans, qui n'eût pas mieux demandé que de voir renverser le cardinal par M. de Marillac, fit la grimace.
— An contraire, reprit le ministre , personne n'aurait le courage de condamner ce jeune homme pour un péché de galanterie. Allons! que Votre Altesse Royale s'adoucisse. Qu'on renvoie M. de L'Épine ; mais le tuer, ce n'est plus de notre temps.
— En effet, Monsieur, dit le roi , ce n*est plus de notre temps ; d'ailleurs, quand ce garçon sera mort, vous n*en aurez pas moins tos cornes; portez-les donc de bonne grâce.
— Gomme il vous plaira! s'écria Monsieur; cette belle indulgence vous procurera aussi des cornes , et nous verrons de quelle humeur vous les porterez.
Le prince sortit furieux, et jura que M. le cardinal se repentirait de Tavoir ainsi contrecarré ; mais il parla tant de sa colère à tout le monde, que le ministre répondit à celui dont il en reçut Tavis :
— Si Monsieur n*en avait dit mot à personne , cela m'aurait inquiété.
Louison avait trop de finesse pour ne point deviner, aux airs de Monsieur et à l'absence de L'Épine , qu'il était arrivé quelque chose. Voyant bien que de toutes manières il lui fallait renoncer à son amant , elle voulut du moins, en femme habile , conserver la protection du prince. Pour prendre les avances , elle écrivit à L'Épine une lettre de rupture qu'elle fit remettre par le chevalier de Brion. Notre gentilhomme reçut cette épître en même temps que l'ordre de quitter la cour, et, suivant l'ordinaire folie des amoureux» il sentit un redoublement de tendresse pour cette
femme, qae la veille il avait résoin d*abandon- Der. On ne lai donnait que vingt-quatre heures pour s'éloigner; au Heu de les employer à ses préparatifs de départ, il ne songeait qu'à revoir sa maîtresse. Il se serait infailliblement perdu , si Brion ne fût venu chez lui au moment où il allait sortir pour tenter une dernière visite. Le chevalier ne vint à bout d'empêcher cette sottise qu'en promettant à L'Épine de porter à sa belle une lettre d'adieux, dans laquelle notre amou^ reux faisait serment de ne jamais quitter un bracelet de cheveux que Louison lui avait donné dans les premiers temps de leurs amours.
M. de L'Épine partit sans envoyer ni soumissions ni excuses au prince qu'il avait offensé; ce qu'on regarda comme une fierté poussée jusqu'à la bravade. Â tout cela Louison ne gagna rien ; car Monsieur, ayant su que le chevalier de Brion était allé chez L'Ëpine, le fit saisir et fouiller par ses gens, qui trouvèrent la lettre. Il courut alors une chanson où il était raconté que Son Altesse Royale avait perdu à la fois son favori et sa maîtresse, et le roi fredonna ce vaudeville aux oreilles de son frère , avec la complaisance qu'il mettait aux choses offensantes. Au bout de quinze jours on ne parlait déjà plus de cette affaire. Monsieur n'avait pas encore remplacé Louison; mais l'abbé
de la Rivière avait gagné toute la confiance du prince.
Comme les gens de cour ont bien autre chose à faire que de s'occuper des absents frappés de diS" grâce , on ne trouve plus rien sur M. de TËpine dans leurs lettres et mémoires. Nous n'aurions peutêtre jamais su ce qu'il était devenu , s'il ne lui fât arrivé , en pays étranger, une autre aventure qui est racontée dans la préface d'un recueil de poésies.
£n quittant la France, notre gentilhomme, qui avait emporté des débris assez beaux de sa fortune, se rendit à La Haye, dans la cour de Hollande, où l'on menait vie joyeuse. La reine de Bohême s'y trouvait alors, et y faisait les beaux jours avec ses deux filles , qui étaient charmantes. Cette reine de Bohême était une personne originale qui , ayant vécu fort sagement dans sa jeunesse, s'était jetée dans la galanterie à l'âge où ce n'est plus de mode. Devenue douairière par la mort de son mari, elle avait pris sa course, comme la reine Christine , et visité les capitales des autres pays. La plus jeune de ses filles , qui avait à peine seize ans, venait déjà de faire beaucoup parler d'elle par ses légèretés. Lorsqu'on représentait à la reine que cette princesse pourrait bien ne jamais se marier» si l'on ne veillait davantage sur sa conduite :
>- Bahl répondail la reine de Bohème, je me suis uni eniiiiyée dans ma jeanesse, que je veni laisser mes filles se divertir à leur aise pendant qu'elles sont en âge de le faire.
