‹ Mignardises amoureuses de l'admiréeChapitre 10 sur 33 · A LA MUSE DE P. DE RONSARD · texte numérisé non relu

A LA MUSE DE P. DE RONSARD

il use qui as, d'une prodigue voix,

Instruit au Luc nostre docte Terpandre, Pour entonner l'honneur de sa Cassandre Aux calmes bords du fleuve Vandomoys,

De bien sonner vien m'apprendre les loix, Du croc roiiillé, vien ma lire despandre, Et m'enseigner comme il en faut espandre Le son aux prez, aux rivages, aux bois.

En ton honneur, divine pucelette, En gazonnant d'une herbe verdelette Un sainct autel entre trois clers ruisseaux,

Et là trois fois t'invoquant, trois fois grande. Je te feray par trois fois mon oârande, De laict, fruits, miel, en trois polis vaissea.ix.

DE JACQUES TAHUREAU

DE l'admirée

SONETS

Ce n'est pas moy qui veut, d'un feint ouvrage, Par mille vers farder sa passion, Ou en flattant plaire à l'affection De l'amoureux inconstant et voilage ;

Ce n'est pas moy, qui, surpris d'une rage, Trouble, insensé, de sa conception Le vif dessein, ny dont l'intention Est de se prendre en un si doux naufrage.

Ce n'est pas moy qui tasche de complaire. Ployant au vent du legier populaire, Ne qui s'en veut de trop loing retirer.

Mais bien je vueil, sans contraindre ma lyre, Chantant l'honneur de celle que j'admire. Qu'en l'admirant l'on me puisse admirer.

L'esprit divin de Cassandre honnoré Du Vandomoys en sa flame divine.

Et l'Olivier par la main Agevine De mille fleurs dextrement coloré ;

Celuy qui a tout le plus doux tiré De l'Elicon emmiellant sa Méline, Et cestuy-là qui, eu errant, affine Un docte escrit, du bien énamouré ;

Desja, desja, me coupant tout passage, Sans pouvoir plus reverdir mon courage,

Ton nom rendoyent sans fleurs avant- fany; Mais en lisant sur le beau de ta face,

Tu me fais dire (ô bien-heureuse audace !) Qu'on ne pourra le voir jamais terny,

^^estuy-cy veut de ses braves ayenx Vanter la gloire et antique noblesse, L'autre se forme en la lutte une adresse Se contr'huillant au croc laborieux.

L'un de l'honneur se geinne, ambitieux, Et cestuy-là, tourmenté de richesse, Fendant les mers desgourdist la paresse, L'autre au contraire est tousjours otieux.

Quant est de moy, plus brave, je désire Par un fredon bien touché sus ma lire Au rang des tiens hautement parvenir.

Que si un coup aux nombres de ma rime De mes accords je te voy faire estime^ Tu me feras d'homme un dieu devenir.

Contre le temps je te veux maçonner, O ma Pallas, un bastiment en France, Non pas d'airain en la fraille apparence. Dont les Romains t'avoyent voulu borner ;

Je t'en veux bien un auti-e façonner De telle estoffe encontre l'ignorance.

Qu'on ne pourra le voir eu decadance, Ny par la faux des vieux ans moissonner.

Tu serviras désormais, en ce temple, A tous amants d'un immortel exemple, Pour éviter le vol Icarien.

Ils y verront que l'amour qui affole M'a sagement aux pieds de ton idole Voulu tuer, pour revivre en mon bien.

DE JACQUES TAHUREAD

Pardonne mov, mon Ronsard, si j'estime Plus que Venus, ma Pallas aux yeux verds, Et si mon Luc, bruyant d'accords divers, En son honneur tant seulement j'anime.

Si cet amour, qui si friand me lime, T'avoit tasté du subject de mes vers, Je suis certain que par tout l'univers Il flamberoit en l'ardeur de ta rime.

Ne le voy point, ô mon divin Ronsard, Car je craindroy que ce doux feu qui m'ard Ne chatouillast si fort ta fantasie.

Que les deux cœurs de Cassandre et de moy En un moment, n'en prissent dessus toy Une contraire et mesme jalousie.

Ce fut le jour qu'à ce Dieu deux fois né Maint vineux vœu, s'espand en plaine tasse, Et que le bal en voîtes s'entrelasse De son troupeau lassif environné ;

Ce fut le jour aux festins ordonné.

Ce grand Mardy, qu'une Angélique face M'outreperça des rayons de sa grâce, Et qu'à ses yeux en proye fus donné.

Bien me souvient qu'au jeu de mommerie, Ce mesme jour, m'adressant à m'amie, Le dé me fist de son gage vainqueur :

Mais je ne sçay à quel jeu ce peut estre, Que par son œil à gaigner tant adestre El' demeura maistresse de mon cœur.

J'accompagnois au serain ma maistresse, Qui çà et là par les champs traversant, Et les haliers dispostement perçant, Suyvoit des chiens la tost-courante presse.

Ne cherchez plus au ciel vostre Déesse, Vous qui à cry et cor allez chassant,

C'est ceste-cy, qui va mesme effaçant D'un teinct plus clair la Vierge chasseresse.

Je le sçay bien ; car aux raiz de sa veue, Je vej Diane à l'abrj d'une nue Honteusement tapir son front cornu:

Et ce pendant mainte beste sauvage.

Plains, monts, forest, rendre à ma Nimpliehomage, Ayant son oeil pour maistre recongneu.

