‹ Mignard et RigaudChapitre 8 sur 38 · MADEMOISELLE PAULET · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE PAULET

Un matin, il y avait chez la marquise de Chalasset trois dames, parmi lesquelles était la vicomtesse d*Auchy, qui passait pour être la mattresse de Malherbe. Quand on eut bien devisé des choses du jour, madame de Chalusset se mit à dire qu'elle donnerait tout au monde pour être bel-esprit, et qu'il n*y avait rien de si désirable que de savoir joliment écrire un billet doiix. Elle proposa ensuite aux trois jeunes dames qui Tétaient venues voir de s'exercer ensemble à bien tourner les lettres. On se mit aux quatre coins du salon avec des tables, et on s'écrivit des douceurs les unes aux autres.

Des Iveteaux , qui était poète , arriva sur ces entrefaites, et fut chargé déjuger laquelle avait le mieux fait. Tandis qu'il lisait les épttres» une petite fille de quatorze ans à laquelle on ne prenait pas garde, et qui écrivait, sans rien dire, près d'une fenêtre, apporta en riant sa composition. Le thème choisi était la réponse d*nne beauté sensible à la déclaration de son aqpureux. Des Iveteaux décida que la lettre de la petite fille était incomparablement meilleure que les autres, plus naturelle et plus délicatement tournée. Cette enfant précoce était mademoiselle Paulet. Quoique son éducation eût été négligée, on lui découvrit encore bien d'autres talents, car elle dansa tout à coup divinement sans avoir pris aucune leçon, et comme elle entendit dans un concert Lisette et Blanc-Roger, elle se mit dans l'esprit de chanter, et y réussit admirablement. Aussi disait-on, lorsqu'elle fut grande, qu'elle savait faire parfaitement toutes choses ; mais la demoiselle ayant causé du bruit par ses galanteries, ou ajoutait méchamment que l'amour était encore ce dont elle s'acquittaii le mieux.

Mademoiselle Paulet devint l'une des plus agréables personnes de la cour. Sa taille était la plus svelte et la plus élancée qu'on pût voir. Un sourire permanent établi sur ses lèvres et des

yeuK fort esprawifs donnaient à sa figure nn air de beUe bumeur, d'esprit et de santé, qui £ii$ait plaisir à ir oir. Sesebeveux » d'un blond trop ardent » lui tombaient jusqu'aux cbevilleset se dénoaaient à tout propos, sans doute à cause de la vivacité de ses mouvements. H. de Bassompierre, qui se connaissait en beauté, disait : c Je ne sais pourquoi les femmes V auprès de cette petite Paulet, ont Tair d'être muettes et de surveiller les plis de leurs jupes. Elle seule parait ignorer qu'elle est jolie» et quand elle danse, toutes les autres semblent des emplâtres ou des statues. >

Dans le temps que le roi était amoureux de la princesse deCondé ,au point d'en perdrela raison, il y eut une grande fête où mademoiselle Paulet figura dans un quadrille de nymphes. Elle cbanta le même soir un solo qui produisit une si grande sensation, qu'elle eut à l'instant pour adorateurs déclarés les plus fiers personnages de la cour. Elle fat subitement à la mode , et Henri IV , tout épris qu'il était d'une autre beauté, ne laissa pas de fivdoiioer trois jours durant la chanson qu'il avait entendue»

M. de Rosny gémissait de la passion de son mailre pour une princesse dont le mari n'était pas d'humeur accommodante. Il remarqua tout d'abord le caprice pour la jeune chanteuse , et conçut Tcs^

poir de diriger les pensées du monarque sur ce nouvel objet. Il donna le mot à ses amis, qui vantèrent les charmes de mademoiselle Paulet et répétèrent mille fois son nom avec éloges. Henri voulut la revoir. Elle devina sans doute qu*elle avait fait impression , car elle adressa ses œillades en haut lieu , et mit en jeu tout Farsenal formidable de coquetteries auxquelles Henri IV n*avait jamais su résister de sa vie.

Un soir, au petit coucher, le roi , trouvant sur sa cheminée un beau diamant qu'il destinait à la reine, le tourna plusieurs fois entre ses doigts, et s'adressant à son valet de chambre Laroque , lui dit à voix basse :

— Tu porteras ceci demain à mademoiselle Pajilet, et tu lui diras que je pense à elle.

— Pas autre chose , sire?

— Ajoute : nuit et jour, et quelque phrase de ton crû, pour lui bien donner à entendre que je Faime passionnément.