L*bistoire des amoars de L'Épine et sa disgrâce ayaient en du retentissement jusqu'en Hollande, et notre gentilhomme y fut beaucoup regardé des femmes pour cette raison. Étant beau de visage, magnifique par caractère» et en réputation par ses aventures, il vit bientôt qu'il n'aurait qu'à choisir parmi les plus belles ; mais comme il n'était pas encore consolé de ses chagrins, il resta quelque temps sur la réserve.
Un soir qu'il y avait des déguisements chez la reine de Bohème, où M. de L'Épine se trouvait, un homme qui s'était vêtu en sorcier, lui examinant le creux de la main , s'écria tout haut :
— Mon gentilhomme , défiez-vous de toute femme qui s'appellera Louise : c'est un nom qui vous portera malheur.
— Il est un peu tard pour me dire cela, répondit L'Épine.
— Non pas trop tard pour que l'avertissement vous profite encore. Nous avons ici des Louise, et j'en vois une à deux pas de vous, dont les yeux bleas vous joueront quelque méchant tour si vous en approdiez.
PAUL DE HUSSET. — TOHE I. 4
La dernière fille de la reine de Bohême, qui s'appelait Louise, avait, dans ce moment, les yeux tournés du côté de M* de L'Épine. Notre gentilhomme la regarda, et comme ils demeurèrent tous deux assez longtemps en contemplation Tun de Tautre, le sorcier se mit à rire, en disant :
— Vous voilà tombé dans le piège.
— J'y suis pris, en effet , répondit L'Épine; mais pour vous prouver, seigneur Nostradamus, que vos prédictions ne me troublent point , je vais m'exposer sur l'heure au danger.
L'Épine s'approclîa aussitôt de la princesse, et ne la quitta plus de la soirée. Bien qu'il régnât une grande liberté dans ces assemblées, et que chacun eût beaucoup à faire pour son propre compte, on s'aperçut des assiduités du jeune Français. On vit la princesse causer avec plus d'abandon qu'à l'ordinaire, et les femmes en eurent bien de la jalousie.
On ne se trompait pas en supposant que les choses marchaient vite entre ces jeunes gens ; car la princesse était fort émue des galanteries de L'Épine. Elle lui répondait à peine en regardant ailleurs, ou bien elle faisait l'incrédule, en lui disant qu'il se moquait d'elle; mais tout le monde voyait qu'elle ne se sentait pas de joie de cette conquête. Comme elle avait les mains fort belles,
elle était volontiers ses gants, qui étaient garnis de rubans orange ; notre gentilhomme lui en Yola QQ, et le porta fort résolument à son chapeau. On l'en blâma comme d'une témérité ; cependant on le savait fort chatouilleux , c*est pourquoi on ne lui osa pas reprocher en face sa conduite un peu légère.
 minuit la compagnie commençait à se retirer. L'Épine ayant mené danser la princesse Louise, lui fit ses adieux, et sortit des salons en rêvant au grand honneur que lui procurerait une si belle victoire, s'il venait à la gagner. Il s'en allait la tête penchée et le pied distrait, cherchant oe qu'il pourrait tenter le lendemain. Il marcha ainsi jusqu'au bout d'une galerie fort longue, où il s'aperçut qu'au lieu de gagner les vestibules, il s'était enfoncé plus avant dans les appartements intérieurs. On ne voyait plus dans cette galerie qu'une douzaine d'âpres joueurs de brelan. M. de L'Épine passa devant une petite porte, qu'une camériste venait d'ouvrir, et il vit un gentilhomme qui glissait une lettre avec de l'argent dans la main de cette fille, en lui disant à voix basse :
— Je vous donnerai demain vingt souverains d'or si vous faites lire cette lettre à votre maîtresse.
— Â laquelle des princesses es- tu attachée?
demanda L'Épine quand Tétranger se fat éloigné.
— A la princesse Louise.
— Ne erains-lu pas que je dise à la reine de Bohême le joli métier que tu fais?
— Seigneur, s'écria la camériste» ne me perdez pas, je vous jure que ce billet ne sera point remis.
— Je te permettrai de le donifer demain, pourvu que tu fasses aujourd'hui quelque chose en ma faveur.
— Tout ce que vous voudrez, monseigneur. M. de L'Épine était si riche dans ses habits ,
que les gens mal instruits le prenaient souvent pour un grand personnage. Il entra dans la chambre de la princesse , et tira de sa poche une bourse bien garnie.