Minialion surpris de mesme rage,

Que je sens or dedans moy languissant, Suyvoit transy, d'un pied viste et puissant, Son Atalante en maint toffu passage ;

Ores espoingt en son ame peu sage, Pasle d'effroy, d'horreur se hérissant, Sailloit d'un antre en mousse verdissant Pour la resuyvre en l'espineux boccage.

Tant à la fin l'amant se hazarda,

Que d'un brandon pareil Amour darda l^e chaste cœur de la vierge fuyarde ;

]^lais ce meurdrier n'avise les douleurs Où je m'eslance entre tant de mal-heurs, Et si d'espoir un seul traict ne me garde.

I/e jour poignoit en une obscure nuict,

Quand l'œil meurtrier qui me rendra ma vie. Me contraignit de gré l'ame ravie, Pour l'esgarer au fort qui me conduit ;

J'estoy tranquille, environné du bruit Dont me rongeoit ceste mort qui m'avie, Insatiable en pensée assouvie .le poursuivoy le mal-heur qui me fuit.

Ainsi j'allois troublé d'amour transie, Quand Apollon, le prime en prophétie, Kn ces trois vers mon destin profera : ,

O pauvre aaiant touché d'amour extreeme-I

DE JACQUKS TAIIUREAU »

Tu fi y nieras celle plus que toy-mcsme Dont la rigueur trop dure n'ay niera.

L'an quatorziesine à peine conimcnçoit A me pousser hors de l'enfance tendre.

Quand ton œillade esclave me fist rendre De ce bel œil qui le mien caressoit.

De prime-face en mon cœur s'avançoit,

Doucettement l'amour qui me vint prendre, Mais, ha, pauvret ! je ne pouvois entendre Le mai qu'après ce traistre me brassoit.

Qui me causoit toute ceste ignorance

Qu'un faux plaisir, en trompeuse apparence, Alors voilé d'un foible jugement ?

Mais las ! faut il que pour estre trop sage Maintenant j'aye une si forte rage, Perdant le bien d'un jeune affolement ?

En quel fleuve arcneux jaunement s'esconloit L'or qui bloudist si bien les cheveux de madame ? Et du brillant esclat de sa jumelle flame, Tout astre sur])assant, quel haut ciel s'emperioit ?

Mais quelle riche mer le coral receloit

De ceste belle lc\Te, où mon désir s'affame ? Mais en quel beau jardin la rose qui donne ame A ce teinct vermeillet, au matin s'estalloit ?

Quel blanc rocher de Parc, en estolïe marbrine A tant bien montagne ceste plaine divine ? Quel parfum de Sabée a produit son odeur ?

0 trop heureux le fleuve, heureux ciel, mer heureuse, Le jardin, le rocher, la Sabée odoreuse, Qui nous ont culustrë le beau de sou honneur.

Peintres, laissez, laissez vostre entreprise, Si vous avez tant s:>it peu de raison : Lequel de vou» me peindroit la toison

Qui jusqu'aux pieds tant blondement se frise ?

Qui me peindroit la douce mignardise

De ces beaux yeux, l'appast de ma poison ?

Quel teinct rosin feroit comparaison

A ceste bouche, où tant d'odeurs j'espuise?

Bien qu'un Appelle, ou un autre Eufranor, Zeuze, Parrhase, ou un Timante encor, Peussent revivre, et voir mon Angelette ;

Si ne pourrc it leur blandissant pinceau Représenter au vif, dans un tableau, De son beau corps la moindre veinelette.

Mainte Nayade au serein se promeine, Razant les bords que Loyre va leschant, Par maint souspir, par maint amoureux chant, Dardant au ciel sa douçamère peine.

Mais quand un coup ma guen-iere inhumaine Y va les traicts de son arc descochant, Chascun, alors sans lustre, se cachant Fleschist dessoubs sa beauté plus qu'humaine.

L'on voit ainsi, d'un matinal retour, Ce beau soleil nous r'allumant le jour, Desrayonner le beau des corps célestes :

Aussi, venant l'escler de mon soleil, Soudain il tue, encor d'un plus bel œil, Des plus beaux yeux les grâces manifestes.

Je me plaignoy des beaux yeux de ma dame, De son beau front, de son voûté sourcy, De son beau teinct, de son beau poil aussi, Qui dans ses neuds emprisonne mon ame ;

Je me plaignoy de son ris qui m'enflame, Puis de son cœur félon et sans mercy, Qui plus se monstre en mon mal endurcy, Quand plus je fonds en l'amoureuse flame.

Et voici lors Venus qui me vint dire :

DE JACQUES TAHUREAU 11

Ne sens tu pas l'heur d'un si doux niavtire Par la beauté des beautez la première ? Puis tu te plains d'eu estre langoureux ! Mon enfant mesme en seroit amoureux, S'il n'estoit point prive de la lumière.

Dames de Tours, si onc en vostre cœur Entra d'amour la poignante estincelle, Voyez, helas ! la cruauté de celle Qui se rcpaist et baigne en ma langueur.

Je suis certain, que voyant la rigueur Dont elle est tant à sa moitié rebelle, La bannirez du nom de Tourangelle, Nom qui ne sent rien moins qu'une ranqueur.

Mais, mais, voyez, que dis-je ! ô grand blasphème 1 Voudriez-vous bien ceste beauté extresme Desestimer digne de vostre nom ?

