T NOTICE
L'elegie qu'il adresse au Cardinal de Guise, sur l'estime que l'on faisoit autrefois de la poésie et des poëtes mérite bien d'estre lue. Il y a de si beaux sentiments, et, en beaucoup d'endroits, il se rencontre des vers que les plus polis de nos poëtes ne pourroient condamner sans injustice. Elle commence ainsi :
Les destins tournoyants d'une inconstante face...
De mesme trempe est celle qu'il dédie à Pierre Pascal, qu'il fait débuter de la sorte :
lo, quelle fureur, quelle fui-eur divine. . .
Comme c'est une pièce diversifiée de plusieurs sujets, il y a une description de la beauté de Venus, que j'ay autrefoys fort aymée, la trouvant fort à mon goust. Il ne m'en souvient à présent que de ces deux yers:
Et toy, belle Déesse en Cythere adorée, Venus aux yeux riants, à la tresse dorée.
Il y a encore deux ou trois odes entre les autres, que je prenois grand plaisir à lire. L'une est contre la jalousie ; l'autre s'adresse aux Muses, qu'il convie de venir en son pays du Mayne ; et la troisiesme est m^uT l'honneste liberté d'un poëte, où il
8UR TAHUREAU XI
distingue le vray poëte d'avec celny qni ne l'est qu'à l'imitation des autres. Il en parle ainsy : ,
Il faut qu'an poëte parfaict Soit favorisé de nature, On bien autrement qu'il s'assure D'estre un vieux singe contrefait.
Car l'homme né durant un astre Qui guigne Apollon de travers, Contraint, ne brouille que des vers Qui sentent l'air d'un poëtastre.
Je meure si ton Tahureau Est tel, et s'il a de coustume.
Pour gesner les traits de sa plume, D'aller distillant son cerveau.
En effet, le vray poëte doit estre tel ; c'est principalement la nature qui lui inspire cette chaleur et cette vivacité d'esprit qui l'eslève au-dessus de ceux qui ne sont poëtes que par artifice et par un travail obstiné. Leurs vers ne sentent que l'huisle et la sueur, là où les vers des autres ne sentent que les fleurs du printemps, les violettes et les roses. J'en connois qui font quatre vers avec plus de peine que d'autres n'en font une centaine de bons. Je conseillerois ceux-ci d'en faire tousjours et ceuxlà de n'en faire jamais, puisque les uns acquièrent beaucoup de gloire en se diverti&^sant, et que les autres se tuent pour