— Il faut prendre ceci et me cacher quelque part, dit-il.
— Mais, seigneur, si la princesse ne le trouve pas bon ; si elle vient à crier en voyant un homme dans son appartement?
— Crois-tu que je voudrais m'exposer à une mauvaise affaire? Je suis assuré qu'elle ne criera point. D'ailleurs le temps presse, le nombre des concurrents est grand, à ce qu'il me paraît, je pourrais être supplanté demain.
— Mais, seigneur, je n'ai pas l'honnear de
T008 connattre. Je ne voas ai jamais vu céans faire votre conr.
— N*a8-ta rien entendu dire d'un gentil- Iiomme français qui avait eu là-bas quelques aventures?
— M. de L'Épine ?
— C'est moi qui suis ce L'Épine.
— Alorsvous savez mieux que moi ce que vous pouvez entreprendre. Je n'ai plus de difficultés à vous opposer. Voici une armoire où vous serez le mieux du monde.
Les valets de L'Épine attendirent aux portes de la reine de Bohême pendant une partie de la nuit. Ils connurent que leur maître était resté dans le palais, et n'en firent pas mystère. Ce fut la nouvelle du lendemain. Les femmes s'apprêtaient à en jeter bien des cris , lorsqu'on vit notre galant conduire les jeunes princesses à la promenade, ayant publiquement à son épaule les couleurs de sa belle. On comprit que la reine de Bohême trouvait à son gré que sa fille eût pour amant un simple gentilhomme. Cette intrigue n'eut pas autrement d'éclat, jusqu'au moment où arriva la catastrophe dont nous allons parler.
Il y avait environ deux mois que durait cette liaison de M. de L'Épine avec la princesse Louise , lorsque la Sœur ainée de cette princesse , nommée
Elisabeth , remontra fort respectueusement à la reine sa mère que le scandale était dans leur maison, et que c'était offenser le ciel et les mœurs que de le souffrir avec tant de douceur. La reine ne fit qu'en rire, et dit que si Tusage ea Hollande voulait que les femmes fussent galantes, elle permettait à ses filles de s'y conformer. Cette Elisabeth avait beaucoup de raison , et était devenue fameuse par son esprit et ses connaissances. Elle entretenait un commerce de lettres avec M. Descartes, qui était encore en France dans ce moment. Elle demanda conseil à ce philosophe, et M. Descartes répondit qu'il fallait charger un homme de cette affaire. La princesse Elisabeth avait un frère qui touchait à ses dixhuit ans. Elle lui écrivit pour lui conter comment les choses se passaient à La Haye, et le grand dommage causé à l'honneur de la famille. Le prince Philippe , avec son menton imberbe , avait plus de noblesse de cœur et de fierté qu'il n'en fallait pour sentir impatiemment un outrage aussi grave. Il partit incontinent pour la Hollande.
M. de L'Épine , n'étant averti de rien, fut bien étonné , lorsqu'un beau jour il trouva ce jeune homme dans le salon de la reine de Bohême. La princesse Louise était retirée dans sa chambre; tous les visages paraissaient bouleversés, et le
prince Philippe avait le sang aux oreilles. L'Épine fit bonne contenance. Il vonlut être présenté au prince; mais celui-ci ne répondit à ses compli* ments qu'en lui tournant le dos brusquement. Une fois blessé par une impolitesse , notre gentilhomme n^était pas d'humeur commode; il se redressa sur ses talons, et prit ses airs les plus hautains, qui ressemblaient fort à de Tinsolence- Après avoir échangé avec le prince quelques mots aigres, L*Épine salua les dames seulement , et se retira le poing sur la hanche. Il fut rejoint au bas des degrés par le prince Philippe.
— Monsieur , dit ce jeune homme, votre impertinence est le moindre grief que j*aie contre vous. Je vous passe celui-là ; mais j'aurai satisfactioa des autres.
— Je vous remercie, répondit L'Épine, de Thonneur que Votre Altesse me veut faire de croiser Fépée avec moi. C'est une proposition que je ne puis accepter , non pas à cause de la différence de nos rangs , mais parce que vous êtes le très-proche parent de la personne que j'aime le plus au monde.
— Vous osez me le dire en face I
— C'est une gloire assez belle pour ne la point cacher.
— Je vais donc vous punir à l'instant.
Le prince mit aussitôt Tépëe à la main ; mais Fautre avait dégainé en même temps, et comme il était plus robuste et plus expérimenté, il désarma son adversaire du premier coup. M. de L*Épine gagna la rue paisiblement , et remonta sur son cheval.