Celle sans qui l'honneur de vostre ville, Veuf de son los, languiroit inutile, Et orphelin de son plus haut renom ?

0 mal-heareux et deçeu que je suis !

Je veux hausser la grandeur qui m'abisme,

Je veux louer ce qui me desestime,

Je me fay fort de ce que je ne puis. Je me console au plus de mes ennuys,

Et, dans mes vers tant seulement, j'anime

Un seul object, qui tout me déanime ;

Les jours plus clers me sont obscures nuicts, 0 vous amants, si ma bruslante plume,

Un feu pareil au mien ne vous allume,

Voyez, voyez l'amour qui m'est si fier ; Et si je n'ay d'un vray amant la grâce,

A tout le moins donnez moy cette place,

Qu'en tout malheur je sois dit le premier^

Comme tout seul je plaignov mes douleurs Dans un jardin, voicy mon Angelette, Qui près de moy secrettement seulette Se vint baisser pour y cueillir des fleurs.

Je ne pensoy rien alors qu'en mes pleurs Qui rousoyoient desja dessus TherbettB, Et lamentant d'une chanson aigrette, Je ne sonnoy que de fieres rigueurs ;

Quand j'avisay ma Nymphe à l'impourveue Qui détournant dessus mes yeux sa veue Se redressa d'un mignard mouvement.

Mais, mais, he dieu ! par l'amour qui m'affole, Je perdy lors contenance et parole, D'un flanc esmeu sanglottant vainement.

Tu m'as cent fois fait prendre la guiterre Pour t'esjouir de mes vistes chansons, Tu t'es cent fois baignée aux tristes sons Dont j'animoy mon amoureuse guerre.

(O cueur trop fier, qui fièrement m'enferre, 0 froids espris trop plus froids que glaçons, Cruels pensers qui en mille façons Cruellement tenez mon ame en serre).

Las tu veux bien tirer du passetemps

De ton esclave, ai ! ai ! mais tu n'entends Par ses soupirs le mal qui plus le presse :

Adouci donq, adouci donq un peu

Ce doux-amer, ce doux trahissant feu, Et je diray tes douceurs, ma Déesse.

Souvent tu fais de mes vers la lecture, Où tu ne vois que mon amour dépeint, Et toutefois estimant qu'il soit feint, De plus en plus, tu m'en gennes plus dure.

Ce seroit peu de voir en écriture

L« dur tourment de mon martire empraint,

DE JACQUES TAHUREAU 1.^

S'il ne m'estoit au visage mieux paint, Tesmoin l(\val du soucy que j'endure.

Tu le sçais bien, tu le sçais bien aussi ; Mais ta fierté ne veut avoir mercy De ma douleur cruellement extresme.

Comme auras tu ma Nimphette pitié D'un étranger qui te porte amitié, Quand tu ne l'as seulement de toy-mesme ?

Te pourroit bien quelque feint amoureux Avoir deçeiie (ô trop étrange vice) Dissimulant de t'offrir son service, Et pour t'amour vivre tout langoureux ?

Auroit il bien esté si malbeureux,

En ton endroit, de faire comme Ulisse, Qui pour jouir de Calipson trop nice.

Par son péril se feignoit estre heureux ?

T'auroit il point, Madame, ainsi trompée? T'auroit il point fait ainsi qu'à Medée Fist ce Jason desloyal étranger ?

Si le mecliant t'avoit fait telle offense,

G dieux ! ô dieux ! qu'en peut mon innocence, Dont tu te veux à trop grand tort venger ?

II est tout vray, certes je le confesse.

Que les esprits ains que d'entrer au corps Ont eu ensemble au Ciel quelques accords, Se soulassans de divine liesse ;

Car aussi tost qu'icy bas ma maistre<?!«e Je recongneu, mon esprit fut recors L'y avoir veiie, et de moy saillant hors Retourna voir le beau de sa Déesse ;

Mais ô esprit, esprit trop curieux, Que ne t'es tu au noir fleuve oublieux Noyé, ainçoys qu'avoir telle mémoire >

Ne vois tu pas comme les sens perdu*

De tes amours, ne te cognoissent plus, Bien que tu sois les r'animant de gloire ?

Si pour n'avoir aucune jouyssance De ses amours fièrement animez, Et si pour estre absent des lieux aimez, Et de vos yeux, d'une si longue absence ;

Si pour n'avoir un seul point d'espérance De voir jamais ses ennuis terminez, Et si pour voir mille maux assinez En son malheur, pour toute recompense ;

Si tout cela pouvoit faire amortir Le feu d'amour, ou bien le divertir, Le détournant d'un enflâmé courage,

Longtemps y a que ce brazier cuisant, Qui me va tout jusqu'aux os épuisant, M'eust refraichi, ou privé de sa rage.

Ne suis-je heureux d'autorizer mes vers De l'oeil si beau, d'une dame si belle, De l'apaiser de la douce querelle De mes écris paisiblement divers ?

Elle qui jà d'un rond de lauriers verds

M'empanachant, rend ma teste immortelle, Elle qui est l'unique Tourangelle, Mais bien unique en ce grand univers ?

Elle qui tient les Muses et Carites,

Et qui surpasse en grandeur de mérites Tout le plus beau des plus belles beautez.

Moy trop heureux, si cette face d'Ange, Si ce beau front avoit d'un contrëchange Pris les douceui-s au lieu des '^ruautez !

