Histoire de France^ préface de
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à l'Académie des sciences morales et politiques. Il se présenta à cette dernière Académie pour remplir la place du comte Reinhard. Le hasard me fit assister à sa visite de candidat chez Victor Cousin. 11 fut reçu avec une politesse hautaine et un dédain mal déguisé- Orgueil contre orgueil, Michelet ne recula pas d'une semelle. A peine fut-il dehors que l'autre se mit h l'arranger à sa façon. Il excellait à mettre une réputation en pièces. Mais il perdit sa peine ce jour-là.
Toute la jeunesse faisait des vœux ardents pour Michelet. 11 nous semblait que nous arrivions avec lui.
Michelet, à force de se séparer, de dire son avis sur les choses et les personnes, et de le dire aussi sur lui-môme, s'était fait de nombreux ennemis. Il fut nommé pourtant, heureusement pour l'Académie * . Mais il est temps de revenir à ses travaux, à sa vie intellectuelle.
\, Le 24 mars 1838.
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On se rappelle qu'il était né en 1798, dans un temps où le culte était seulement toléré.
Son père ne l'avait pas fait baptiser. Cette situation préoccupa Michelet au moment où il entrait sérieusement dans la vie. Il demanda et reçut le baptême à dix-huit ans. Il ne devint pas chrétien pour cela. Il s'est vanté lui-même de n'avoir jamais communié. Il avait des sentiments rehgieux, qu'il conserva toujours, et une sorte de tendresse instinctive pour la religion cathoHque. « J'y suis né, »
disait-il. Quand il disait plus tard que les salons demi-calholiques des amis de Chateaubriand auraient été pour lui un piège dangereux, il songeait sans doute à cette inclination secrète et involontaire. Les amis de Chateaubriand, en l'appelant, et quelques années après, Frayssinous, en lui donnant un poste de suprême confiance, ne se trompaient qu'à demi.
Michelet cherchait sa voie. Il fit quelques traductions de Reid et de Dugald Stewart qu'on a trouvées dans ses papiers; un
mémoire, également resté inédit, intitulé :
Histoire de la civilisation par F histoire des langues. Il écrivit pour la Biographie wiiverselky un article sur Zénobie, reine de Palmyre \ tout cela sans importance. Sa vocation pour rhisloire s'était déclarée de bonne heure, lorsqu'il errait, encore enfant, dans le musée des Monuments français. « C'est dans ce musée, disait-il, et nulle autre part, que j'ai reçu d'abord la vive impression de l'histoire. Je remplissais ces tombeaux de mon imagination, je sentais ces morts à travers les marbres, et ce n'était pas sans quelque lerreur que je pénétrais sous les voûtes basses oîi dormaient Dagobert, Chilpéric et Frédégonde. » n publia d'abord des Tableaux chronologiques d'histoire moderne qui ne sont que les cahiers d'un professeur, et donna, en 1827, une traduction abrégée de \^ Science Nouvelle de Vico. Ceci est plus sérieux, au moins
1. Voir, sur ces premiers travaux de Michelel, un article de M. Cocliut dans la Revue des Deux Mondes, février iS^L
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comme indicalion des tendances de son esprit.
Vico n'a pas créé la philosophie de Thisloire. Il n'est pas le premier qui ait prétendu soumettre les événements aune logique supérieure à la volonté des hommes. Peut-être est-il le premier qui ail systématiquement diminué la part des hommes d'élite dans la conduite des foules, et qui les ait ramenés, de la condition d'initiateurs, à celle de serviteurs. Pour lui , les hommes et les faits perdent, pour ainsi dire, leur qualité concrète, et ne sont plus, les premiers, que des mythes, et les seconds, que des symboles. L'humanité se crée elle-même, par l'action continue ou concordante des volontés. Elle traverse, dans son développement, trois âges: Tâge divin, où l'homme, encore enfant, croit voir un Dieu dans chacune des forces de la nature ; l'âge héroïque, où l'humanité reprend la place qui lui appartient, mais en s'identifiant avec les héros et en s'absorbant en eux ; l'âge humain, où la société humaine est organisée
par la science, les arts, les lois, l'industrie et le commerce. Après avoir parcouru ces trois âges par une suite de progrès constants, rhomme recule jusqu'à ses débuts, en suivant à rebours les mêmes chemins, pour remonter encore, dans une oscillation éternelle, comme la mer ne cesse de couvrir et d'abandonner ses rivages. Ce système parut à Michelet le dernier mot de la science. « Je suis né de Virgile et de Vico, » disait-il.
Son premier succès, qui fui très grand, est le Précis d'histoire moderne^ publié la même année que Vico (1827). Michelet y met à profit toutes les découvertes nouvelles; mais elles sont ici pour la première fois résumées, condensées et appropriées aux besoins de l'enseignement. Ce qui est propre à Michelet, c'est ce qui lui a fait souvent défaut dans des ouvrages plus étudiés : la composition. L'ensemble est si bien compris, que l'histoire des dififérents peuples se déroule sans confusion et dans l'enchaînement le plus lumineux.
