TOME II
en menaces incohérentes. Il parlait de vendre sa maison , de réaliser cent mille livres et d^enlever Midieline pour la marier à son fils. Joseph excitait la fureur de son père , et voulait partir à rinstant même. Les deux mères prudentes cherchaient des expédients plus raisonnables, et Micheline pleurait en silence. Ghamillart parut sur ces entrefaites :
— Je ne veux plus de cris ni' de larmes ici, dit-il en entrant» Je vous satisferai tous à la fois: Joseph peut épouser ma fille quand il voadia; ainsi plus de querelles, s'il vous platt.
— Convenez donc, au moins, répondit Dreux, que vous nous avez valu bien inutilement une journée de tourments et de mauvaise humeur.
-^ Fort bien ; mais je n*entends pas qu*on me gourmande, puisque je me rends de bonne grâce, et que je vous autorise à partir pour Téglise quand il vous plaira.
— C'était bien la peine de lâire ainsi pleurer votre fille !
— Je saurai obtenir mon pardon , monsieur. Je connais Micheline, elle ne sera pas inexorable.
— Allons ! il n*y a pas moyen de vous garder rancune.
— Je m*en flatte , mon cher Dreux ; mais vous êtes de singulières gens de ne pas setdement vous
inrormerdu motif qui a changé mes résolutions. Voua me prenez pour nne girouette « ou pour un lâcfaeux maussade, qui se platt à contrarier sea amis. Soyez bien assurés pourtant que pour rien au monde je ne consentirais à marier ma fille à un homme riche si je n'avais une dot convenable à lui donner.
— Encore! Vous allez donc recommencer?...
— Un peu de patience.
Chamillart versa sur la table un monceau de louis brillants et sonores» qui jamais ne s'étaient glissés que dans des poches de soie ou de velours. Il raconta ensuite comment cette fortune était venue entre ses mains; puis il paria du carambolage sublime qui lui valait le logement à Versailles. Dreux recula de trois pas à cette dernière nouvelle.
— Ouais! s*écria-t-il ; le logement près du roi! ceci n*est plus un badinage i Savez- vous que vous marcherez de pair avec les plus huppés de la cour ? On vous donnera quelque poste d'honneur, peut-être même les grandes entrées !
Dans ce moment un carrosse qui avait suivi de près celui de Chamillart s'airêta devant la maison. Les portes s'ouvrirent avec fracas, et l'unique laquais annonça le maréchal duc de Lafeuillade !
Le marédnl, d'aoe townure admirable et d*«iie %iire spiritoelle , se présenta paré oosune nn prinoet avec cette élégaDoedeviaiiières qoi le ftitait remarqner à Versailles et qui dans le salea d*iifi bowgeoîs semblait répandre anurar de sa pérsoBoe ane lainière de Tamtre monde.
— Eh I le voilà, ce cher Ghamillart, dit ledsc après avoir salué les dames. Vous nous avez quittés trop vite , mon bon ami ; mais je m'en Micite, paisqo'en venant à Paris, je me sois chargé de Tagréable message. En sortant dn petit Jeu, Sa Majesté a travaillé avec le ministre de la guerre, et il est décidé qne vous prenez le porte* fenille des finances.
— Moi] monsieur le duc? c'est une méprise sans doute,
— Une méprise ! Je suis connu pour Tbomme le mieux infonné de la cour, je vous prie de le croire , et toujours aTant les antres. Cette fois, je n*ai pas à cela grand mérite, puisque la chose est officielle. Le roi lui*mènie m*a prié de vous donner avis de cette décision*
— Qa*est-il donc arrivé à M. de Pont-Ghartrain?
— Ohl ne soyez pas en pmne de loi. Il est nonsmé chancdier. G*est une assez jolie retraite; mais j*ai toujours pensé que Pout-Ghanmin ne
patéÊnk fm looglaiiips iMfloanoes* H fiUait aa rei un homme lûr , iotègre , d*iiii caraelte» calme et ^i êài lai plaire. Il ne pouvail manquer de ¥908 choisir.