Je suis de toy si âprement jaloux, Que si tu prens le frais en un bocage, Je doubte a'ors qu'i n cbe\Tepié sauvage

DE JACQUES TAHUKEAD 15

T'aille enrettant au filet de ses nauds.

Tout ce qui est et dessus et dcssoubs

Ce gentil corps, mcsmement son ombrage,

Ne peut donner promptement cette rage,

Que comme moy ne brusle d'un feu doux. I

Si j'aperçoy ta sœur ou autre dame

Avecques toy, alors s'af-roist ma fiâme. Craignant de voir quelque amant déguisé.

Dy moy, Baïf, je t'adjure par celle Qui doucement embrase ta mcclle, S'ainsi que moy tu es martirisé ?

Comment es tu contre ton serviteur,

Par ta colère, aigrement enflamce,

Comment es tu contre luy animée,

Qui jusqu'aux dieux envoyé ton honneur ? Luy qui n'ha point le comble de son beur

S'il ne te voit en tous lieux estimée ?

Luy qui ne bruit que de ta renommée ?

Et tu luy vas pourchassant ce malheur î Tu es, Amour, Dieu de la paix heureuse,

Xous adorons cette paix amoureuse

Tous qui marchons soubs toy, paisible Enfant. Ren moy, mon Dieu, ren ma Nymphe ployable,

Ren me la donq par ta paix amyable,

De sa rigueur doucement triumphant.

Contre le choq de PEnfaut qui m'entame, Me foudroyant et l'esprit et le corps, J'avois empris pour les braves efforts Du dieu guerrier i-ompre toute sa flàme.

Mais las, helas! ce n'est ainsi que l'ainc De sa fureur met la rage dehors; Plus on le fuit, plus courageux alors, D'un feu cruel les fuitifs il enfiàme.

Que me servoit, eu évitant ses dui"ds,

Avoir recours à cet horrible Mars, Veu qu'il n'a peu luy-mesme s'en deffendre ? 0 que soudain je mourrois de douleur Si je n'avois compagnons en malheur, Mesmes les dieux, qu'il fait d'eiihaut descendre

Elle est en toy la brave chasteté

Qui fait flamber le renom de Lucrèce, Kt de Meline en toy est l'allégresse.

Et la splendeur de sa vifve beauté.

Elle est en toy cette divinité

Qui ton esprit Cassandrise en sagesse, Et en toy est cette verdure épaisse, De l'Olivier, divinement chanté.

Il n'y ha rien de parfait de Nature,

Qui pour t'orner n'ait mis toute sa cure, Y prodiguant ses trésors les plus beaux.

Il n'y a rien en toy qui ne me plaise,

Fors que toy, faite autre Laure, m'embraise Second Pétrarque, en trop cruels flambeaux.

Je paragonne à ta grandeur divine

Ce brasselet, dont ton bras est lié :

11 est tissu d'un fin or délié,

Un or plus haut ton beau chef illumine : De tous costez une blancheur l'aiRne,

Et par endroits de noirceur meslié ;

Ton teint d'albâtre est plus blanc la moitié

Prenant son lustre en sa voûte hebenine. Quand je l'invoque il n'entend point mes cris,

Tu fais la sourde aux plaints de mes écris ;

Mais en trois points j'y congnoy différence, Car il estreint ce qui me tient serré,

n dore un bras dont je suis enferré.

Il ne peut rien, tu as toute puissance.

DE JACQUES TAHUREAU 17

Prez est mon mal, loing je voy mon remède ; Je suis guery sainement languissant, Je me déteste, et me vas blandissant, Tout est à moy, et rien je ne possède.

En tenant bon, incontinent je cède,

J'accomply tout d'un pouvoir impuissant.

Je me tien ferme, au premier pas glissant, Je suis le moindre, et tous autres j'excède.

Mais t\est grand cas qu'il ne faudroit qu'un point Pour alléger la douleur qui me poingt En tant et tant de playes inhumaines.

Curez moy donq ce désir trop hautain D'un appareil adoucy du certain.

Et je vivraj délivré de mes peines.

Je ne veux point, pour me venger de toy. D'ongles pointus te descliirer la face, Et si ne veux par une folle audace Dessus ton corps faire aucun desarroy.

Je n'entreprens, pour ta parjure foy.

Cruellement te traisner par la place ; Quelque vilain de trop mauvaise grâce Ces lourds débats recerche, et non pas moy. /

Mais je peindray d'une plume immortelle Une trop fiere et dure Tourangelle, Qui se nourrit de me voir en douleur. ^

Et bien que peu te soit mon écriture, Si t'en pourra quelquefois la lecture Faire changer de honte la couleur.

Ce fier oiseau qui sus un haut rocher Tourne son vol en oeillade cruelle, Et qui fondant, d'une griffe bourelle Vient le poumon sacrilège accrocher ;

Pour mieux au fond de l'ame me cercher, Ce fin pipeur, m'endormant de son œsle,

Me chevala par les yeux de la belle, Où je pensois un doux amour nicher.

Lors me voyant amusé dans ce temple, Dont les secrez encores je contemple, Dessus mon cueur se rua sans pitié.

O faux tiran I ô crime abhominable !

De se voiler d'une figure aymable, Pour décevoir soubs umbre d'amitié !

