Ibid
ici rénuméralion des causes qui rendirenl la victoire du prolestanlisme inévitable. Nous ne montrerons pas, après tant d'autres, les plaies d'une Église où nous sommes né, et qui nous est chère. Pauvre vieille mère du monde moderne, reniée, battue par son fils, certes, ce n'est pas nous qui voudrions la blesser encore. Nous aurons occasion dédire ailleurs combien la doctrine catholique nous semble, sinon plus logique, au moins plus judicieuse, plus féconde et plus complète que celle d'aucune des sectes qui se sont élevées contre elle... Chaque ruisseau pourrait dire à l'Océan sans doute : Moi, je viens de ma montagne, je ne connais d'autre eau que la mienne. Toi, tu reçois les souillures du monde. — Oui, mais je suis l'Océan. »
Ces déclarations, qui revenaient sans cesse sous la plume de Michelet et dans son enseignement, ne passaient pas sans soulever des orages dans son propre parti, et parmi ses plus proches disciples. Le parti encyclopédiste, refoulé un instant par le besoin de
croyances qui se manifesta au sortir des années terribles, par le Génie du Christianisme, et par les protestations des romantiques en faveur des arts religieux, était resté vivant et puissant. Il fallait du courage à Miclielet pour le braver. Le courage le plus difficile et le plus méritant est celui qu'on a contre ses voisins. Chaque parole d'apologie qui lui échappait soulevait autant de colères dans sa propre armé<^, que d'acclamations dans le monde chrétien.
Tout à coup, lorsque Michelet, arrivé au milieu de sa carrière, était en pleine possession de ?on talent et de sa gloire, il se produisit, dans ses idées et ses sentiments, une crise. D'apologiste, il devint adversaire. Et, comme il ne fut jamais l'homme des tempéraments et des demi-mesures, après avoir été lyrique dans l'apologie, dans Tattaque il fut sans pitié. Cette transformation est certainement le plus grand événement de sa vie :
elle est un événement dans notre histoire litt'^rairo et philosophique. On on a chorché
la cause; et de même que Michelet, pour expliquer les deux hommes qui, selon lui, se sont succédé dans Louis XIV, s'était écrié :
« C'est la fistule ! » — pour expliquer les deux hommes qui se sont succédé dans Michelet on a dit : « C'est Des Carets. »
Des Carets, malgré le bruit qui se fit un instant autour de son nom, n'était qu'un comparse. Son pamphlet * n'était qu'un incident retentissant mais éphémère dans la lutte chaque jour grandissante entre la libre pensée et les doctrines ultramontaines. Le chef illustre de cette campagne contre toutes les idées modernes (Louis Veuillot), combattu par le plus grand nombre des évoques, soutenu par quelques-uns, voulait ramener l'Église à l'intolérance absolue, et l'État à la servitude. Il mettait au service de sa cause une érudition assez courte, une colère superbe, une raillerie plus grossière que fine dans sa forme, mais au fond habile, clair-
i. Le Monopole universUairej 1843.
voyante, impitoyable, redoutable. La lutte conduite par lui devint générale. L'Université s'y mêla. La tribune en retentit. Que pouvait, que devait faire Michelet?
On a voulu voir dans la colère qui s'empara de lui Tefifet d'un orgueil froissé. Je comprends bien qu'il se sentit blessé dans son amour-propre, mais il le fut aussi dans ses convictions. En se défendant lui-même, il défendit une cause qu'il croyait juste.
Comment n*aurait-il pas été personnellement offensé? Il avait passé sa vie à glorifier le christianisme; et, quand il croyait avoir droit à des remerciements, il se voyait calomnié, traîné dans la boue. Il était insulté en bonne compagnie ; mais, dans son orgueil, il ne voyait que lui , et il croyait sincèrement que l'adversaire ne voyait et ne visait que lui. Il prenait la lutte à son compte. Il se sentit le droit de se défendre, et peut-être de se venger. J'admets cela, et je n'y trouve pas sujet de blâme. Mais, en même temps, ce qui relève et anoblit son rôle (j'y insiste par
esprit de juslice), il se crut le devoir de prendre en main la cause de la philosophie et de la Révolution, mal défendue par les pouvoirs publics.
Il aurait été moins blessé, il ne l'aurait pas été du tout, si on l'avait seulement accusé d'être un philosophe. Mais on l'accusait d'être un apostat, ce qui révoltait sa nature droite et loyale. On l'accusait par cela même d'avoir été catholique, ce qui commençait dès lors à lui paraître une calomnie très terrible, dont il avait besoin de se laver vis-à-vis des siens.
Il le (it surabondamment.
Il avait glorifié l'Église dans les premiers livres de son histoire, et il le raconte à sa façon, qui est une belle et étrange façon.
« J'avais une belle maladie qui assombrissait ma jeunesse. J'aimais la mort. Je menais une vie que le monde aurait pu dire enterrée, n'ayant de société que celle du passé, et pour amis les peuples ensevelis. Refaisant leur légende, je réveillais en eux mille choses
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évanouies ; certains chants de nourrice, dont j'avais le secret, étaient d'unefifet sûr. ATaccent, ils croyaient que j'étais un des leurs. Le don que saint Louis demanda et n'obtint pas, je l'eus : le don des larmes.
» Don puissant, très fécond. Tous ceux que j'ai pleures, peuples et dieux, revivaient. Cette magie naïve avait une eflîcacité d'évocation presque infaillible.
» Le singulier est là : c'est que le seul qui eût assez d'amour pour recréer, refaire ce monde intérieur de l'Église, c'est celui qu'elle n'éleva point, celui quijamais n'y communia, qui n'eut de foi que l'humanité même, nul Credo imposé, rien que le libre esprit *. »
On avait pris de l'admiration pour de l'adhésion. Oui, il y avait de Tadmiration dans les passages dont les catholiques s'étaient tant félicités autrefois, mais d'adhésion, pas la moindre trace : « Je n'avais évoqué que des fantômes. »