CHANSON
A l'admirée
Las ! je jugeois par tes beaux yeux Qu'Amour me seroit gracieux,
Me décevant moy-mesme.
Mais, las ! je les sens furieux
Par ta rigueur extresme.
Helasîj'ay fait ce que j'ay peu Guidant faire amortir le feu
De l'amoureuse flame ; Mais c'est en vain, car je n'ay sçeu.
Tant forte elle m'enflame.
Je me suis feint, en vers, heureux, Flattant le souci langoureux
De ma triste détresse; Mais ce malheur tant malheureux
Pour cela ne me lesse.
Cuydant appaiser ce tourment, Je me suis feint trop faussement
Cueillir de ta bouchette Maint baiser sucré doucement.
Sur ta le-\Te mollette.
Souvent j'ay menti les esbatz Des nuicts, t' ayant entre mes bras
Folastre toute nue, Mais telle jouissance, helas!
M'est-encore incongnue.
DE JACQUES TAHUREAU 91
Pensant contenter mes espriz, J'ay souvent rempli mes escritz
De mignardes fcintises, De jeux coutrefaicts, de soubsris,
De feintes mignardises.
Me promettant par fiction La réciproque affection
De celle que j'adore, ePay trop couvert la passion
Du mal qui me dévore.
Las! je pensoy qu'en déguisant L'Amour qui va tj'rannisant
Mon ame langoureuse, J'irois par ce point apaisant
Sa playe rigoureuse.
Mais je voy bien que ce trompeur, Cet Amour qui blessa mon cœur,
Bien qu'il soit plein de songes, Ne veut adoucir sa rigueur
Pour des vaines mensonges;
Car tousjours ce cruel depuis, Redoublant mes tristes ennuis
Et sa rigueur trop dure, De plus en plus m'engouffre aux nuicts
De sa prison obscure.
Et sans avoir de moy pitié Ny de ma constante amitié,
Ma maistresse trop belle Plus qu'au premier jour la moitié
Main S"nant m'est rebelle.
De soi'te, helas! que si je veux Me vanter du nombre de ceux
Que l'Amour favorise, Il faut que mon heur, malheureux,
En papier je desguise.
Mais, ô pauvre soulagement A mon pitoyable tourment!
O pauvre récompense, Bu mal que tant injustement
Je reçoy sans offence î