Le fils du prince d*Orange , qui avait fait amitié avec notre gentilhomme , voulut accommoder la querelle; mais il rencontra tant d*aniiiiosité daos le prince Philippe , qu*il donna sagement le conseil à L*Épine de 8*éloigner. Nous blâmerions celui-ci de n'en avoir voulu rien faire , si le véritable motif qui Tempécha de partir n'était le regret qu'il avait de quitter sa maîtresse : il lui en coûta cher.
Un matin qu'il avait déjeuné chez notre ambassadeur, M. de la Tuilerie, L'Épine se rendit à la promenade avec un Français nommé Desloges. Un homme qu'il ne connaissait point lui vint ordonner tout haut de se retirer, de la part du prince Philippe. Au lieu d'obéir à cet étrange commandement , il continua de se promener et de regarder les dames. Une autre personne le vint prendre à part , et l'avertit que des spadassins le suivaient. Il n'y fit pas attention , et poursuivit son chemin. Cependant, voyant venir à lui le prince Philippe accompagné par dix Anglais de
mauvaise mine, il se tint sar ses gardes. On Tattaqua en effet devant tout le monde fort brutalement et de tous les côtés à la fois. Une bataille acharnée s^engagea; car L'Épine défendit sa vie avec un furieux courage. Ayant reçu plusieurs coups d'épée par derrière , les forces lui manquèrent bientôt , et il tomba sur ses genoux ; mais il tint ferme dans cette position , et mit quatre hommes hors de combat. Enfin » perdant son sang à grands flots et tout criblé de blessures , il rendit l'âme en menaçant encore ses ennemis, dans l'instant où des gentilshommes , indignés de cette boucherie, venaient pour le secourir. On l'avait lardé si vilainement, dit le narrateur hollandais « que cinq lames d'épée, dont était celle du prince Philippe, lui restèrent croisées dans le corps.
M. de L'Épine mourut ainsi pitoyablement , à peine âgé de vingt-six ans : ce fut une perte pour la belle compagnie d'alors, dont il faisait les délices. C'en est une aussi pour les lettres; car on trouve dans ses vers une grâce et une facilité de bien dire par laquelle il est évident que ce jeune homme serait devenu plus tard un poète fort remarquable.
Dix ans après celte terrible aventure, il fut question de L'Épine en deux endroits. Le premier est l'abbaye de Manbuisson , dont la princesse
Louise, qui avait changé de religion, était devenue abbesse. MadaïAe de Longueville fit par hasard une visite à cette dame, et en parla dans une lettre au grand Condé , son frère. Elle raille la princesse sur le tort que les chagrins avaient fait à sa beauté , d'une façon qui n'est point généreuse ni de bon goût.
L'autre lieu où il fut parlé de L'Épine est le château de Ghambord. Â l'un des voyages de la cour à cette résidence , Louison Roger s'en vînt de Blois se jeter aux pieds de Monsieur d'Orléans, et lui présenter un joli garçon qu'elle lui assura être l'ouvrage de sa royale personne. Monsieur ne l'accueillit pas trop bien ; il regarda l'enfant de travers sans vouloir le caresser , et se promena d*un air indéci^, les mains dans ses chausses et en sifflotant. Il renvoya Louison à huitaine pour donner réponse. Gomme ce garçon était joli, Son Altesse Royale en avait eu le cœur un peu touché. Le roi dit à son frère qu'il fallait toujours faire du bien à l'enfant, de peur d'abandonner un être du sang royal. Monsieur avait déjà causé avec l'abbé de La Rivière d'une grosse donation, lorsqu'un accident vint détruire ses bonnes in ten« tiens. Louison avait élevé son fils comme un prince; l'enfant s'était habitué à être respecté des autres. Un jour qu'il vint à Ghambord , on
eotendit un grand bruit dans les cours, et on trouva le fils de Louison qui se querellait ayec un page. Le petit drôle avait mis Tépée à la main , et Toalait forcer le page à se battre. Monsieur, ayant ouï parler de cela , dit entre ses dents :
— G*est bien plutôt là le caractère de L'Épine que le mien : ce n'est point mon fils.
£t la donation ne fut jamais signée. Louison se retira aux filles de la Visitation à Tours, laissant à son fils vingt mille livres , qu'elle avait pour tout bien.
Lorsqu'il fut devenu grandelet, ce garçon s'en fat au Luxembourg voir Mademoiselle, qui le prit en amitié. Elle se l'attacha, sans pourtant rappeler son frère. Gomme elle était très-riche et trè&^énéreuse, elle lui donna beaucoup.
