TOMB I
— Gale chevalier se trouva enfin couché à côté de la belle.
— Voilà, lui dit-elle d*un ton de reproche» une nouvelle aventure ajoutée à votre liste, et que vous conterez comme les autres.
— Jamais , madame ! N'ai-je pas fait un serment cette fois? Bannissez donc toute crainte.
La dame garda le silence, et c*était la meilleure capitulation que pût désirer le chevalier.
Une lueur grise s'étendait insensiblement sur les vitres de Tappartement , lorsque la belle inconnue, sautant à bas du lit, sortit de la chambre en ayant soin de fermer la serrure au double tour. Quoique la conversation eût fait du chemin pendant le reste de la nuit , et que la dame se fût bien adoucie, M. de Guise n'avait pu obtenir d'être dégagé de son serment. Il voulut donc s'exécuter de bonne grâce, et remit à la hâte ses habits. Il entendit au dehors des gens qui chuchottaient et un carrosse auquel on attelait des chevaux. Lr'inconnue reparut bientôt; elle était encore masquée.
— On vous conduira en voiture, chevalier, dit-elle. Vous aurez soin de dire au comte de Gréqui que vous êtes tombé de cheval après avoir erré toute la nuit. Votre ivresse rendra la chose vraisemblable. Je compte sur votre honneur et sur
T08 serments. Je me suis dit souvent qne, si ma liaison avec Gréqui devait faire de moi une femme dissolue, j*aimerais mieux renoncer au monde. Soyez donc certain que, si vous faites une tentatire pour nie voir, je me retirerai aussitôt dans on couvent. Adieu , chevalier, partez vite!
La dame ouvrit avec empressement la porte; et voyant que le chevalier obéissait docilement, par un retour de faiblesse ou de coquetterie, elle ajouta :
—Je ne vous défends pas pourtant de penser à moi.
—De ma vie je ne fus si heureux! s'écria M. de Guise en la pressant dans ses bras, et vous êtes une cruelle...
— Allons, partez, au nom du ciel!
— Quoi! ne vous reverrai-je plus?
—Jamais , monsieur, jamais en ce monde.
—Si vous me défendez de vous chercher, vous
m'enTerrez du moins de vos nouvelles?
—Peut-être.
— Vous me donnerez bien aussi les moyens de vous écrire?
— Ge méchant homme ne s'en ira pas! dit-elle en frappant du pied avec colère.
— G'est que je sens que je vais vous aimer horriblement.
— En ce cas , vous aarez à souffrir.
— Âccordez-moi uu gage, un souvenir que je puisse emporter.
— Rien, monsieur, point de souvenirs! point de gages ! vous tenez déjà bien mal vos promesses en hésitant ainsi à m*obéir.
-^ Eh bien! adieu donc. Je m'en rapporte à vous; mais n'oubliez pas que je vous aime. Adieu. Je ne puis renoncer à Tespoir de vous retrouver.
— N'y songez pas. Ce n'est pas probable.
— Que mes ordres soient exécutés , dit encore la dame en s'adressant à ses laquais d'un ton impérieux.
Et le chevalier se jeta en soupirant dans le fond du carrosse, qui partit avec la rapidité de la foudre. Un homme était assis sur le coussin de devant; c'était le vieux domestique qui avait ouvert la grille.
— Monseigneur, dit cet homme fort poliment , je vous demande bien pardon de la liberté; mais il faut que je suive ponctuellement les ordres de madame, comme vous savez. Veuillez donc retirer votre tète de la portière et permettre que j'abaisse les stores.
— Fais ce que tu voudras, vieux drôle, puisque j'ai promis de me laisser traiter aujourd'hui comme les ours de la ménagerie du roi ; mais
pardîea ! ces précautions ne servent à rien. Que va-t-on faire du cheval de Créqui?
— Que votre seigneurie n'en soit pas en peine. On Fa remis dans son chemin, et, avec trois coups de fouet sur la croupe , on Ta lancé tout seul. Je gage bien qu'il est arrivé à présent à la maison de son maître.
— ^Mais crois-tu que je ne verrai pas par quelle porte nous entrerons dans Paris?
— Nous n'entrerons point par la plus voisine; nous avons déjà fait un long circuit.
— Et si je veux chercher demain dans tous les environs, je saurai bien reconnaître la maison.
— Il y en a deux mille toutes pareilles , et les environs de Paris sont un peu grands.
— Mais si je voulais regarder à Tinstant mênie où je suis?
— Je ne vous le conseille pas, dit le valet en armant un énorme pistolet, car je vous ferais sauter la cervelle.
— Si je t'offrais cent écus pour me dire le nom de ta maîtresse?
— Ah! je lui conterai cela , parce qu*ellem*en donnera le double.
— Mais si je veux dire à Créqui ce qui est arrivé?
— Monseigneur ! vous feriez là une laide ac-
tion qui ne vous servirait de rien et causerait quelque terrible malheur.
— Le vieux singe a raison.