Rien n'est omis de ce qu'il importe de savoir;
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rien n'est mentionné de ce qui peut être laissé dans Fombre sans altérer la vérité du tableau. S'il entre parfois dans quelques détails, il sait choisir, avec un art consommé, ceux qui donnent à ses récils ou h ses descriptions tous les caractères de la vie. La griffe du lion s'y retrouve aussi, principalement dans les portraits, qu'il fait courts et saisissants. L'ouvrage entier est déjà d'un maître ; mais à certaines pages et à certaines envolées on devine, on pressent un grand maître.
Frayssinous le nomma aussitôt maître des conférences d'histoire et de philosophie à l'École normale, et crut avoir fait un grand coup dans l'intérêt de ses idées. Michelot s'était fait baptiser dix ans auparavant. Il élait membre de la Société des bons livres.
Sa vie d'intérieur et de travail était un modèle. A quelques années de là, M. de Vatimesnil nomma M. Guigniaut directeur de l'École normale. M. Guigniaut effrayait quelques esprits ; M. de Vatimesnil les rassura. « Il y
a là, dit-il, un jeune maître de conférences, imbu des saines doctrines politiques et religieuses, et dont rinfluence combattra la sienne. »
Cette anecdote, que je trouve dans l'excellente notice de M. d'Haussonville, est piquante pour ceux qui, comme moi, ont suivi en même temps les cours de M. Guigniaut et de Michelct à TÉcole normale. M. Guigniaut paraissait la sagesse même; il fallait être très habile pour découvrir tout au fond de ses périphrases Tindépendance réelle do sa pensée. Michelet, au contraire, était tout expansion. Pour la religion, il avait ses jours d'approbation enthousiasie et ses jours de critique sévère ; sans contradiction cependant, mais suivant le sujet qu'il avait à traiter. Nous n'en étions ni surpris ni choqués; au contraire, cette indépendance dans les deux sens nous charmait comme une preuve de la supériorité de son esprit. En politique, quoique Michelet n'allât jamais dans ses leçons jusqu'à l'histoire contempo-
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raine ni même jusqu'à 1789, son opinion se faisait jour à chaque instant, et nous savions que, tout en acceptant en principe la révolution de 1830, il était loin d'approuver le gouvernement qui en était sorti. Nous étions là quelques républicains, deux ou trois ; de ces républicains qui regardent la politique de 1 793 comme une objection terrible contre la République ; et nous savions que nous avions avec nous deux de nos maîtres, Philippe Le Bas et Michelet. M. d'Haussonvilie raconte, comme une histoire ou une légende, que, voyant du seuil de l'École normale, alors située dans la rue Saint-Jacques, des bandes d'ouvriers et d'étudiants qui se rendaient au combat (juillet 1830), il s'écria d'un ton inspiré : « Faites l'histoire, nous l'écrirons! » A l'École, nous avons toujours tenu le mot pour authentique. C'est bien là Michelel.
Nous lui en savions tous un\gré infini; car il n'y avait pas de dissidents à l'École normale, au moins sur la révolution de Juillet. Ceu\ mêmes que j'appelle républicains se rai-
liaient, comme La Fayette, à la meilleure des républiques. Je devrais plutôt dire qu'ils auraient été républicains, si on les avait garantis contre les Jacobins et la Terreur.
Michelet, après la révolution de Juillet, était le roi de l'École. Cousin, qui faisait un cours de philosophie en troisième année, n'était connu comme professeur que des philosophes, au nombre de trois ou quatre.
Michelet, en seconde année, avait toute la section des lettres, c'est-à-dire la moitié de rÉcole. Cousin et Michelet; nos imaginations n'étaient pleines que de ces deux hommes, qui s'honoraient réciproquement du dédain le plus parfait; l'un dans Téclat de toutes ses dignités et de toute sa gloire, l'autre à l'état de soleil levant. H ne nous en plaisait que davantage. Ampère, Jouffroy, Nisard et tant d'autres que nous aimions, que nous admirions, ne nous inspiraient rien qui ressemblât, même de loin, à la passion avec laquelle nous parlions entre nous des doctrines de Cousin et de Michelet, de leurs leçons, de
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leurs livres, de leurs conversations, de leurs gestes, des moindres propos qui leur échappaient. Les esprits les plus sérieux, les plus mesurés, que je pourrais nommer, étaient pour Michelet comme des amants pour une maîtresse. Il faisait deux leçons par semaine, ou, pour mieux dire, une leçon et une causerie. La leçon était bien faite. A moins qu'elle ne touchât à quelque problème très discuté parmi les savants, il supposait toujours que les faits étaient connus. Il s'attachait à les juger, à montrer leur origine, leur enchaînement, leur^ conséquences. Il faisait de la philosophie sur Thistoire. Tout n'était pas juste, il s'en faut bien; tout était fait pour ouvrir des horizons et susciter des pensées. On sentait qu'on était plus capable après ravoir entendu. Quelquefois ses vues nous paraissaient si nouvelles, que nous étions comme des voyageurs qu'on aurait transportés tout à coup sur un sommet d'où se découvrent des espaces immenses. C'était surtout la petite leçon qui nous charmait.