M. de Rosny prit une mine fort sévère. Il ne voulait pas que la fantaisie du roi fût trop vite satisfaite , les obstacles donnant du prix à ce qu'on désire.

— Prenez garde, sire, dit-il en fronçant les sourcils. Cette jeune fille est orpheline. Le feu conseiller Paulet a été Tun des plus fidèles ser-

TÎteurs de Votre Majesté ; un faomme intègre et qui tenait à Thonneur de son nom. Votre Majesté ne voudrait pas mener à mai une fiile si jeune, sans surveillants et sans expérience.

— Ne puis-je lui envoyer un présent sans être soupçonné de la vouloir séduire? Ce Rosny me vient toujours rabattre la joie.

Et s^adressant à Laroque , le prince ajouta :

— Tu lui diras que c'est parce qu'elle m*a réjoui le cœur avec sa voix fraîche , et que je la tiens pour une jolie petite sirène.

— A la bonne heure! murmura Sully; voilà qui est mieux.

Le lendemain, le carrosse de M. le grand maître s'arrêta devant la porte de mademoiselle Paulet. La jeune fille ne parut point étonnée d'une visite de si grande conséquence , et rendit avec beaucoup de grâce et d'aplomb les honneurs dusau pluspuissantpersonnage qui fût alors.

^ Avez-vous reçu le présent du roi? demanda Sully.

— Le voici , répondit-elle, montrant la bague qu'elle avait mise à son doigt.

— £h bien! que pensez-vous de cela, mon eoÊint?

— J allais vous demander ce qu'il faut que j'en pense.

— Mais je croîs que c*esi asseï clair : le roi en tient ; il est amoureux de tous. Dites-moi donc franchement, là : comment allez-vous accueillir ses hommages?

— Franchement, monsieur le duc, le roi me plaft médiocrement. Il a cinquante-cinq ans. Il me voudrait marier avec quelque sot. Il mourra ou me délaissera pour une autre. Je ferai sagement de ne pas Técouter.

— Mais TOUS êtes une friponne. Vous lui avez adressé des agaceries qui Font bouleversé. On ne joue pas ainsi avec le repos de son souverain.

— Je n'ai rien fait dont une honnête fille doive rougir. Ce n^est pas ma faute s'il me trouve à son goût.

— Songez qu'il peut vous combler de biens. -— Je suis riche et libre.

— Il est le roi.

— Pour vous parler à cœur ouvert, monsieur le duc, et sans faire la prude, je vous dirai que je ne puis appartenir à un homme qui ne me platt point, fûl-il le maître du monde. Il y avait un seigneur que j'admirais de toute mon ftme à cause de son génie, de son ambition et de ses malheurs, c'était M. de Biron. S'il n'eût pas été décapité...

— Oh ! la vilaine imagination que celle d*une femme ! Un traître et un conspirateur !

' — Tout ce qu*il Vons plaira. Je Taiirais aimé bien volontî^s.

— Vons êtes une perverse. Çà ! voyons, éconteziDoi : j*ai à vons parler maintenant d'affaires importantes.

M. legrand-mattre expliqua sans détours quels étaient ses projets et le rôle qu'il y voulait faire jouerii la demoiselle. Il démontra combien étaient graves les circonstances; le tort immense que causait aux affaires la passioh insensée du roi pour madame de Condé. M. le prince était un homme d'un rude caractère, qui en viendrait plutôt à une extrémité que de laisser courtiser sa femme. Déjà il l'avait enfermée dans un de ses châteaux , et ne voulait plus paraître à la cour. Les Montmorency , sesalliés, prendraient assuré* ment parti pour lui. Une guerre civile ou quelque conspiration en pouvait résulter.

— -J'aurai bien du regret, dit mademoiselle Panlet avec un sourire malin , de ne pouvoir vous obliger en cette occasion; mais il faudra que les affaires de l'État s'arrangent sans moi , car je ne saurais surmonter mes répugnances. Ce n'est pas que je craigne fort d'être déconsidérée par une liaison avec un si grand roi. Nous vivons dans un temps oà ces choses-là ne passent pas pour être honteuses. De belles dames plus nobles que moi

n'auraient pas besoin , pour se décider , d^entendre toutes vos raisons, qui sont les meilleures du inonde ; mais je vous dis natureilement le - véritable obstacle à racconoplissement de vos projets. Faites que le roi ait vingt ans de moins; effacez les rides de sa figure; arrangez -vous pour qu'il me plaise, et puis nous verrons alors. Cependant je ne lui pardonnerai jamais d'avoir fait mourir M. de Biron , le courage même , son ami le plus ancien, après vous, monsieur le duc.