— Vous me TOfei fort esAarrassé , noosîenr le due. le ne sus fSA Tersé dans les affidres de finances. La responsabilité est grande. Je n*ose vraiment accepter cette fayeur insigne.
— Un refas! mou cher, tous perdriez votre peine et vios paroles. On ne repoosse pas les bonnes grâces du roL Vous êtes ministre , et tous le seres en dépit de TOus-méme; résîgnez-voas donc sagement. Çà 1 tojoas un peu à r^er vos premières démarches. Vous aorez soin d'être à' Versailles demain an passage de Sa Msgestë, c*est-à-4ire vers dh heoras an plus tard. Le roi écoutera les plus pressés , et tous dira sans doute de loin : 4 Monsieur de Chamillart, suiYezHBoi ; nous avons à causer ensemble. > C'est ainsi que les choses se passent d'ordinaire* Vous entrerez au cabinet de travail , et Sa Majesté vous informera elle-même du reste. Les entrées à toute heure vous appartiennent de droit comme secré* taire d'État. On vous donnera quelque vingt mille écus , je pense , pour monter votre maison. J'ai remarqué près de rOrangerie un hôtel à louer où vous serez fort bien. Si vous voulez trois paires
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de bons chevaux « j*^ ai à votre servîee dans mes écories. Sartoat prenez des iàqnais bien dressés, car les gens maladroits et mal bâtis sont la niioe des ministres. £h bien I qn'avez-vous donc? voas voilà stupéfait! Vertu de ma mère! n*aariez-vous pas deviné depuis longtemps que vous deviez parvenir promptement? Que ne m*avez-Y0tts consulté « cher ami! je vous aurais appris tout bas que Taffection de notre grand roi n^est jamais stérile, et que nul prince ne sait remarquer les vrais talents comme Sa Majesté.
Le laquais de Chamillart interrompit le maréchal pour annoncer que le soupicr était servi.
— Ahl voilà un drèle que vous ne gardera pas , j*espère, cette gaudierie serait impardonnable demain ; aujourd'hui elle vous oblige seulement à m'inviter à votre petit repas de famille.
— Je crains y monsieur le duc, qu'il ne soit pas digne de vous.
— Ma foi ! je tiens à cette faveur, mon dier; vous voilà ministre , et je suis charmé de faire ma cour dès ce soir... Cette jolie demoiselle est sans doute votre fille?
— Oui , monsieur le duc.
— Recevez mes compliments , elle est charmante. Peste ! vous avez travaillé de longue main à la gloire de la France ; ces beaux yeux mao-
quaieot. à te cour. Madûnoiselle, je réeldme rhonneur de tous mener dauser au premier bal où vous paraîtrez. Apprenez la couraote rapide (i); le pas en est fort de mise à cette heure , et convient à la fraîche jeunesse. Nous ferons de Teffet, j'en réponds.
Le duc offrit la main à madame de Ghamillart et on se rendit à table. Pendant le souper le maréchal fit les frais de la conversation. Il aimait la bonne chère et but avec plaisir le vieux bourgogne tiré pour lui du fond de la cave.
— Mon bon ami, dit-il en acceptant un dernier verre, si je puis vous donner un conseil , c'esi de profiter de votre position. Occupez-vous du solide, achetez de bonnes terres. Vous êtes honnête homme, mais père de famille et jeune encore; pour concilier tout , mariez votre fille penda&l votre ministère , et puis attendez tranquillement la fin. Les partis les plus glorieux s'offriront d'eux-mêmes ; mademoiselle de Ghamillart verra bientôt à ses genoux les premiers et les plus fiers. C^esi elle qui vous posera pour la vie en bon lieu. Palsembleu !jje suis veuf depuis six mois , et si'les
(I) Il y avait deux sortes de danses appelées courante* .* Tuae grave et l'autre légère. Les novateurs et les gens exagérés dansaient cette dernière rapide.
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bieniéMoei le pmMttaieiity je vous ferrâ à rinstaot des proposîlioos.