Nulle suite, nul enchaînement; il ne s'astreignait même pas à un sujet. Nous sûmes plus tard que cet imprévu était un peu arrangé ; il n'y paraissait presque pas. Il s'adossait à la cheminée ; nous étions debout autour de lui, et il parlait de toutes choses pendant près de deux heures avec une verve, et une simplicité, et un enthousiasme, et des tendresses, et des bonheurs d'expression qui nous faisaient goûter l'une après l'autre toutes les joies de la pensée. Tout ce qu'il décrivait, on le voyait. Toutes les émotions qui l'agitaient, nous les ressentions. Il avait de la gaieté ces jours-là. 11 n'a jamais été dupe de cette manie toute française qui exige qu'on soit très guindé, pour être très comme il faut. Il se mettait à l'aise dans ses livres comme chez nous. Voyez de quelle façon, dans son livre de la Femme ^ il raconte l'aventure déplorable de la fille de Loth. Elle est si lente à quitter la vieille cité qui s'écroule sur sa tête, que l'ange la prend par le bras, la traîne, et, avec tout cela, elle trouve
encore moyen de n'avancer point, disant :
u Attendez seulement que j'aie remis mon soulier. — Nous n'avons plus le temps, ma belle. Resle là en statue de sel, avec madame ta mère. » Il savait que les grands génies ont mis le rire à côté des larmes, semblables à la nature, qui sourit après les orages. Ses vieux élèves se rappellent encore maintes anecdotes qui viennent de lui, et qui les réjouissent comme au premier jour. Mais qui les dirait comme lui, dans cette langue si pure et si familière, qui s'élevait si haut quand il le fallait, qui s'abaissait au\ détails les plus simples sans jamais devenir vulgaire, qui souvent laissait deviner plus qu'elle ne disait, hardie comme sa pensée, et pourtant correcte, tout ornée, comme il convenait à une conversation d'École normale, de citations grecques et latines, sans une ombre de pédanterie? Quelle erreur de s'imaginer que l'on connaît l'enseignement de Michelet parce qu'on l'a entendu au Collège de France ! Il ne lui fallait pas de chaire ni de tréteaux.
Sa voix ne valait rieD pour les grands amphithéâtres. Là-bas, il se croyait obligé d'être sublime. Avec nous, il n'était qu'adorable.
11 avait un défaut, qui était un malheur pour lui et pour nous : c'était une susceplibihté extrême, qui tenait à toute sa nature intellectuelle et morale, beaucoup aussi à son passé, à la manière dont il avait été élevé et dont il vivait. Il voulait être aimé de ses élèves, il était bienveillant pour eux : on en trouve la preuve touchante dans ses livre?, où il cite, avec éloges, des écrits, même médiocres, pour récompenser ou susciter uu effort; mais si un mot, un geste lui avait déplu, il se croyait en face d'un ennemi, et, le préjugé une fois formé, il n'en revenait jamais. Il en souffrait; c'est l'histoire de toute sa carrière. Cet écrivain, qui a commis tant d'injustices, a toujours voulu être juste. 11 a toujours voulu aimer, et surtout être aimé, et il a repoussé bien des cœurs qui s'offraient.
Il avait été choisi pour donner des legons
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à la fille du duc de Berry, qui a été depuis la duchesse de Parme. Elle n'avait que huit ans. 11 se prit pour elle d'une tendresse paternelle. Il fut convenablement traité sous la monarchie de Juillet, puisqu'il devint professeur au Collège de France, et chef de la section historique des Archives, situation la plus enviable pour un historien. Il a raconté lui-même avec quelle émotion il pénétra dans ces longues galeries. « Je ne tardai pas à m'apercevoir, dans ce silence apparent, qu'il y avait un mouvement, un murmure qui n'était pas de la mort. Ces papiers, ces parcliemins laissés là depuis longtemps, ne demandaient pas mieux que de revenir au jour.
Ces papiers ne sont pas des papiers, mais des vies d'hommes, de provinces, de peuples.
Si on voulait les écouter tous, comme disait le fossoyeur au champ de bataille, il n'y eu aurait pas un de mort *. » On reconnaît là Thistorien dont Bersot a pu dire : « Les