LE CHEVAL DE GREQUf.
À la cour de la reine régente Marie de M édicîs, M. de Créqui ne passait point pour Tun des plus beaux hommes, à cause de sa taille trop petite; mais il avait le langage agréable et Pair si hardi , qu*on ne pouvait se défendre d*un certain plaisir à le regarder. Il plaisait aux dames et passait pour le plus intrépide joueur de son temps, après M. de Bassumpierre. Quand ces deux champions se mettaient en présence Tun deTautre , les caries à la main, on était sûr qu'il y aurait quelque grosse somme perdue, et le plus ordinairement c'était Bassompierre qui empochait l'argent , parce que le hasard le servait avec une constance inouïe.
Un malîn que M. de Gréqni s'était échauffé mal à propos an petit jeu du Louvre , à vouloir Intter contre une veine malheureuse, il avait perdu 60,000 écus sur parole et de bonne grâce; mais il s'en était revenu chez lui fort triste, et songeait aux moyens d'acquitter cette énorme dette. En y mettant sa dernière pièce, il lui manquait encore plus de 40,000 livres, et le comte éprouvait bien de la répugnance à recourir au connétable de Lesdiguières , son beau-père. Ce n'était pas que le bonhomme eût jamais fait difficulté de secourir ses enfants en pareille circonstance; mais il accompagnait ordinairement ses envois de fonds d'une petite mercuriale qu'on n'aimait pas à essuyer. Le comte de Créqui demeura donc un jour entier sans se résoudre à rien, et, le soir venu, comme il se trouvait seul dans son hôtel de la rueBeauregard , il se mangea les ongles jusqu'à neuf heures. Ensuite , ayant pris nne plume , il se mit d'abord à dessiner sur le bois d'une table , et finit par écrire à son ami le chevalier de Guise pour l'engager à souper.
Au moment où le message allait partir, le chevalier lui-même arriva. Il apportait des consolations et le fond de sa bourse.
— Eh! mon cher Créqui, dit M. de Guise, vous voilà sombre et accablé , la plume sur l'oreille
TOSE I. 5
comme un procureur! Est-ce que vous voulez écrire un traité de la vanité des choses humaines? Les cartes ont été tigr^sses; il reste encore Tamour et la table. Je vous apporte 3,000 écus c*est bien peu , mais vous connaissez le proverbe ; La plus belle fille... :
Il faut savoir que M. de Guise, le second, était fils du célèbre Balafré. Il n*était pas des plus lettrés de la jeunesse d'alors. Il préférait les quatrains de Pibrac aux poésies de Malherbe; mais, quoiqu'il eût en effet Tesprit un peu court, il ne manquait point d'à-propos, et pour ce qui est du cœur , il Tavait meilleur et mieux placé que personne.
— Gardez cet argent, chevalier, répondit Créqui. Mon beau-père Lesdiguières ne refusera pas de venir à mon secours. Je suis un peu sombre, comme vous dites ; mais je compte sur vous, pour secouer Tennui ; et, tenez, je vous écrivais en vous engageant à venir souper.
— A la bonne heure. Je suis invité chez la vicomtesse d'Âuchy, qui réunit, ce soir, un tas de beaux-esprits ; mais je reste avec vous. Nous causerons du passe-dix , qui vous a joué un si mauvais tour, et nous boirons comme il faut.
*-^ C'est cela , et au dessert nous ferons ensemble ma supplique au vieux connétable.
-^ Fort bien tu ! je suis plein d^esprit à la fia de mes repas.
M. de Gaise renvoya ses chevaux et ses gens. On se mit à Taise , et le souper fut promptenient servi. La cave du comte de Gréqui était bien garnie. Le connétable avait dans ses propriétés des vignobles fameux; il partageait annuellement ses récoltes avec ses enfants : Le bourgogne, disait-il, convient à tous les âges, et si mon fils a le nez un peu rouge sur ses vieux jours, il me ressemblera. Aussi le bonhomme riait plus volontiers des excès de la table que des pertes de jeu.
Créqui et le chevalier, tous deux entre vingtcinq et trente ans , avaient la réputation d^élre de solides convives. Les bouteilles se succédèrent avec rapidité; les verres étaient grands et ne demeuraient guère en place; de sorte qu'après une heure de conversation , on demanda de Tair à grands cris. Pour noyer les soucis de son ami, le chevalier buvait outre mesure , sans s'apercevoir que les vins de M. de Lesdiguières étaient fort capiteux. A mesure que le souper avançait, la disposition d'esprit des deux jeunes gens se modifiait singulièrement. Gréqui devenait plus joyeux à chaque verre , tandis que M. de Guise , contre son ordinaire, sentait sa gaieté s'évanouir.
