‹ Mignardises amoureuses de l'admiréeChapitre 15 sur 33 · A JACQUES MICHON · texte numérisé non relu

A JACQUES MICHON

Veux-tu sçavoir comme l'on doit passer Durant le temps de la ver de jeunesse, Et jours et nuicts en la douce liesse, Qui fait l'Amant doucement trépasser ?

Veux-tu sçavoir comme il faut s'enlacer, Et comme on doit, par folastre allégresse, Cueillir les fteurs d'une tendre maistresse Et tendrement sa bouchette presser ?

Veux-tu, Michon, la douce mignardise, Qu'une Mignarde en cent façons desguise, Lors qu'elle embrasse un Mignard Amoureux ?

Viens-t'en icy, viens allumer ta flame.

Puis, arrivé dans le sein de ta dame, Fay le devoir d'un Amant valeureux.

Quittons, ma belle maistresse.

Quittons l'oiseuse paresse, Qui nous a tins langoureux Durant ce temps froidureux, Que dessoubs la glace lente L'amour estoit sommeillantei Ne soyons pas enfermez ; Allons voir les bois ramez.

Allons cueillir des fleurettes, Allons, sur les herbelettes, En quelque ombrageux destour

Deviser de nostre amour ; Allons, ma belle maistresse, Faire à ce printemps caresse, Au plus beau de ce primtemps De mille doux passe-temps ; Et me croy que tu n'as garde De m'ouïr parler, Mignarde, Que de nostre affection.

Que de nostre passion.

Qui d'une si douce flame Nous chatouille et nous renflame.

A quoy m'emploiray-je mieux ?

Veux-tu que je cerche aux Cieux Des Astres la quint'-essence, Dont je n'ay la congnoissance ?

Ce n'est pas encore à moy D'entrer en un tel esmoy, Ni d'une chose tant vaine Prendre tant soit peu de peine.

Quand j'auray les cheveux gris Et que les jeux et les ris De ma folastre jeunesse Déplairont à ma vieillesse, Lors je seray soucieux De philosopher aux Cieux, De leur puissance, et de l'heure Qu'il conviendra que je meure ; Lors plein d'ennuis et de soing Je mettray l'amour au loing.

Mais il me plaist de cest aage Plustost dedans mon courage Nourrir dix mille plaisirs, Dix mille jeunes désirs ; Sçavoir comme il faut attraire Les pucelles, comme plaire

DE JACQUES TAHUREAU 63

A leur esprit tendrelet Par maint escrit doucelet ; Il me plaist, dès mon enfance, D'avoir entré dans la dance Des neuf filles, qui m'ont mis Au rang de leurs mieux appris, Des mignardes qui m'inspirent Les plus beaux vers qui t'admirent.

Quelquefois il me plaist bien, Par ce bon père Evien, Me lavant dans son breuvage, Charmer de mes maux la rage ; Souvent entre les odeurs Des mieux flairantes senteurs Faire un chevet de fleurettes.

De roses, de violettes, Et sur ce lict doucelet Reposer mon chef mollet.

Mais c'est trop parlé, Mignarde ; Ce devis trop nous retarde D'aller voir le plus beau lieu, Qu'onques ce beau petit Dieu Appresta pour la plaisance De sa lascive Jouvance.

Là, mille petits vents doux.

Là, l'herbe jusqu'aux genoux,.

Là, la fraischeur des ombrages,.

Là, les esgarez bocages, Là, les ruisselets coulans D'un doux bruit retrepillans, Là, les plus plaisans ramages Des gays oisillons sauvages Flattent de mille douceurs Des Amants les jeunes cœurs ; Mais là, sus tout me contente

Une caverne béante Dans un rocher entr'ouvert, Tout peinct au dedans de rerd.

Là, mille sentes secrettes Séparent mille chambrettes, Si bien choses à l'entour, Qu'en faveur de nostre amour On jugeroit la Nature Avoir faict ceste closture.

Combien, ô bel Antre creux, Je te nommerois heureux, Si de ma belle Admirée Dans quelque coing esgarée De toy, bel Antre sacré.

Je jouïssois à mon gré ?

Si dans ta seure cachette, La tirant toute seulette, Tantost resuçant ses yeux D'un baiser délicieux, Tantost sa lèvre mollette, Et sa poitrine douillette, D'un estroict embrassement Je soulageoy mon tourment !