Le ciel, le feu, les eaux, l'air et la terre, Tout animant, et mesmes les baux Dieux, Bref tout cela que le cercle des cieux Dedans le rond de tout ce monde enserre,

Encontre moy court, et recourt grand erre, D'amour, de rage, et d'ire furieux, Et d'une peur trop jalouze envieux Il dresse en vain contre soy mesme guerre;

Mais je pardonne à cet amour extresme Qui me rend or' bruslé de ce martire, Ores glacé d'un colère blesme

Pour la faveur de celle que j'admire.

Quand quelquefoys presque je me veux dire, Pour si grand bien, envieux de moy-mesme.

De ton moucboir piqué de gent ouvrage, Par ces chemins je n'allois éventant ; v)e me sembloit la fureur alentant Du haut Soleil, qui me dardoit sa rage ;

Mais en pensant refraichir cet outrage

De l'aspre ardeur qui m'alloit tourmentant, Un feu plus vif de ce mouchoir sortant Me chaub'ouilloit col, et sein, et visage.

Si seulement ce que tu as touché.

D'un tel venin me rend ainsi taché.

Venin qui fait qu'à petit feu je brusle;

Que doibs-je avoir nu à nu te touchant,

DE JACQUES TAHUREAU 19

Fors un brazier plus vivement ardant Qu'onques ne fut la chemise d'Hercule ?

O que souvent, voyant l'unique beau

De ton parfait, mon cueur souhaitte d'estre Comme des dieux le plus souverain maistre, Cygne, satyr, pluye d'or, blanc toreau.

Combien de fois d'un bel Astre jumeau J'ay désiré de nous deux faire croistre Les feux d'euhaut, pour en faire aparoistre Par l'univers le céleste flambeau ?

O sainte ! ô Ange ! ô trop plus que divine !

L'homme n'est point,l'homme n'est vrayment dine ])e te toucher, ny mesme te servir;

Car il faudi-oit pour telle jouyssance Avoir d'un dieu la plus parfaite essence Et saintement jusqu'aux cieux te ravir.

Ce n'est plus moy qui crois à la puissance Du mouvement des astres ou des cieux, Car trop en vain j'ay esté curieux De l'ascendant fatal de ma naissance.

Cent fois trompeuse une telle science D'avoir fondé le comble de mon mieux Dessus l'amour, quand, las ! devant mes yeux Tout au rebours j'en voy l'expérience.

Douze maisons, mais douze abus de l'art, Vous me trompez, tout branle par hazard ! Traîtres aspectz d'oroscope amyable,

En vain m'avez apasté d'un bon heur:

Mon ascendant est en l'œil admirable De la beauté qui prédit mon malheur.

Maint amy mien voyant dans mes écris Tant de travaux privez de recompense, S'est efforcé par mainte remonstrance

Hors d'avec toy distraire mes espris.

Mais je suis tant par tes A^ertus épris Qu'à tout jamais durera ma constance, Et si nulle autre amoureuse puissance Pourra gaigner de mon ame le pris.

Quand vous devriez, ô Erinnes tragiques, M'époinçonner de vos bruUantes piques, Quand je debvroy Sisiphe devenir,

Si resteray-je en ma ferme pensée:

Aussi l'amour qui est bien commencée Ne se peut pas légèrement bannir.

Me promenant, pensif de ma cruelle, Je veis en l'air un millan tournoyant, Qui sans cesser voletoit guerroyant Une craintifve et simple colombelle :

Ha (dis-je alors) l'hnmblesse est tousjours telle Que volontiers on la va foudroyant D'une fierté, qui plus va maistroyant, Quand plus subject en se rend dessoubs elle.

J'en voy, j'en voy l'exemple dessus moy, Sentant d'amour la trop severe loy.

Qui va bâtant mon humble petitesse.

Mais cet amour me dit d'autre costé, Que c'est honneur d'estre ainsi surmonté Par la grandeur d'une telle hautesse.

Je ne quiers point de ce grand Simonide Le souvenir, et moins l'œil Lyncien :

Oublier tout, et n'apercevoir rien, D'ennuis et pleurs me feroit estre vuide.

N'est ce pas toy, souvenir, qui débride Ce fol Amour eanemy de mon bien ?

A retracer tout ce mal ancien.

Œil trop agu, ne me sers tu de guide ?

Vive mémoire ! ô trop vive clarté !

DE JACQUES TAUUREAU 21

Par vous je perds ma franche liberté.

Mais que vaudroit or me crevant la veue Tous mes pensers voiler d'un long oubly, Quand mon esprit d'erreurs enseA'ely, l'ait jà languir mes yeux soubs une nue ?

Vien t'en, Baïf, vien t'en avecques mov, Délaisse là ton rivage de Seine, Vient t'égayer près la Sarte du Meine, Qui va bruyant lentement mon émoy.

Tu me verras soudain tapir tout coy

Dedans un antre, ou pi'ès d'une fontaine, Et puis traçant une roche hautaine, Grimper amont de maint accrochant doy.

Tu me verras souvent la couleur pâle Tost se ternir, tost retourner égale A la clere aube empourprant sou vermeil.

Tu me verras d'asseurée inconstance, En carolant par l'amoureuse dance, Sonner des vers d'un haut air nompareil.

HESPOÎ^SE DE J. A. DE BAlF

Il ne faut point, cher amy, que je laisse Le bord de Seine, afin de mieux jouyr Des doux accords, dont tu sçais resjouir Le dieu de Sarte, et des Nimphes la presse

Presse je di, qui de testes épaisse Par la saussaye ententive à t'ouyr, Tant tu luy plais, s'oublie de fuïr Des chevrepieds la flotte qui la presse.

