I. La Wfornh\ Note à la suite de la Préface de \^V
chelet ajoute: « Cela n'élonne pas, quand on connaît Thisloire des rois. » 11 livra la bataille de Pavie en étourdi. Il mérita de la perdre.
La France fut prisonnière par lui et avec lui. Vaincu, il ne comprit pas son devoir; il s'obstina à vivre et montra la France sous le bâton des étrangers. 11 devait au moins abdiquer, dit-il. Il abdique. C'est, dit Michelet, qu'il se sentait perdu. Sa sœur lui imposa l'abdication. Les événements le dispensèrent de la rendre publique. Il n'aurait pas manqué de la reprendre, comme, une fois sorti des griffes de Charles-Quint, il reprit la parole qu'il lui avait donnée. Il passa la fin de sa vie à faire des brûlements d'hérétiques, sauf quelques intervalles, où l'influence de sa sœur, ellemême à demi huguenote, prévalait. Son dernier acte fut de se livrer à Charles-Quint et à l'Église catholique, par le traité d'Aigues- Mortes.
Voilà ce que Michelet fait du roi de la Renaissance. Il n'a guère que des injures pour Charles-Quint et François V\ Pour la
MICHKLET. t37
Réformation, c'est autre chose. Où est le temps où Michelet disait: « Je suis pour rÉglise catholique contre le protestantisme? » Tout son volume sur la Réformation est une apothéose de Luther.
» Le bonhomme de Wittenberg passa par l'école, l'église et le couvent, trois degrés du suicide.
» Il eut l'éducation du temps, celle de la bassesse et de la peur.
» C'était une sorte de bagne où l'on n'entendait que le fouet. Luther l'avait cinq fois par jour.
» 11 vit le peuple mangé de ses prêtres, dévoré de ses nobles et sucé de ses rois, n'envisageant rien après cette nuit de soufiTrances et s'ôtant le pain de la bouche pour acheter à des fripons le rachat de l'enfer.
» Luther eut pitié du peuple.
» Le moyen âge ne chantait pas. L'Église perdit le rythme avec Grégoire le Grand, et elle ne le retrouva pas pendant mille ans.
Elle reste au plaia-chant, c'est sa condamuation.
» Luther est un loliard, le chanteur, non du chant étouffé à voix basse, mais d'un chant plus haut que la foudre. Dans sa voix héroïque rayonnent le soleil et la joie.
» joie bien méritée ! Et que ce grand homme avait bien raison d'être joyeux, après avoir déhvré le monde * !
» Il a beau nier, en théorie, la liberté, il la donne, il la crée. Le peuple entend mieux qu'on ne dit; il prend Tair plus que les paroles. Quand, de sa voix tonnante, Luther criait : « L'homme n'est rien ! >j le peuple entendait : « L'homme est tout ! »
» Qui n'adorerait Luther, en le voyant, le soir, pour se reposer de sa journée, enseigner les petits enfants !
» C'est lui qui fonde la famille (qui est toul), en détruisjyit la famille h trois, où le tiers, un intrus, est le maître.
\ . La Ré forme j cb. v.
MirHKLET. 239
» 11 abandonne la confession, la chose qui fait la force du prêtre et sa très intime joie, la chose pour laquelle tout jeune homme se fera prêtre (savoir le secret de la femme).
» Je vous dis, en vérité, que cet hommelà, du prêtre, n'a eu que Thabit. Où trouveral-ou jamais un homme ayant cette puissance qui veuille s'en dépouiller?
» Salut, homme vraiment innocent, sijnj)lo, d'un profond cœur d'enfance * ! w
On pense bien que Michelet n'oubh'e pas les sublimes artistes. Michel- Ange est le premier dans son cœur. « Il mit quatre ans ^i fiiire la chapelle Sixtine. J'en ai mis trente h l'étudier. » 11 lui sacrifie presque Raphaël. Albert Diirer est aussi un de ses grands hommes. Je me souviens qu'en 1834 il nous apporta à l'école une belle épreuve de la Mélancolie, et nous fit une admirable, une étincelanle leçon sur Albert Durer et sur l'Allemagne. L'Allemagne était un de ses
1, La Réforme j ch. vi.
?40 MIGNET, MICUELET, HENHI MARTIN.
grands amours. 11 Taimait parce qu'elle était protestante. Mélanchthon, disait-il, a fait TAllemagne. « Race innocente de bons et véritables patriotes ! Ils ne savent pas combien nous sympathisons avec eux ! Combien nous leur savons gré de ce grand cœur pour leur pays! Vaines barrières !' Eh! croient-ils donc que Molière, Voltaire ou Rousseau nous soient plus chers que Reethowen? »
En France, il aimait Rabelais et Montaigne ; Rabelais plus encore que Montaigne.