- — Vous êtes une méchante tête ! Vous n'aimez ce traître que parce qu'il est mort ; s-il eût réussi , vous le mépriseriez. Mais songez donc au temps où le roi n'avait qu'une petite armée pour vaincre d'innombrables ennemis; songez aux mille proues» ses par lesquelles il a regagné son trône. Voyez-le en Navarre , avec un noyau de serviteurs fidèles, comme le baron de Batz , Grillon , d'Aubigny et moi. Nous avons vendu nos maisons et notre argenterie pour marcher à sa suite , mon enfant. Demandez aux vieilles gens de vous conter cela , et vous verrez que notre roi est un héros , un autre homme que votre Biron; que dis-je! le premier, le premier de nous tous, le plus hardi, le plus âpre au feu et le meilleur après la bataille. Toujours le fer au poing contre l'ennemi, et les bras ouverts pour recevoir les rebelles que ses

victoires forçaient à demander grâce. Non , il n'y a pas de cœur plus magnanime sous le ciel I

M. de Rosny s'échauffait si bien à faire Téloge de son maître , que la jeune fille finit par lui prêter plus d'attention. Sully raconta ensuite les folles entreprises du roi pour plaire à la princesse de Condé ; qu'il avait été jusqu'à courir la nuit à l'entour du château de M. le prince, et se déguiser en charretier pour pénétrer dans l'intérieur.

— Quoi ! s'écria la demoiselle, il peut encore aimer avec tant d'ardeur !

— Sans doute, dit le grand maître ; c'est un jeune homme par sa force, son courage, et malheureusement aussi par l'impétuosité de ses passions. Enfin , le croiriez-vous? il a formé le projet le plus vaste et le plus beau ; c'est un secret que TOUS n^avez pas besoin de connaître ; il s'agit des protestants d'Allemagne... une conception admirable... £h bien ! depuis un mois je ne puis obtenir de lui qu'il tienne conseil une heure seulement tous les jours. Le temps s'écoule ; Toccasion peut s'enfuir ! Oh ! maudites soient les femmes qui jettent le trouble dans cette belle âme ! Écoutez, mon enfant : promettez- moi seulement de conti- Duer à faire les doux yeux à notre bon roi, de l'occuper un peu , de l'attirer à vous. Employez les plus fines ruses de votre sexe ; mettez-le-moi

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comme il faut dans vos filets ; cl puis tous agirez, pour le reste , à votre guise.

M. de Rosny se leva , et prit congé de mademoiselle Paulet. Comme elle lui rendait les honneurs suivant les règles de Tétiquette , il s'arrêta encore sur Fesealier.

— Agnès Sorel , dit-il gravement , a sauvé son prince en renonçant à lui ; faites la même chose par le moyen contraire , je vous jure que vous aurez bien mérité de la France. Le roi est mieux que vous ne pensez. Je vous le veux montrer à cheval et se livrant aux exercices galants ; c*est encore un charmant cavalier. Je crois que, si j'étais comme vous, une jolie fille de dix-huit ans, il me plairait fort.

Mademoiselle Paulet ne put s'empêcher de rire en jetant un regard sur les longues jambes maigres de M. le grand mattre et sur ses bas de couleur lie-de-vin ; mais elle promit de poursuivre ses agaceries et de consacrer ses œillades an bien de rÉtat, disant que cela n'engageait à rien.

A son retour au Louvre, Sully trouva le roi tout en fureur. Un page de la maison de Condé était venu dire en secret que M. le prince se disposait à emmener sa femme en Flandre.

— Si vous lui défendez de passer les frontières, dit le prudent grand mattre, ce sera le moyen de

lui donner plus d*enirie de fiiîr* Ayez pivtôc Tair de ne pas songer à la princesse. Réveillez ici les plaisirs endormis; faites jouer les violons, danser les dames et galoper les dievaui. La belle s*ennuyera de la solitude et voudra revenir à Paris.