Assez, assez ta Lire bruit icy.

Assez de nous est cogneu le soucy Que tu reçois pour ta belle Admirée,

Qui doit en bref, par ton double fredon Sonnant sa gloire, emplir tout de son nom, Non de toy seul, mais de tous admirée.

CONTRE-KESPONSE A J. A. DE BAlF

Heureux celuy qui en sa chaude flâme Hante un amant embrazé comme luy I Heureux, heureux l'homme qui, en ennuy.

Dessus le sein d'un malheureux se pâme.

Mon Dieu, combien, en l'ardeur qui m'enflame, Je sentiroy mon esprit éjouy, Si tu avois de ceste langue ouy, Croisant tes bras, les rigueurs de madame!

Ne pense point prar ombi^e, ô mon Baïf, Ni par un mort imaginer le vif Que tu veiTas sortir de ma parolle.

Vien tost! vien tost! non, non, retien tes pasp Aussi bien sen-je arancer mon trépas, Qui me roidist en une froide idole.

Brulle moy, fièvre, et d'une âpre chaleur Tary Thumeiir de ma sèche mouëlle.

Hume mon sang, et d'une ardeur cnielle Trançonne, pille et dévore mon cueur ; Mon teint vermeil décolore en palleur, Recuy ma gorge en soif continuelle, Et sans cesser lance moy la querelle Du froid, du chaud, bourreaux de ma douleur- Dessus mon corps ta dent rongeante aguise. Tant que ta main hideuse me conduise Au bord faugueux du bateau Stigien.

ïay moy réduire en ma première terre,

Et quVn regrez, et hauts cris on m'enserre Dans le cercueil orgueilleux de mon rien.

DE JACQUES TAHUREAU 23

Aproche, Mort, çà, çà, que je t'embrasse, Vien soulager mes languissans espi-is, Vien terminer la frayeur de mes cris, Et le malheur que cet enfant me brasse.

Vien me guider en la céleste race,

Vien m'œillader d'un blaudissant soubsris, Vien me donner des bienheureux le pris, Me séparant de ce vil populace.

Ce n'est plus moy, qui d'un esprit mal sain Va surnommant ton doux trait inhumain, Ce n'est plus moy qui t'appelle cruelle :

Accole moy, accole, mon désir,

Et d'un baiser trompe mon déplaisir, O des beautez divines la plus belle î

Muses, adieu, et vostre chant jazard î Adieu Phœbus, et ma fiere Déesse !

Livres, adieu, adieu la tourbe épesse De mes amys, adieu tout jeu mignard i

Adieu guiterre, adieu lue babillard, Toute harmonie, et tout son de liesse.

Gemmes, parfums, et toute gentillesse.

Tout lieu hanté, tout ombrage à l'écart !

Ainsi la Mort, par une blanche voye.

Droit me conduise en l'éternelle joye, Entre les Dieux, au beau séjour du Ciel.

Ainsi ma foy chacun amant contemple.

Et tendrement gémissant prenne exemple,- De ne tramper ses douceurs dans le fiel.

A MATHURIX DU TROXCHAY l'ux de ses plus grands amys

Si tu fis onq prouve de l'estincelle,

O mon Tronchay, du brandon furieux, Dont cet enfant, le plus puissant des Dieux, Nous va bruslant par sa flèche mortelle ;

Si onq, helasl quelque belle cruelle T'a fait mourir des doux traits de ses yeux, Et si tu as d'un beau vers gracieux Fait vi^Te après sa cruauté trop belle ;

Vien, mon Tronchay, -vien m'ayder à chanter Ce fier Amour, dont me fait enchanter L'œil, mais trop beau, de ma Nimphe admnable,

Ou vien au moins, après que mon destin Par cet amour m'aura fait prendre fin, Pleurer sus moy, tendrement pitoyable.

ODE

Je sen dedans mon courage.

Mon courage languissant, Entrer la bouillante rage D'un brandon feu-vomissant, Vomissant en la main fière De l'enfant Vénérien, Qui par l'œil de ma guerrière Consomme mon tout en rien.

Tout cblouy de la flâme, De la flâme et du tison

DE JACQUES TAIIUREAU 25

Qui va cendroyani mon âme.

Je perds toute ma raison, Ma raison et ma parole, Et sans forces haletant Tout éperdu je m'aiïole, Moy-mesme me tourmentant.

Impatient de moy-mesme, Moy-mesme je me combas, Et d'une manie extresme J'ensanglante mes debas, Mes debas, duquel le moindre C'est d'un feu continuel Me voir étouffer et poindre En travail perpétuel.

Tout cela que la Nature, La Nature et les beaux Cieux, Dedans leur ronde peinture, Produisent de gracieux, De gracieux et de brave.

Me semble tout déplaisant, Et d'un soing amer et grave Le plaisir me va cuisant.

La Mer s'enflant toute ireuse, Toute ireuse regorgeant, Et colerément hideuse Ses bords de gros flots rongeant.

Rongeant l'aboyante roche, Ne monstre tant de rancœur, Que fait ce soin qui m'accroche, Jusqu'au plus vif de mon cœur.

Et cela qui plus m'outrage, M'outrage en mon grand mal-henr,

C'est qu'aucun par tesmoignage Ne va plaignant ma douleur.