— Monsîeiir le duc » je tous prëseQte rnoo geodre, M. Joseph Dreux. Avant qainze jours ces eoCuits seront mariés; nui parole est donnée.
— Si elle est donnée, prenez que je n'ai point parlé. Mes félicitations s adresseront à monsieur de... Comment vous appelez-voiu, jeoae Immme?
— Joseph Dreux, pour visus senrir.
— Eh bienl monsieur Jos^h Dreux, vous n*aTez pas à tous plaindre du hasard; c'est à jùoB de faire en sorte que IL de Chamillart ne regrette pas de vous avoir donné sa fille.
Le repas achevé , Lafeoillade prit congé de ses h6tes avec une grâce, une noble affabilité, dont un duc seul était capable et qu'il possédait mîeax que bien des ducs. M. Dreux le père, qui n'avait soufflé mot de la soirée » saisissant son fils par le eoude, venait de partir brusquement* £n cheminant par les rues de Paris, Joseph recueillait avec une avide terreur les paroles entrecoupées qui s'échappaient de la bouche paternelle.
— Ministre! Chamillart ministre! Ce matin ruiné, trop pauvre pour me donner sa fille, ce soir secrétaire d'État, demain logé à Versailles, intime du roi, et dans peu de jours gouvernant
la France! il y a de quoi pertlre la tête... Le marécbal a dil vrai : Micheline doit consolider la position de son père par nne belle alliance. Sans cela, en perdant la faveur de Sa Majesté, Gha* millart retombe dans le néant. Cette chance extraordinaire va nons séparer; mais il faut savoir aimer ses amis poor eux-mêmes et non pour soi... Je le connais , il voudra se piquer d'une délicatesse romanesque et gâter ses affiiires sous le pré* texte de remplir ses engagemenis. Cette fois, je serai ferme comme un roc... Allons, la Providence a ri de tons nos vains projets. Soumettons-nous à ses volontés.
Le lecteur devine bien qu*on se coucha fort tard ce soir-tii chez Dreux comme chez Cbaraîllart et qu*on ne dormit guère. Au point du jour le lendemain , Dreux le père se rendit an saut du lit à la chambre de son fils; Joseph, le chapeau sous le bras, se disposait à sortir.
— Où allez-vons, monsienr? lui dit^on avec sévérité.
— Je vais au Palais.
— Vous allez chez madame de Charaillart. Vous mentez , monsieur, et ce mensonge prouve que vous avez compris vos devoirs ; H*espérez pas y manquer. Si mon fils est un lâche ou un spécttlatenr eftonté , calculant déjà sur ses doigts
Targenl qu*il peat tirer de la parole d*nn ami , j'aurai da courage et de rhonnear pour lui. Écoutez-moi : Je suppose qu*un homme tous ait vendu sa maison hier, et que ce matin, avant de la quitter pour vous céder la place, il découvre dans sa cave un immense trésor; je suppose, en outre, que ce vendeur, par excès de loyauté, vous abandonne la maison et les richesses qu'elle renferme en se bornant à recevoir le prix convenu , ne serait-ce pas une infamie que d'accepter ce marché?
— Ah! mon père, une maison, an trésor, qu'est-ce que cela ? Je n'en veux pas à la fortune de M. de Chamillart, qu'il la garde; mais qoe Micheline soit ma femme. Je l'aime, et je ne pourrai jamais me défendre de l'aimer.
— Mon fils, Joseph, il était bien de l'aimer quand elle était votre égale, à présent il sera mieux encore de renoncer à elle. Il n'existe pas de biais, pas d'accommodement avec la conscience , et la vôtre doit vous crier impérieusement que désormais elle ne peut plus vivre en paix avec votre amour. Je ne vous oppose pas les discours que tiendra le monde sur votre fidélité qu'on dira intéressée ; ces considérations ne m'arrêteraient point si nos devoirs à tous deux pouvaient s'arranger avec ce que vous désirez;
mais, je vous le répète, consaltez. voire conscience et préparez-YOus à lui obéir.