Il passait la main sur ses yeux, et faisait une mine de plus en plus sévère.
— Gbeyalier, disait Créqui en riant, vous n^étes pas bien. Si le feu roi vous voyait , il jurerait son ventre-saint-gris que vous avez justement la figure fâchée de votre oncle Mayenne le lendemain de la bataille dlvry. Pour vous remettre en belle humeur , chantez un petit air.
— Créqui , mon cher , il me revient à la mémoire un mot que disait M. de Rohan ce matin, et qui ressemble diablement à une insulte.
— Quelle idée! vous avez entendu de travers et vous vous souvenez double.
— Non pardieu ! voici comment la chose est arrivée : M. de Rohan était à deux pas de moi, pendant que je saluais la reine mère, et il parlait à ses voisins du marchepied d'un carrosse. Or je sais qu'on m'a sottement accusé d'avoir tué le marquis de Lui^ , par trahison , sur le marchepied de son coche , comme il en descendait pour se battre avec moi. C'est une insigne fausseté : je ne suis pas un assassin , mille diables !
Créqui se mit à rire plus fort.
— Vous êtes charmant , chevalier : M. de Rohan ne peut-il parler du marchepied d'un carrosse sans qu'il s'agisse de vous ?
— Eh ! non. Je ne veux pas qu'on prononce ce
mot Le premier qui le dira , je le tuerai séa&ce tenante , en lui faisant beau jeu , pour prouver que je me bats en galant homme ; mais, par la corbien ! au diable les marebepieds ! Je les briserai tous comme ce verre , et puisque j'ai entendu par* 1er de marchepied , j*en veux avoir raison. Sang de Dieu ? il m'a outragé ; je lui ferai rentrer ce marchepied dans la gorge.
En discourant ainsi , M. de Guise se promenait à grands pas, le visage fort rouge et les yeux hors la tête. Gréqui se tenait les côtes.
— Au lieu de rire , poursuivit le chevalier, vous feriez bien mieux de prendre votre épée pour venir me seconder.
— Vous perdez la raison; la réputation du brave Guise n'est pas à faire. Asseyez-vous, et ne pensez plus à ce marchepied.
— Je ne pourrais fermer l'œil de la nuit si je oe tirais cela au clair ce soir même. Allons! puisque vous ne voulez pas m'offrir vos services , je vais aller seul chez mon homme.
H. de Guise prit en chavirant ses armes et son chapeau , et descendit dans la cour de l'hôtel , où Créqui ne tarda pas à le rejoindre. Une pluie fine et perçante tombait sans bruit; l'air était froid et la nuit sombre. Cependant le chevalier, avec l obstination de l'ivresse, persista dans sa résolu-
— Sillon. Créqui , voyant qu'il ne pouvait le retenir, lui fit seller un cheval , et lui mit sur les épaules un manteau de campagne.
— Je vous prête là une bonne bête, chevalier; ménagez la un peu. Appelez-la par son nom pour qu'elle vous traite en ami. On la nomme Capricieuse, Ne serrez pas la bride si lourdement et ne la tourmentez pas. Elle n'a pas besoin qu on l'excite. C'est l'arrière-petile-fille du fameux cheval noir de mon beau-père le connétable.
— N'ayez donc aucune peur, disait M. de Guise; me prenez-vous pour un enfant? Je vous la renverrai demain au coup de huit heures.
— Allez doucement; le pavé sera glissant, et il est tard. Attachez ce manteau à votre collet pour ne pas le perdre. Vos plumes vont être gâtées par la pluie ; prenez mon chapeau , je remettrai le vôtre demain au valet que vous m'enverrez. La grille est ouverle. Bonsoir, chevalier! Croyez-moi, allez vous mettre au lit.
— Bonsoir, bonsoir !
M. de Guise toucha des éperons le cheval, et disparut au trot par la petite rue Saint-Roch.
L'action du vin se concentrant par Teffet du froid sur l'estomac et le cerveau, le chevalier sentit que la tête lui tournait complètement. Le brouillard et l'obscurité étaient si épais, qu'on ne
distingaaît pas les maisons. M. de Guise , laissant aller la bride sar le cou du cheval , s*en rapporta eolièrement à sa monture du soin de le conduire ^ et se mit à penser à ses affaires.
