I. Histoire de France. ÉcldirciMemeoU à la fuiU du livre IV
textes l'enivraient *. » Le roi lui donna une prouve de confiance personnelle, en le choisissant pour enseigner Thistoire à la princesse Clémentine. Il s'attacha à cette autre fille de roi, comme il l'avait fait pour sa première élève. Éloigné d'elle pendant qu'il parcourait la France, pour préparer cette magnifique description de nos provinces qu'on admire dans le second volume de son Histoire, il lui écrivait des lettres qu'elle avait soigneusement conservées et qui. dit-on, méritaient de prendre place parmi les œuvres du maître. Elles ont disparu dans le pillage des Tuileries en Février. On comprend que Miclielet, en dépit de ces relations, ail gardé des sentiments répubhcains. Ge qui est vraiment étrange, c'est la facihté avec laquelle il admettait les calomnies les plus absurdes contre les deux royales familles qu'il avait vues de si près, a Vous qui les avez vus de
1. Discours prononcé au nom de l'Académie des sciences morales et politiques sur la tombe de Michelet, le 18 mai 1870.
MICIIELET. ISl
près, lui disait-on un jour, comment croyezvous H ces sottises? — Ces gens-là, réponditil, n'ont jamais mis leur confiance en moi. » Ce n'était pas, comme on semble l'avoir cru, de l'orgueil blessé. Il voulait dire qu'il n'avait été qu'un passant, et qu'il n'avait rien vu, excepté l'amour d'un père et d'une mère pour leur enfant : ne voir que cela, c'est ne rien voir ; on peut être un bon père et un mauvais roi. Michelet, dans ce petit coin de la cour, où il avait été appelé comme professeur et non comme ami, gardait intactes les opinions républicaines qu'il tenait de son père. Il était comme ce fleuve qui traverse un lac sans s'y mêler, et conserve au sortir de là la couleur de ses eaux. J'affirme qu'il admettait ces odieuses, ces ridicules calomnies, puisqu'il les répète. Il les croit, il est sincère. 11 subit les conséquences de ses impressions et de ses passions. Tel nous le voyons dans la vie, tel il sera dans l'histoire. Son caractère le condamne à être injuste, en dépit de sa volonté.
181 MIGNKT, MlCHRLKt, HENRI MARTIn!
Il publia vers celte époque Y Introduction à r histoire universelle. Dans cet opuscule « d'un vol rapide, d'un incroyable élan », c'est lui qui parle ainsi *, il reprend la théorie de Vico sur les trois âges qui se répètent sans cesse dans l'éternel mouvement de Tliumanité. Il annonce tout un cercle d'études qu'il se propose de parcourir, et dont cette ////roduction est comme la préface philosophique.
Avant d'entreprendre Thistoire de son pays, il veut raconter d'abord celle de la puissance romaine qui lui paraît le nœud du drame immense dont la France dirige les péripéties.
Ses deux volumes sur la République romaine parurent en 1831, quelques mois après V Introduction à l'histoire universelle. Il y travaillait depuis 1828, et avait passé à cette époque quelques mois en Italie pour préparer ses matériaux.
Ce n'est au fond qu'une esquisse, où les faits sont indiqués plutôt que racontés, où la
{. Histoire de France, préface de 4869.
MICHKLKT. 1<J
société romaine n'est pas étudiée dans ses détails, comme on avait droit de l'attendre de lui. On trouve dans ces deux volumes les grandes qualités de son style. Ou y trouve aussi la preuve qu'il avait la qualité la plus rare et la plus nécessaire de l'histoire, surtout quand il s'agit de Thistoire de l'antiquité, où les matériaux ne foisonnent pas comme pour l'histoire moderne : le génie de la divination. Il devance Mommsen en beaucoup de points ; c'est-à-dire que, ce que le grand investigateur devait trouver, lui le devine.
Deux ans après, en 1833, laissant son Histoire romaine à moitié chemin, et renonçant là écrire Y Histoire des empereurs^ il publiait les deux premiers volumes de V Histoire de France. Je dois pourtant mentiouner encore, dans cet écrin si riche de Michelel, où les œuvres abondent, les Origines du droit français^ un livre qu'il regardait comme très érudit et très profond. Je ne veux pas en discuter l'érudition; mais on peut, sans injustice, en contester la profondeur. Il semble
qu'on parcoure des noies préparées pour un cours de droit coutumier, et qui n'y ont pas trouvé place. Il y a dans ce livre une idée qui vaut quelque chose, mais qui n'est pas réalisée. On a dit qu'elle appartenait à Jacob Grimm, pour lequel il professait d'ailleurs une grande admiration. Cela n'est pas exact.
Grimm, au contraire, en faisait hommage c^ Michèle t et louait le don de pénétration qui, disait-il, se révélait à chaque page. Je reviens aux deux premiers volumes de V Histoire de France. On l'a accusé d'avoir abandonné son premier plan, parce qu'il était pressé d'arriver, par Y Histoire de France^ à la popularité. Il fit de même, ajoute-t-on, quand il arrêta brusquement V Histoire de France^ après la Réforme, pour écrire ï Histoire de la Révolution. Je dirais plutôt qu'il suivait le mouvement de son esprit, toujours impatient d'avancer. Même dans son Histoire de France, il y a des chapitres entiers qui ne sont que la transcription de ses notes. On voit qu'il se hâte pour arriver à quelque sujet de prédilection,
et l'étudier, le raconter avec le soin et les développements nécessaires. Ce qu'on prend pour une concession est du dédain. Il changeait de sujet, non parce qu'on demandait du nouveau, mais parce qu'il lui en fallait, h lui. Michelet est essentiellement un esprit ailé.