Douleur fîere î ô fiere plainte î Plus je redouble mon plaint, L'enflant de mainte complainte, Tant moins alors je suis plaint.

De nuit tout présage horrible, Horrible autour de mon chef.

D'un croassement temble Accompagne ce mechef, Ce mechef espouvantable, Qui me rend palle et défait.

Comme cil qui est coupable, De la mort par son forfait.

Helas I que ne peux-je taire, Taire et cacher à part moy, Ce qui ne faict que desplaire A chascun de mon esmoj, i\Ion esmoy, qui estincelle Maugré moy par l'univers ?

Hél qui les feux d'amour celé, Plus il les rend descouverts.

ODE

Dieu sonne-lire, archer, porte-carquois, Donne vigueur à ma débile voix !

Kt toy qui fus de Narcisse surprise, Rechante au son de ma douce entreprise. L'honneur du Ciel, de Cillene et des dieux. Poste, disert, subtil, ingénieux, Fay que mon chant me serve d'une flame Pour attiédir la glace de ma Dame.

DE JACQUES TAHUREAU

Sns. chevrepieds, qu'on délaisse à danser Pour faire escorte à mon divin penser ! Nimphes de bois, qne chas(?une ores chante Cest œil, ce ris, qui m'aveugle et m'enchante; Et toy qui fais tapisser de tes fleurs Les verds bosquets remplis de mes douleurs, Que ta verdure esparse en la campagne Me serve aussi de fidelle compagne.

Je ne quiers point, pour accomplir mon heur, Que l'ou me fasse un somptueux honneur, Ny des maisons à l'antique fondées, Ny un colosse à septante coudées, Et moins encor qu'un Mirte ou verd Laurier, Des fronts sçavants le désiré loyer, Ou qu'un Trophée enflé de la victoire D'un haut triuniphe, empanache ma gloire.

Ny les faveurs des puissans Roys sacrez, Ny tous les dons à Venus consacrez, Ny les thresors que l'Orient ameine.

De l'enchanteur, ny la science vaine, Pourroient la playe immortelle guérir Qui doucement vivant me faict périr; Mais seulement ce doux traict qui me blesse Peut appaiser la douleur qui me presse.

Las î maintenant Amour me faict bien voir Combien il a sus mon cœur de pouvoir, Bien qu'autres-fois faute d'expérience M'a faict blasmer de ce dieu la puissance ; Helas ! je crains qu'ayant eu à mespris Son feu, par luy n'en sois ainsi surpris De luy, qui faict par un cruel martire Sentir la foudre et fureur de son ire.

Picus jadis eu oiseau conrerty, Las I m'en devoit avoir bien adverty ; Daphné aussi me le monstroit, et mesme Celuy qui fut amoureux de soy-mesme ; Mais soit qu'oiseau je devienne, arbre ou fl" Au moins alors finira ma douleur, Prenant sus moy, pour juste recompense, Amour cruel pitoyable vengeance.

Mais fasse Amour comme il voudra de moy Si de mon cœur n'ostera-il la foy Que je te dois, estant dès ma naissance Prédestiné de vivre en ta puissance ; Et si la mort m'avance son mal-heur.

Cela n'est rien, eu esgard au bon-heur Que je reçoy, voyant mon amour telle Que de soy-mesme el' se rend immortelle.

ODE

La pierre dure est cavée Par l'eau, mollement lavée, Le temps consume et abat Les sourcilleuses montaignes, Les esgallant aux campagnes, Où mainte rivière bat.

Le peuple ignorant et rude S'est repoly par l'estude Des lois et divins escrits ; Mainte gent vagante et folle A usé de la parolle Pour ses incomposez cris.

DE JACQUES TAHUREAU 29

Le Ijon beste tres-fiere, Contre sa façon première, S'adoucist entre nos mains ; Bref il n'est rien si horrible Que ne domte, plus terrible, Le temps avec les humains.

Le temps faict souvent abattre L'artifice d'un Théâtre, Qui semble à voir immortel.

Où sont or les dieux antiques Tant chantez par vers lyriques, Où est de Venus l'Autel ?

La mer contre soy flottante, Qui ravit, froisse et desplante, N'est pas tousjours en fureur ; L'air tourbillonné d'orage, Tempestant d'un fier nuage, î^ 'eternize son horreur.

Eien n'est si fort et estrange Dont le temps ne face eschange ; Mais helas ! il ne peut rien Contre une de rigueur pleine, Ne la pouvant faire mienne, Encores que je soy sien.

ODE

Le jeune amant Abydois Nageant l'estroit Helesponte, En vain renfonçoit sa voix Quand la mer sourde le donte Cependant la bellg Héron

Court de l'œil tout l'environ.

En vain se plaignant souvent Pour la torche coustumiere, D'entre-eux fidelle lumière, Esteinte à force du vent.

Leandre dict, en passant, A la mer d'une voix basse :

Las ! pren mov en repassant, Et faj qu'à ce coup je passe !

Mais non-obstant tous ses plaints De regi-ets amoureux pleins.

L'avare flot de la mer Desjà la gorge luy sale, Et dedans son corps avale Son breuvage trop amer.

Jà desjà du pauvre amant, Quoy que son cœur il efforce, S'esteudent négligemment Ses bras sans aucune force ; Or entre les eaux coulant.

Or dessus contreroulant, Et ores d'un teinct de mort, Errant, tournant au rivage, Ensemble avec le courage Il perd vie et tout effort.