— Ah ! murmurait-il entre ses dents , M. de Rohan s*imagine qu'on peut ainsi me dire une impertinence , à moi ! le fils d'un homme qui a fait la guerre au roi! Morbleu ! je lui apprendrai à vivre.
Puis, revenant à la jument noire, le chevalier s'écriait :
— Où me mènes-tu , Capricieuse ? Nous allons à Thôtel de Rohan. Cours, ma belle, dépéchonsoons.
L'animal poursuivait sa route paisiblement comme s'il eût fait grand jour; il tournait par les raes sans hésiter, et prit une foule de détours.
— Que je suis aise , disait le chevalier, d'avoir affiiire à ce Rohan, qui n'est prince que d'une main ! Je lui veux faire trois trous à son pourpoint. Le premier dans la poitrine , par un dégagement comme cela...
M. de Guise, oubliant qu'il était à cheval, gesticulait comme un possédé. La jument noire passa sous une voûte sontbre , que le chevalier reconnut tout à coup pour une des portes de la ville.
— HoU ! eh ! où va donc ce cbetal?
11 allait s'arrêter et demander son cbemin aux gardiens, lorsque la jument tourna au travers des champs. Avant qu'il eût ^mis la main sur les guides , le chevalier entendit la porte se fermer derrière lui , et Tofficier de ronde qui posait à grand bruit les chaînes de clôture.
•^Pardieu! dit M. de Guise» je suis curieux de savoir où ce damné animal me va conduire. Si c*est en face du diable, j'en serai fort aise, car j*ai toujours eu furieusement envie de lui parler.
Et reprenant ses idées querelleuses, il répétait à satiété :
— Âh ! vous croyez qu'on peut ainsi me jeter au Qez ce marchepied ! Je vous en donnerai dans les côtes pour votre marchepied ! Je veux que personne n'ose plus prononcer ce mot*là , personne que moi seul ; et je le dirai sans cesse , pour que tout le monde tremble rien que de l'entendre.
La jument noire poursuivait son trot de course ordinaire. Elle circula dans la campagne par différents sentiers qu'elle paraissait habituée à parcourir, et s'arrêta enfin devant une maisonnette dont l'obscurité ne permit pas au chevalier de remarquer la bonne apparence et l'air de propreté.
— Qu'est cela? dit M. de Guise, dont l'ivresse se dissipait. Le cheval veut entrer ici ! C'est pour
m'amener à ce logis qu*il a fait ce chemin ! Voilà qui est singulier. Il est évident que Créqui vient souvent dans cet endroit. Ce ne peut donc pas être un coupe-gorge ; car je ne crois pas qu*il fasse de la fausse monnaie. Ce doit être bien plutôt une maîtresse qu'il garde dans ce manoir. L'aventure peut devenir plaisante. Allons jusqu'au bout.
La jument grattait du pied le sable avec impatience , tandis que le chevalier cherchait la sonnette. Il la trouva enfin , et la tira doucement. Une Inmière éclaira les unes après les autres toutes les fenêtres d'une petite tour, et un vieux valet ouvrit la grille.
— On ne vous attendait plus , monsieur le comte. Vous n'avez pas coutume d'arriver passé minuité Madame est au lit.
Le chevalier, descendu de sa monture, était fort embarrassé. Il n'osait parler de peur de détromper le valet. Il rabattait son chapeau sur sa figure et s'enveloppait du manteau de Créqui; mais il ne savait, quel chemin prendre , ni où se trouvaient les escaliers. Heureusement une femme de chambre , en robe de nuit, se présenta, une lumière à la main , et conduisit le chevalier par les degrés jusqu'à l'appartement de la dame.
— Faut-il réveiller Thomas? demanda la Dariolette.
— Non.
— Monsieur le comte a-l-il besoin de qaelqne chose?
— De rien.
— S*il veut me donner son manteau...
— Laisse-moi , va-t-en.
M. de Guise entra dans la chambre à coucher et ferma la porte brusquement au nez de la suivante.
— G*est bien aimable à vous d'être venu ce soir, mon cher seigneur, dit une voix fort douce. À quel heureux hasard dois-je votre visite , ua jour consacré au jeu et à la cour?
Au lieu de répondre, le chevalier s'empara d'une lumière et d'une grosse clochette, qui étaient posées sur un guéridon près du lit, et les porta sur la cheminée. La dame , écartant un peu les rideaux, reconnut aussitôt que ce n'était pas Créqui. Elle cacha sa figure dans ses mains, sans que le chevalier eût le temps de la voir.