Le roi fut bien surpris de voir H. de Rosny, qui n*aimait pas la dépense, lui donner de tels conseils. Il goûta fort Tavis de son ministre, et fit annoncer pour le lendemain un carrousel dans les jardins du château. Mademoiselle Paulet y fut engagée des premières; le grand maître l'envoya chercher par ses neveui , qui lui servirent d*es<corte et la firent asseoir en évidence aiix meil* leures places. Henri IV s'était paré comme un jeune homme ; il avait un pourpoint de brocart d*or, un collet de senteurs et des manches de satin de la Chine. Son cheval était le plus superbe, et il le maniait à merveille. Il courut la bague avec succès, et fit divinement bien au jeu de la tète de bois. Sully se frottait les mains en voyant les dames applaudir, et disait tout haut :

— C*est encore le plus adroit; il est leur maître à tous!

M. de Bellegrade , qui avait été jadis Tun des habiles, ne réussit pas à cause de Tembonpoint qui lui était survenu. Bassompierre n'était pas en veine ce jour-là. MM. de Guise étaient absents;

de sorte qae les honneurs de la matinée restèrent au roi.

Ce fui le tour de mademoiselle Paulet à briller le soir à Tiieure des danses. Elle déploya toutes ses grâces dans les quadrilles , et gagna bien des envieuses, car elle risqua des pas nouveaux, de son invention dans une courante qui produisit un furieux effet. Quand Tinstant fut venu de présenter, suivant Tusage, sa joue au danseur, pendant que les violons jouaient la cadence, elle s'échappa légèrement dans une pirouette, et donna le baiser du côté qu'on ne le faisait point d'habitude. Ce mouvement parut si charmant et si plein de coquetterie , que tout le monde en murmura de plaisir. Le roi s'écria :

Ah I le joli tour ! je le veux voir encore. Holà ! messieurs les violons, recommencez-moi cette mesure.

£t la seconde fois, la demoiselle mit plus de malice encore dans ses mouvements. Elle regarda le roi en souriant tandis que son cavalier l'em* brassait , et M. de Sully , qui examinait de loin son mattre, connaissant la faiblesse de Henri pour le beau sexe, dit tout bas :

— Le voilà pris ! je connais ses allures. Noos le tenons cette fois. Je gage qu'il n'en dormira pas de la nuit.

Toutes les dames eurent bientAl des airs fâchés, et roulèrent méchamment leurs yeux. Le roi causait avec mademoiselle Paulet. Sully ne s*était pas trompé.

— Je ne sais comment cela se fait, disait Henri en soupirant ; si c*est le regard de vos yeux ou le baiser que vous avez donné tout à Theure; mais je sens que vous m*avez blessé au cœur. Je ne vis jamais tant de charmes dans une femme.

— Votre Majesté est un peu sujette à ces galanteries subites, et je n*ignore pas qu'il faut s'en défier.

— Ce serait plutôt à moi d'être en défiance contre vos appas; mais je suis bonhomme, et j'ai toujours donné tête baissée dans les pièges; le ciel m'a fait ainsi. Ménagez-moi donc, ma belle enfant, car je suis pris an lacet comme un pauvre lièvre , et si vous me traitez en ennemi...

— Vous êtes habitue à le battre.

— J'en ai battu quelques-uns; mais j'en ai pins encore embrassé sur les deux joues. C'est ce dernier moyen de faire la paix que j'aimerais le mieux employer avec vous.

— E^t-ce que nous sommes en guerre?

— Sans doute, et la première victoire est de votre côté, puisque je voudrais déjà vous donner les défis de la ville conquise.

— Eli bien ! eavoyez-les-moi sur an plal d'argent, avec les chandelles de eire et les confitures.

— Et que me céderez-?ous en échange?

— Mon royaume n'est pas grand.

— Non; mais il renferme bien des trésors, et je les veux acquérir.

— A ce eompte-là tous seriez le vainqueur et moi le pays subjugué.

— Je suis votre esclave , ma mignonne ; ordonnez de moi tout ce qu'il vous plaira.

— Rendez-vous donc à discrétion et ne m'ioiposez aucune clause.

— J'y consens ; mais je vous irai voir demain pour signer la capitulation.

H. de Rosny, qui s'était approché, entendit ces derniers mots, et, voyant la jeune fille qui rougissait , il voulut Tempécher de répondre par un refus.

— Votre Majesté, dit-il humblement, n'a pas oublié que nous devons recevoir cette nuit un courrier d'Allemagne. Les instants sont précieux, sire; je vous supplie de tenir conseil aussitôt voire lever.

— Je te donnerai la matinée entière, mon bon Rosny. Nous parlerons d'affaires jusqu'à midi , si tu le TOUX. Je me sens la tête plus libre et le cœur plus joyeux.