Lors ton ombre bien heureuse, Ton ombre, belle amoureuse, Sous ce verd roc esmaillé, Rustiquement entaillé, Rendroit de plus grands oracles, Kt feroit plus de miracles Que ne faict le Délien Dans l'Antre Trophonien ; Lors Nimphes et Oréades, Dryades, Amadryades, Ventelans leurs crings esparts, Accouroient de toutes parts,

DE JACQUES TAHUREAU

Pour mener en rond la dance Au fond de ta creuse panée, Et toutes en ton honneur, Et en signe du bon heur Que j'auroy soubs ton ombrage Reçeu, bel Antre sauvage, T'orneroient des plus beaux sons De leurs divines chansons.

L'une y viendroit la main pleine De lys, et de marjoleine, De roses, de romarin, De baselic et de thin, De violettes d'eslite, Des fleurs de la marguerite ; L'une empliroit son giron, Ceuillant de tout l'environ Le tousj ours-frais amaranthe, Et l'herbe plus odorante, Qu'encor elle arrouseroit D'une eau, qu'elle garderoit La plus chère et précieuse Dans sa chambrette odoreuse ; L'autre avecques le safran Cueilly sus le mont Liban, Avec la boëte garnie Des parfums de l'Arabie, Accourroit hastivement Pour te voir, et sainctement Te feroient toutes largesse Du plus beau de leur richesse.

Ainsi sois-tu désormais, Bel Antre, dit à jamais (Donnant certaines responses Aux amoureuses semonces).

Ainsi sois-tu, bien-heureux.

Dict : l'Antre des amoureux !

Si donc un Amant désire Allégeance à son mart^^Te, Et s'il veut estre certain S'il fera l'amour en vain A sa Dame trop rebelle, Ou bien s'il doit de la belle Amollissant la rigueur ^Quelquefois fléchir le cueur, Ayant pour sa recompense Enfin d'elle jouissance, Et qu'ainsi te vienne voir.

Bel Antre, pour en sçavoir La response véritable; Que d'une voix admirable Il entende dans ce lieu L'oracle de quelque Dieu, Qui luy découvre l'issue De son amour jà conçeue; ■Qui luy die comme il faut Faire embraser d'un feu chaut Les cueurs des tendres pucelles ; Comme on doit ces Damoiselles Mignardement animer A gouster le jeu d'aimer.

Ainsi du soleil la rage N'approche de ton ombrage ; Ainsi sois-tu, bien heureux Dit : l'Antre des amoureux ; Ainsi la source argentine De ta fontaine voisine, Courant par un cler ruisseau, Ne perde jamais son eau ; Ains toujours fraische murmure Baignant la gaye verdure

DE JACQUES TAHUREAU 67

D'un pré, qui donne là bas A tes Nymphes mille ébas ; Ain*i ta mousse arrousée Soit d'éternelle rouzée, Et le serpent venimeux Dans ton ventre caverneux Jamais traisnant ne se glisse, Ny son venin y vomisse ; Ainsi le Clain tournoyant Et lentement ondoyant A ton pied, serve aux fillettes A tes Nymphes mignonettes D'ébat, lorsque sus ton eau, Dans maint ombragé batteau, Dessus la fresche vesprée, Tout à l'entour de la prée En voguant, elles feront Du chant qu'ell' animeront Sus la douceur amoureuse Resonner ta panse creuse j Ainsi puissions-nous de toy, Mon aymé Baïf et moy, Peindre la sainte mémoire Digne d'éternelle gloire ; Ainsi Baïf, mon mignon, Baïf, mon cher compagnon, Puisse de l'amour nouvelle Qui jà creuse sa mouëlle Dans toy, bel Antre amoureux, Avoir tm présage heureux !

Désormais il ne faut craindre Qu'un autre Antre puisse atteindre Au moindre de ton honneur.

Si je gouste un si bon heur Qu'en tes destours égarée

J'embrasse mon Admirée, Non l'Antre Meudonïen Que le chœur Meonïen Jà desjà pour sien avoue Et sus tous les Antres loue, Ne pourra pas approcher Des beautez de ton rocher Ny de ta belle vouture, Que seulement la Nature, Sans l'aide d'autres maçons, Change en cent mille façons.

Fay donq que de l'Admirée Dans quelque coing esgarée De toy, mon bel Antre heureux, Bel Antre des amoureux, Heureusement je jouisse.

Ainsi ton nom ne périsse ; Ainsi puissions-nous de toy Mon aymé Baïf et moy Peindre la sainte mémoire Digne d'éternelle gloire ; Ainsi Baïf, mon mignon, Baïf, mon cher compagnon, Puisse de l'amour nouvelle Qui jà creuse ma mouelle, Dans toy, bel Antre amoureux, Avoir un présage heureux !

Page 1