Rabelais avait la joie. 11 unissait en lui le génie de nos diverses provinces pour en faire un génie unique, qui était celui du peuple, folie apparente, sagesse profonde, raillerie immortelle, pleine de vérité et d'avenir.
C'était Tantichristianisme. Contre le moyeu âge, qui dit: « La nature est mauvaise, impuissante pour te sauver, » il disait : « La nature est bonne, ton salut est en toi. »
Le fds de François 1", ses petits-fils, sont tombés si bas, qu'ils Font relevé par le contraste. On lui donne le titre de grand parce
qu'on le compare. 11 ne le mérilait en aucun sens. Le héros de Michelet, au temps de la Ligue, c'est Coligny. 11 aurait mérité d'être du peuple; il en était par son âme. Michelet esl embarrassé pour condamner la Ligue; il la condamne, parce que c'est l'Espagne contre la France et parce que c'est la religion opprimant, étouffant le patriotisme, versant à flots le sang des huguenots avec l'approbation et la bénédiction du pape. D'autre part, c'est le peuple contre l'aristocratie, le peuple avec ses curés (curés de nom, tribuns de métier).
Le peuple? Non, ce n'est pas le généreux peuple que vous rêvez, Michelet; le peuple de France, armé pour la patrie et pour la justice. Celui-ci est aux gages de l'étranger; il assassine dans la nuit; il tue Coligny, votre héros. 11 faut le condamner résolument. Ce n'est pas le peuple; c'est la canaille.
Rend-il justice à Henri IV, à son courage, à son talent de capitaine, à sa belle humeur, à son esprit, à son gouvernement bienveillant, bienfaisant, exempt de faiblesse (je ne parle
Ï4t MIGNET, MICHKLRT, HENRI MARTIN.
pas de sa vie privée), à ses grandes vues de paix universelle? A peine. 11 ne peut lui pardonner d'être roi. Le roi lui cache le héros. Henri IV a dit lestement que Paris valait bien une messe. Une messe, ici, veut dire une apostasie. J'aimerais cette fidélité aux principes et ce dédain des résultats si Michelet s'y était tenu. A-t-il le droit de le prendre de haut avec Henri IV, lui que nous verrons, à propos du suffrage universel, condamner, dédaigner la politique de Tidéal et amnistier les moyens par le résultat ?
Louis XIII ne compte pas. Jugement impitoyable sur Richelieu. Et toujours des histoires d'alcôve. A mesure qu'il avance dans la vie et dans l'histoire, il est de plus en plus hanté par les chroniques scandaleuses. 11 nous a déjà dit, pour expliquer la bonté de Louis XII envers son peuple, qu'il en était, par son père. Ici, c'est autre chose:
Louis XIII voulait s'emparer d'un billet que mademoiselle de Hautefort tenait dans sa main; elle le mit dans son sein, ce qui ter-
IIICHELKT. 243
mina la querelle. Que serait-il arrivé si Louis XIII avait trouvé des pinces d'argent sous sa main pour le lui ravir? Les habiletés de Richelieu et de Mazarin ne sont pas con* testées ; elles sont rabaissées au niveau de Fintrigue. Il y a deux Louis XIV : le premier a la religion de la royauté, la force, Tautorilé, Téclat du succès; le second préside pompeusement à Tefifondrement de son pays.
Type achevé, sous ses deux incarnations, du despotisme insolent et brutal. Michelet nous avait donné deux François P' : avant et après l'abcès; et il nous donne deux Louis XIV : avant et après la fistule. Parmi les documents qu'il consulte le plus souvent, il y a les mémoires de Dangeau, ceux de Fagon : un valet et un médecin ; le procèsverbal des révérences et celui des lavements. Il ne veut pas voir la monarchie dans ses grandeurs ; il aime mieux la voir dans son ignominie que dans sa perversité, dans ses vices que dans ses crimes. « Une hilarité violente me prit. Rabelais et Voltaire ont
ri dans leurs tombeaux... Les dieux crevés, les rois pourris ont apparu sans voiles... De Médicis à Louis XIV, une autopsie sévère a caractérisé ce gouvernement de cadavres. »
Il est servi à souhait sous la Régence et sous Louis XV. Il voit pourtant dans la Régence comme un premier chapitre de la Révolution.