*- Le ciel en «oil loué ! Si c*esl vous» niade* moiselle, qui avez fait cette cure, la France entière est votre obligée, et je vous en aurai, en mon particulier» une étemelle reconnaissance.

En effet, M. le grand maître fut toujours Tami de mademoiselle Paulet , et , dans le temps même où elle donna le plus de prise à la médisance , il la défendit généreusement et lui témoigna beaucoup de considération.

Dès le lendemain au soir, tout le monde sut que le roi était consolé des rigueurs de madame la princesse. Le nom du nouvel objet de sa flamme circala de bouche en bouche. Mademoiselle Paulet vit aocourir chez elle une foule empressée. Sa radie devint le rendez-vous de la fleur des courtisans. On lui apportait les nouvelles et on lui donnait les violons. Elle goûta ainsi les plaisirs et reçut les honneurs dus à la favorite. Mais ce bonheor ne fiit pas de longue durée. Un jour elle reçut à son réveil ce billet du roi :

< Ma mignonne, je vous irai voir tantôt avec mon fils de Vendôme. Le petit pendard ne se veut pas former, et cependant il touche à ses quinze ans. Il est sauvage comme un jeune loup, et craint auunt les femmes que je les aime. Vous nous ferez de la musique et vous nous direz des drôle- ^eries, pour familiariser un peu ce petit ours avec

▼otre méchant sexe. Je vous apporterai des primeurs de Touraine. Je vous baise un million de fois les mains. »

C'était le 14 mai 1610, et le roi, en allant chez sa maîtresse , passa par la rue de la Féronnerie, où Fattendait Ravaillac. On sait assez ce qui en arriva.

Nous ne doutons pas que mademoiselle Paulel, vive et séduisante comme elle Tétait , n*eût captivé Henri IV pour longtemps, si un crime n*eût enlevé ce prince à la France.

Après avoir possédé la faveur d'un roi , mademoiselle Paulet ne pouvait plus que descendre. EUeie sentit , et résolut de vivre le plus sagement qu'il lui serait possible ; mais avec son caractère ardent et léger, et n'ayant plus la retenue qui précède la première faute, elle ne pouvait manquer de faillir bientôt. Des circonstances singu-^ Hères vinrent en outre rendre le terrain plus mouvant sous son petit pied ; on lui pardonnera de s'être laissée choir, si l'on songe qu'elle manquait d'une main ferme pour la soutenir, étant orpheline et abandonnée à elle-même.

Pendant les six mois que dura le deuil , elle vécut fort retirée dans un château situé sur la route d'Orléans, et que lui avait laissé le fea conseiller son père. Elle faisait exactement ses

dévotions, donnait aux pauvres, et ne voyait pour toute société que madame la baillive deMontIhéry, sa voisine.

Cette jeune dame lui demandait un soir si elle ne pensait pas au mariage.

Vraiment, répondit-elle, je serais bien folle d*y penser jamais. On connaît mes fautes : je ne pourrais donc avoir qu'un mari qui se défierait de moi. Il serait jaloux ou bien indifférent; il me mépriserait peut-élre , ou m'accepterait pour ma fortune. Je serais donc malheureuse dans tous les cas. Dans ma position, il faut avoir le bon esprit de rester filie.

— Alors vous aurez d'autres amoureux ; car enfin à votre âge...

— Eh ! je n'y songe pas, Dieu merci!

— Vous en aurez infailliblement. Devinons un peu qui est le premier qui doit vous plaire.

— Quel enfantillage !

— Dites-moi cela. N'y avait-il pas à la cour quelque beau seigneur qui vous ait recherchée ? Je parie qu'il y en avait.

— Pas un dont je me soucie, je vous le jure. Le seul homme qui m'ait souvent fait rêver autrefois, c'est le maréchal de Biron.

— Cherchez bien , il doit en exister un autre. — 11 y en a encore un , en effet. Je ne l'ai

jamais vu , parce qu'il était dans son gouvernement; mais il porte Tun des noms les plus célèbres de la noblesse; et puis Tambition et le cou> rage sont héréditaires dans sa famille.

— Le duc de Guise, n*est-ce pas?

-*- C'est lui.

— Lefilsatné du grand Balafré, un aimable et magnifique prince. Il vous consolera quelque joar.

— Il n'est guère probable que je le rencontre jamais ; et d'ailleurs il aura bien autre chose à faire que d'être amoureux de moi. v.