Mais, las I il ne suflSsoit A ceste tempeste ireuse.

Si son corps el' ne brisoit A quelque roche escumeuse.

Là s'esteignit la beauté, Là finit la loyauté De l'amant audacieux,

DE JACQUES TAHUREAU

Dont la pitié et la gloire Feront voiler la mémoire Jusques au plus haut des cieux.

La bouche qui souspiroit Sus la lèvre emmiellée De sa dame, se couvroit D'une amertume sallée ; Et les bras accoustumez Aux embrasseraens aymez De ces deux amans tous nuds, Battoyent quelque roche dure, Où alloyent à l'adventure Aux rivages incongneus-

Las ! helas ! ce corps tant beau, Las ! ce tant brave courage, Sent par faute d'un flambeau De la mer le dur orage l Celuy qui si tendrement Se baignoit, et mollement De maint unguent adoucy Arrousoit ses tresses blondes, Maintenant dessus les ondes Vogue et flotte sans mercy.

Celle qui sent les douleurs De quelque amour rigoureuse, Peut bien congnoistre les pleurs Que faisoit la mal-heureuse Héron, qui n'a lors espoir Que d'un futur desespoir, En vain attendant le jour, Qui d'une pareille envie Luy a faict finer sa vie, Ses regrets et son amour,

Celuy qui voudra sçavoir Le dur tourment de Leandre, Que tost il me vienne voir, Et ma triste voix entendre ; Lors il verra la vigueur D'une cruelle rigueur, Et la douleur que je sens, Agité d'une tempeste.

Qui me brouille dans la teste, Faisant troubler tous mes sens.

Il me pourra voir flottant Contre le roc et la rive, Et eu vain me tourmentant Sans qu'à mon doux port j'arrive ; Il verra le flambeau mort, Présage, helas ! de ma mort.

Puis, helas ! mon corps roulant Contre les flancs d'une roche, Dont le flot ireux m'approche L'un sur l'autre redoublant.

Il verra mes jeunes ans S'estre passez en délices, Et à tous les jeux plaisans Des plus gaillards exercices ; Il verra l'embrassement Que j'ay eu si doucement De ma première amitié, Pour nie voir en telle peine Et proye à l'onde inhumaine, Se convertir à pitié.

La tempeste et de la mer Cest impétueux orage, C'est l'amer de mon aymer,

DE JACQUES TAHUREAU 33

Qui flotte et bat mon jeune âge Qui ne me permet aussi Surgir au port de merci; Et puis ce brandon esteinct, C'est la froideur de ma dame, Dont la chaleur de mon âme Et ma vie aussi s'esteint.

Le roc dont ie suis battu, Qui ainsi me froisse et blesse, ■C'est la trop chaste vertu Et rigueur de ma maistresse, Qui contre moy sans cesser Mal sus mal f aict amasser ; Et puis ses flots tant ireux, Sont les amoureuses peines Qui s'escoulent dans mes veines Et dans mon cœur langoureux.

Les délices, le plaisir, Qui me faisoient heureux vi^-re, Venoient pour n'avoir désir De cest aveugle Amour suyvre ; L'embrasement coustumier Ue mon chaut amour premier, Estoit l'estroite amitié De ma liberté tant douce, Que maintenant me repousse Une cruelle moitié.

Je voy caste liberté, Helas ! estre convertie En la dure cruauté De ma trop douce ennemie.

Las, helas ! ce ne sont pas Les tendres et doux appas

Dont je nourrissoy mon cœur, Lors que ma libre jeunesse Me rendoit de la tristesse Et de moy-mesme vainqueur.

Mais pourtant que ces malheurs Te facent, je ne désire, Compagne de mes douleurs, Ny de mon cruel martire.

Je voudroy tant seulement, Que descûuvrant mon tourment, Et la parfaite amitié Dont sainctement je t'admire, Que de mon cruel martire Ta prinsses quelque pitié.

ODE

Si en un lieu solitaire Les ennuis me font retraire, Pour me plaindre tout sculet, Si je cherche les raontaignes, Ou des plus vertes campagnes Le murmurant ruisselet ;

Lors ces choses tant secrettes, Bien qu'aux autres soyent muettes, Me voyant en tel esmoy.

Toutes d'un chant pitoyable, Mais, helas î peu secourable, Gémissent avecques moy.

En quelque part que je tourne, Tous jours le dueil y séjourne, Le cours raesme du ruisseau

DE JACQUES TAHUEEAU 35

S'enfle aux pleurs de ma complainte; Sa fleur tombante à ma plainte y pleure maint arbrisseau.

Les poissons viennent en tourbe, Le plus fort chesne se courbe Au son de mes piteux cris ; Et le satyre follastre Tout coy délaisse à s'esbattre Pour desplorer mes escrits.

Je voy l'oyseau qui se panche Tout pensif dessus la branche, Puis en douloureux accens Degoise son doux ramage, Qui îiu plus félon courage, Pourroit chatouiller les sens.

Je voy le troupeau champestre, Qui oublie à se repaistre, Pour entendre ma chanson ; J'entends les cavernes basses Par leurs voix rauques et lasses, Lamenter mon triste son.

Mais que me sert faire entendre Mon chant pitoyable et tendre, Si une, helas ! n'en croit rien, Que sur toute autre j'admire, Et que seule je désire Se convertir à mon bien ?

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