Quoiqu'il aimât l'érudition et qu'il fût capable, s'il l'avait voulu, de prendre une des premières places parmi les érudils, son imagination l'en empêcha. Elle ne lui permit jamais de s'attarder sur une question, et c'est elle aussi qui ne lui permit pas de s'attarder sur un livre. 11 entendit un jour une voix qui criait : « La France ! » Et un autre jour, une voix qui lui criait : « La Révolution! » C'est la même voix qui lui inspira plus lard d'écrire l'Oiseau et le Prélre, et tous ces innombrables petits volumes, dont il a fait une bibliothèque de merveilles, à côté de la merveille principale, qui est V Histoire de France.
Les deux premiers volumes ont paru en 1833, le dernier en 1867. Cela fait bien une
13rt M[GNET, MICHKLET, HKNRI MARTIN.
période de quarante ans. Michelet s'en vante : « J'ai travaillé quarante ans à ce livre. » Il y a bien eu quelques interruptions, quelques digressions. Une interruption de dix ans pour écrire V Histoire de la Révolution. Des pamphlets, des livres sur la femme, des livres sur riiistoire naturelle ; le cours du Collège de France. Michelet veut dire que, pendant quarante ans, V Histoire de France a été sa préoccupation principale, sinon unique. Il s'arrête quelquefois en chemin pour écrire une explication de ce qui précède, ou une grande note philosophique ; un commentaire plutôt qu'une rectification. S'il lui arrive de faire une nouvelle édition, il ne change pos le texte ; il ajoute des préfaces. Il dit avec orgueil : (\ Il n'y a rien à changer. »
« La continuité est le signe de la vraie vie. La plus sévère critique, si elle juge l'ensemble de mon Hvre, n'y méconnaîtra pas ces hautes conditions de la vie. Il n'a été nullement précipité, brusqué ; il a tout au moins le mérite de la lenteur... Ce qui n'est pas
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moins rare dans un travail de tant d'année», c'est que la forme et la couleur s'y soutiennent. Mêmes qualités, mêmes défauts. Si ceux-ci avaient disparu, l'œuvre serait hétérogène, discolore, elle aurait perdu sa personnalité*. »
Il a raison. Il est lui-même, il est le môme dans le premier et dans le dernier volume, avec tout son pouvoir de résurrection. Il est (rès vrai qu'il rend tous les siècles vivants, qu'il les voit, et qu'on les voit. On les voit parses yeux, on les voit en lui. Jamais il ne disparaît de la scène ; on ne le quitte pas un instant. C'est son histoire, c'est sa psychologie, comme c'est Thisloire et la psychologie de la France. « Je n'eus de maître que Vico... L'immanité qui se crée... Je restai à bonne distance de^ doctrinaires, majestueux, stériles, et du grand torrent romantique de l'art pour l'art. J'étais mon monde en moi.
J avais ma vie, mes renouvellements et ma
i. Préface, i809.
fécondité; mais mes dangers aussi. Quels?
Mon cœur, ma jeunesse, ma méthode ellemême, et la condition nouvelle imposée à rhisloire : non pas de raconter seulement ou juger, mais d'évoquer, refaire, ressusciter les âges. Avoir assez de flammes...* »
Les flammes ne lui manquèrent jamais, ni la jeunesse, qu'il appelle un danger, et qui lui fut fidèle jusqu'au dernier jour. Mais il eut, comme il disait, ses renouvellements. Il était passion plutôt que raison, par conséquent plus variable qu'immuable. De grandes catastrophes sévissaient autour de lui, de grands tourbillons passaient ; il avait sa grande part des joies et des colères publiques, dans la vieille histoire qu'il raconte, ou dans les frissons de l'histoire à laquelle il était mêlé. Lui-même, en étudiant, ou en vivant, ce qui pour lui est la même chose, il apprend; donc il se transforme.
C'est lui qui a dit :
i. Uisloire de France^ préface de 4869.
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« L'histoire fait Thistorien. Mon livre m'a créé. Ce fils a fait son père. »
Il y a, entre son livre et lui, une telle identité, qu'en lui faisant ses adieux, après l'avoir teroiiné, il croit dire adieu à la vie. « J'ai pris rhistoire pour la vie. La voici écoulée. Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Ah ! que demanderais-je, chère France, avec qui j'ai vécu, que je quitte à si grand regret!
Dans quelle communauté j'ai passé avec toi quarante années (dix siècles) ! ... Je travaillais pourtoi, j'allais, venais, cherchais, écrivais. Je donnais chaque jour de moi-même tout, peut-être encore plus... '. »
Pendant ces quarante ans, il a modifié son plan, ses idées. J'ajouterai ce mot, qu'on ne dirait de nul autre : qu'il les a modifiées peut-être sans le savoir. Comme il est toujours dans le feu de l'action, il a le temps de penser sans doute ; le temps de réfléchir et de s'arrêter, jamais !