Louis XV, sous le règne de Louis XV, n'est rien. Ce règne, honteux, dépravé, immonde à la cour et chez les courtisans, est un grand règne pour le peuple; c'est, en réalité le règne de Voltaire et de Jean- Jacques. Là, une société qui disparaît dans la fange ; ici , le soleil levant. Louis XVI s'imagine qu'il va gouverner. C'estlà une de ses erreurs. Il n'est bon qu'à sceller de son sang la ruine de la monarchie. Il est dévot, il faut qu'il le soit: il faut même qu'il soit un samt. Tout périt avec lui : la monarchie et l'Église, et leur aUiauce séculaire, établie sur le mensonge, et qui a produit la décrépitude.
Plus il avance et plus il est fidèle à sa manie de multiplier les rapprochements inat-
tendus et d'expliquer les grands faits par des causes ridiculement disproportionnées. On n'a qu'à lire les têtes de chapitre : Molière et Madame, les Marquis proscrits, le Café, r Amérique, Manon Lescaut, Mort de Watteau.
11 était de même dans son enseignement, 11 nous a expliqué un jour que les Anglais étaient dans l'origine scrofuleux, irrésolus, de mauvaises mœurs, gouvernés par des intrigants.
Ils deviennent tout à coup robustes, hardis, positifs, les maîtres de TEurope^.Qui a fait ce miracle? Le bœuf et le pomerl En changeant la carte du restaurant, on a changé la carte du monde.
En vérité, puisqu'il voit ainsi le xyu!** siècle, pourquoi a-t-il écrit l'histoire delà Révolution avant cette histoire? L'explosion de 1789 venait si naturellement à la suite de tant de vexations et d'humiliations! On ne se serait étonné que d'une chose, c'est qu'elle vint si tard. Il résume l'histoire de la monarchie * en
i.VÉludiant.
ces termes : « Il ne reste d'elle qu'un nom, Henri IV, et deux chansons, la 5^//^ Gabrielle ^iMarlboTOUgh. »
Voilà bien des élrangelés dans ces onze derniers volurpes de ï Histoire de France. Les défauts ont augmenté, en grandeur et en nombre ; mais aucune des grandes qualités n a disparu, aucune n'a faibli. Pas un homme de bon sens ne dira : Il ne faut pas y toucher. Maïs pas un homme sincère ne niera que cette lecture Ta tantôt ému, tantôt exalté, qu'elle lui a fourni de nouvelles idées sur toutes choses, qu'il a vécu avec Michelet dans le commerce des grandes idées et des grands sentiments, qu'il s'est trouvé, tout à coup, en certains moments, inondé de clartés. Deslivres plus sages que celui-là, nous en avons en abondance. De plus lumineux et de plus éloquents, il n'y en a pas. Michelet est tout à fait au premier rang parmi nos grands écrivains.
Très souvent, quand on lit telle ou telle page, on ne peut s'empêcher de le haïr; et quand on ferme le livre, après l'avoir lu tout entier,
on se dit, en jugeant Thomme et Teosemble de son œuvre, qu'il est impossible de ne pas Taimer.
Si on lui avait dit d^indiquer son œuvre de prédilection, je doute qu'il y eût consenti.
S'il Teût fait, il aurait certainement nommé Y histoire de la Révolution. Il l'avait écrite avec une joie ineffable. « Que vous avez lardé, grand jour! Et moi-même, qui m'a permis de revivre le douloureux moyeu âge, et pourtant de n'en pas mourir? N'est-ce pas vous, ô beau jour, premier jour de la délivrance? J'ai vécu pour vous raconter. » Dans cette histoire, il a des récits de prédilection; ce sont ceux où il peut montrer le peuple agissant par lui-même, donnant lui-même le branle au mouvement. C'est ainsi qu'il a raconté avec ravissement l'histoire delà Fédération. L'a-t-il racontée seulement? Non. Il Ta retrouvée. Il l'a le premier racontée dans tous ses détails, présentée sous son vrai jour. « Bonheur trop grand pour un homme. »
« Les fédérés écrivent, le soir même de
la fêlo,fi leurs commettants, et plusieurs terminent en disant : « Ainsi finit le meilleur jour de notre vie. » Ces mots, que les fédérés d'un village écrivent à leurs concitoyens, dans la joie de leur cœur, je suis tenté de les écrire moi-même en achevant ce chapitre.
Il est fini et rien de semblable ne viendra pour moi. J*y laisse un irréparable moment de ma vie, une partie de moi-même, je le sens bien, qui restera là et ne me suivra plus; il me semble que je sors appauvri et diminué. » Cette joie expliqué qu'il n'ait pas eu le courage d'attendre. C'est une fêle qu'il s'est donnée, une ample et magnifique fête qui le console de tout ce qu'il a souffert dans les sombres années. Ces confidences, ces exclamations, ces retours enthousiastes sur luimême, ces discussions enflammées où l'imagination déborde, où la raison disparaît sous la passion, on les rencontre dans toute son Histoire de France^ dems tous ses livres; jamais avec autant d'abondance et d'exubérance que dans celui-ci.