— Monsieur, s'écria Joseph avec emphase, je suis un homme d'honnenr et digne de porter votre nom; pour rien au monde, je ne voudrais y faire une tache. Si Micheline, ou son père, ou une personne dans sa famille témoigne seulement le désir que nos engagements soient rompi^s, je n'hésiterai pas , je sacrifierai mon bonheur, mon repos; mais si Micheline elle-même devait mouriv de chagrin par cette séparation , si votre ami, si madame de Chamillart devaient être affligés comme moi, ne vaudrait- il pas mieux nous rendre tons calmes et heureux en me laissant la vie? car, n'en douter pas, c'est la vie que vous allez m'arracher.
— Tu es un bon garçon, Joseph. Embrassemoi, mon ami; je vois que tu auras de la force , da courage. On ne rneurt pas ainsi, crois-moi; on ne meurt pas d'amour, encore moins pour avoir agi noblement. C'est alors, au contraire, qu'on vit heureux et tranquille.
— Mon père, mon père! je ne me révolterai jamais contre vos ordres; agissez comme vous le croirez nécessaire; mais je vous l'ai dit, il y va de ma vie.. Si je perds Micheline, vous n'avez plus die fils.
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— Et ce serait grand dommage, dk Cfaamîlbrl caché derrière la porte , qa*il perdit an fils si bon et si aimable. Nous saurons le loi conserver ; rassore-toi, Joseph, je sais convenu hier de mes torts, Dreux avouera les siens aujourd'hai.
— N'espérez pas ébranler mes résolutions, Cbamillart ; ma position est bien différente de la vôtre. Que je sois ministre demain , et bous verrons ce que j'aurai à faire ; mais quand vous me donneriez un portefeuille, quand vous partageriez avec moi la confiance et Tarnîtié du roi, ce serait encore une folie que de marier votre fille à un homme parvenu comme vous de la veille, et par conséquent peu solide sur ses jambes. Le Seigneur vient d'abaisser son bras tout-puissaat pour vous tracer une route à suivre dont vous ne pouvez vous écarter sous peine de rirriter contre votre race tout entière. Il est évident qu'il blâme nos projets insensés. C'est lui qui brise nos liens. Je respecte ses ordres suiffémes et vous rends votre par^e.
— Nous y voilà! corbleu! c'est à mon tour de te le dire : Ma^ureuxl tu veux doac tuer ton fils? Âh ! je f en empêcherai bien.
— Jose{^ l'a promis, il m*obéîra.
— Non, non; il t'abandonnera comme un despote , un méchant que tu es. C'est meî qui serai
son père; c'est dans ma maison qa*esl sa famille, et Boo pas ici. Tu m'entends, Joseph; quand ta seras las de ces cruautés poussées jusqu'à la fureur, tu yiendras me trouver. Si dans quinze jours, au moment fixé depuis vingt ans bientôt pour ton mariage, ce vilain fou refuse son consentement » ta le laisseras dans sa tanière, et ton couvert sera mis à ma table, ton lit sera prêt sous mon toit. Mille diables! mille tempêtes! nous nous marierons tous en dépit de lui, comme je m'appelle Chamillart !
Le père de Micheline sortit en frappant les portes, et partit pour Versailles.
M. Preux l'avait dit avec raison : soit par caprice , soit par des calculs trop profonds pour nos iaibles cervelles, la Providence avait abaissé son bras du haut des cieux et choisi Chamiliart dans la foule pour Tëlever au-dessus des autres hommes. Rien n'est plus étrange que les motifs qui déterminèrent Louis XIV à le combler de dignités. En vieillissant, ce prince naturellement jaloux , avait pris en horreur les ministres habiles. La gloire de Colbert blessait son orgueil , et le jour que Louvois était mort on avait vu le monarque renoncer à dissimuler sa joie, tant elle était vive. Il aurait voulu pouvoir effacer du pied ces noms immortels écrits partout en lettres moou-