— 0 mon Die»! cria-t-elle avec l'accent du plus grand effroi , qui est cet homme?
— Ne vous effrayez pas , madame , je suis le chevalier de Guise et non point un malfaiteur.
— 0 ciel ! je suis trahie ! perdue ! Au secours ! N'approchez pas de moi !
— Prenez garde à ce que vous allez faire, dit
le chevalier en s'asseyant avec sang- froid ; si vons appelez vos gens tout Paris saura Taventure demain. T9e me reconnaissez-vous pas? Je suis M. de Guise, vous dis-je; je ne vous veui; point de mal. Laissez-moi vous conter par quel étonnant enchaînement de circonstances je me trouve ici à la place de Créqui.
La dame enveloppa sa tête dans les draps.
—Je ne vous regarderai point, si vous le voulez ainsi , poursuivit le chevalier. Hassurez-vous, je vous en supplie ; vous verrez que vous avez affaire à un galant homme.
M. de Guise raconta tout ce qui venait de lui arriver.
—La curiosité seule, poursuivit-il, m'a condoit jusque dans cette chambre. Maintenant je consens à me retirer, si vous l'exigez ; mais je pense que vous serez assez charitable pour me garder jusqu'au jour, car je veux être roué si je saiseo quel pays je suis, et la nuit est noire, glaciale et pluvieuse en diable.
~<£h bien ! monsieur le chevalier, dit la dame, je vais vous faire donner une chambre et un lit. Vous partirez demain matin , et vous irez dire au comte de Créqui ce qui s'est passé. Mais« non , vous saurez en vous en allant où vous êtes venu ; vous reconnaîtrez la maison ; vous apprendrez
mon nom; vons le direz partoot. Oh! que vais-je
devenir, mon Dien!
— Eh! là ! calmez-TOtts. Je vous promets que je partirai comme je suisyenn, sans rien regarder, sur ce même cheval singulier. En vérité, je yeux vous contenter, madame.
— Ne cherchez donc pas à me voir, monsieur; jurez-moi que jamais vous ne ferez aucune démarche pour me connaître.
— Je jurerai tout ce que vous voudrez. Ne vous tourmentez pas ainsi , de grâce 1
— Ouvrez cette armoire, monsieur, et donnezmoi un masque que vous y trouverez.
I^e chevalier obéit scrupuleusement. Il mit le masque au bout de son épée , et le tendit de fort loin à la dame ; mais il eut le temps d'apercevoir un bras admirable, de grands yeux pleins d'expression, et un profil d*une si rare beauté» qu'il sentit du regret d'avoir promis d'être si généreux.
— Si vous m'en croyez, dit-il, nous n'éveillerons pas vos gens. Vous dormirez paisiblement dans votre lit, et moi, j'attendrai sur ce fauteuil l'heure de partir. Je sais bien qu'on ne voudrait pas me croire si je disais que j'ai passé ainsilanuit près d'une belle personne ; mais enfin , en vous jurant sur ce crucifix et par l'âme de mon père, le grand Henri de Lorraine, que ce qui m'arrive
«ajoord*hai sera un secret étemel, tous aurez , j'espère, confiauce en moi?
—Il faut bien que je me ûe à votre honneur, monsieur, puisque c*est ma seule sauvegarde.
— Â la bonne heure! Je suis fier de cette coo* fiaoce, et je veux que vous appreniez à me connaître. A présent que nous avons fait une trêve, caosons donc plus tranquillement, puisque vous craignez de vous endormir près de moi. La nUit n'est pas bien longue , et il y en a la moitié d'éconlée. Pour vous faire passer le temps, je vais vous conter quelques-unes de mes aventures.
M. de Guise était un cavalier fort beau et fort aimé des femmes. Il savait de bonnes histoires, et il trouva le moyen de divertir et d*intéresSer la dame , si bien qu'au bout d'une heure ils riaient ensemble de bon coeur. On peu^ se dire bien des choses dans une nuit, et je regrette de pas connaître entièrement cette conversation remarquable. Je sais seulement que, vers deux heures après minuit, le chevalier était appuyé sur le chevet de l'inconnue , et que , vers trois heures , fatigué de se tenir sur ses jambes, il était assis aa pied du lit. La conversation languissait ; la dame s'agitait en étendant ses membres, et M. de Gaise se laissait aller, toujours par excès de fatigue. La lumière s'étant éteinte d*elle-méme,