MICHKLKT. 249
On a jugé presque partout celle Histoire de la Révolution avec sévérité. Elle est si personnelle, qu'elle a en quelque sorle pour ennemis nécessaires tous les ennemis des idées de Michelet. A chaque page, à chaque ligne, on est en présence d'un homme de parti, à qui il faut se livrer, ou avec qui il faut lutter. Il le savait et ne s'en inquiétait guère. « Cela lui fait très peu à celle histoire patiente, disait-il, en parlant de l'ensemble de son Histoire de France; elle est forte, solide, bien assise et elle attendra. Sur plusieurs points, j'ai réformé de faux jugements, qui étaient généralement reçus ; sur beaucoup d'autres, j'ai vu le premier; j'ai lu des documents que personne n'avait consullés. C'est la première fois que l'histoire a une base si sérieuse. » Puis, revenaut à son Histoire de la Révolution^ et parlant d'un rival sans Irop de ménagements : « Louis Blanc, dit-il, a fait, à Londres, une Histoire^le la Révolution avec quelques brochures. Lisez et comparez. »
Rival? Il n'en a point. Ni rival, ni égal.
250 MIGNET. MICHKLET, HKNRl MARTIN.
Cette façon hautaine de répondre à la critique ne messied pas à un homme tel que Michelet. Je souscris, pour ma part, à son opinion. Il a eu entre les mains les procèsverbaux de la Commune et des sections, qui n'avaient pas encore été explorés. L'histoire de la Commune de Paris et de ses rapports avec les autres pouvoirs révolutionnaires est faite ici pour la première fois, et de. main de maître. Je ne crois pas non plus qu'on ait jamais fait une description aussi fidèle de rinlérieur des grands clubs qui ont joué un rôle si prépondérant pendant les quatre premières années de la Révolution. Je reconnais que l'ensemble présente des inégalités; il y a, comme dans tous ses ouvrages historiques, des parties qui auraient demandé à être entièrement refaites; le plan, dans plusieurs endroits, est incomplètement arrêté, et l'oblige à des explications, à des redites, à des notes qu'une revision, même rapide, lui aurait épargnées ; en revanche, les grandes scènes de Versailles, l'intérieur de la cour,
tout l'épisode de la fuite à Varenne^n les journées du 20 Juin et du 10 Août, la guerre delà Vendée, des portraits pris sur le vif et dignes des plus grands maîtres en ce genre, font de cet ouvrage le très digne complément de V Histoire de France. C'est un plaidoyer plutôt qu'un jugement, mais un plaidoyer d'une grande force et d'une incomparable éloquence. Michelet, comme toujours, y donne à penser. Je fais, bien entendu, les plus expresses réserves sur les doctrines.
La Révolution a beaucoup détruit et beaucoup fondé. Je crois qu'elle n'a pas détruit tout ce qu'elle croyait détruire et qu'elle a fondé plus qu'elle n'a détruit. Elle a été animée, pendant toute sa durée, par la haine et par l'enthousiasme, plus encore par l'enthousiasme que par la haine. Michelet ne me démentirait pas. Pour lui, son enthousiasme dure depuis l'ouverture des états généraux jusqu'à la veille du 18 Brumaire. 11 arrivait souvent à la Révolution de sacrifier un principe à ce qui lui paraissait être l'intérêt public ;
cela ne refroidit pas Michelel; il approuve.
J'en veux citer deux exemples, parmi les principes chers aux rc^'publicains, Tun relatif à la liberté de la presse, Tautre au suffrage universel. J'en pourrais citer bien d'autres. Voici le premier. En parlant de pamphlets royalistes qu'on laissait vendre en 1790, il regrette que la Répubhque se soit laissée attaquer. N'estce pas une indulgence coupable? « La France révolutionnaiie, qu'on a crue si violente, fut patiente en vérité ' ! » Qu'on a crue si violente est admirable. La liberté de la presse un instant respectée lui fait oublier toutes les hécatombes. Il n'est pas même \rai qu'on se soit abstenu de sévir. On ne l'a pas pu, voilà la vérité. Que l'auteur d'un de ces pamphlets eût pu être connu, on le Hvrait au bourreau dans les vingt-quatre heures. A présent, mon second exemple.
On discutait dans la Ce mention le suffrage universel, il parut évident que cemodedevota-