— Où votre seigneurie veut-elle qu*on la conduise? demanda l'homme quand le carrosse fut entré dans Paris.
— A l'hôtel de Guise.
Une fois arrivé chez lui , le chevalier ne songea plus beaucoup à son aventure. Il changea d'habits et s*en fut aux Étuves avant de se rendre au Louvre pour faire sa cour. Il rencontra justement Créqui dans la rue Saint-Honoré.
— N'êtes- vous point blessé? lui dit le comte en riant. Vous étiez ivre comme un matelot hier soir , chevalier. Mon cheval est revenu tout seul , couvert d'écume. Il paraît que vous avez fait le juif errant toute la nuit.
— Je ne Tai point passée si mauvaise que vous le i)ourriez croire.
— Oh ! je n'en suis pas en peine. Un galant de votre sorte ne doit pas manquer d'asiles chez les dames.
— Et vous donc, n'en avez-vous pas aussi quelques-uns?
— Un seul , chevalier ; mais que je ne changerais pas pour tous les vôtres.
— C'est à savoir.
Le chevalier de Guise , comme les jeunes gens d'alors, aimait à faire connaître au public ses amourettes; aussi les serments qui Tobligeaient à garder le silence furent-ils pour moitié dans Timpression profonde que lui laissa la rencontre fortnite de la nuit. Le premier jour il n'y pensa guère , parce qu'il alla souper chez sa maîtresse. Le second jour, étant importuné par ses souvenirs, il fit la débauche avec des amis chez un traiteur fameux ; mais le troisième , il resta enfermé dans son appartement et ne put songer à autre chose qu'à la belle inconnue. Ce fut le quatrième jour , en s'éveillant, qu'il se sentit amoureux à la fureur. Il se leva , déterminé à cherchev la dame pour lui peindre ses tourments. Ce devait être une personne de la cour, puisqu'elle était très-riche; son mari devait être absent, pour qu'elle pût ainsi recevoir Créqui tous les soirs. Bien des femmes avaient une maison de plaisance aux environs ; mais toutes n'y habitaient pas, à cause de la saison, qui était fort avancée.
Dans le désordre de la nuit , lé chevalier avait noté des indices qui pouvaient le guider dans ses recherches. Une tresse de cheveux blonds s'était échappée de la coiffe; le masque ne cachait pas le froiU, qui était d'une beauté remarquable; la grandeur et la forme des yeux , la longueur des
cils lai étaient aussi connues; les mains étaient longues et fluettes, le cou mince et les épaules fort tombantes. M. de Guise avait encore remarqué une signe noir ; mais il se trouvait placé sur le haut du bras gauche , dans un endroit que la rolbe cache toujours, que les femmes découvrent leur poitrine ou qu'elles n'aient point de manches.
Pendant une semaine entière , le chevalier ne bougea plus de la cour. Il ne regardait que les dames blondes, et quand il croyait avoir rencontré juste , il s'informait de deux choses : si le mari était absent , et si on avait maison de cam* pagne aux environs, car il était inutile de demander si on connaissait M. de Créqui, le comte étant un des personnages les plus en évidence.
Malgré tous ces moyens de vérification, M. de Guise se trompa plus d'une fois, et il lui arriva de tenir à plusieurs dames des discours à le faire passer pour fou. Peu s'en fallut qu'il ne le devint en effet, une fois qu'il eut reconnu que sa belle ne venait pas chez la reine. La bourgeoisie était un dédale immense à se perdre en poursuites inutiles , et que penserait-on d'un aussi grand seigneur, le second d'une maison princière , qui ne verrait plus que des demoiselles et des g^ns de courte épée?
Les difficultés ne faisant qoe Tirriter davantage et son amoor croissant tous les jours, le cfaevaUer jura mille fois de ne point se rebuter, dût-il employer une année entière à passer en revue toutes les femmes de la robe et de la finance. Un matin qu'il y avait nombreuse eom« pagnie à la ruelle de la reine mère , Sa Majesté, qui était un peu malade, pria M. de Bassom^ pierre de raconter une de ses galanteries pour la divertir.
— Ma foil dit le colonel des Suisses, je ne sais, madame, que des histoires qu'il me faut taire, ou d'autres bonnes k conter à mes soldats^
— Bab! reprit la reine. On assure que vous avez quatre mille lettres de femmes en vos coffres et une cbambre pleine de portraits.
—Ce sont fables à dormir debout.
— Ne faites point Thypocrite; vous aviez à Ghaillot une maison à mener des filles.
-— Madame , j'y en mène en effet (i) ; mais je n'oserais dire ce qu'on y fait à des oreilles royales. Voilà monsieur de Guise, qui peut parler de ses afiaires , étant prince et bien plus à l'abri que moi de tout danger. C'est lui qui va nous raconter une de ses amourettes.
(IJ Ce^ réponse de Bassomplerre à la treine est historique.
