‹ Mignet, Michelet, Henri MartinChapitre 13 sur 44 · I . Histoire de France, liv. IV, ch. v · texte numérisé non relu

I . Histoire de France, liv. IV, ch. v

été sacré à Paris; il croit que le roi de France gouverne paisiblement ses bons vassaux de Bourgogne et de Bretagne, qu'on parle à Rennes et à Toulouse la même langue qu'à Paris, et que le roi Jean n'était pas de sa personne à la bataille de Poitiers. Mais avouez que, si ce maître historien n'a pas la première vue, il a terriblement la seconde. Il se joue des détails, mais il est le maître de l'ensemble. Tout à coup, quand il a montré la France désolée, ruinée, perdue; sans argent, sans soldats, sans foi, sans unité, sans honneur; quand il est effrayé lui-môme de la tragédie qu'il raconte, ou quand il commence à se dire qu'il va trop loin, que de pareils récits sont trop accablants, que l'âme humaine ne peut les supporter, le génie de la France lui amène Jeanne d'Arc, une héroïne faite pour lui : car elle est à la fois histoire et légende ; elle est le peuple dans sa faiblesse et dans sa force, dans sa foi et dans sa clairvoyance; elle part des derniers rangs, elle triomphe au nom de Dieu et de la France, et elle disparaît

dans un bûcher entre le ciel et la terre, éternel objet d'admiration, de pitié et d'amour.

On a pris ce livre, on Ta séparé de la grande histoire, on Ta répandu à profusion dans les écoles, on ne Fy répandra jamais assez. C'est la rédemption de la France, c'est à cette source qu'il faut s'abreuver d'héroïsme et de patriotisme. Avoir écrit ce livre, avoir été digne de l'écrire, c'est une grande époque dans la vie d'un homme.

Michelet est plein d'admiration et de pitié pour le moyen âge ; de pitié pour sa misère, d'admiration pour sa résignation et ses efforts. Le monde était alors menacé par la barbarie sous sa double forme, l'ignorance et l'oppression. Qui le sauva de l'oppression? Le roi, en soumettant la féodalité à son autorité d'abord, à la loi ensuite. Et qui le sauva de l'ignorance? L'Église qui, seule, avait une doctrine, et qui conservait le dépôt de la science et des arts. Voilà, sur le moyen âge, des opinions orthodoxes, bien dignes d'un homme qui s'était fait baptiser à dix-huit ans,

qui, chaque année, faisait dire une messe à l'anniversaire des funérailles de sa femme, qui était professeur de princesses et membre de la Société des bons livres, et qui, dans sa thèse pour le doctorat, esquissant le portrait du parfait biographe, écrivait cette phrase un peu étrange, même à cette époque, sous la plume de Michèle t : « Rehgieux adorateur des dieux immortels, il les rappellera à chaque instant dans ses écriis, de crainte de nous décourager en peignant si souvent le juste malheureux. » A lire ce Michelet-là, on se prend à penser que M. de Vatimesnil avait eu raison de dire qu'il servirait de conti'epoids à M. Guigniaut. Il y a, dans cette première moitié de V Histoire de France, des pages que n'aurait pas désavouées Chateaubriand. On les citait beaucoup alors, pour les louer, et on les a beaucoup citées depuis, pour les opposer à l'autre Michelet, à celui que je vais vous montrer tout à l'heure, et à qui l'Église a fait une si rude guerre. Elles sont dans toutes les mémoires.

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Victor Hugo lui-même, dans sa prose immortelle, n'a pas mieux compris et mieux célébré Fart gothique. « L'esprit fut l'arlisan de son enveloppe de pierre, il la façonna à son usage, il la marqua en dehors, en dedans, de la diversité de ses pensées; il y dit son histoire, il prit bien garde que rien n'y manquât de la longue vie qu'il avait vécue; il y grava tous ses souvenirs, toutes ses espérances, tous ses regrets, toutes sss amours. Il y mit, sur cette froide pierre, son rêve, sa pensée intime. Dès qu'une fois il eut échappé des catacombes de la crypte mystérieuse où le monde païen l'avait tenu, il la lança au ciel, cette crypte : d'autant plus profondément elle descendit, d'autant plus haut elle monta. L'esprit, quoi qu'il fasse, est toujours mal à l'aise dans sa demeure ; il a beau l'étendre, la varier, la parer : il n'y peut tenir, il étouffe. Non, toute belle soyez-vous, merveilleuse cathédrale, avec vos tours, vos saints, vos fleurs de pierre, vos forêts de marbre, vos grands christs dans leur auréole

d'or, vous ne pouvez me contenir. Au delà de Fautel, dressons un autel, un sanctuaire derrière le sanctuaire. . . \ » Déjà, dans V Introduction à r histoire universelle, il avait célébré ce long miracle du moyen âge, cette merveilleuse légende dont la trace s'efface chaque jour de la terre et dont on douterait dans quelques siècles, si elle ne s'était fixée et comme cristallisée pour tous les âges dans les flèches et les aiguilles, et les roses, et les arceaux sans nombre des cathédrales de Cologne et de Strasbourg, dans les cinq mille statues de marbre qui couronnent celle de Milan. « En contemplant cette muette armée d'apôtres et de prophètes, de saints et de docteurs échelonnés de la terre au ciel, qui ne reconnaîtra la Cité de Dieu élevant jusqu'à lui la pensée de l'homme? Chacune de ces aiguilles qui voudraient s'élancer, est une prière, un vœu impuissant arrêté dans son vol par la tyrannie de la matière. La

1. Histoire de France éclaircissements à la suite du livre IV.

flèche qui jaillit au ciel d'un si prodigieux élan, proteste auprès du Très-Haut que la volonté du moins n'a pas manqué... »

Il n'est pas moins éloquent quand il parle des croisades. « Dans les extrêmes misères du moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de Jérusalem. Cette grande voix qui, en Tan mille, les avait menacés de la fin du monde, se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait.

Le bruit courait que la puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait que d aller devant soi par la grande route que Charlemagne avait, disait-on, frayée \ »

N'est-ce pas Michelet qui a dit: « J'ai embrassé de bon cœur la croix de bois qui s'élève au milieu du Colisée... Je vous en prie, ohl dites-le-moi, si vous le savez, s'estil élevé un antre autel? » Et n'est-ce pas lui encore qui a écrit ces paroles : « Toucher au

i. Ilisloirejit' France^ liv. IV, eh. m.

christianisme! ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le connaissent pas*. »

Il serait bien facile de mulliplier les citations dans le même sens. En voici une qui a été faite très souvent, et que je ne puis omettre. On sait quel enthousiasme s'empara de Michelet, pour « le bonhomme de Wittemberg (c'est Luther), dans lequel il y avait tout ensemble un enfant et un lion* ». Il l'a tant aimé, qu'il s'est donné la peine de publier ses Mémoires en deux volumes, puis en trois volumes avec des appendices. 11 le loue, entre autres mérites, d'avoir eu la joie^ qui est le signe du génie et de nous avoir appris à chanter. Il vient de dire que Luther a combattu la liberté dans sa doctrine, et que pourtant, dans la pratique, il l'a fondée; que le monde la lui doit. Et il ajoute : « Cette dette payée à Luther, nous ne craindrons pas d'avouer que nos sympathies les plus fortes ne sont pas de ce côté. On ne trouvera point

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