— Qui sait ?

Dans ce moment , M. le bailli de Montlhéry se fit introduire.

— Mademoiselle , dit-il fort cérémonieusement, je viens vous présenter une requête de la part des notables de notre petite ville. Nous devons loger demain un grand personnage, et nous n'avons pas de maison digne de lui. Nous vous supplions de l'héberger, pour un jour seulement, dans votre joli château. . .

— Quel est ce grand personnage?

— Dans votre joli château , séjour des grâcea et de la beauté. Vous êtes de la cour, et votre compagnie sera un charme bien attrayant pour le seigneur qui nous honore de sa visite en revenant de son gouvernement. . .

-*- Hais Gomment Tappelez-vous doDo?

— De son gouvernement de Provence. C'est le duc Charles de Lorraine.

— Monsieur de Guise! s'écrièrent à la fois les deux dames.

— Il me semble que je lis Tétonnement sur votre visage.

— Je ne puis le recevoir, dit vivement mademoiselle Panlet.

— O ciel ! quel obstacle s'y oppose donc?

— Y pensez-vous? dit la baillive; vous feriez une impolitesse à M. de Guise parce que nous avons mêlé son nom à nos folies 1 Allons donc! ce que nous avons dit est entre nous deux. Je ne vous crois point perdae pour cela. Il ne restera qu'un jour. Nous le verrons, et nous pourrons parier de lui à notre aise. Il ne se doutera pas que vous ayez rêvé de lui. Ce sera charmant. Il faut le revoir. Monsieur le bailli , elle y consent.

— Vous y consentez, mademoiselle?

— Au fait, pourquoi non?

— Je suis au comble de mes vœni. Demain soir, selon toute probabilité, vous aurez la visite de M. le duc. Son courrier m'annonce qu'il n*a dans sa suite que six personnes d'épée et son premier valet de chambre. Il voyage à cheval.

— G*est bien. Le souper sera prêt poor neuf heures.

Le lendemain, sur le soir, une demi- douzaine de jeunes gentilshommes dînaient ensemble à Tunique auberge de Montihéry , après une partie de chasse. Le repas était bruyant, à cause du vin de Beaugency , qui avait fort échauffé toutes les cervelles. On en était aux chansons grivoises, quand Tordinaire de la poste vint à passer , et dit qu*il avait commission d'apprendre au bailli que M. le duc de Guise s'était arrêté à Étampes à cause de la pluie.

— Je me chaire de le loi apprendre « dit un des gentilshommes ; ne perdez pas votre temps , brave homme ; le bailli est mon cousin. Il saura la nouvelle dans un moment.

L'ordinaire remonta dans son coche et poursuivit sa route.

— Messieurs, dit le g^tilhomrae à ses amis voici une occasion de nous divertir et de manger un excellent souper en société d'une femme charmante. Mademoiselle Panlel attend le duc ce soir. Ble ne le connaît pas. Je me présente à la place de Son Altesse, ei vous êtes mes suivants. Nous allons chercher des chevaux pour y mettre quelques bagages. Nous faisons une entrée magniâque au diàteau et je suis prince pour une

noit. Demain je pars poar mon régiment qui est en Navarre , et Taffaire s'arrangera toute seule.

La proposition fut accueillie avec enthousiasme. On posa des caisses vides sur des chevaux, pour représenter les mulets de coffre. Deux de ces jeunes fous retroussèrent leurs chausses et ôtèrent leurs plumes et leurs épées pour figurer les laquais. Le premier acteur alla se vêtir à la hâte de ses plus beaux habits de fête. Les autres se placèrent derrière lui à la distance convenable , et on se mit en chemin le plus gravement du monde pour la maison de mademoiselle Paulet.

Celai qui s'était emparé du meilleur rôle était un gentilhomme de bonne mine, (j[ui avait les manières excellentes, une audace à toute épreuve et de lesprit comme un démon. Il était d'une famille riche et ancienne ; il s'appelait Lansac. Son père avait été danslesgardesdela reine Catherine.

Les fenêtres du château étaient éclairées , et on y pouvait remarquer un grand mouvement. L'un des cavaliers se détacha de la bande, et courut annoncer l'arrivée de M. de Guise. La châtelaine descendit au bas des degrés en cérémonie, et fit ses compliments de bienvenue avec sa grâce habituelle. M. de Lansac joua parfaitement son personnage de prince.

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