Le cheTalier voyant un cercle Dombrenx de jolies femmes parmi lesquelles il y en avait beaucoup de blondes , pensa que son inconnue pouvait bien s'y trouver. Il conçut Tidée hardie de la forcer à se trahir par quelque signe d'émotion au récit de son aventure. Le désir de la découvrir triompha des scrupules et de la foi du serment. Il évita de prononcer le nom de Gréqui, et glissa légèrement sur l'épisode du cheval; mais il parla de la dame mystérieuse et de la maisonnette avec les détails les plus minutieax, en ayant soin d'étudier les moindres jeux de physionomie de son auditoire. Il dit tout ce quu savait du signalement de la belle, en jurant ses grands dieux qu'il la poursuivrait jusqu'en enfer, et qu'il l'aimait à la rage.
L'histoire eut du succès et réjouit particulièrement la reine ; mais aucune des beautés de la ruelle ne laissa voir qu'elle fût troublée. Le chevalier, croyant en être pour ses frais, s'apprêtait à sortir. Une femme, qui se trouva près de lui, se pencha contre son oreille et lui dit tout bas :
— Vous êtes un indigne et un traître !
Puis elle se retourna fort tranquillement pour reprendre la conversation qu'elle avait avec une autre personne. M. de Guise tressaillit d% joie et de surprise. Il vit des cheveux fort beaux, quoique
d'an blond un peu trop ardent; une peau d*nne blancheur parfaite, de grands yeux pleins de Tivacité, une taille admirable et des mains effilées; ce ne pouvait être que son inconnue. Il la retrouvait en la personne de mademoiselle Paulet» jeune femme fort à la mode et qu*on accusait d être galante. On disait même qu'elle avait eu quelque liaison avec le duc, frère du chevalier. Jamais M. de Guise n avait songé à lui faire la cour ; mais depuis un instant elle lui semblait délicieusement belle, et il s'étonnait de ne l'avoir point reconnue plus tôt.
£n quittant le louvre, mademoiselle Paulet n'avait pas fait cent pas en son carrosse que le dievalter se trouvait à cheval près de la portière. On releva les glaces d'un air fort maussade et on ne voulut pas seulement répondre aux saluts du jeune seigneur. Arrivé à l'hôtel du conseiller Paulet, M. de Guise offîrit sa main pour faire descendre la demoiselle.
— Je ne sais, lui dit-on avec colère , comment je puis encore accepter les services d'un homme aassi déloyal que vous , monsieur.
— Vous ai-je fait le moindre tort? répondit homblement le chevalier; quelqu'un autre que vous et moi sait-il ce qui s'est passé entre nous? De gr4ce! permettez que je vous accompagne. Il
faut que tous connaissiex à qae) poini je Toas aime.
— Vous ne monterez pas chez moi , monsieur, je vous le défends; je suis trop irritée contre vous dans cet instant.
— Dites-moi au moins quand il vous plaira de me recevoir.
— Mais on ne peut donc se défaire de vous?
— Ce sera difficile à présent, à moins que vous ne me fassiez mourir ;mais vous ne serez pas assez cruelle pour me condamner sans m^enteodre. Accordez-moi une seule audience.
— Eh bien ! ce soir, à dix heures, mon carrosse vous ira prendre chez vous. Je vous donnerai audience dans la maisonnette où vous êtes déjà venu. Vous trouverez en moi un juge sévère, je vous en avertis.
— Je consens d*avance à subir toutes les peines qu*il vous plaira de m'infliger. Elles oe sauraient être aussi dures que celle d*étre séparé de vous.
— A ce soir donc.
De retour à son hôtel , M. de Guise, ivre d'espérance, fit appeler son barbier, ouvrit ses hottes de parfums, et mit une chemise à broderie d'or, comme si l'heure; dU'Kndez-vous eût été près de sonner. Ne4Saehânt>pltts comment tuer le temps,
3 s'alla (HTomener à pied aoas les aii>res du Cours. Cinq heures venaient de sonner lorsque M. de Créqoi yint à passer sur son cheval noir.
— Qa'avez-vous donc, chevalier ?> lai *eria le comte. Vous hâilles comme un président en séance.
— Je m'ennuie à la mort. Mais vous , comment venez-vous par ici sans vos gens?
— Je vais dîner à la campagne.
— Où donc cela?
— Je ne puis vous le dire.
— Estrce que ce serait chez votre mattresse?
— Précisément. Je suis en retard. Adieu, chevalier!
M. de Guise demeura comme frappé de la foudre. Une fantaisie de M. de Créqui pouvait lui enlever son bonheur. Des projets sinistres ronlèareni dans sa cervelle. 41 voulait avouer tout au comte et se battre à mort avec lui. Il fallait qu'un des deux cédât le pas à Tautre, car Tidée du partage devenait intolérable, et la jalousie dévo« rait le cœur du chevalier. La soirée lui sembla mortellement longue. Il descendit dans la rue avant dix heures, et prêta Foreille avec attention ab moindre bruit. Un brouillard épais envelop* pait la ville. Quelques passants suivaient les murs avec des lanternes. Cependant le roulement